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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Note d'introduction [à la généalogie de la morale1]

Mazzino Montinari

[Consulter la présentation, Article : La dissidence de la raison].

Entre Par-delà bien et mal, paru en septembre 1886, et la Généalogie de la morale, écrit entre le 10 et le 30 juillet 1887, et publié au début du mois de novembre de la même année, s'écoulent dix mois d'intense travail, pendant lesquels Nietzsche acheva les " nouvelles éditions " de ses écrits antérieurs, en particulier celle du Gai Savoir, qui fut enrichie non seulement d'un cinquième livre et d'un appendice de poésies, mais encore - comme tous les autres ouvrages - d'une nouvelle préface. De cette époque datent aussi quelques-uns des fragments les plus remarquables et des ébauches de plans de la " Volonté de puissance. Essai [ou : Tentative2] d'une transvaluation de toutes les valeurs ", dont le sujet central est la question du nihilisme européen. Parmi ses lectures, la découverte de Dostoïevski fait date :

" Il y a quelques semaines, j'ignorais jusqu'au nom de Dostoïevski - moi, pauvre illettré qui ne lit aucun "journal" ! En feuilletant au hasard dans une librairie, je tombai sur la traduction française de L'Esprit souterrain* qui venait de paraître (c'est par un semblable hasard que je découvris Schopenhauer dans ma 21e année et Stendhal dans ma 35e !) L'instinct de parenté (ou comment dois-je le nommer ?) parla aussitôt, ma joie fut extraordinaire : je dois remonter jusqu'à ma découverte du Rouge et Noir* de Stendhal pour me souvenir d'une telle joie (ce sont deux nouvelles, la première est en fait un morceau de musique, très étrangère, très différente de la musique allemande ; la seconde, un coup de génie psychologique, une auto-ironie sur le "connais toi toi-même"). Soit dit en passant : ces Grecs en ont lourd sur la conscience - la falsification était leur vrai métier, toute la psychologie européenne souffre encore de la superficialité grecque ; et sans la petite dose du judaïsme etc. etc. etc. Cet hiver, j'ai également lu les Origines de Renan, avec beaucoup de méchanceté et - peu de profit. Toute cette histoire de mentalités et de sentiments* d'Asie mineure me semble planer dans les airs d'une façon comique. En fin de compte, ma méfiance va aujourd'hui jusqu'à demander si l'histoire est même possible ? Que veut-on donc établir ? - quelque chose qui au moment même de l'événement n'était pas "établi" ? " (à Overbeck, le 23 février 18873).

La vie de Nietzsche au cours de ces dix mois se déroule comme d'habitude, peut-être avec plus d'inquiétude dans les déplacements et dans la recherche de lieux convenables pour sa difficile sensibilité climatique. D'abord un intermède ligurien, entre la bien-aimée ville de Gênes et l'idyllique mont de Ruta, et quelques incursions dans d'autres localités de la côte.

Nietzsche se trouve alors pour la dernière fois avec Paul Lanzsky, hôtelier de Vallombrosa, médiocre écrivain et " disciple ", mais - au bout du compte - d'une présence assez peu agréable : " il me prive de ma solitude, sans me tenir compagnie ", dit Nietzsche ; son départ est donc une libération (et aussi la fin d'un rapport sans perspectives). " À gauche le golfe de Gênes jusqu'au phare ; sous la fenêtre et vers les montagnes, tout est vert, sombre, rafraîchissant pour l'oeil. L'Albergo Italia, propre, et plaisamment arrangé : la cuisine, épouvantable, pas encore aperçu le moindre morceau de viande correct. L'air pur qui n'assomme pas, les sentiers d'altitude entre deux mers, une forêt de pins d'une luxuriance presque tropicale sont d'autant plus précieux. Nous avons déjà allumé trois fois de grands feux ; il n'y a rien de plus beau que de voir les flammes brûler sur le ciel pur. - Une solitude comme sur une île de l'archipel grec ; alentour, d'innombrables chaînes de montagnes " (à Emily Finn, le 2 octobre 18864). C'est là que la réponse, hésitante et distancée, de Burckhardt à l'envoi de Par-delà bien et mal arrive à Nietzsche.

