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Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 105")

Les Dépossédés
Robert McLiam Wilson, Donovan Wylie. Traduction et postface de Brice Matthieussent.
Paris, Bourgois, 2005. 347 p., coll. " Fictives "
ISBN : 2-267-01787-3

Il aura fallu treize ans pour que le public non anglophone puisse lire en français Les Dépossédés, paru en Angleterre en 1992. Ce livre est issu d'une collaboration entre Robert McLiam Wilson, écrivain (à qui l'on doit aussi Ripley Bogle, Eureka Street, La Douleur de Manfred) et Donovan Wylie, photographe (aujourd'hui à l'agence Magnum). Les rôles ne sont pas figés : il arrive au photographe de prendre à son tour la plume, pour livrer une partie du journal qui accompagne ses prises de vue à Glasgow. Ceci dans un moment où Robert McLiam Wilson, trop éprouvé par son travail londonien, ne parvient plus à écrire.

Le livre se construit autour de trois noms de lieux - " Londres ", " Glasgow ", " Belfast " -, associant des séquences d'écriture à des séquences de photographies prises dans les quartiers populaires de ces trois villes. Nous sommes à la fin des années 1980, au terme d'une première décennie de réforme néo-libérale : on veut " libérer " les forces productives, redonner à la société la " flexibilité " bridée par l'État-providence ; et l'on tient que l'accroissement généralisé de la richesse et le creusement des inégalités ne manqueront pas d'avoir des " retombées " positives (" trickledown theory ") sur la situation des plus démunis. À la même époque, en France, certains découvrent les vertus de l'équité, et se rassurent en pensant que les inégalités de richesse et de statut se justifient dès lors qu'elles permettent de maximiser les plus bas revenus et de contribuer à une utilité que l'on suppose collective. Au rebours de cette théorisation optimiste, en allant parfois jusqu'à dénoncer l'artifice des représentations et le mensonge des statistiques gouvernementales, ce livre se déploie comme une libre enquête, qui cherche à cerner au fil d'une série de rencontres (avec des personnes, mais aussi avec des lieux et des choses) et de réflexions, les formes multiples de la pauvreté, c'est-à-dire de la " dépossession ", contemporaines : les décrire, les expliquer, mais d'abord réussir à en montrer la réalité et l'intensité. Et inventer pour cela une écriture adéquate.

La question de cette adéquation est l'un des centres du livre : est-elle seulement possible ? à quelles conditions ?

À plusieurs reprises, le narrateur intervient pour expliquer que ce livre est d'abord le récit d'un échec :

" J'ai déjà dit que ce livre est un échec ou, au mieux, un livre sur l'échec. Plus j'écrivais, plus cette conviction grandissait [...] Je n'ai jamais trouvé la bonne méthode pour écrire ce livre. Il y a plus d'un an, cette tâche me paraissait relativement simple. J'avais tant de choses à dire sur la pauvreté "

(p. 311).

Il y a là un paradoxe, qui pourrait passer pour une coquetterie d'auteur.

D'une part en effet - les auteurs y insistent - la pauvreté ne semble pas difficile à définir :

" La pauvreté est un état de besoin ou de privation qui interfère gravement avec la vie d'un individu. Ceux qui veulent travailler, mais ne peuvent pas le faire ; ceux qui veulent nourrir correctement leur famille, mais ne peuvent pas le faire ; ceux qui veulent habiller décemment leurs enfants, mais ne peuvent pas le faire ; ceux qui veulent avoir un logement correct, mais ne peuvent pas le faire ; ceux qui veulent bénéficier d'une éducation normale pour leurs enfants et pour eux-mêmes, mais ne peuvent pas en bénéficier ; ceux dont la vie est diminuée par le manque d'argent. Ces gens-là sont pauvres. Ils sont pauvres, Voilà ce qu'ils sont "

(p. 16-17).

D'autre part, nous vivons dans un monde qui regorge d'informations, de statistiques, d'explications scientifiques : la pauvreté s'observe, au plan national comme international ; elle se mesure par l'intermédiaire de nouveaux indices, sans cesse plus sophistiqués, qui intègrent désormais les différentes facettes du " développement humain " ; elle est au centre de recherches théoriques et de débats de très haut niveau (celui par exemple qui associe John Rawls, Amartya Sen, et leurs commentateurs). Les sciences sociales et humaines - économie, sociologie, psychologie - donnent ainsi toute leur puissance descriptive et explicative. La philosophie politique et morale y ajoute des considérations proprement normatives : on se demande si et pourquoi la pauvreté constitue une injustice ; au regard de quel concept des besoins humains ou de la dignité humaine elle doit être appréciée. En matière de pauvreté, nous sommes devenus très savants, d'un savoir d'autant plus impressionnant qu'il ne cesse de se parfaire. Il suffit de comparer la situation contemporaine à celle qui prévalait au début du XIXe siècle, lorsqu'on a découvert le " paupérisme ", pour constater que nous bénéficions aujourd'hui de puissantes médiations théoriques.

