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Cahiers philosophiques

Situations

Entretien avec Jean-François Rischard1

Frank Burbage

Entretien avec Jean-François Rischard.

Frank BurbageLa Banque mondiale est une institution très controversée. Les critiques les plus radicales de l'économie mondiale contemporaine la tiennent pour l'un des principaux vecteurs, avec le FMI, du déséquilibre actuel entre le " Nord " et le " Sud ". Dans la seconde moitié du xxe siècle, elle a effectivement soutenu un modèle de développement axé sur l'industrialisation, les grandes infrastructures, la " révolution verte ", une connexion croissante des économies au marché mondial, à ses cours fluctuants, ainsi qu'aux institutions internationales elles-mêmes, pourvoyeuses de capitaux mais aussi très directives s'agissant des " réformes " à mettre en oeuvre. Le moins que l'on puisse dire aussi, c'est que les engagements de la Banque mondiale ont été mêlés à des intentions politiques plus ou moins explicites, pour soutenir des régimes souvent dictatoriaux mais alliés des États-Unis (l'Indonésie de Suharto, le Chili, l'Argentine, par exemple). La mise en concurrence des pays en voie de développement, notamment sur les marchés des matières premières, a parfois poussé les cours à la baisse et installé certains pays dans la spirale d'un endettement de très grande ampleur.

On peut considérer - ce sera l'un des objets de cet entretien - que les dix dernières années, sous la présidence de James Wolfensohn, ont constitué pour la Banque mondiale un tournant important. Lors de la Conférence internationale sur le financement du développement, qui s'est tenue du 18 au 22 mars 2002 à Monterrey, James Wolfensohn exhortait les pays riches à doubler le volume de l'aide au développement - condition nécessaire, de son point de vue, pour atteindre les " objectifs du Millénaire " fixés par la communauté internationale en matière de lutte contre la pauvreté. Son propos prenait notamment appui sur un rapport évaluant l'efficacité de l'aide au développement dans le demi-siècle écoulé, sous le titre The Role and Effectiveness of Development Assistance : Lessons from World Bank Experience. Ce rapport souligne les progrès réalisés en matière d'aide (plus efficace, mieux adaptée) au cours... des dix dernières années. Il cherche à établir que la Banque mondiale joue un rôle important dans cette amélioration : les projets et programmes de la Banque seraient globalement plus efficaces que l'aide provenant d'autres canaux. L'efficacité de l'aide serait toutefois conditionnée par ce que l'on désigne, de manière un peu euphémique, comme de " bonnes politiques ". Si cette notion ne fait pas l'objet d'une définition explicite, on peut toutefois considérer que de telles " bonnes politiques " tiennent à une ouverture des économies traditionnellement enclavées, à la priva­tisation des entreprises, à la création par les gouvernements de climats d'investissement favorables au développement du secteur privé. Autant d'" ajustements structurels " aux normes d'efficacité des marchés pilotés par les pays du Nord, dont on conteste ­aujourd'hui le bien-fondé, au point d'y voir parfois même des facteurs d'appauvrissement. C'est notamment le cas de Majid Rahnema, qui s'en explique dans son livre Quand la ­misère chasse la pauvreté2, et qui en appelle à un autre développement.

Si votre point de vue nous intéresse, c'est parce que vous êtes un acteur engagé, et néanmoins critique, de cette expérience. Vous êtes entré une première fois à la Banque mondiale en 1975, et vous y avez conduit un certain nombre de projets industriels dans une dizaine de pays. Vous y êtes revenu en 1989, et vous êtes devenu son vice-président pour l'Europe en 1998. En 2002, vous publiez Vingt défis pour la planète, vingt années pour y faire face3, un livre qui analyse les problèmes de gouvernement, de " gouvernance ", sur lesquels butent aujourd'hui les États-nations. Dans quelques jours, vous quitterez vos fonctions à la Banque mondiale. Celle-ci change justement de direction : James Wolfensohn, qui l'a dirigée pendant dix ans, est remplacé par Paul Wolfowitz, jusqu'alors secrétaire adjoint à la Défense dans le gouvernement du président George Bush. Nous ne savons pas encore quelles seront les orientations ou réorientations impulsées par la nouvelle direction de cet organisme par lequel transite une grande partie de l'aide multilatérale apportée aux pays en voie de développement pour lutter contre la pauvreté. Le fait est que James Wolfensohn a beaucoup insisté pour que les interventions de la Banque mondiale prennent mieux en compte la dimension sociale du développement.

Pourriez-vous nous dire comment vous appréhendez la situation contemporaine s'agissant de la pauvreté et des actions engagées pour la réduire ? Cette réduction fait aujourd'hui partie des objectifs affichés des États ou des principales institutions internationales. Cet affichage correspond-il à un engagement réel ? Pensez-vous qu'il y ait aujourd'hui quelques raisons d'être optimiste ?

Jean-François Rischard La situation est contrastée : il y a quelques bonnes nouvelles, de mauvaises nouvelles aussi, qui tiennent à trois facteurs de complication qui sont importants et que je détaillerai.

Les bonnes nouvelles d'abord : en 1980, à peu près 40 % des individus sur la planète (5 milliards à l'époque) étaient en situation de pauvreté extrême et vivaient avec moins de un dollar par jour. Aujourd'hui, une telle pauvreté ne touche plus que 20 % d'une population planétaire de 6 milliards d'individus. La proportion a donc diminué de 20 % en vingt-cinq ans. Pour dire autrement : c'est la première fois depuis 1820 - c'est-à-dire depuis qu'on a des statistiques assez précises sur la pauvreté - que le nombre absolu des gens en situation de très grande pauvreté a diminué de manière substantielle - une diminution de l'ordre de 300 à 400 millions de personnes. Ce qui est remarquable, c'est que cela ne s'est jamais produit avant ces vingt ou trente dernières années. Un tel retournement extraordinaire et rapide tient en partie à la très grande croissance économique de la Chine - 7 à 10 % de taux de croissance annuel depuis longtemps maintenant. Ne serait-ce qu'en Chine, on est passé de 360 millions de personnes en dessous de un dollar par jour en zone rurale à 200 millions aujourd'hui. Le même mouvement s'observe dans de nombreux pays : au Vietnam, en Indonésie, au Mozambique, au Cap-Vert, en Ouganda, au Brésil... Par exemple, à l'heure où nous parlons, quinze pays africains ont une croissance de plus de 5 % par an. Il y a ainsi un nombre conséquent de pays où la pauvreté commence à chuter à la suite d'une croissance relativement élevée (de l'ordre de 5 % jusqu'à 10 % par an). Il y a même des pays en voie de développement qui ont réussi à doubler leur PNB par tête en dix ans : le Botswana est un cas célèbre, mais aussi le Chili, la Chine, la Corée et la Thaïlande. Historiquement tout ceci est très nouveau : auparavant, il fallait deux ou trois décennies pour en arriver là. Autre perspective intéressante : quand on regarde l'augmentation du PNB par tête dans les années 90 - années charnières - les pays riches avec leur population d'un milliard de personnes ont eu un taux de croissance moyen par tête de 2 % par an. Or, il y a trente pays en voie de développement - qui totalisent 3 milliards d'habitants - qui ont réussi l'incroyable performance d'avoir un taux de croissance par tête de 5 %, soit deux fois et demi plus élevé que les pays riches. Cela me semble important de le souligner parce qu'on décrit souvent le monde en développement comme un monde en échec - ce n'est absolument pas vrai pour ces 3 milliards d'individus : non seulement ils ne sont pas en échec, mais ils sont en train de rattraper très rapidement les pays riches, d'élever d'une façon spectaculaire leur niveau de vie et de réduire ainsi la pauvreté de manière colossale.

Du côté des mauvaises nouvelles, on se heurte à trois facteurs de complications très importants : premièrement, les taux de croissance qui sont nécessaires pour réduire la pauvreté sont très élevés par rapport à la norme historique. Il faut donc passer un palier supérieur pour y arriver et ce palier est très difficile à atteindre. Deuxièmement, les inégalités augmentent et compliquent la lutte contre la pauvreté de manière considérable. Troisièmement, la situation de l'Afrique est particulièrement préoccupante.

Sur le premier point : en 2000, il y avait 1,2 milliard de personnes vivant avec moins de un dollar par jour - non pas tous en Afrique comme on le pense habituellement mais 65 % en Asie (25 % seulement en Afrique). Si on fait le calcul avec une base de moins de deux dollars par jour, la pauvreté touche en gros une moitié de la planète : 2,8 milliards d'individus sur 6 milliards : telle est la situation actuelle. L'objectif du Millénaire4, c'est d'ici dix ans - en 2015 - de réduire ces chiffres de moitié (parmi les " huit objectifs du Millénaire ", celui-ci est le plus important, les autres sont plus techniques et concernent la santé, l'éducation, etc.). Tous les calculs de ceux qui font de la recherche en matière de développement convergent : pour parvenir à diviser ces chiffres [ceux de la pauvreté] par 2, il faut que le taux de croissance monte jusqu'à 5 ou 7 % par an dans les pays en voie de développement, alors que dans les années 90, années de haute croissance, il ­n'était que de 3,5 %. Le passage à ce palier supérieur nécessite plusieurs évolutions : une économie plus avancée et davantage tirée par le secteur privé qu'elle ne l'est maintenant ; l'ouverture des frontières pour que ces pays puissent dégager des surplus d'expor­tation. Ce n'est pas simple de passer de 3,5 à 5 ou à 7 %. Mais il ne faut pas se leurrer : si l'on ne monte pas à ce niveau, on ne pourra pas atteindre les objectifs en matière de réduction de la pauvreté. Ce qui ne signifie pas que la croissance seule suffise, mais cela signifie bien que sans la croissance on n'y arrivera certainement pas.

