En classe

L'allégorie de la caverne à l'école primaire

Jacline Guerrini-Garcia, Marie-Pierre Peraldi, professeures certifiées de philosophie à Bastia.

Depuis bientôt six ans, nous travaillons dans des classes primaires à la demande des professeurs des écoles pour animer bénévolement des ateliers à visée philosophique. Nous avons choisi de nous appuyer en priorité sur des textes de philosophes de toutes les époques. La lecture de nombreuses publications sur la question (par exemple La caverne des enfants philosophes d'Alain Delsol, Université Populaire de Septimanie), nous a encouragées dans cette démarche.

Voici l'une de nos premières fiches préparatoires. L'atelier reste libre et se construit en fonction des réactions des élèves, mais parfois les pistes proposées permettent de rebondir sur un exemple donné par un enfant, de relancer le débat lorsqu'il tourne en rond. Par la suite, nous avons rédigé des fiches plus fondamentales, avec des définitions, distinctions, qui permettent à des enseignants d'approfondir quelques pistes philosophiques avant de se lancer dans une DVP (Discussion à visée Philosophique).

Nous avons fondé l'association Hypatia et animé des DVP avec des enfants, dans des lieux publics comme le festival Arte Mare.

I) Les règles de l'atelier

On parle chacun à son tour et on lève le doigt pour demander le bâton de parole.

On n'interrompt pas celui qui parle, on l'écoute.

On a le droit de se taire, mais si on ne parle pas, on prive les autres de ses idées.

On a le droit de penser ce qu'on veut, mais on doit toujours dire pourquoi,

On a le droit de ne pas être d'accord, mais on ne se moque pas de ce que disent les autres.

Si on n'écoute pas les autres et que l'on empêche tout le monde de réfléchir, soit par son attitude, soit par ses paroles qui n'aident pas le groupe à réfléchir, on est sorti du cercle après deux remarques

Le Président ouvre la séance

II) Lecture du texte proposé

"Je vais vous lire une histoire qui a été écrite par un philosophe grec, il y a très longtemps (il y a 25 siècles). Il s'appelle Platon. Il a écrit de nombreux livres. Lorsqu'il voulait expliquer quelque chose d'important, parfois il racontait des histoires un peu mystérieuses, et même parfois carrément fantastiques ou bizarres.

En voici une que l'on appelle l'allégorie de la caverne. Une allégorie est une façon de parler de quelque chose en employant des images : par exemple pour parler de la force, on peut montrer un lion, pour parler de la mort, un squelette avec une faux.

A nous de chercher ensemble à comprendre ce que Platon a bien voulu nous dire. ...

Dans une grotte (1 - les numéros renvoient à la partie 3), des hommes sont assis contre un mur et y sont enchaînés. Ils tournent le dos à l'ouverture et ne peuvent voir la lumière qu'en regardant son reflet sur les parois de la caverne. Ces hommes se trouvent dans cette position depuis leur enfance (2) et ils n'ont rien connu d'autre. Pour eux, la vérité, ce sont les ombres (3) qu'ils aperçoivent sur les murs. Ils pensent que lorsqu'ils voient l'ombre d'une chose qui passe devant la grotte, cette ombre, c'est la chose en vrai.

Un jour, la chaine d'un des prisonniers casse. Il escalade les rochers (4), c'est très dur ; il arrive à sortir de la caverne (5), et découvre ce qu'il y a à l'extérieur. Ses yeux lui font très mal (6), parce que le soleil l'éblouit ; mais, peu à peu, il commence à s'y habituer (7). Au bout d'un moment, il distingue les formes, puis les détails de ces formes et enfin les couleurs. S'il voit un arbre (8), il est capable de le reconnaître ; il le reconnaît à sa forme, mais aussi à la couleur de son tronc et de ses feuilles. Il peut même toucher le rugueux de son tronc.

Il pense alors à ses amis enchainés qui ont eux aussi le droit de savoir. Il les rejoint (9), et leur raconte tout : les arbres, les animaux, le vent, les couleurs, le soleil. Il leur explique même que ce qu'ils ont cru depuis toujours n'est pas la vérité, mais une simple ombre de la vérité.