Dans un tel contexte, à supposer qu'on ne manque pas de bon sens et qu'on prenne le temps de s'instruire, on comprend mal quelles pourraient être les origines d'un " échec ".

Donovan - le photographe - écrit dans son journal qu'il n'a " pas la moindre envie d'[...] asséner l'une quelconque des théories universelles de Robert sur les dépossédés " (p. 168). Robert entretient lui aussi un rapport très ambivalent avec les sciences sociales, comme d'ailleurs avec sa propre tendance à théoriser : " Au moins, les photographies de Donovan sont ancrées dans la réalité concrète de ce qu'il a vu " (p. 312). Mais il est évident que les auteurs ne dédaignent pas la théorie. Ce livre n'oppose pas la phénoménologie (et avec elle la littérature) à la science en arguant du filtre que la connaissance objective imposerait au réel, et de son incapacité à le penser. Lorsqu'on explique (p. 222) que les statistiques constituent " des alliées étrangement fourbes " et qu'on " peut tout leur faire dire ", la critique principale porte sur les manipulations opérées par les gouvernements Thatcher :

" Si un ensemble de statistiques persiste à croître, à décroître ou à rester tout bonnement stationnaire, contredisant les souhaits du gouvernement, alors il suffit simplement de les bidouiller pour les faire aller dans le bon sens [...] Et si le bidouillage est assez subtil, les protestations seront forcément feutrées. "

(p. 233)

La critique vise ainsi le mensonge d'État, et non l'inadéquation de théories qui ne seraient pas assez " dévoilantes ".

Si ce livre se réfléchit sans cesse comme un " échec ", c'est donc plutôt parce que l'écriture qui s'y déploie tente d'associer plusieurs approches. Des approches sans lesquelles aucune compréhension de la pauvreté ne saurait voir le jour, mais dont la synthèse harmonieuse est très probablement impossible :

  • ne pas parler de la pauvreté sans parler des pauvres : " Dans le combat [théorique pour s'approprier l'idée de pauvreté] les pauvres sont le plus souvent ignorés ou traités avec mépris. On les considère rarement comme des gens dotés de leur spécificité propre et de leur propre dignité. " Le livre travaille au rebours de cette ignorance, en mêlant des récits de rencontres toujours singulières, en se gardant de généraliser ou de conclure. Ce qui ne l'empêche pas, par moments, de se risquer à des considérations d'apparence plus abstraites : par exemple (p. 80-81) sur la relative invisibilité de la pauvreté, dont nous détourne sans cesse la médiatisation contemporaine de certaines formes spectaculaires de misère. Si cette enquête tient de la tradition romanesque (Dickens n'est jamais très loin), c'est parce qu'elle en appelle à certains personnages dont la réalité tient avant tout à leur singularité. Grâce à eux la pauvreté échappe à l'abstraction, mais aussi au silence et à l'occultation. Les narrateurs se trouvent dans cette situation délicate du représentant, ou du porte-parole : ils prêtent leurs mots et leurs regards à ceux que la pauvreté prive des voies et des forces de l'expression privée ou publique ;
  • ne pas se réfugier derrière une fausse objectivité : la sympathie (parfois aussi l'antipathie), certaines amitiés tissées au fil des rencontres et de séquences de vie partagées avec les " dépossédés " donnent à l'écriture un tour résolument subjectif. Et ceci d'autant plus que le narrateur laisse souvent apparaître l'auteur. McLiam Wilson est lui aussi né à Belfast :

" J'ai passé une grande partie de ma propre vie dans la pauvreté. "

Mais il s'agit aussi de résister aux séductions et aux excès de l'empathie. La dernière partie du livre, " Belfast " est remarquable de ce point de vue : le propos se fait soudain plus objectif, et on a l'impression de lire un quasi-essai de sociologie urbaine, qui serait consacré aux rapports de la pauvreté et de la violence (sociale, mais aussi politique - nous sommes en Irlande du Nord) et aux solutions offertes par une politique intelligente de rénovation urbaine. Comme s'il s'agissait de neutraliser - alors même que le livre tient par là ! - la part du témoignage ;