L'augmentation des inégalités constitue, comme je viens de le dire, un deuxième facteur de complication très important. On la repère à deux niveaux : d'abord à l'intérieur des pays en voie de développement ou même des pays riches, et ensuite entre les pays en voie de développement. À l'intérieur des pays, c'est visible depuis les années 80, au Brésil et dans beaucoup de pays d'Amérique latine : on voit les écarts se creuser entre les plus riches et les plus pauvres. C'est maintenant un phénomène général : au Vietnam, par exemple en ce moment ; en Chine, où il commence à y avoir d'énormes écarts de niveaux de vie entre les populations rurale et urbaine ; en Russie, en Kirghizstan, pays qui sont devenus très rapidement parmi les plus inégaux au monde. Et ce ne sont pas seulement des inégalités de revenu : elles impliquent plus généralement la qualité de la vie5 : la mortalité infantile, par exemple des moins de cinq ans au Nord du Brésil, est sept fois plus élevée qu'au Sud.

Entre les différents pays, les écarts sont aussi considérables : si on compare les vingt pays les plus riches et les vingt pays les plus pauvres de la planète, il y a quarante-cinq ans (en 1960) le rapport était de 20 pour 1 ; il est aujourd'hui de 40 pour 1 ! Les plus fortes disparités ne sont pas seulement entre les pays riches et les pays pauvres : c'est au sein du groupe des pays en voie de développement que l'inégalité augmente le plus. C'est très important, et si l'on avait toujours ces données en tête, le débat public serait plus clair : au cours des années 90, un milliard de personnes dans les pays riches bénéficient d'une croissance annuelle par tête de 2 % en moyenne, trois milliards de personnes dans trente pays en voie de développement d'une croissance de 5 %, mais deux milliards de personnes dans une centaine de pays en voie de développement pâtissent d'une croissance négative de - 1 %. Et ceci surtout en Afrique - pas tous les pays d'Afrique mais dans beaucoup de pays d'Afrique et dans d'autres pays comme le Laos, le Cambodge, la Bolivie, etc.

Le monde des pays en voie de développement est ainsi lui aussi devenu bipolaire : il y a un groupe qui s'en sort très bien et un groupe dont la situation est très inquiétante. Le groupe qui s'en sort c'est celui des pays qui ont réformé leurs économies, qui se sont ouverts au commerce international (leurs tarifs douaniers ont baissé de 35 % environ), et qui sont parvenus non seulement à de très forts taux de croissance mais aussi à une baisse significative de la pauvreté (de l'ordre de 15 %). Ils ont donc fait précisément ce dont les critiques anti-globalisation nous disent que ça ne marche pas, et ils sont en train de ­réussir en appliquant ces recettes condamnées très abstraitement dans certains milieux de l'alter-mondialisme actuel.

F. B.Ces pays dont vous dites qu'ils réussissent mieux que les autres - ont-ils été aidés d'une manière particulière ? Comment s'organise l'aide internationale, et quels problèmes rencontre-t-elle ?

J.-F. R. Beaucoup sont aidés, pas seulement avec des moyens financiers, mais aussi très souvent par des suggestions quant à l'orientation des réformes à mettre en oeuvre. Il y a, par exemple, un cliché qui consiste à dire qu'une partie de ce monde en développement c'est la Chine, et que la Chine applique des méthodes tout à fait différentes de celles qui sont préconisées par le Fonds monétaire international ou la Banque mondiale - ce qui montre bien, dit-on, que les recettes du Fonds ou de la Banque ne fonctionnent pas. Je faisais partie d'une petite équipe de gens ayant travaillé en Chine au moment où se mettaient en place les conditions de la croissance actuelle - vers 1980. Zhu Rongji qui est devenu Premier ministre ensuite, était à cette époque celui qui ­s'occupait de ces questions avec nous.) Nous avons alors écrit sept volumes d'une sorte de " bible " [rires] sur l'économie chinoise pour aider les cadres chinois à prendre la mesure de leur propre économie. Et dans cette " bible ", on préconisait notamment la libéralisation des prix agricoles pour que les campagnes soient moins pauvres, ce qui a été fait et a enclenché toutes sortes d'autres processus, dont la libéralisation progressive des prix industriels. Toutes ces choses n'ont pas été inventées par les Chinois tout seuls : ces propositions ont été élaborées en collaboration avec les équipes de la Banque mondiale. L'aide ne se présente pas seulement sous forme de prêts, mais aussi sous forme de manuels de formation, d'exemples empruntés à d'autres pays, de façons de faire, de conseils (sur la politique fiscale, sur les systèmes de régulation, de transports, etc.). Il est faux de dire que les Chinois se débrouillent bien parce qu'ils ont ignoré les recettes utilisées ailleurs ; en fait, ils suivent des méthodes assez communes de réforme économique et d'ouverture au reste du monde, de participation à l'économie globale. Or, dans ces pays-là, la pauvreté a diminué de 15 %, chez les autres elle a augmenté de 5 %.

F. B.Pourquoi à votre avis certains pays restent-ils étrangers au développement actuel de l'économie globale ? Parce qu'ils ne le veulent pas ? Parce qu'ils ne peuvent pas s'y intégrer ?

J.-F. R. En partie parce que ce sont des pays qui ont des problèmes énormes du fait d'une pauvreté massive, qui fonctionne comme un piège : ce sont, par exemple, des pays qui sont menacés par le sida, ou qui sont ravagés par des guerres internes ; ils ont souvent des dirigeants très corrompus qui pervertissent tout le système, toute la population, et bloquent toutes les tentatives de réforme. Deux milliards d'individus vivent dans une telle situation : ce n'est pas la plus grande partie de la population de 5 milliards des pays en voie de développement, mais c'est une partie dont la situation est très préoccupante.

Le troisième facteur de complication, c'est justement l'Afrique : la seule région, mis à part le Moyen-Orient, qui continue à avoir un taux de croissance de la population proche de 3 % par an (la croissance démographique a baissé dans toutes les autres parties du monde). Ce qui signifie que si l'augmentation de la population est de 3 % par an, et que la croissance totale est en gros de 3 %, l'augmentation de la richesse disponible par tête est nulle ou à la limite négative. C'est la région du monde qui inclut deux tiers des cas de sida, ce qui a provoqué une diminution de l'espérance de vie de dix ans, alors qu'elle avait augmenté de vingt ans depuis un quart de siècle. Parfois même une baisse de vingt ans dans certains pays, comme par exemple dans un pays par ailleurs très bien géré, le Botswana. L'Afrique, c'est aussi un continent où une personne sur cinq est touchée par les guerres civiles. Certains de mes collègues à la Banque ont beaucoup travaillé pour analyser quatre-vingts conflits depuis trente ou quarante ans à travers le monde : on sait maintenant que les conflits africains, comme les conflits en général de cet ordre-là - conflits internes, guerres civiles - ne sont pas le fait de mouvements de libération nationale - ça c'est la couverture qu'ils se donnent. En fait, à quelques exceptions près, ce sont des groupes qui essayent d'accaparer une ressource exportable (des diamants, du pétrole, du minerai). Et comme on dit en anglais, it is not grievance, it's greed : quand un pays possède une ressource exportable, diamants et autres, quand un pays inclut un groupe ethnique majoritaire et un groupe ethnique minoritaire, quand un pays est très pauvre, les risques qu'il tombe dans la guerre civile atteignent 70-80 % ou plus. Et l'Afrique est remplie de situations de ce type, où la probabilité d'un conflit est très grande... C'est incompréhensible en termes abstraitement politiques : ce sont des concurrences de prédation et de captation. Et ce sont aussi des conflits très difficiles à résoudre, qui traversent les frontières - on voit bien ça dans les régions des grands lacs.

Ces mêmes pays sont aussi souvent très dépendants des exportations de matières premières (cacao, café, minerais), dont les prix fluctuent de manière considérable et - plus grave encore - ont tendance depuis la Seconde Guerre mondiale à baisser sur le long terme. Dans le PNB de la planète aujourd'hui, tout ce qui est connaissance, savoir, occupe la première place, celle des produits à haute valeur ajoutée, alors que tout ce qui est matière première est relégué à un rang inférieur.