" La lettre de J. Burckhardt qui m'est parvenue récemment m'a chagriné, bien qu'elle fût pleine des plus hauts éloges pour moi. Mais que m'importe aujourd'hui ! Je désirais entendre : "c'est exactement ma propre détresse ! Cela m'a rendu muet ! " - C'est seulement en ce sens, cher vieil Overbeck, que je souffre de ma "solitude". Nulle part je ne manque de gens, mais d'amis avec qui je puisse partager mes soucis ! " (à Overbeck, le 12 octobre 18865).

D'autant plus grande est la joie de Nietzsche quand il reçoit la lettre de H. Taine, toujours sur Par-delà bien et mal, qui arrive à Nice, où il s'est installé vers la fin du mois d'octobre 1886. " Magnifique lettre d'Henry [sic !] Taine, qui me prend au sérieux autant que je le puisse souhaiter ; il est d'une culture si universelle, les passages qu'il souligne me prouvent comme il me comprend bien. D'ailleurs je suis "infiniment suggestif*" et, en ce qui concerne mon appréciation globale des forces et des peuples européens, il est totalement ravi et promet de relire phrase par phrase. C'est l'un de mes trois lecteurs qui lisent entre les lignes " (à Overbeck, le 29 octobre 18866). Dans le travail quotidien, fait de lectures (commentaire de Simplicius sur Épictète, essais sur des contemporains français, Renan et Dostoïevski, comme on l'a vu) et de vastes ébauches et fragments confiés aux cahiers, dans une vie faite de promenades, de brefs voyages solitaires dans les environs, et aussi de quelques rapports urbains avec les habitués de la Pension de Genève, fait irruption encore une fois la musique de Wagner, et précisément le Parsifal, contre lequel il avait écrit peu auparavant dans Par-delà bien et mal. Il en informe Peter Gast, dans une lettre du 21 janvier 18877 : à l'occasion d'une excursion à Monte-Carlo, il a entendu pour la première fois le prélude du premier acte. Même dans les notes intimes on trouve à ce propos une longue méditation8 : le prélude du Parsifal le fascine, comme une musique dans laquelle toute la profondeur du christianisme aurait été saisie, et en vérité avec la plus grande énergie et la rigueur extrême d'un art qui sait exprimer de façon indescriptible le tremendum d'une certitude et - en même temps - la bouleversante compassion qui découle de cette certitude. À travers cette musique, on lui avait parlé de questions dont il était lui-même saisi, même si les réponses que lui - Nietzsche - donnait à de pareils questionnements, étaient contraires aux réponses chrétiennes. Cette musique " catholique " de Wagner rappelle le catholicisme des âmes fortes (par exemple Pascal), face auquel le protestantisme se dissout comme un comique équivoque.

Les lettres de l'antisémite Theodor Fritsch, qui importunent Nietzsche vers la fin de son séjour à Nice, sont au contraire pour lui une odieuse discordance. Finalement il réagit par une lettre très dure, où il reproche aux antisémites leur " ennuyeux dilettantisme ", leurs continuelles et absurdes falsifications de concepts aussi vagues que " germanique ", " sémitique ", " aryen ", " chrétien ", " allemand ", leurs prétendues autorités : Dühring, Wagner, Lagarde, et où il affirme enfin son dégoût à l'idée que les antisémites osent proférer le nom de Zarathoustra.

Le printemps est arrivé, saison plus difficile et problématique pour Nietzsche. La lutte avec les graves difficultés climatiques qu'il procure à son très sensible organisme, notamment à sa tête, se renouvelle comme chaque année. Cette fois-ci Nietzsche ne part pas à Venise, et encore moins en Allemagne (comme en 1886), mais il accomplit d'autres tentatives : tout d'abord à Cannobio sur le lac Majeur, dont il écrit :

" Ce lieu est le plus beau de la Riviera - comment m'en suis-je avisé si tard ? La mer a, comme tout ce qui est grand, quelque chose de stupide et d'indécent, qui fait ici défaut " [à Gast, le 12 avril 18879].