- n'être dupe ni des uns ni des autres : si les narrateurs n'hésitent pas à pointer la mauvaise foi de ceux d'entre les pauvres qui se présentent comme de pures victimes, déniant sans cesse leurs propres responsabilités (notamment dans la consommation de drogue, ou d'alcool), ils tiennent aussi à ­distance le discours des " moralistes doctrinaires " qui sous couvert de dénoncer les effets pervers de l'assistance (les trappes de pauvreté par exemple) réactivent une approche et une condamnation exclusivement morales de la pauvreté : les pauvres sont responsables de leur propre situation, ils n'ont pas su ou ne savent pas se prendre en charge pour affronter les dures réalités du monde... Bien sûr, le terme même de " dépossession " se veut explicatif : la pauvreté n'est un état que parce qu'elle est un processus, sinon irréversible, en tout cas très difficile à interrompre ; la dépossession se déploie sur une multitude de plans, où le social ne se sépare pas du personnel, ni le réel du symbolique, ni l'intellectuel du charnel (lire par exemple p. 252, à propos de la surdétermination féminine de la pauvreté, et du rapport entre misère matérielle, sociale et sexuelle). Mais le terme de " dépossession " se veut aussi critique, pour dénoncer la violence et l'hypocrisie des " réformes " imposées dans les années 1980 à la société anglaise : la dépossession résulte d'une politique délibérée, qui mise sur l'accroissement des inégalités qui substitue le harcèlement à ­l'assistance.

" Échec " nous semble donc qualifier le régime propre à un essai délibérément hybride, parfois composite, remarquable par la justesse du ton et le refus délibéré de l'emphase, qu'il s'agisse de décrire les privations et les souffrances ou d'exprimer la colère et l'indignation qu'elles inspirent. Si les enjeux d'un tel livre sont évidemment littéraires - quels mots pour dire la dépossession ? - ils sont aussi moraux et politiques, à la fois théoriques et pratiques. Il est facile et banal en effet de constater que la richesse, c'est-à-dire aussi la considération, la reconnaissance, ou leurs contraires, l'humiliation et la honte, sont aujourd'hui comme hier très inégalement distribués. Mais comment expliquer cela ? Peut-on se contenter d'invoquer la mauvaise fortune, ou la mauvaise décision ? Existe-t-il un lien nécessaire (logique et réel) entre la richesse des uns et la pauvreté des autres ? Et comment comprendre que la pauvreté soit à ce point tolérée ?

S'agissant de la description elle-même, on pourra bien sûr s'inquiéter du fait que les exemples apparemment liés au hasard des rencontres sont en réalité choisis à dessein, et viennent illustrer une thèse postulée a priori (la non-­systématicité de l'enquête risque effectivement d'en affaiblir la portée). On pourra ainsi constater que l'observation dépend souvent d'une interprétation préalable des situations qu'on aborde. Il est évident qu'un tel empirisme a quelque chose de factice. Ou plutôt, qu'il le serait, si ce texte se développait en une doctrine générale. Ce qui n'est pas le cas.

Il reste qu'à ce qui constituerait un simple constat des inégalités sociales, Les Dépossédés oppose une sorte d'intuition tenace, qui se nourrit d'observations singulières mais convergentes : la pauvreté en ce début des années 1990 ne résulte pas seulement de la mauvaise fortune des destinées individuelles, ou des grands cycles (croissance-récession) qui structurent le développement économique ; elle résulte d'une certaine politique : " Il existe toute une panoplie de lois récentes conçues pour circonvenir les pauvres et pour leur rendre la vie plus infernale. Leur liste est sans fin : les "réformes" (j'adore ce double langage) de la Sécurité sociale, l'abolition ou l'aménagement de la loi sur les loyers modérés, les impôts locaux, les ­changements dans l'accès aux allocations chômage, les coupes claires dans les projets de construction de logements sociaux etc. Bon nombre de coups de boutoir punitifs sont assénés au logement social. Les pauvres se voient ainsi frappés là où ça fait le plus mal : leur logement et leurs conditions de vie " (p. 69).

Si l'on punit les pauvres, c'est aussi parce qu'ils se sont donnés des conseils municipaux travaillistes. Autant de conditions aggravantes, qui accentuent l'intensité et l'irréversibilité de la dépossession. En dernier ressort la pauvreté est politique. De fait, la pauvreté contemporaine doit son échelle et son intensité à un type spécifique d'orthodoxie politique : le " thatchérisme est un dogme qui a produit un boom économique superficiel et trompeur. L'un des coûts de cette chimère temporaire a été l'appauvrissement spectaculaire du quart le plus pauvre de la population " (p. 308). Loin d'assumer la responsabilité d'une telle situation, l'action publique la dissimule par la " responsabilisation " des pauvres, c'est-à-dire en réalité par la pénalisation des problèmes sociaux.