Malheureusement, personne ne veut le croire. On le traite de fou et certains proposent même de le tuer (10).".

Version de l'histoire pour des enfants, tirée de La République (Platon).

III) Boites à outils et pistes de réflexion

A. Le Rapport à la vérité

1- Les numéros renvoient à l'histoire. "Une grotte"

C'est le monde dans lequel nous vivons, où parfois nous nous trompons en prenant pour vrai ce qui ne l'est pas : par exemple la nuit, quand tes parents éteignent la lumière, tu vois des monstres dans ta chambre, alors qu'ils n'existent pas, mais cela te semble tellement vrai que tu as peur.

Pourquoi les hommes sont ils enchainés ?

2- "Depuis l'enfance" (mauvaises habitudes prises).

Dans cette histoire, on imagine des personnages qui vivent là depuis l'enfance. Cela veut dire qu'ils ont pris l'habitude de voir les ombres et de croire qu'elles sont vraies, ils croient que leur grotte, c'est le monde, ils se trompent mais ils ne peuvent pas faire autrement, depuis qu'ils sont petits, c'est leur vie. Un peu comme nous, parfois, on nous a dit des mensonges et on les a crus parce que depuis longtemps, on nous a dit :"c'est vrai" et on l'a cru ! Par exemple, mon grand-père, quand il était petit, on lui disait que les garçons naissaient dans les choux et les filles dans les roses. Ce n'est que plus tard, bien plus grand, qu'il a compris que c'est un papa et une maman qui font des enfants ensemble.

Pourquoi le prisonnier a-t-il mal aux yeux ?

6- "Mal aux yeux" (l'erreur aveugle).

Le prisonnier ne peut pas voir parce qu'il s'est habitué à l'ombre. C'est comme lorsque tu ne comprends pas un exercice de maths ; la maitresse donne la réponse, mais toi, tu ne la vois pas, tu ne la comprends pas, c'est comme si les yeux de ton esprit étaient aveuglés par ta réponse à toi, qui n'est pas juste. C'est comme lorsque tu ne comprends pas pourquoi tes parents te disent : range ta chambre ! Parce que tu es tellement habitué au désordre que tu ne le vois plus !

- Pourquoi est-ce qu'on pense qu'une chose est vraie ? Qu'est-ce qui fait qu'on est sûr de soi, sûr d'avoir raison ?

- Il y a une question de confiance, dans le rapport à l'autre.

- Distinguer l'expérience objective, avec les sciences. Et l'expérience subjective : on le sent, on le croit/tout le monde le dit (consensus).

- Est ce que c'est parce qu'on est sûr de quelque chose qu'on a raison ?

Le sentiment de certitude est différent de la connaissance réelle et objective d'une chose (à cause des préjugés).

- Comment apprend-t-on ce qui est vrai ?

7- "Commence à s'habituer".

Etapes de la vision (on apprend lentement) : quand c'est l'été et que tu sors d'une maison qui avait des volets fermés, que se passe-t-il ? Tu es ébloui, tu n'y vois rien, d'abord. Puis, petit à petit, tes yeux s'habituent et tu vois un peu les formes des maisons, des arbres, puis tu y vois bien. Dans la vie, il y a beaucoup de choses qui se font petit à petit, par exemple : on apprend à très bien jouer d'un instrument petit à petit, on apprend à bien jouer du ballon petit à petit, on apprend des choses de plus en plus difficiles à l'école petit à petit...

8- "Arbre".

L'arbre, c'est ici une image pour nous parler de ce qui existe ; quand on connait bien une chose, par exemple un arbre, on sait qu'il est fait d'un tronc et de feuillages ; on n'a pas vu tous les arbres qui existent sur la terre, mais on peut les reconnaître parce qu'on sait cela (on montre aux élèves la forme d'un arbre découpée " Qu'est-ce que c'est ?").

Autre exemple : moi, je n'ai jamais vu en vrai de baobab, mais quand je vois sa photo, je le reconnais et je sais que c'est un arbre, pas une girafe.