Et il y demeure pendant presque tout le mois d'avril 1887. C'est de ces semaines que date une lettre significative à Overbeck :

" Les années passant, la santé s'est à nouveau dégradée ; elle m'est un critère sûr pour savoir si je suis mes propres voies ou celles des autres. Les problèmes qui pèsent sur moi, devant lesquels je ne me dérobe plus (combien n'ai-je pas dû expier tous mes atermoiements, ma philologie par exemple !), face auxquels je ne connais litté­ralement pas de repos, ni la nuit ni le jour, voilà qu'ils se vengent cruellement de tout porte-à-faux avec les hommes, les lieux, les livres. Je te dis cela à ­l'oreille, car comment pourrais-je me permettre de supposer que les présuppositions singulières de ma création puissent se comprendre d'elles-mêmes ? Il me semble que je suis trop doux, trop attentif avec les hommes, je suis même, là où j'ai simplement vécu, aussitôt tellement préoccupé des gens qu'à la fin je ne sais plus me défendre d'eux. [...] Rien n'agace davantage les gens que de leur faire voir qu'on se traite avec une sévérité pour laquelle ils ne se ­sentent pas faits. Il n'y a pour moi rien de plus paralysant, de plus décourageant que de voyager dans l'Allemagne d'aujourd'hui et de voir de plus près tous ces gens pleins de bonnes intentions qui se croient "bien disposés" à mon égard. En attendant, on manque justement de toute compréhension pour moi. Et si mes conjectures ne se trompent pas, il ne saurait en être autrement avant 1901. Je crois qu'on me tiendrait purement et simplement pour un fou si je donnais à entendre ce que je pense de moi-même. Mon "humanité" veut qu'en ce qui me concerne j'entretienne l'incertitude générale. J'irriterais contre moi mes amis les plus respectables, sans pour autant faire de bien à personne. Entre-temps j'ai fait du bon travail avec la révision et la nouvelle édition de mes écrits antérieurs. À supposer que je n'en aie plus pour longtemps - et je ne cache pas une aspiration de plus en plus grande à la mort - il restera ainsi quelque chose de moi, un fragment de culture qui, pour l'instant, demeure irremplaçable. (Cet hiver, j'ai fait un large tour d'horizon de la littérature européenne et je peux dire maintenant que ma position philosophique est de loin la plus indépendante, quand bien même je me sens l'héritier de nombreux siècles : l'Europe actuelle n'a encore aucune idée des terribles décisions autour desquelles tout mon être tourne ni des problèmes qui forment la roue à laquelle je suis attaché ni de la catastrophe qui se prépare avec moi et dont je connais le nom, même si je ne veux pas le prononcer) " ([à Overbeck], 14 avril 188710).

Le 28 avril, Nietzsche est à Zurich, où il reste une dizaine de jours, il rencontre Meta von Salis, Resa von Schirnhofer, le chef d'orchestre Hegar (pour lui recommander la musique de Peter Gast). Il demande à Overbeck de lui rendre visite de Bâle.

" La visite d'Overbeck m'a bien réconforté ; le reste est - Zurich. " (à Peter Gast, [le 4 mai 1887]11).

Il lit Barbey d'Aurevilly, Oeuvres et Hommes. Sensations d'histoire, " un indépendant, car être catholique comme lui exige plus d'indépendance qu'être un esprit libre " (à Overbeck, le 4 mai [1887]12). Il quitte le mauvais climat de Zurich et il se rend à Coire, où il reste du 8 mai au 8 juin. Là, il utilise abondamment la bibliothèque publique, et il lit entre autres l'Histoire de la civilisation en Angleterre de H. T. Buckle :

" La bibliothèque de Coire, composée d'environ 20 000 volumes, me fournit tel ou tel ouvrage instructif. Pour la première fois, j'ai vu le célèbre livre de Buckle [...] - et, c'est étrange ! Il se trouve que B. est un de mes plus violents adversaires " (à Gast, le 20 mai [1887]13).