C'est en Afrique aussi que se concentrent les gouvernements qui sont soi-disant des gouvernements de service public mais qui sont, en réalité, des gouvernements gérés comme des entreprises à la limite d'être mafieuses : des élites corrompues se partagent le gâteau et exportent de l'argent vers Paris, vers les banques suisses, etc., et " arrosent " tout leur entourage. Ce sont des milliards et des milliards de dollars qui sortent ainsi d'Afrique chaque année - les chiffres qu'on cite à cet égard sont colossaux, de l'ordre de 50 à 100 milliards de dollars qui ont été placés dans les banques étrangères. Enfin, pour compli­quer davantage le défi, en Afrique, la dynamique de la pauvreté est tellement profonde et tellement ancrée que même quand on fait de la prospective sur la base de taux de croissance de 5 ou de 7 % - comme on le disait plus haut - les calculs montrent que la pauvreté continuerait malgré tout d'augmenter pour toucher à peu près 360 millions de personnes dans dix ans, contre 300 millions en 2000. Elle continue d'ailleurs d'augmenter, alors même qu'il y a eu une belle croissance cette année, de l'ordre de 5 % en moyenne.

Il ne faut pas pour autant oublier que l'Afrique ne représente que 25 % dans ce monde de la pauvreté. Il y a aussi énormément de problèmes en Inde, en Asie, dans d'autres parties du monde... Mais l'Afrique est dans une situation particulièrement préoccupante. D'ailleurs, le nouveau président de la Banque mondiale récemment nommé l'a dit à plusieurs reprises : le grand défi des années à venir en matière de développement, c'est l'Afrique.

Résumons-nous : la réduction de la pauvreté non seulement est possible mais c'est la première fois depuis le début du XIXe siècle qu'elle a véritablement lieu. Mais cela a malheu­reusement lieu de manière très inégale et dans une situation compliquée.

Ce sont donc d'énormes efforts qui sont désormais requis : les problèmes de pauvreté sont déjà massifs avec une population mondiale de 6 milliards d'individus dont 5 milliards vivent dans les pays en voie de développement ; a fortiori le seront-ils avec une population de l'ordre de 8 milliards - qui seront atteints dans les vingt prochaines années. Évidemment, ces 2 milliards d'individus supplémentaires vivront pour 97 % d'entre eux dans les pays en voie de développement et presque 100 % dans les villes de ces pays. Par conséquent, il faut " mettre le paquet " pour la lutte contre la pauvreté sinon elle pourrait augmenter de nouveau.

Or, c'est à ce niveau que les choses sont très décevantes : l'aide publique dans les pays riches qui correspondait à 0,35 % du PIB en 1990 est tombée à 0,25 % ou 0,26 % à l'heure actuelle. Ce qui correspond à un recul de 30 % de l'effort relatif que font les pays riches. L'aide est actuellement de l'ordre de 80 milliards de dollars : ce n'est jamais que 0,25 % des produits nationaux ! Dans cette moyenne actuelle de 0,25 %, l'Europe se débrouille bien : le niveau d'aide se situe aujourd'hui à 0,39 % (il a d'ailleurs récemment augmenté) ; les États-Unis ont un peu progressé mais restent avec 0,15 % très en deçà de l'Europe.

F. B.J. D. Wolfenson, président sortant de votre institution, s'indignait récemment du contraste entre les 70-80 milliards de dollars d'aide consentie aux pays en voie de développement et les 400 milliards consacrés chaque année aux armements, en insistant sur ­l'urgence qu'il y a à comprendre que " le développement économique est lui aussi un moyen de défense contre le terrorisme ". Comment expliquez-vous la diminution des montants investis dans l'aide ?

J.-F. R. Elle a beaucoup à faire avec la chute du mur de Berlin et la disparition de la bipolarité Est-Ouest qui faisait de l'aide un enjeu de nature géopolitique...

F. B.... une concurrence aussi ?

J.-F. R. Oui, l'aide venait des deux côtés. Ils étaient en compétition pour des motifs géopolitiques plutôt que pour des motifs d'aide " pure ". Une fois que le danger d'une confrontation Est-Ouest a disparu, les gens ont fait moins d'efforts. Les ONG ont aussi tellement critiqué l'aide publique - surtout celle des grandes institutions multilatérales... (il faut toujours critiquer bien sûr, on risque toujours de faire des erreurs...), mais la critique a été tellement énorme et exagérée qu'une image très négative de l'aide a fini par se créer, à tel point qu'il est aujourd'hui de bon ton pour certains responsables politiques d'abonder dans ce sens. Il faut aussi tenir compte de l'état des opinions publiques : aux États-Unis par exemple, lorsqu'on demande aux gens par voie de question­naire quelle est l'importance de l'aide publique américaine, ils l'estiment volontiers à près d'un quart du budget, alors que c'est en réalité minuscule : 0,15 % du PIB ! Si vous ajoutez cet effet de grossissement aux plaintes émanant des ONG - qui souvent se ­plaignent parce qu'elles-mêmes ont raté leur coup ou rencontré des obstacles difficiles à surmonter -, ces récits négatifs créent des conditions très défavorables pour le ­développement de l'aide.

F. B.Ces résistances sont-elles le fait des citoyens ordinaires ou des gouvernements eux-mêmes ?

J.-F. R. Elles proviennent des milieux politiques également. Et ceci d'autant plus que les pays riches ont tous en ce moment des problèmes d'ordre budgétaire : dépenser pour l'aide étrangère n'est jamais très populaire, c'est un poste plus facilement soumis à des coupes que d'autres. Par exemple, l'Italie connaît en ce moment de grandes difficultés fiscales et le montant dépensé pour l'aide ne dépasse pas 0,15 % du PIB, alors qu'elle devrait être selon les accords européens au niveau de 0,33 % l'année prochaine. Les politiciens italiens ont clairement décidé de sacrifier leurs promesses en matière d'aide ! Il y a donc aujourd'hui plusieurs facteurs d'empêchement.

F. B.Que faudrait-il faire pour agir efficacement en matière de lutte contre la pauvreté ? À quoi ressemblerait une accélération sérieuse de cette lutte ?

J.-F. R. Il faut surtout faire vite, en jouant sur plusieurs variables - certaines qualitatives, d'autres plus quantitatives.

Sur le plan qualitatif : il faut d'abord développer une approche de l'aide étrangère beaucoup plus intelligente que ce que l'on a pu faire dans le passé. On a déjà fait énormément de progrès depuis trois ou quatre ans - des progrès qui sont d'ailleurs sous le leadership de la Banque mondiale et d'un club de donneurs bilatéraux qui s'appelle le CAD (le Comité d'assistance du développement de l'OCDE qui est le club des bilatéraux). Entre la Banque mondiale et le CAD, on impulse une nouvelle façon de faire qui implique une appropriation beaucoup plus grande par les pays receveurs de l'aide. Au lieu d'envoyer des experts disant : " vous devez faire telle chose dans les canaux d'irrigation et réformer la formation des instituteurs de telle façon... ", on travaille aujourd'hui au moyen de stratégies de réduction de la pauvreté produites par les pays eux-mêmes. Non seulement au niveau gouvernemental mais aussi avec la participation des parlements, des ONG locales, du secteur privé et de toutes les agences bilatérales et multilatérales. Il y a tout un travail de consultation autour de ces stratégies, pour faire en sorte ­qu'elles soient véritablement insérées dans un projet national - dans notre jargon on appelle cela les Cadres stratégiques de lutte contre la pauvreté (CSLP).

F. B.Est-il possible de dater une telle réorientation ?

J.-F. R. C'est assez récent : elle date de quatre ou cinq ans et a été impulsée par le président Wolfensohn qui l'appelait : " comprehensive development framework " (" cadre de développement intégré "). Elle concerne aujourd'hui cinquante pays en voie de développement, surtout les plus pauvres qui ont mis en place des stratégies visant directement à lutter contre la grande pauvreté. Il leur revient de concevoir leurs propres stratégies de lutte contre la pauvreté, de les mettre en place, de surveiller ce qui se passe. À eux de dire ce qu'ils veulent que l'on fasse dans le cadre de cette lutte : dans certains pays, il faut insister sur l'éducation, dans d'autres sur la santé et l'éducation à la fois, dans d'autres encore la question principale est celle de l'amélioration des infrastruc­tures, la lutte contre la corruption ou l'amélioration des systèmes de justice... ou des combinaisons de ces différentes choses, mais toujours en se demandant ce qui permet d'être le plus efficace.

F. B.Qui a initié le changement, les pays qui fournissent l'aide ou ceux qui la reçoivent ?

J.-F. R. Paradoxalement, l'impulsion est venue du Nord : du CAD, de la Banque mondiale elle-même, des instituts de recherche sur le développement...

F. B.Cela n'a donc pas été une demande expresse des pays destinataires de l'aide ?

J.-F. R. Non, plutôt une pression des pays du Nord disant : la conditionnalité à l'ancienne, ça ne marche pas, il faut changer de dispositif et c'est vous qui allez prendre en charge votre propre stratégie, c'est vous qui consulterez vos acteurs, et c'est à vous de nous dire ce que vous voulez entreprendre. Les grands acteurs derrière cela ce sont la Banque mondiale, le CAD, mais aussi les bilatéraux nordiques - les Hollandais, les Scandinaves, les Anglais. On peut donc dire que c'était un changement imposé, mais ce qui est imposé c'est justement que rien ne soit imposé.

