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Belgique : L'écoute dans le monde de la santé, du nouveau à Louvain-la-Neuve

Jean Fontaine, homéopathe et Michel Weber, philosophe.

Installé depuis plus de 20 ans dans un quartier verdoyant de Louvain-la-Neuve, le Centre médical Kinos (A.S.B.L.) voit sa réputation largement dépasser les vallées environnantes. Tout récemment, l'équipe des thérapeutes s'est agrandie avec notamment l'arrivée inattendue, voire surprenante, d'un médecin homéopathe et d'un philosophe. Jean Fontaine et Michel Weber ont leurs cabinets qui se correspondent dans un espace lumineux et apaisant. Que peuvent-ils bien se raconter et surtout apporter comme approche originale et conjointe lors de la prise en charge des visiteurs du Centre ?

C'est cette recherche commune d'un accompagnement à la fois humain et existentiel qui mérite qu'on s'y arrête un instant. Si l'homéopathe cherche à cerner le profil psychologique et le terrain physiologique de son patient par son observation consciencieuse, le philosophe accueillera son im-patient (qui n'est pas envisagé comme un malade qui s'ignore, mais comme une personne inconsciente de sa bonne santé) pour y labourer un autre terrain, celui de son existence. Une première confrontation des disciplines homéopathique et philosophique fait nettement ressortir l'importance accordée à l'écoute de la personne en souffrance.

L'écoute de l'homéopathe

1.1. Le médecin homéopathe est avant tout à l'écoute de son patient. La consultation n'est pas un interrogatoire qui mettrait le patient en demeure de répondre par oui ou par non à un protocole de questions rigide, mais un dialogue permettant au patient de décrire ses symptômes sans les interpréter, en toute liberté. L'examen médical complet vient ensuite. Le remède doit être sélectionné idéalement en fonction de la totalité des symptômes du malade.

1.2. Avec son expérience, son écoute attentive, les outils qui lui sont propres, et face à la serrure de son patient, le médecin va tenter d'ouvrir la porte avec la bonne clef : le simillimum. Pour avoir accès à son énergie vitale et la faire réagir. Le principe de similitude est défini par le fait que toute substance guérit les symptômes qu'elle provoque chez un sujet sain. La solution est généralement diluée au-delà du nombre d'Avogadro et ne contient plus aucune molécule - mais par la dynamisation exercée lors de chaque dilution, le solvant garde une empreinte, une énergie spécifique de la substance diluée (un symbole en quelque sorte).

1.3. La substance médicamenteuse est donc devenue une énergie médicamenteuse. Elle va induire une maladie médicinale éphémère, qui va seconder la force vitale pour lui permettre de retrouver son équilibre. En homéopathie, la symptomatologie du patient n'est pas supprimée, mais respectée, car elle traduit l'effort de l'énergie vitale pour retrouver son équilibre.

L'écoute du philosophe

Le philosophe part-il lui aussi à la quête du simillimum de son visiteur, pour le confronter à l'image exacte de son déficit historique et émotionnel, et susciter une réaction existentielle ? La pratique philosophique est encore peu connue en Belgique francophone. Elle s'exerce pourtant couramment en Flandre (depuis 1997), en France (depuis 1992), en Allemagne (depuis 1981) et aux Etats-Unis (depuis 1974)... Avec l'ouverture en 2006 à Bruxelles du cabinet philosophique qui a intégré le centre Kinos en 2014, une lacune de taille a donc été comblée dans le paysage culturel de la Communauté française. Quelle est la spécificité de la pratique philosophique1? Il s'agit avant tout d'une écoute inconditionnelle, attentive et efficace.

2.1. Elle est inconditionnelle, car tout récit est le bienvenu : il n'y a pas de tabous. Tout événement de vie est validé et peut constituer le point de départ de l'entretien, depuis la remise en question fondamentale (on pourra parler de crise existentielle) jusqu'aux problématiques plus locales (dépressive, comportementale, conjugale, de deuil, de légitimation éthique d'une décision...). De plus, le philosophe ne mobilise pas une théorie particulière pour analyser le vécu qui est partagé ; au contraire, il se dépouille de tous ses présupposés pour accueillir le récit et adopter le point de vue du visiteur et son langage. Ensemble, ces deux caractéristiques définissent une approche inédite, typiquement philosophique : tout peut être dit et sera pris au pied de lettre - au sens où rien ne sera entendu, et donc interprété, à travers le prisme nécessairement déformant d'une théorie dont on présupposerait l'universelle validité. À quoi bon libérer la parole si elle se trouve immédiatement prise dans les filets d'une théorie ?

2.2. L'écoute est attentive dans la mesure où elle est synthétique et analytique à la fois : elle porte sur la personne présente dans sa totalité indivise (on la dira volontiers holistique) et sur toutes les modalités de la communication, telles qu'elles se présentent. Ce qui est dit est tout aussi important que la manière dont c'est dit, avec quelle emphase de la voix, quelle gestuelle, quel regard... Le philosophe ne pratique donc pas l'attention flottante, qui est très fréquente dans les entretiens d'aide et les psychothérapies, car les détails de la communication verbale et de la communication non verbale lui échapperaient alors. Ceci est d'autant plus nécessaire que le dialogue est centré sur le visiteur et qu'il s'agit de lui permettre de se libérer de ses opinions.

2.3. Enfin, l'écoute est efficace mais sans conséquences indésirables. Son innocuité est en effet garantie par la nature du dialogue : d'une part, le philosophe n'intervient que pour aiguiller la discussion et aider le visiteur à trouver ses réponses ; d'autre part, la visée est hygiénique, pas pathologique. La relation patient / thérapeute est remplacée par un dialogue entre un visiteur - ou un im-patient - et un philosophe. Ecrire "im-patient" n'est pas anodin : les praticiens qui traitent des patients s'attendent bien souvent à ce que ces derniers acceptent passivement les soins qui leurs sont prodigués avec bienveillance ; au contraire, le philosophe qui accueille l'im-patience de son visiteur cherche à mobiliser ses ressources, à les infléchir afin de les rendre efficaces. Il n'y a pas non plus de traitement-marathon étalé sur une longue période mais un échange ponctuel, limité dans le temps... En somme, on ne parle que très rarement de philosophie lors d'un entretien et aucune formation philosophique - ou même intérêt pour la philosophie ! - n'est requis. La philosophie peut en effet être définie comme légère sophistication du sens commun (ou "bon sens") dont, personne, par définition, n'est dépourvu.

Que conclure ? La proximité des deux approches est frappante et les synergies qui s'annoncent sont très prometteuses ; il faudra y revenir et introduire des figures marquantes comme Hippocrate, Socrate et Paracelse...


(1) Selon les circonstances et les praticiens, on parle aussi d'entretien ou de dialogue socratique, de conseil ou de consultation philosophique, de philothérapie, de consultation d'éthique, de coaching philosophique... On trouvera une présentation plus complète, mais aussi plus technique, dans L'Épreuve de la philosophie. Essai sur les fondements de la praxis philosophique (Louvain-la-Neuve, Les Éditions Chromatika, 2008, ISBN 978-2-930517-02-5) et une approche complémentaire sur le site www.chromatika.org.

Diotime, n°63 (01/2015)

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