D'autres lectures : Spinoza, Leibniz, Hume, Kant.

Une lettre d'Erwin Rohde, contenant des propos méprisants sur Taine, provoque chez Nietzsche une réaction assez amère et irritée :

" Tu peux bien, si cela te fait plaisir, dire des sottises sur moi tant que tu veux et tu en as l'habitude ! - c'est dans la nature des choses, je ne m'en suis jamais plaint, je n'ai même jamais attendu quoi que ce soit d'autre. Mais pour ce qui est d'un savant comme M. Taine, un homme de ton espèce, tu devrais avoir l'oeil. Dire qu'il est "dépourvu de contenu" est toute simplement une bêtise insensée, digne d'un étudiant - car c'est comme par hasard la tête la plus substantielle en France actuellement [...]. Dans l'histoire douloureuse de l'âme moderne, une histoire à bien des égards tragique, Taine incarne un type accompli et vénérable, associant plusieurs des plus nobles qualités de cette âme, son courage implacable, la pureté absolue de sa conscience intellectuelle, la modestie touchante de son stoïcisme au coeur de la solitude et du dénuement. Un penseur doté de telles qualités mérite le respect [et la vénération14] : il appartient au petit nombre de ceux qui éternisent leur époque. Je trouve du réconfort à la vue d'un pessimisme aussi audacieux qui fait son devoir patiemment et inexorablement, sans manifestation bruyante et sans comédie, et qui peut véritablement dire de lui : "satis sunt mihi pauci, satis est unus, satis est nullus". Qu'il le veuille ou non, sa vie devient une mission, il tient à tous ses problèmes de manière également nécessaire, et non pas aussi arbitrairement, aussi accidentellement que toi et la plupart des philologues à la philologie " (à Erwin Rohde, 19 mai 188715).

Peu de jours après, Nietzsche s'excuse auprès de Rohde (qui doit lui avoir répondu par des paroles conciliantes), sa lettre atteint son comble avec ces mots :

" Ton mot à propos de Taine m'a paru excessivement négatif et ironique : ce qui en moi s'est révolté, c'est l'ermite qui sait trop bien, par expérience, avec quelle impitoyable froideur tous ceux qui vivent en retrait sont rejetés et même anéantis. Il s'ajoute à cela qu'à l'exception de Burckhardt, Taine a été le seul, durant de longues années, à m'adresser des mots chaleureux et compréhensifs, relatifs à mes écrits : voilà pourquoi je les tiens depuis lors pour mes uniques lecteurs ; et, en réalité, nous sommes fondamentalement affiliés, comme trois nihilistes radicaux : bien que moi-même, comme tu le sens peut-être, je ne doute pas encore de trouver l'issue et l'ouverture à travers lesquelles on arrive à "quelque chose" " ([à Rohde], le 23 mai [1887]16).

Une fois de plus, les antisémites, son beau-frère Bernhard Förster et sa soeur cette fois, troublent la solitude de Nietzsche. Tous les deux voudraient de l'argent pour leur entreprise au Paraguay. Nietzsche répond deux fois : la première dans une lettre non envoyée, la seconde officiellement. Le net refus de la première se délaye en une proposition d'aide, bien qu'assez indirecte, dans la seconde. La première lettre contient des mots amers sur sa soeur et sur l'antisémitisme : si l'entreprise au Paraguay réussit, Nietzsche essayera de s'en réjouir par amour pour Élisabeth, bien que cela signifierait le triomphe d'un mouvement qu'il méprise ; si elle échoue au contraire, il ne pourra s'empêcher de ressentir de la satisfaction à l'égard de la défaite des antisémites, et déplorer encore plus que sa soeur se soit liée à une telle cause.