Cette intentionnalité politique est confirmée a contrario par l'exemple (exceptionnel) de Belfast, où une politique de logement social bien ajustée recherche (depuis 1971) une alternative partielle mais réelle à la misère : autant Hackney (l'un des quartiers les plus misérables de l'agglomération londonienne) est " ignoré, harcelé, déstabilisé, moqué, paupérisé, livré au charcutage électoral et transformé en zone de non-droit ", autant Taughmonagh (l'un des quartiers populaires de Belfast) bénéficie d'une intervention publique qui combat la misère pour atténuer la violence des oppositions communautaires.

Ce livre pose régulièrement la question de la responsabilité à l'égard des pauvres et de la pauvreté :

" De plusieurs manières compliquées et vaguement louches, notre prospérité dépend de leur dépossession. Nous leur sommes redevables. Et nous devons laisser cette conviction nous gâcher la soirée "

(p. 311).

Mais il déjoue aussi sans cesse la tentation moralisatrice :

" Nous espérons ne pas avoir donné l'impression d'être les seuls propriétaires de l'indignation vertueuse ou de la certitude morale. Nous ne possédons aucun droit exclusif pour gémir sur la pauvreté et sur les épreuves (les pauvres eux-mêmes possèdent un copyright indiscutable sur ce sujet). Il est tentant de fulminer contre la capacité qu'ont les gens de tolérer ou de nier la pauvreté. Mais c'est futile "

(p. 313).

Ce livre tient plus de la plainte (p. 313) que de la dénonciation, même s'il semble parfois hésiter entre les registres. À elle seule, cette hésitation est instructive : qui parle ici ? Pour dire quoi ? Comment parler à la place de ceux qui ne parlent (presque) pas ?

Suivant un fil qu'on pourrait dire spinoziste, le livre cherche à déceler, pour ne juger qu'ensuite, les indices mêlés de l'impuissance et de la puissance d'une telle " dépossession ". Lorsqu'il parle des photographies de Donovan, Robert dit la chose suivante :

" Ses images prouvent, mieux que tout ce que j'aurais pu écrire, les contradictions inhérentes à ce que nous avons vu. Donovan a saisi à la fois les conditions de vie terrifiantes et la vraie grandeur d'individus dont la dignité et le courage survivaient à leurs tribulations. "

(p. 313).

Ce thème de la contradiction correspond à l'idée d'une puissance maintenue au sein même de la privation et, parfois (même si la chose est plus difficile à penser), du fait même de la privation. Ce peuvent être des liens sociaux entretenus envers et contre tout (liens familiaux, amitiés) ; une ingéniosité tenace pour composer un intérieur propre ou joli, se maintenir à flot avec un budget réduit ; une audace dans la frugalité qui fait pâlir les plus luxueuses dépenses. Ces récits de la misère sont aussi des récits de la résistance : " Beaucoup des gens que j'ai rencontrés à Londres essayaient de se battre contre certaines des pires conséquences de leur situation. " Mais les forces à vaincre sont immenses : l'absence d'emploi, le travail sous-payé, les linéaments bureaucratiques, le harcèlement institutionnel (juridique et policier à la fois) lorsque la pénalisation se substitue à l'assistance ; mais aussi - on pense aux " tyranneaux " de la Boétie - les turpitudes de ceux qui, au seuil d'une dépossession qui pourrait bien les atteindre, n'hésitent pas à se faire eux-mêmes, à leur tour, exploiteurs, voleurs ou violeurs.

Le livre se clôt sur les photographies des quartiers populaires (catholiques et protestants) de Belfast, mais aussi sur le constat d'une singulière persistance : celle du fatalisme (" il y aura toujours des riches et des pauvres ") et de la tolérance (" il y aura toujours un certain volant tolérable de pauvreté dans la société "), qui pourraient presque passer pour une forme de sagesse. " Nous avons un talent fou pour supporter les souffrances des autres. "

Ces lignes font singulièrement écho aux premières pages du livre, qui décrivent elles aussi la pauvreté comme chose " étrange ", " tolérée, ignorée et supportée " (p. 14), mais qui la présentent d'abord sous un angle plus anthropologique que politique :

" Si nous étions privés de nos privilèges, de nos biens immobiliers ou mobiliers, gagnés ou hérités, alors nous serions pauvres. La pauvreté est peut-être la seule expérience humaine, en dehors de la naissance ou de la mort, que tout être humain est capable de partager "

(p. 16).

Là pourrait aussi se tenir la puissance (presque) silencieuse des dépossédés.

Fabienne Broucaret.

Cahiers philosophiques, n°105, page 111 (04/2006)

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