F. B.C'est tout de même une figure bien singulière : celle d'une autonomie octroyée, dont on se demande si elle constitue une autonomie effective, ou une domestication dissimulée !

J.-F. R. Tous les pays ne la mettent pas en oeuvre de manière aussi performante. Dans certains pays, le changement est remarquable : ainsi au Mozambique, au Vietnam... Mais il y a des pays, ou plutôt des gouvernements, qui n'aiment pas du tout cette idée de consulter les acteurs locaux, de prendre les choses en main par eux-mêmes. Ils préfèrent se placer en situation passive et critiquer tout ce qui est fait du dehors en reportant toutes les responsabilités sur les bailleurs de fonds extérieurs. Je ne dis pas que la situation est merveilleuse aujourd'hui, mais le changement est énorme par rapport à ce qui se passait il y a encore cinq ou dix ans.

F. B.Que craignent ceux qui n'apprécient pas cette " autonomie " ? Une certaine forme de démocratisation ?

J.-F. R. Cela les oblige à diriger leurs affaires directement, donc à se faire critiquer par les ONG locales et internationales. La demande de consultation est presque une demande de démocratie : en tout cas, elle requiert une véritable participation. Nombre des experts de la Banque mondiale sont aujourd'hui des experts en participation, en consultation. Certaines équipes de la Banque forment les parlementaires des pays à être plus demandeurs, plus exigeants, plus agressifs. On a même proposé des cours pour les journalistes des pays en voie de développement, surtout les journalistes économiques, pour leur apprendre à mieux discerner les problèmes et à bien exposer les enjeux.

F. B.N'est-ce pas une vision très paternaliste de la situation ?

J.-F. R. Le risque n'est pas à négliger, mais c'est un fait que la connaissance de la dynamique du développement, y compris sur le plan pratique des méthodes d'intervention ou de régulation, a fait l'objet d'une transformation importante. Au bout du compte, les progrès réalisés en matière d'autonomie sont tout de même visibles. Ce qui importe aussi, c'est que les perspectives de développement soient déconnectées des cycles électoraux : dix ans au moins sont nécessaires lorsqu'il s'agit de couvrir les douze ou treize grands secteurs du pays : environnement, santé, éducation, infrastructures, justice, etc. Il faut aussi veiller à une division du travail judicieuse, secteur par secteur, entre les quarante ou cinquante intervenants multilatéraux ou bilatéraux. Ainsi par exemple en Ouganda, on s'est aperçu qu'il n'y avait pas moins de dix-huit intervenants multi­latéraux et bilatéraux dans le seul secteur de la santé : c'est idiot, cela multiplie les missions, les réceptions, éventuellement les contrôles. Mieux vaut qu'ils soient trois ou quatre, et que ce soient par exemple les Anglais qui jouent le rôle de coordinateurs avec les Français et les Belges et la Banque mondiale. Dans un autre secteur, ce pourrait être la Banque mondiale qui pilote avec deux ou trois autres... Cette nouvelle approche est en cours de réalisation, avec des hauts et des bas, mais en gros pour quelqu'un comme moi sur le point de quitter la Banque mondiale, il y a là déjà une évolution très importante. Non seulement une approche différente, mais une distribution différente de l'aide. Ce raisonnement nouveau provient en partie de recherches effectuées par le Département recherche de la Banque qui datent d'il y a six ou huit ans : on a comparé tous les pays en voie de développement, en rapportant leur taux de croissance au montant de l'aide reçue, en se demandant quelle corrélation existait entre les deux. Le résultat a été cinglant : aucune corrélation ! Un nuage complètement diffus ! On a ensuite distin­gué dans la centaine de pays étudiés entre ceux qui menaient des politiques ­raisonnables (économiques, sociales) et un groupe de pays qui ne menait pas des politiques raisonnables...

F. B.Qu'est-ce que cela signifie, " des politiques raisonnables " ? Vous voulez dire en réalité " libérales "...

J.-F. R. ... je veux dire qu'ils manquent de sérieux en matière fiscale, en matière monétaire, en matière de réforme de l'éducation, d'équilibre social, etc. Distribution fondamentale : car dans le premier groupe, la corrélation entre l'aide et la croissance est très forte. Dans le deuxième groupe, elle est nulle voire négative. C'est-à-dire que dans ces pays-ci, si on apporte une aide importante, on maintient au pouvoir des gens qui font du mauvais travail - à la limite on compromet durablement les chances du développement. C'est une analyse très crue, qui a souvent été critiquée du dehors, y compris par certains économistes français, mais elle n'en reste pas moins intuitivement vraie dans la plupart des cas, et elle a des conséquences significatives. Si, par exemple, on réorientait les aides vers les gens les plus pauvres dans des pays bien gérés, on pourrait sortir de la pauvreté trois fois plus de gens qu'aujourd'hui. Mais cela implique qu'on se retire de certains pays, où l'environnement est très mauvais, les politiques sont mal orientées, l'ensemble du système est corrompu. C'est assez dur, mais les Néerlandais par exemple l'ont fait : ils sont passés de quatre-vingt-cinq pays aidés à moins de trente, et sur de tels critères. Les pays nordiques, le Luxembourg aussi, ont redirigé leur aide. La Banque mondiale a toujours été disciplinée sur ce point, à la limite la meilleure en matière de distribution : au sens où l'argent de la Banque est le plus efficacement orienté dans la lutte contre la pauvreté.

F. B.Où se place la France ?

J.-F. R. La France n'est traditionnellement pas bonne à ce niveau, et aujourd'hui encore elle reste très moyenne, parce que la France dirige son aide sur la base de motifs géopolitiques historiques plus restreints (en Afrique, vers les anciennes colonies, le fameux " pré carré "). Ce ne sont pas tant les autres pays qui se trouvent ainsi pénalisés que les gens les plus pauvres dans les pays que l'on aide, puisque pour les tirer vraiment d'affaire il faudrait se soucier au premier chef de la qualité des réformes entreprises (c'est à cette condition que l'efficacité de l'aide peut être multipliée par trois).

F. B.Quels sont les autres aspects de cette nouvelle approche qualitative de l'aide ?

J.-F. R. La deuxième amélioration qualitative a trait à l'harmonisation de l'aide : il fallait un interface plus intelligent entre les donateurs (multilatéraux, bilatéraux), d'où un effort de coordination et d'harmonisation : en Tanzanie par exemple (qui représente un pays de taille moyenne en Afrique), il y a plus de 600 projets bilatéraux et multilatéraux en cours, ce qui veut dire qu'il faut gérer 1 000 fois par an l'arrivée d'une nouvelle mission : une mission belge, danoise, canadienne, américaine, une de la Banque mondiale, une de la Banque africaine de développement... Tout le gouvernement est accaparé par ces types qui arrivent et qui, évidemment, veulent toujours être très bien reçus. La Tanzanie doit faire 2 400 rapports trimestriels relativement à toutes ces missions - rapports d'étapes, rapports d'audits ! Un tel système ne pouvait plus fonctionner. On fait dorénavant un gros effort d'harmonisation. Par exemple : deux pays s'associent, chacun utilise les rapports de l'autre. Ou pour les adjudications de marché : on utilise la même méthode pour tout le monde. Cet effort d'harmonisation a été engagé à Rome il y a deux ans et le 28 février 2005 s'est tenue à Paris la deuxième grande conférence de coordination et d'harmonisation. La Banque mondiale pousse beaucoup dans cette direction ainsi que le CAD.

Troisième amélioration qualitative : il est aussi décisif de " délier " l'aide. L'aide est " liée " quand un pays bilatéral dit : " Je donne de l'argent mais c'est surtout pour des consultants de mon pays et des fournitures de mon pays. " De telles pratiques augmentent le coût de l'aide de 25 à 30 % : on facture plus cher et on ne fournit pas toujours les meilleurs produits ou services. Les progrès sont réels à ce niveau mais aussi très lents.

Last but not least, s'agissant des changements qualitatifs : une meilleure hiérarchisation des priorités. La plus grande priorité aujourd'hui, c'est la bonne gouvernance : lutter contre la corruption. Sous la présidence Wolfensohn, la Banque mondiale a joué un rôle important sur ce front-là : à peu près six cents interventions dans une centaine de pays sur cette question.

F. B.En quoi consiste une " intervention " ?

J.-F. R. On envoie d'abord des questionnaires aux entreprises et aux différents intervenants pour établir la carte géographique de la corruption : combien cela coûte d'acheter un juge dans votre pays ? Combien cela coûte d'acheter une licence industrielle ? Un douanier pour un cargo de tant de tonnes, cela coûte combien ? Grâce à ces questionnaires, on a découvert des situations contrastées : en Équateur par exemple, les plus corrompus c'étaient les parlementaires ; parfois ce sont les douaniers, parfois l'administration des licences industrielles. En Géorgie, c'étaient les juges. Une fois qu'on a identifié les poches de corruption, on peut intervenir de manière efficace : s'il faut dix-sept ou dix-huit licences industrielles pour lancer une usine de poulets, on travaille avec le gouvernement pour ramener le processus à deux ou trois étapes.