" Je souhaite finalement qu'on vous aide du côté allemand en contraignant les antisémites à quitter l'Allemagne : en pareil cas, il n'y a pas de doute que le pays de votre "terre promise", le Paraguay, soit préférable à d'autres pays. Quant aux juifs, je souhaite toujours davantage qu'ils prennent le pouvoir en Europe afin de perdre les qualités propres (c'est-à-dire de n'en avoir plus besoin), grâce auxquelles ils sont jusqu'ici parvenus à survivre. En outre je suis sincèrement convaincu qu'un Allemand qui, en raison du simple fait qu'il est allemand, prétend être quelque chose de plus qu'un juif, est un personnage de comédie, à supposer bien sûr qu'il ne relève pas de l'asile de fous " ([à Élisabeth Förster], peu avant le 5 juin 188717).

Même les nouvelles sur la vente de ses livres sont très décevantes ; en un an, seulement 114 copies de Par-delà bien et mal ont été vendues, malgré les 66 exemplaires envoyés aux journaux et revues. En somme, personne ne veut lire les livres de Nietzsche, et il ne peut plus s'offrir le luxe d'imprimer à ses propres frais, comme il l'écrit le 8 juin à Peter Gast18 et à Overbeck.

Malgré toutes ces difficultés, Nietzsche ne cesse d'écrire : le fragment grandiose sur le nihilisme européen (voir dans l'édition des Oeuvres philosophiques complètes, tome XII : fragments posthumes 1885-1887, le fragment 5 [71]), écrit entre Coire et Sils-Maria (Lenzer Heide), date du 10 juin 1887. Depuis le 13 juin, il est à nouveau à Sils. Là arrive la nouvelle de la mort d'un ancien ami, le général Simon, qui avait participé à la révolution de 1848 et qui, pour Nietzsche, avait été une sorte de conseiller avisé en toutes " questions de la raison pratique ", puis celle - bouleversante - de la mort du très jeune Heinrich von Stein : " Je l'aimais tant, il faisait partie du petit nombre de gens dont la seule existence était un plaisir pour moi. En plus je ne doutais pas qu'il me fut en quelque sorte gardé en réserve pour plus tard [Stein était wagnérien] : [car il faut donner beaucoup de temps à de tels êtres qui, riches et profonds, suivent par nécessité un développement au long cours - et on ne le lui a pas donné !19] Pourquoi n'ai-je pas été rappelé à sa place - cela aurait eu plus de sens. Mais tout est si absurde : et cet être noble, le plus beau type d'homme qu'il m'ait été donné de voir à la faveur de mes relations wagnériennes, n'est plus ! " (à Overbeck, le 30 juin [1887]20). En réalité Nietzsche, puis Wagner, avaient connu Stein grâce à Paul Rée, qui ­l'avait découvert en 1877, lors d'un voyage.

Il faut aussi rappeler la visite de Paul Deussen, accompagné de sa jeune épouse, à Sils-Maria, au mois de septembre. Après quatorze ans de séparation, Nietzsche revoit un fantôme de sa première jeunesse : le bon Deussen, camarade d'école à Pfora (1859-64) et d'université à Bonn (1864-65) ; lui à qui, avec quelque rudesse, il avait indiqué le chemin à parcourir, celui de la physiologie d'abord (et non pas celui de la théologie, que Deussen, fils de pasteur protestant comme Nietzsche, aurait voulu suivre), puis l'étude de la philosophie de Schopenhauer, dont lui-même - Nietzsche - avait été le propagateur parmi ses jeunes amis. Combien de choses lui aura-t-il racontées de Berlin, et peut-être aussi de ce cercle qui peu d'années auparavant s'était rassemblé autour de Lou von Salomé et de Paul Rée, dont lui-même, Deussen, avait fait partie. " Le professeur Deussen est venu ici me rendre visite, accompagné de sa petite femme ; un attachement émouvant à mon égard. Il fait voyage vers la Grèce ; son détour par Sils a été adorable. En outre, il est le seul professeur de philosophie de confession schopenhauerienne : et c'est moi, et personne d'autre, qui suis responsable de son lien à cette pensée ; Va benissimo !21 Ce à quoi j'accorde le plus de valeur est que Deussen est le premier savant européen qui comprenne la philosophie indienne de l'intérieur, grâce à sa préparation kantiano-schopenaurienne " (à Overbeck, le 17 septembre22).