4- "Escalader les rochers".

Parfois, nous faisons des efforts parce que cela nous paraît important ; par exemple à la piscine, tu fais tes longueurs, tu tiens bon, parce que tu as envie d'y arriver, d'être content après cet effort ; quand tu construis un lego difficile, tu fais des efforts parce que tu veux voir comment sera ton jouet fini, tu veux jouer avec, donc tu te concentres, et tu y arrives.

5- "Sortie de la caverne" (pour comprendre, avec la lumière de l'esprit).

Quand tu comprends quelque chose que tu n'avais pas encore compris, c'est comme quand tu passes de la nuit à la lumière. Par exemple, quand la maîtresse t'explique un exercice de maths, et que tu comprends, c'est comme si ton intelligence passait de la nuit de l'incompréhension à la lumière de quelque chose que tu as compris.

Exemple : cette année au CP, tu commences à lire des lettres, et des mots. Quand tu ouvres un livre, ce n'est plus comme quand tu étais un petit où tu regardais le livre à l'envers, sans voir ni reconnaître les lettres! Toi, maintenant, tu sais reconnaître un A d'un B, tu es comme le prisonnier qui est sorti de la caverne de l'ignorance.

B. Le Rapport au groupe

Pourquoi pensent-ils que les ombres, c'est vrai ?

3- "Les ombres".

Dans le mythe, les ombres, c'est ce que les prisonniers prennent pour la réalité, alors que c'est faux. Par exemple, quand on regarde une publicité sur un jouet et qu'on la croit, c'est comme si on était un prisonnier de la caverne qui regarde une ombre. On a dit à une certaine époque qu'être noir de peau, ou être un Indien d'Amérique, ce n'est pas être un homme : les hommes d'alors l'on cru, mais c'était faux. C'était des préjugés, par manque de connaissance ; ceux qui disaient l'inverse avaient raison, mais ils étaient bien seuls !

Pourquoi ne veulent-ils pas se détacher ? Pourquoi veulent-ils tuer celui qui dit des choses différentes ?

10- "Ses amis veulent le tuer".

Quand on ne connaît pas quelque chose, souvent on en a peur, et la peur peut nous faire devenir méchant. Ici, c'est pareil : les prisonniers sont dérangés par cet ami qui veut vraiment les faire sortir, ils ne veulent pas l'entendre, ils ne veulent pas sortir de leur caverne, ils y sont bien, ils n'ont pas envie d'être éblouis par la lumière de dehors, de sentir le soleil et de découvrir des choses qui n'existent pas dans leur grotte. Comme ils ne connaissent pas dehors, ils en ont peur, car au moins dans la caverne, ils sont sûrs d'eux, ils connaissent tous les recoins, et du coup ils ont l'impression de savoir beaucoup de choses ; cela leur suffit.

- Pourquoi c'est plus dur de penser différemment quand tout le monde le dit ? Et si on est le seul à penser qu'une chose est vraie, est ce pour autant faux (Galilée) ?

Attention à la certitude, avec le problème du préjugé d'une époque, d'une habitude (Il est noir donc c'est normal qu'il soit esclave).

- Est-ce que l'on doit croire tout ce que les autres disent ? Quelles sont les conditions pour croire ce que l'on nous dit ? Peut-on faire confiance ?

- Analyser le rapport à l'autre. Qui le dit ? Dans quelle intention ? En confiance, par un dialogue avec des personnes expérimentées, par expérience personnelle, après réflexion, lectures, émissions qui traitent de ce sujet etc.

- Il y a des domaines dans lesquels la connaissance est possible ou non (voir Kant).

- Distinguer la connaissance par ouïe dire / la connaissance par raison / le rapport à la certitude dans les préjugés.

- Différence entre certitude subjective / certitude objective.

Après la discussion, synthèse des journalistes, bilan des observateurs sur le déroulement du débat.

Le Président déclare la séance terminée.

Diotime, n°62 (10/2014)

Diotime - L'allégorie de la caverne à l'école primaire