F. B.Concrètement : il y a des gens qui vont dans tel ou tel pays pour faire ces interviews. On les laisse faire ? Les gouvernements locaux les laissent faire ?

J.-F. R. La plupart du temps, oui. Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté, la mauvaise gouvernance est généralement repérée comme constituant un gros problème.

F. B.Comment contourner les obstacles ou les résistances ?

J.-F. R. Bien évidemment, il y a des pays qui n'aiment pas qu'on aille enquêter sur ce terrain. Il faut faire un effort de persuasion préalable. La bonne gouvernance, c'est un domaine qu'on n'osait pas toucher il y a dix ans : on le jugeait trop politique, ne faisant pas partie du ressort d'une organisation comme la Banque mondiale qui était censée ne considérer que les affaires économiques. De fait, c'est un travail difficile et complexe. Mais maintenant c'est lancé et il y a beaucoup d'interventions. Par exemple, on aide certains pays à publier le nom de tous ceux qui ont emprunté à des banques d'État sans jamais rembourser, qui sont souvent des filous. On pousse - comme par exemple au Nigeria - les responsables gouvernementaux à publier leurs avoirs. On essaye - ce qui ne marche pas très bien mais un petit peu tout de même - de créer des commissions anti-corruption. Surtout, on aide les pays à se débarrasser de toutes les procédures inutiles qui sont autant d'occasions pour la corruption, comme une sorte d'octroi.

Parmi les grandes priorités figure aussi l'éducation, qui est le secteur clef pour faire avancer tout le reste. L'éducation des filles par exemple a un effet quasi immédiat sur toutes les statistiques de santé. Et plus on y pense, plus on s'aperçoit que l'éducation est le levier. Quand on étend la scolarité de cinq ans à six ans en moyenne, le PNB décolle plus vite. Autre priorité : la connectivité qui est aussi devenue un facteur clef. Les télécommunications, les réseaux informatiques sont aujourd'hui les conditions sine qua non du développement.

Enfin, une dernière priorité importante : il faut penser au climat d'investissement, à ce qui rend tel pays attractif à des investisseurs locaux ou étrangers. Parmi les facteurs négatifs : les excès de procédure, mais aussi le manque d'aéroports, le manque de cargos, le manque d'installations frigorifiques, le manque de contrôles sanitaires à l'exportation. Récemment la Banque mondiale a entrepris d'analyser les climats d'investissement dans 145 pays : on a créé une nouvelle méthode d'analyse - elle a été controversée par certains pays... riches qui ont trouvé qu'on les jugeait mal !

F. B.Vous parliez de changements importants à effectuer sur le plan quantitatif. S'agit-il du montant global de l'aide, aujourd'hui aussi encore trop faible ?

J.-F. R. Oui, les montants alloués à l'aide doivent absolument augmenter. Les promesses s'agissant de l'aide s'établissaient dès 1969 à 0,7 % des produits nationaux ! Nous en sommes à ­0,26 % ! Et si on avait 0,7 % on aurait 100 milliards supplémentaires, et l'on pourrait agir de manière beaucoup plus sérieuse sur les déficiences en vitamine A, sur la malaria, sur la distribution de livres pour les écoles, sur la formation des instituteurs, sur la lutte contre le sida, les systèmes d'irrigation (certains très mal construits gâchent aujourd'hui 70 % de l'eau qu'ils utilisent), les réseaux de télécommunication... toutes sortes de ­choses qui demandent beaucoup d'argent. Tous les calculs montrent qu'on n'aurait peut-être pas besoin de ces 100 milliards supplémentaires, mais d'au moins 50 milliards. En réalité, d'un doublement de l'aide par rapport à ce qui se fait aujourd'hui. Par exemple : pour l'éducation, afin de pouvoir scolariser tous les enfants au niveau de l'école ­primaire - et pour qu'ils la terminent ! - il faut 10 à 15 milliards par an, et on ne les a pas. Pour la santé, pour consolider les systèmes de santé et intervenir sur les problèmes les plus urgents (le sida, la malaria, les maladies comme la rougeole et autres) il faudrait 20 à 25 milliards de plus par an. On ne les a pas. On sait que le problème de l'eau est en train de devenir colossal, et notamment celui de l'assainissement (des millions de personnes ne bénéficient d'aucun système d'assainissement) ce qui accroît les problèmes de santé. À ce niveau aussi il faudrait 15 à 20 milliards. Les promesses faites à Monterey - rajouter 15 ou 20 milliards - sont notoirement insuffisantes.

Il y a tout de même quelques bonnes nouvelles à ce niveau : l'Europe, malgré ses problèmes de croissance et ses problèmes de Constitution vient de s'engager à aller vers 0,7 % en 2015. Ce n'est pas un engagement absolument ferme mais une orientation tout de même assez nette : l'engagement est de passer à 0,56 % en 2010 alors qu'on était à 0,33 % en 2000. L'Europe est donc le leader mondial en matière d'aide. Ce dont, en tant qu'Européen, je suis très fier. Il y a d'ailleurs en Europe cinq pays qui ont dépassé les 0,7 % : la Norvège, la Suède, le Danemark, les Pays-Bas ainsi que mon petit pays, le Luxembourg.

F. B.Donc ce ne sont pas les pays les plus grands de l'Union européenne ?

J.-F. R. Non, ce sont souvent des pays plus petits qui ont des traditions, des valeurs de lutte contre la pauvreté depuis longtemps déjà.

F. B.Est-ce que cela est lié au protestantisme de l'Europe du Nord ?

J.-F. R. Non, le Luxembourg par exemple est de tradition catholique, je ne crois pas que cela soit particulièrement lié. En Irlande par exemple il y a aussi cette ambiance favorable à l'aide - l'Irlande est encore loin de 0,7 % mais les progrès sont importants. Ce sont des pays qui ne s'intéressent pas aux effets de manches et d'annonces et qui travaillent sérieusement à ces sujets. S'ils sont en avance sur les autres, c'est qu'ils se pensent comme des citoyens globaux.

Enfin, sur un plan quantitatif, les négociations en cours à l'OMC - le Round de Doha - vont jouer un rôle décisif : si on libéralise le commerce international, cela équivaut à presque 100 milliards disponibles pour le groupe des pays en voie de développement.

F. B.Pourquoi ? Parce qu'ils accèdent à des marchés qui leur sont aujourd'hui inaccessibles ?

J.-F. R. Oui, et surtout à des marchés pour lesquels ils sont très performants. Pour prendre un exemple dans notre vie quotidienne : le marché des tomates en Europe...

F. B.Des marchés qui sont aujourd'hui inaccessibles à cause des barrières douanières ?

J.-F. R. Oui mais pas seulement : surtout à cause des énormes subventions agricoles que les pays riches versent à leurs propres agriculteurs. Deux choses sont à prendre en compte : les subventions et les barrières que les pays riches érigent ; mais aussi les tarifs que mettent en place des pays nouvellement développés comme le Brésil par rapport à des pays plus pauvres, qui ne peuvent pas suivre. Donc si tout le monde libéralise - je sais que libéraliser, en France, cela a une connotation très perverse et bizarre ! - cela dégage 100 milliards de plus, davantage que l'augmentation de l'aide. Cela conditionne aussi la réussite de la lutte contre la pauvreté et je rappelle que s'il faut accélérer cette lutte contre la pauvreté, c'est notamment pour faire face à la croissance démographique - 2 milliards d'habitants en plus. Et il faut le faire maintenant et pas dans dix ans.

F. B.La pauvreté fait-elle partie des grands problèmes globaux dont vous parlez dans votre livre ?

J.-F. R. De mon point de vue, la pauvreté constitue la priorité numéro 1 au regard d'une vingtaine d'autres priorités6 qui valent pour la planète entière : un tiers sont des problèmes d'environnement, un tiers des problèmes d'humanité, un tiers des problèmes de réglementation internationale et de gouvernance globale. Mais on s'aperçoit que la lutte contre la pauvreté occupe une position absolument centrale : si on échoue sur la pauvreté, on n'arrivera certainement pas à résoudre les autres problèmes. Et si les raisons morales comptent beaucoup, il y va aussi très simplement de la survie de la planète tout entière.

F. B.Il n'y a pas que les philosophes pour tenter une approche systématique ! Si on vous suit, il semble évident que la lutte contre la pauvreté détermine l'ensemble d'un système.

J.-F. R. Elle est effectivement centrale. C'est comme un test pour l'humanité : si on n'arrive pas à résoudre ce " petit " problème - je dis " petit " alors que c'est évidemment un gros problème en soi, mais le volume d'argent qu'il faut y consacrer est dérisoire...

F. B.Vous insistez régulièrement sur ce point dans votre livre. Lutter contre la pauvreté, la réduire même, ce n'est vraiment pas très coûteux au regard des richesses aujourd'hui disponibles.