Enfin n'oublions pas que pendant sept semaines Nietzsche a à ses côtés Meta von Salis (20 juillet-8 septembre) et qu'elle aussi, tout comme Deussen, nous a laissé un important témoignage de ses rencontres avec Nietzsche. Ces péripéties intimes et extérieures précèdent ou accompagnent la naissance de l'écrit polémique Généalogie de la morale. Peut-être y a-t-il encore un détail qui n'est pas du tout insignifiant : parallèlement à l'impression de la Généalogie, Nietzsche fit publier sa composition musicale de l'Hymne à la vie avec des paroles de Lou von Salomé. Les mots consacrés à cet Hymne dans Ecce Homo en 1888 révèlent qu'il n'avait pas oublié son amie de 1882. De cette période, au contraire, on a conservé la trace d'une réaction ostensiblement hostile dans les lettres où il commente la nouvelle des fiançailles de Lou avec l'iraniste (lettre à Malwida von Meysenburg et à Élisabeth Förster du 12 mai23 et du 5 juin 1887). Reste le fait que cette musique (certes médiocre) et ces paroles (naïf défi à la douleur, par la bouche d'une jeune fille) tentaient d'exprimer le substrat profondément passionnel de sa vie de philosophe. Il n'en reste pas moins que la véritable expression de ce que Giorgio Colli a défini comme une ­philosophie de la douleur est précisément la Généalogie de la morale.

D'après les témoignages épistolaires de l'époque, la naissance de ce livre est tout à fait cachée. De plus, on sait qu'il l'a écrit en vingt jours, mais - en lisant les fragments posthumes - on en trouve la préparation dès l'époque du premier Zarathoustra et dans les lectures de l'été 1883. D'ailleurs, la rapidité de la composition ne peut avoir d'autre signification que celle d'un événement préparé depuis longtemps et il faudrait en tous cas accepter de l'antidater, c'est-à-dire de faire remonter l'intérêt moraliste de Nietzsche au moins aux années qui précèdent immédiatement le premier volume d'Humain trop humain, en particulier à sa connaissance de l'oeuvre de Rée sur l'origine des sentiments moraux (1877) et aux discussions de l'époque des deux amis, et même avant, donc en 1875-76. Ce n'est pas par hasard que la préface de la Généalogie est consacrée à un règlement de comptes définitif avec Paul Rée et, aussitôt après, dans la première " dissertation ", avec les moralistes anglais, dont Rée dépendait largement24.

Les témoignages de Nietzsche sur son livre, parmi ceux qui sont vraiment significatifs, sont tous postérieurs à sa naissance. Il n'est pas inutile de les rappe­ler. À Peter Gast, le 20 décembre 1887 : " La passion qui souffle dans mon dernier ouvrage a quelque chose d'effrayant. Je l'ai relu avant-hier avec une profonde surprise, comme une oeuvre neuve25. " À Overbeck, le 4 janvier 1888 : " Juste un mot à propos de mon livre : pour des raisons de clarté, il était nécessaire d'isoler artificiellement les différents foyers originaires de cette formation complexe qui s'appelle "morale". Chacune de ces trois dissertations porte à ­l'expression un unique primum mobile ; il en manque un quatrième, un cinquième et surtout le plus essentiel ("l'instinct grégaire") - celui-ci, trop vaste, a dû être provisoirement laissé de côté, tout comme la somme finale de tous les éléments et, par suite, également une sorte de règlement de compte avec la morale. Voilà pourquoi nous ne sommes encore qu'au "prélude" de ma philosophie ; chaque dissertation apporte une contribution à la genèse du christianisme ; rien n'est plus étranger que de vouloir l'expliquer à l'aide d'une seule catégorie psychologique26. " Enfin, le témoignage le plus important, un an après la naissance de l'oeuvre, le 22 août 1888, à Meta von Salis : " À présent, le livre reprend vie devant moi et en même temps me revient l'état dans lequel j'étais l'été précédent et dont il est sorti. Des problèmes extrêmement difficiles pour lesquels on ne dispose d'aucune langue et d'aucune terminologie : mais j'ai dû être dans un état d'inspiration ininterrompue pour que cet écrit se déploie comme la chose la plus naturelle du monde. On n'y remarque aucune trace d'effort. Le style est véhément, excitant, et pourtant plein de finesses* ; et ductile autant que coloré, comme je n'ai jamais écrit la moindre prose à ce jour27. "