J.-F. R. 0,5 % ou 0,7 % des produits nationaux des pays riches, ce n'est rien du tout ! Rien par rapport à ce que risque de nous coûter dans quinze ou vingt ans la non-résolution de ce problème : une planète complètement désaxée, dangereuse, avec des luttes pour l'eau, combinées à la disparition d'un très grand nombre d'espèces vivantes et à la modification du climat... toutes sortes d'horreurs qui nous pendent au nez et qui ne seront certainement pas résolues s'il n'y a pas une lutte efficace contre la pauvreté.

F. B.Comment se distribue aujourd'hui l'aide multilatérale ou bilatérale ? Comment ­évaluez-vous ces différentes formes d'intervention ?

J.-F. R. Le multilatéral c'est la Banque mondiale, c'est la Banque africaine de développement, ce sont quatre autres banques régionales de développement mais aussi les grandes institutions des Nations unies comme le PNUD. Autant d'institutions qui incluent un très grand nombre de pays membres (par exemple à la Banque mondiale il y en a 184). Le bilatéral c'est l'Agence française de développement en France, c'est la DFID en Angleterre : à peu près quarante organisations de ce type, pilotées par les pays les plus développés. Donc quarante bilatéraux pour dix multilatéraux. Et le cliché commun à ce sujet consiste à dire que les multilatéraux sont de grandes machines non démocratiques dirigées par les États-Unis, établies à Washington, idéologiques, obsédées par l'ultra-libéralisme. Et que l'aide bilatérale c'est la bonne aide, celle qui est proche des intérêts des pays, à visage humain. Les responsables politiques adorent cette aide-là ! On peut facilement la mettre en image... [on regarde alors des photos de magazines] Regardez, on voit Blair dans les champs et le ministre irlandais qui contemple l'école qu'il a lancée... Je soutiens un point de vue vraiment très différent : quand on regarde attentivement les choses, on s'aperçoit que l'aide bilatérale, qui est souvent très bien faite, bute néanmoins sur un certain nombre de difficultés auxquelles échappe l'aide multilatérale - de toutes façons il faut les deux. Le bilatéral est en réalité quelquefois moins ­glorieux que ce qu'on croit.

L'aide bilatérale est, en effet, extraordinairement fragmentée : 85 % des projets bilatéraux sont d'un montant inférieur à 1 million de dollars : on entreprend des petites ­choses et d'une manière qui n'est pas toujours durable (sur cinq ans par exemple). Alors que l'aide multilatérale s'investit dans des programmes plus vastes : par exemple, une réforme de tout le système de santé, avec une multitude d'ingrédients, avec des équipes qui reviennent régulièrement. L'aide bilatérale est orientée vers des domaines et d'une manière qui ne sont pas toujours les plus judicieux : une grande partie de cette aide est consacrée à l'assistance technique, c'est-à-dire aux expatriés du pays donateur qui sont envoyés avec leur famille, leur maison, leur jeep. Beaucoup passe dans l'humanitaire - tsunami, etc. - d'une manière très ponctuelle et souvent mal maîtrisée. Beaucoup aussi dans la remise de dettes. Quand on regarde le montant net de l'argent bilatéral consacré à la vitamine A, aux luttes contre la malaria, le sida, à l'assainissement des eaux, à la réfection des routes, etc., on s'aperçoit que c'est en réalité beaucoup moins. Sur 45 milliards de dollars d'aide bilatérale, ce ne sont peut-être que 15 milliards qui sont utilisés dans cette perspective. Il y a énormément de fuites, en quelque sorte. On a expliqué cela un jour au président Chirac... L'aide bilatérale est de plus très souvent soumise à des considérations géopolitiques à court terme : depuis trois ans, un tiers de l'augmentation de l'aide bilatérale (elle est effectivement en train d'augmenter au détriment de l'aide multilatérale) s'en va en Irak, en Afghanistan, en Jordanie, au Pakistan, dans les territoires palestiniens. Surtout, comme je le disais plus haut, cette aide est souvent liée. Par exemple l'aide canadienne, autrichienne, espagnole. Certains pays - comme l'Angleterre - ont plus ou moins interdit l'aide liée. Cette " liaison " enlève de fait beaucoup d'argent aux pays aidés : des milliards de dollars en réalité. En Italie par exemple, 23 % de l'aide est liée : cela coûte 100 millions de dollars. La moitié de l'aide américaine est liée : cela coûte 1,4 milliard de dollars...

F. B.Cela soumet les pays qui la reçoivent à des pressions très importantes ?

J.-F. R. Oui et ça leur coûte plus cher puisque les équipements sont moins bons, les consultants sont moins bons... L'aide bilatérale pâtit aussi d'effets d'annonce à répétition : on annonce 2,7 milliards pour l'ouragan Mich et c'est en réalité 1 milliard ; 1 milliard pour le tremblement de terre de Bam et ce n'est finalement même pas 10 % de cette somme. Prenons l'exemple des grand effets d'annonce sur le changement climatique il y a quelques années : presque rien n'est arrivé. Les Allemands ont annoncé 1 milliard d'euros pour l'énergie renouvelable et les économies d'énergie, on a toujours rien vu venir.

En revanche, l'aide multilatérale n'est pas le diable idéologique que l'on croit. D'abord elle fait des choses plus systémiques : à la Banque mondiale, par exemple, on finance dans vingt-cinq pays des programmes sur la réforme de la justice : la formation des juges, les standards de qualité des tribunaux, la création des tribunaux de proximité. Une agence bilatérale ne peut pas prendre en charge de tels chantiers : cela demande des moyens, des grandes équipes, des connaissances sur tous les systèmes comparables dans le monde. Les six cents programmes anti-corruption excèdent de beaucoup les capacités d'un bilatéral. Nous dépensons 5 milliards par an pour créer des institutions publiques plus fortes et plus efficaces - ce qui est un problème important dans de nombreux pays. Nous analysons chaque année toutes les dépenses publiques d'une trentaine de pays : dépenses gaspillées dans tel ou tel secteur déjà bien doté ou dépenses mal orientées, désé­quilibre entre les différents secteurs, excès des dépenses militaires... Je ne vois pas comment les organisations bilatérales pourraient s'occuper de cela. Les dépenses multi­latérales sont aussi souvent mieux allouées - l'allocation est plus pertinente, dans le sens de ce que l'on disait tout à l'heure, mieux dirigée vers les populations les plus pauvres. L'aide multilatérale est aussi régulièrement et précisément évaluée : chaque opération dans le cadre de la Banque est l'objet d'un audit par des entités indépendantes ; la critique est ouverte et souvent profonde à propos des projets ou même de l'ensemble d'un programme. Par exemple, il y a un inspection panel qui enquête sur les plaintes des populations affectées par les barrages. Il y a des groupes d'assurance de qualité - autant de choses qui apparaissent très peu dans un monde bilatéral où le pilotage est essentiellement étatique et ne donne pas toujours lieu à des évaluations indépendantes.

F. B.Vous voulez dire que l'aide bilatérale est déployée sans être réellement évaluée ?

J.-F. R. Oui, dans beaucoup de systèmes d'aide bilatéraux, on n'a pas vraiment de retour et on peine à savoir ce qu'il en est de son utilité véritable. Au contraire, dans les institutions multilatérales, on essaye de tirer parti des expériences passées. L'aide multilatérale est loin de se réduire à des dotations en argent : la part des transferts de connaissances et de savoir-faire est déterminante. Par exemple, on dispose à la Banque centrale de soixante-dix salles de classes électroniques dans soixante-dix pays en voie de développement, on propose des milliers de vidéo-conférences par an. Pas plus tard qu'hier, la Banque de France a fait un cours de supervision bancaire à quinze pays francophones à la fois - à destination des principaux responsables des instituts bancaires. On a un institut de formation qui entraîne 80 000 personnes dans le monde : des fonctionnaires, des parlementaires, des journalistes... Les bilatéraux ont rarement les moyens d'entreprendre ce genre de choses.

Ils sont aussi moins efficaces dans la lutte contre la corruption et la fraude. À la Banque mondiale, quand on repère un entrepreneur véreux dont les prix sont surévalués ou qui a corrompu tel ou tel responsable gouvernemental, on le sanctionne publiquement. Des entreprises françaises, américaines, suédoises ont ainsi été attrapées la main dans le sac et mises définitivement sur la touche. D'autres, pour des faits moins graves, ont été mises à l'écart pendant un ou deux ans. Et ça, les bilatéraux ne le font pas. Même Bruxelles ne le fait pas.

Je ne suis pas en train de dire que les uns sont bons alors que les autres sont mauvais, mais il faut travailler ensemble plus étroitement - entre le bilatéral et le multilatéral - autour des CSLP - de plus en plus autour de grands secteurs, comme par exemple le secteur de la santé. Un bon exemple de nouvelles méthodes de collaborations, ce sont les " sector wide approaches " : les donateurs mettent leur argent dans une caisse commune, les sommes ainsi réunies vont par exemple au ministère de la Santé sous le contrôle de certains indicateurs de performance (sur le nombre d'enfants qui sont malades de la polio, qui ont reçu de la vitamine A, etc.). Et l'argent n'est décaissé que lorsque les indicateurs sont positifs. Cela demande une organisation à la fois souple et relativement centralisée.