Les éléments ici fournis devraient aider le lecteur à entrer dans le monde de Nietzsche, à lire ce livre difficile avec l'attention qu'il demande dans sa préface, avec cet art de l'interprétation dont le modèle se trouve dans la philologie (en tant qu'art de lire), comme Nietzsche l'entend ; pour lire Nietzsche il est nécessaire de se laisser du temps, d'être en somme, comme il le dit lui-même, le contraire d'un homme moderne, de savoir - ruminer.

Une dernière réflexion : le radicalisme de la Généalogie de la morale naît du cerveau d'une personne qui ne considère pas la science en tant qu'exercice académique, comme quelque chose à exposer et à comparer - sans conséquences - avec les thèses des scientifiques, des chercheurs et autres " adeptes de colloques " (je pense à notre époque de débats si " ouverts "). Ce radicalisme, au contraire, devrait nous laisser muets pendant un certain temps, afin de regarder dans l'abîme de l'histoire réelle (quelques aspects caducs des dissertations de Nietzsche, comme ses étymologies, n'ont pas de véritable poids) qui s'ouvre devant nous dans ce livre scientifique et d'un rationalisme impitoyable, au terme du travail généalogique accompli par Nietzsche. Il n'existe pas encore aujourd'hui de réponse authentique aux questions posées dans la Généalogie, au défi lancé par Nietzsche contre la morale selon laquelle, à ce qu'il paraît, nous ne pouvons pas nous passer de vivre encore aujourd'hui : nous sommes tous occupés par d'autres problèmes qui semblent éloignés de l'atmosphère de rationalité, de l'air pur et cinglant de la Généalogie. Il existe, il est vrai, quelques sous-produits nietzschéens, quelques singes qui se font passer pour des lions et - même ! - le gai nihilisme. Dans des conditions assez différentes et imprévues par l'auteur (Nietzsche ne fut pas un prophète), il faut accomplir la tentative de dépasser le dilemme posé dans la troisième dissertation : ne pas vouloir ou vouloir le néant. Les " croyants de deuxième degré ", ceux qui cherchent Dieu dans l'Humanité ou dans le Progrès, et contre lesquels le sarcasme de Baudelaire s'était déjà acharné, en admettant qu'ils existent (mais il paraît que oui, vu que de temps en temps on les entend parler à l'occasion de solennités nationales, internationales, académiques et ainsi de suite), sont à chaque instant démentis et trouvent toujours moins de crédit (lorsque la bestialité féroce de la politique prend le dessus). De même que les " croyants de premier degré ", ils servent les institutions existantes, et il ne peut pas en être autrement. Dans les institutions existantes, soutenues par des forces de production et de destruction démesurées, tout type de protestation est assimilée et exploitée, même celle des Lumpen, et ainsi toute tentative pour quitter " le bateau des fous ". Si la méthode de Nietzsche peut encore nous aider, alors la seule force qu'il nous reste pour nous opposer au chaos est celle de la culture, et de la raison.