F. B.Y a-t-il aujourd'hui un risque de diminution de l'aide multilatérale ?

J.-F. R. En un sens relatif, oui. Il faut protéger les multilatérales et se tenir à la proportion actuelle : un tiers pour l'aide multilatérale, deux tiers pour l'aide bilatérale. En France par exemple : 72 % pour le bilatéral et 28 % pour le multilatéral. Je dis cela avec d'autant plus de conviction que souvent le multilatéral est critiqué par les parlementaires nationaux, mais aussi par les ONG qui préfèrent souvent le bilatéral : elles s'accrochent plus facilement aux mamelles bilatérales qu'aux multilatérales.

F. B.Est-ce que vous travaillez tout de même avec elles ?

J.-F. R. Bien sûr et même beaucoup ! La moitié des projets de la Banque mondiale impliquent des ONG, mais surtout des ONG locales, à titre de co-exécutants, de superviseurs des projets, de suiveurs ou de consultants. Dans les pays riches souvent - par exemple en Norvège - les ONG nationales canalisent un tiers de l'aide consentie par ­l'État, c'est très différent.

F. B.Vous insistez sur le fait que les critiques adressées à la mondialisation contemporaine, à l'intervention des institutions internationales, sont à votre avis caricaturales... Que retenez-vous toutefois de ces critiques ? Parce que vous dites aussi souvent dans votre livre que ces critiques doivent être prises en compte.

J.-F. R. Ces critiques sont souvent judicieuses, au regard de la vision qui a longtemps prévalu, d'un développement imposé et d'un productivisme à courte vue. Et d'ailleurs la Banque mondiale a commencé à l'entendre depuis cinq ou six ans : on fait attention à avoir un modèle de développement plus équilibré entre les plans sociaux, économiques et autres. Par exemple, la Banque mobilise aujourd'hui deux cents sociologues, anthropologues et spécialistes de la participation, autant de gens qui n'intervenaient pas avant et du temps de McNamara (il y a encore vingt ans ou vingt-cinq ans) sur les prêts que faisait la Banque7. On consacrait, dans les années 70, 5 % des sommes investies sur le plan social et humain (éducation, santé, nutrition). Aujourd'hui, on y consacre de 30 à 35 %. Un vrai rééquilibrage a eu lieu. Je suis tout à fait d'accord avec cette partie de la critique qui a insisté et qui insiste toujours sur ce nécessaire rééquilibrage. En revanche, je désapprouve des critiques que je trouve souvent simplistes : les pays en voie de développement qui réduisent effectivement la pauvreté sont ceux qui se sont ouverts à l'économie internationale et qui ont fait des réformes économiques et politiques, qui justement appliquent les réformes que l'on critique souvent sous le label simpliste de " libéralisme à outrance ". Si l'on suivait ces critiques (simplement anti-globalisation, anti-marché, etc.), on se priverait des leçons données par les 3 milliards de personnes dans la trentaine de pays en voie de développement qui sont en train de réussir pour la première fois dans l'histoire à réduire massivement la pauvreté !

F. B.Vous ne retenez donc pas cette idée que le " développement " contemporain prend souvent des formes catastrophiques, et notamment lorsqu'il bouleverse des formes traditionnelles de subsistance qui sont plus respectueuses de l'environnement mais aussi d'une certaine indépendance politique ?

J.-F. R. Il me semble que les pays qui ne sont pas tournés vers l'exportation - ceux qui sont géographiquement enclavés - ont beaucoup de mal aujourd'hui à réduire réellement la pauvreté : sans un fort taux de croissance, à 5 ou 7 %, il n'y a pas de solution. Imaginons un pays en bordure maritime avec des voisins qui eux sont en train de s'ouvrir au reste du monde, de réussir à faire reculer la pauvreté - et ceci très rapidement au regard des normes historiques -, il serait tout de même bien malvenu à la Banque mondiale de dire à ce pays : " restez dans votre économie agraire locale... " ! Discours d'autant plus difficile à tenir que les citoyens et les responsables dans ces pays aspirent eux aussi à des formes économiques et sociales nouvelles, que les critiques émanant des pays riches devraient davantage prendre en compte. Mais attention : je ne dis pas qu'il faut abandonner les cultures et les formes de vie traditionnelles, au contraire ! La préservation des héritages est décisive. Par exemple, il y a un projet en cours de la Banque mondiale qui vise à maintenir en vie quatre très anciennes villes de la Mauritanie, très importantes pour la culture locale. Mais ce n'est pas pour autant que la Mauritanie doit se tenir à l'écart d'une économie globale qui est très rapide, très dynamique, très compétitive, et qu'elle doit rester retranchée sur elle-même. Ou alors il faut assumer le fait qu'on sacrifie la lutte contre la pauvreté en Mauritanie dans les décennies à venir !

Les critiques seraient plus productives si elles intégraient davantage toutes ces données, au lieu de se fonder sur des clichés que l'expérience ne justifie pas et des discours souvent très simplificateurs - de là cette atmosphère de doutes et de soupçons qui engendre le manque de soutien politique dont pâtit aujourd'hui l'aide internationale. Les plus pauvres - c'est évident dans le rapport Voices of the Poor8 - ne sont pas agités par les débats des pro- et des anti-libéralisme mais par leur survie journalière, avec moins de 1 dollar par jour, moins de 0,6 dollar par jour en Afrique, où il suffit d'une personne malade pour qu'une famille entière périclite, où la population est sans cesse maltraitée par des fonctionnaires corrompus...

F. B.C'est clair. Mais comment rendez-vous compatible le souci que vous avez pour une croissance soutenue, dont vous dites qu'elle est encore insuffisante, et le souci pour l'environnement, qui est aussi très important ?

J.-F. R. C'est une question très difficile, qui nous ramène au livre, c'est un dilemme que j'ai dans mon for intérieur : travaillant à la Banque mondiale, je sais qu'il faut des taux de croissance très forts pour permettre aux pays en voie de développement de rattraper les autres et de sortir de ce piège de pauvreté dans lequel ils se trouvent. Et aussi pour rééquilibrer la distribution générale des richesses sur l'ensemble de la planète - 85 % du produit appartient à 15 % de la population ! Cette situation est intenable, elle empêche de résoudre les grands problèmes qu'il nous faut affronter. Dans les vingt ans à venir - nous n'avons pas davantage de temps -, il faut cette croissance de rattrapage. Là où je m'inquiète sérieusement, c'est au-delà de ces vingt, trente ou quarante ans : si la croissance continue à 2 % par tête dans les pays riches et 3 % par tête dans les pays pauvres, alors en 2050 la production de la planète qui est aujourd'hui de 35 000 milliards de dollars passera à 135 000 milliards de dollars ! À l'heure actuelle, on exploite déjà la Terre à plus de 25 % de sa capacité de portage, d'absorption au niveau du système écologique. À un niveau de 135 000 milliards, soit quatre fois plus, je ne sais pas ce qui va se passer. Je ne vois pas comment notre planète - qui en réalité n'est pas si grande - pourrait encaisser cela. Au-delà du rééquilibrage nécessaire, lequel demande une croissance accélérée, il y a une question pour nous tous, pays riches et pays pauvres : celle de la fragilité et des limites de la planète elle-même. C'est comme si on s'apprêtait à consommer l'équivalent de deux ou trois planètes alors qu'on en a qu'une seule à notre disposition !

Les réponses ne sont pas faciles à inventer - je m'en remets ici à la communauté des philosophes... [rires] ! Il faudra un jour sortir du système actuel à base de croissance annuelle continue pour aller vers un autre système ; en tenant compte du fait que la seule expérimentation alternative - le système de planification centrale à la manière soviétique - a été une horreur qu'on ne souhaite évidemment pas répéter. À l'horizon, 2030-2050, le capitalisme avec 2 ou 3 % de croissance deviendra assez vite intenable.

F. B.Dans votre livre Vingt défis pour la planète... (p. 47) - vous citez un maître du bouddhisme et l'on voit tout d'un coup s'esquisser une logique qui n'est plus une logique de croissance mais au contraire une logique de limitation, d'autolimitation. Quelque chose d'assez décisif dans votre propos, mais dont on voit mal la signification concrète, à l'échelle de très grandes populations...

J.-F. R. C'est effectivement un moment dans ce livre - le seul - où je parle de l'après-2030, sans développer ce sujet, qui se distingue à la fois des interrogations liées à la pauvreté et de celles qui concernent la gouvernance à l'échelle planétaire. Cela demande une approche dont j'aperçois très mal les contours. Le système actuel, en effet, marche quasiment tout seul : les entrepreneurs inventent des produits, les gens les achètent. Si on s'installe dans une perspective de limitation généralisée, il n'y aura plus cette dynamique de profit perpétuel. Le système perdra en quelque sorte son driver... On ne va tout de même pas revenir à un système dans lequel une armée de fonctionnaires menaçants et particulièrement incompétents décident qu'on a besoin cette année de 36 000 souliers, que l'essence doit coûter tel prix... Mais je sais aussi que le système autopropulsé à base de croissance et de profits augmentés chaque année ne tiendra pas le coup. Je pense que quand je serai sur mon lit de mort je me poserai encore la question avec embarras !