(1) NDT. Ce texte de Montinari a paru pour la première fois en italien sous le titre " Nota introduttiva ", dans l'édi­tion de poche de F. Nietzsche, Genealogia della morale, Milan, Adelphi, 1984. Dans la présente traduction, nous avons ajouté des notes, alors que le texte originel en était dépourvu, pour renvoyer aux sources des différentes traductions françaises des lettres de Nietzsche. Lorsque aucune traduction n'était disponible, Michèle Cohen-Halimi a traduit à partir du texte originel allemand : F. Nietzsche, Briefwechsel, Kritische Gesamtausgabe, Dritte Abteilung [1880-1889]. Bd. 5, Briefe von Friedrich Nietzsche : Januar 1887-Januar 1889. W. de Gruyter, Berlin-New York, 1984. Nous profitons également de cette occasion pour rappeler que l'éditeur Gallimard a abandonné la traduction en cours de la correspondance de Nietzsche (qui est disponible jusqu'à décembre 1874), d'où l'urgence de poursuivre ce travail, vue notamment l'importance des lettres des dernières années (1885-1889). Le signe * indique un mot français dans le texte originel, alors que les crochets [...] indiquent un élément ajouté par le traducteur.

(2) Crochets de Montinari.

(3) Traduit de l'allemand par J. Hervier, in F. Nietzsche, Oeuvres philosophiques complètes, tome XII, Paris, Gallimard, 1978, Fragments posthumes 1885-1887, p. 339-340.

(4) Ibid., p. 338.

(5) Ibid., p. 338-339.

(6) Ibid., p. 339.

(7) Voir F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, Paris, Christian Bourgois, 1981, p. 443-445.

(8) Voir le fragment posthume 5 [41], in F. Nietzsche, Oeuvres philosophiques complètes, tome XII, op. cit., p. 200.

(9) Voir F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, op. cit., p. 454-455. Trad. mod.

(10) Traduit de l'allemand par C. Perret, in F. Nietzsche, Dernières lettres, Paris, Rivages, 1989, p. 23-25. Les italiques, absents dans la traduction, ont été ajoutés en tenant compte du texte de Montinari.

(11) Traduit de l'allemand par L. Servicen, in F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, op. cit., p. 461.

(12) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi.

(13) Traduit de l'allemand par L. Servicen, in F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, op. cit., p. 462.

(14) Absent de la traduction française.

(15) Traduit de l'allemand par C. Perret, in F. Nietzsche, Dernières lettres, op. cit., p. 34-35.

(16) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi.

(17) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi. Voir aussi F. Nietzsche, Lettres choisies, trad. A. Vialatte, Paris, Gallimard, 1937, lettre à Élisabeth Förster du 21 mai 1887, p. 249-252.

(18) Voir F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, op. cit., p. 463-465.

(19) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi.

(20) Traduit de l'allemand par J. Hervier, in F. Nietzsche, Oeuvres philosophiques complètes, tome XII, op. cit., p. 340-341. Voir aussi F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, op. cit., la lettre du 27 juin 1887, p. 468-469.

(21) En italien dans le texte.

(22) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi. Voir aussi P. Deussen, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, Paris, Gallimard, 2002, qui inclut la correspondance entre eux.

(23) De cette lettre existent deux traductions différentes en français : voir F. Nietzsche, Lettres choisies, op. cit., p. 246-249, et aussi F. Nietzsche, Dernières lettres, op. cit., p. 30-33.

(24) Voir aussi Friedrich Nietzsche, Paul Rée, Lou von Salomé, Correspondance, Paris, Puf, 1979.

(25) Traduit de l'allemand par L. Servicen, in F. Nietzsche, Lettres à Peter Gast, op. cit., p. 496-498.

(26) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi.

(27) Traduit de l'allemand par M. Cohen-Halimi.

Cahiers philosophiques, n°106, page 99 (06/2006)

Cahiers philosophiques - Note d'introduction [à la généalogie de la morale]