F. B.Mais vous disiez qu'un tournant s'est déjà produit sur le social, l'éducation (vous mettez notamment ce tournant au crédit des années " Wolfensohn ") Pourquoi n'y aurait-il pas un tournant analogue sur les questions d'écologie ou d'environnement ? On intègrerait les exigences environnementales dans les critères de gestion et dans la définition même du " bénéfice ". Pourquoi repousser encore les échéances en disant qu'il faut attendre vingt ou trente ans ? Les Chinois par exemple semblent déjà se préoccuper de l'énergie solaire et plus généralement des énergies renouvelables alors que les sociétés européennes, anciennement industrialisées, font preuve d'une assez grande inertie, ou font confiance aux seules technologies nucléaires...

J.-F. R. Les solutions auxquelles je pense vont toutes dans ce sens-là : on ne fera pas longtemps l'économie d'un système de normes internationales pour inciter, voire pour forcer les pays à aller dans la direction des énergies renouvelables, d'une lutte sérieuse contre la pauvreté, contre les prélèvements excessifs sur l'environnement. Il faut aussi se doter d'un système de notation des politiques nationales, sujet par sujet, afin de favoriser une configuration politique dans laquelle les électeurs - surtout les jeunes - se sentiraient d'abord citoyens planétaires, ensuite seulement citoyens nationaux ou citoyens locaux.

Supposons même que l'on fasse un tel pas, on aura tout de même à faire avec un monde où le Chinois moyen souhaite une croissance à 9 %, veut manger de la viande, et pas seulement du riz... Et l'on aura beaucoup de mal à introduire des dispositifs d'autolimitation tant que le rééquilibrage des richesses entre les pays riches et les pays pauvres n'aura pas eu lieu. Les ardeurs des pays " rattrapants " sont aujourd'hui très vives, et l'on peut comprendre leurs raisons : si on retient l'hypothèse d'un taux de croissance de 2 % par an dans les pays riches et de 3 % dans les pays en voie de développement, alors qu'il possèdent aujourd'hui 15 % du produit de la planète, en 2050 ils n'auraient jamais que 40 %. L'équilibrage ne sera pas atteint alors même que les problèmes environnementaux seront déjà gigantesques. Mais l'on aura beaucoup de mal à imposer aux Chinois ou aux Brésiliens des taxes sur le carbone ou l'utilisation d'énergies renouvelables très coûteuses. Nous sommes pris dans une sorte de time-squeeze dont il sera très difficile de se dégager...

F. B.... en tout cas tant qu'il n'y aura pas de contreparties significatives pour les pays en voie de développement. D'autant que toutes les réformes dont vous parlez, s'agissant de l'aide (et de sa réorientation), sont compatibles et même favorables aux progrès de la démocratie, alors que les questions environnementales y rentrent beaucoup plus difficilement.

J.-F. R. Ça demande un tout autre moule politique...

F. B.... une sorte de nouvelle Société des nations ?

J.-F. R. Oui. Dans cette phase où notre toute petite planète, supportant 6 et bientôt 9 milliards d'individus, subit de telles tensions qu'elle risque d'être ruinée, les deux cents États-nations actuels, souvent piégés par un électoralisme à courte vue, se révèlent faire partie du problème plus que de la solution. Je suis en train de terminer la lecture d'un livre de Jared Diamond, Collapse9, le complément de Guns, Germs & Steel consacré à l'histoire de 13 000 années de développement sous l'égide des canons, des semences et de l'acier : 13 000 ans de développement humain toujours d'Est en Ouest, jamais du Nord vers le Sud, toujours à base de céréales, d'élevage de bovins ; parti de l'Irak, et progressivement transféré à d'autres continents : cette histoire dont nous dépendons tous aujourd'hui. Collapse fait le chemin inverse : il essaye de comprendre pourquoi et comment les sociétés et les civilisations périclitent : le Groenland, les Vikings dans certaines îles comme les Féroé, des micro-sociétés comme celle qui s'est constituée à Pitcairn (avec les descendants des mutins du Bounty) et surtout l'île de Pâques. Je trouve cela saisissant, comme autant de modèles pour penser nos difficultés actuelles et à venir. Sur l'île de Pâques, ils étaient à peu près douze petits États-nations, sur un territoire divisé en parts à peu près égales, et gérées séparément. En 400 ans ils ont réussi à couper tous les arbres, à ruiner leur agriculture ; ils se sont détruits les uns les autres, et leur histoire ressemble beaucoup à celle que nous sommes en train de vivre. Au début, ils construisaient des statues de dix tonnes. Il fallait couper les arbres pour faire rouler les statues, et couper les écorces pour faire des cordes pour tirer les statues... Vers la fin, les statues pesaient près de 270 tonnes, un peu comme nos voitures 4X4 à 6 litres. Les arbres ont disparu, la population s'est écroulée.

F. B.Le problème qui se pose à nous n'est donc pas seulement, comme l'ont longtemps dit les socialistes et les communistes, y compris au plan international, de " mieux partager les fruits de la croissance "...

J.-F. R. Effectivement : il ne s'agit pas simplement de limiter ou même de réorienter le mouvement actuel, mais d'inverser certaines tendances et ceci alors même que ­l'équilibrage des richesses n'est pas réalisé, que les pays en voie de développement sont mécontents, que l'Europe est menacée de perdre assez lamentablement l'influence qu'elle a aujourd'hui dans le monde. On peut craindre que dans les années à venir le couple dominant soit par exemple américano-chinois (le Japon et l'Europe devenant comme des souris minuscules dans un jeu qu'elles ne contrôleraient plus du tout).

Mais on arrive ici à des questions très embarrassantes, dont il est même difficile de dire quelque chose de sensé : inventer un système de vie collective qui ne soit ni un système communiste ni un système capitaliste, alors que beaucoup de raisonnements actuels opèrent d'une manière plutôt régressive, captive d'identités locales facilement opposées les unes aux autres. On a besoin d'une pensée qui soit véritablement à la hauteur de ces questions, mais qui soit aussi une pensée concrète, appliquée.

Lorsque j'ai écrit ce livre, je croyais participer à un vaste débat mondial, notamment sur les questions liées aux méthodes de gouvernement planétaire. En réalité, y compris dans le champ des sciences politiques, les essais et les débats de ce type sont aujour­d'hui très rares. Même Habermas - Après l'État-nation - ne donne que des principes généraux, pas vraiment des solutions précises, qui soient à la hauteur des enjeux mondiaux. Il y a beaucoup à faire et à réfléchir.

F. B.Je vous remercie.

Entretien réalisé en juin 2005 au siège de la Banque mondiale à Paris10

(1) Ancien vice-président pour l'Europe de la Banque mondiale de 1998 à 2005.
Auteur de Vingt défis pour la planète, vingt ans pour y faire face, trad. O. Bonis, Arles (Bouches-du-Rhône), Actes Sud, 2003.

(2) M. Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, Arles (Bouches-du-Rhône), Actes Sud, coll. " Babel ", 2003.

(3) J.-F. Rischard, Vingt défis pour la planète, vingt ans pour y faire face, trad. O. Bonis, Arles (Bouches-du-Rhône), Actes Sud, 2003.

(4) Millenium Development Goals. Il s'agit des objectifs fixés par la communauté internationale en matière de développement : 1. Réduire l'extrême pauvreté et la faim. 2. Assurer l'éducation primaire pour tous. 3. Promouvoir l'égalité et l'autonomisation des femmes. 4. Réduire la mortalité infantile. 5. Améliorer la santé maternelle. 6. Combattre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies. 7. Assurer un environnement durable. 8. Mettre en place un partenariat mondial pour le développement.

(5) Voir le débat C. Bliss/A. Sen, in Cahiers philosophiques, décembre 2005, n° 104, p. 73 et dans ce même numéro, p. 79.

(6) Voir J.-F. Rischard, Vingt défis pour la planète. Vingt ans pour y faire face,op. cit.

(7) Robert McNamara a dirigé la Banque mondiale de 1968 à 1981.

(8) Voices of the Poor, 3 volumes, New York, Oxford University Press, 2000.

(9) J. Diamond, Collapse. How Societies Choose to Fail or to Succeed, New York, Viking, 2005. Du même auteur, voir aussi De l'inégalité parmi les sociétés, Paris, Gallimard, 2000.

(10) . Tous mes remerciements à Barbara Genevaz pour avoir permis la réalisation de cet entretien, pour ses conseils et pour sa relecture.

Cahiers philosophiques, n°105, page 89 (04/2006)

Cahiers philosophiques - Entretien avec Jean-François Rischard