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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Style de vie et niveau de vie1 de Christopher Bliss

Commentaire d'Amartya Sen.

Qualité de la vie et privation de capacités

Présentation de Frank Burbage.

Le texte d'Amartya Sen que nous traduisons et publions en rapport avec ce dossier consacré à la pauvreté constitue une réponse à la contribution de Christopher Bliss intitulée " Style de vie et niveau de vie ", dont nous avons publié une traduction dans la précédente livraison des Cahiers philosophiques (décembre 2005, n° 104, p. 73). Ces deux textes sont extraits du recueil des contributions au colloque The Quality of Life, dont nous avons donné une présentation générale à laquelle nous nous permettons ici de renvoyer.

Rappelons toutefois quelques éléments du débat. C. Bliss examine la définition du niveau de vie héritée de Pigou - cette " partie du bien-être social qui peut être corrélée à une unité de mesure monétaire " - pour en montrer les insuffisances et les faiblesses. La mesure monétaire ne saurait fournir un étalon commun pour analyser des niveaux de vie, parce que précisément bien des éléments d'un niveau de vie ne sont pas quantifiables, ne peuvent pas être traduits en termes financiers ; par là même des niveaux de vie différents apparaissent comme radicalement hétérogènes et donc incomparables. Le texte de C. Bliss conduit ainsi à une certaine forme de scepticisme : nous n'avons aucun moyen de critiquer ou d'approuver des transformations de styles de vie, de les juger en termes de détérioration ou de progrès, parce que nous ­n'avons pas d'unité commune fournissant un critère de comparaison.

A. Sen, tout en reconnaissant la pertinence et l'importance des arguments de C. Bliss, critique l'ensemble d'une démarche qui lui semble conduire à un tel scepticisme tout aussi insuffisant sur un plan théorique que contestable sur un plan politique. Tout son travail repose sur une définition des libertés effectives dont peuvent jouir les individus : il s'agit de montrer comment ces libertés peuvent être plus ou moins importantes, et offrir ainsi un critère efficace de comparaison des niveaux de vie.

Pour bien comprendre la teneur des arguments qui sont ici échangés, ainsi que les enjeux de cette controverse, il n'est pas inutile de se déplacer en quelque sorte en amont, pour prendre la mesure des transformations qu'Amartya Sen cherche à opérer non seulement dans la conception de la pau­vreté, mais plus généralement, dans celle de l'égalité. Comme il l'explique longuement dans son livre Repenser l'égalité1, ce n'est pas tant le principe d'égalité lui-même qui pose problème - malgré ce qu'une opposition simpliste de la " priorité à la liberté " et de la " priorité à l'égalité " pourrait donner à croire - que la définition de celle-ci. Que s'agit-il au juste d'égaliser ? Et que va-t-on ­prendre en compte pour décrire et pour évaluer la situation respective des uns et des autres ?

Si le débat est vif, c'est parce que cette patiente reconstruction du concept d'égalité se trouve mise en question par C. Bliss dans son intention fondatrice. Sen cherche en effet à inclure dans la définition de la pauvreté, non seulement cette perte des capacités sans lesquelles la mise en oeuvre des droits les plus prometteurs se trouverait compromise, mais la liberté même ou l'opportunité qui nous est donnée de choisir entre différentes perspectives d'accomplissement. On est alors conduit à deux analyses complémentaires :

- d'un côté, et parce qu'il ne suffit pas d'indiquer abstraitement qu'on souhaite dépasser l'opposition des droits formels et des droits réels, il faut déterminer précisément quelles sont les capacités que l'on estime essentielles. La question du " développement humain " passe alors au premier plan. Ce qui ne va pas sans une certaine réactivation des analyses aristotéliciennes, auxquelles la notion même de " fonctionnement " est d'une certaine manière empruntée. Alors même que les moeurs sont multiples et variables, il est possible, et nécessaire, de distinguer entre des genres de vie plus ou moins accomplis. Et ceci, non pas en fonction d'une nature qui serait déterminée a priori, et dogmatiquement, mais à partir de l'observation de la variété des régimes ou des formes de vie. Là où C. Bliss repère des formes de vie qu'il tient pour hétérogènes, au point de rendre impossible toute comparaison sensée, A. Sen rapporte cette variété au déploiement, certes diversifié, mais homogène, d'un certain nombre d'aspirations fondamentales. À la manière d'Aristote qui n'hésite pas à comparer plusieurs genres de vie pour en évaluer les vertus respectives, on a souvent l'impression que Sen présuppose comme une série des " fondamentaux " du développement humain. On court évidemment le risque de faire appel à des normes simplificatrices et très relatives, simples condensés abstraits de modes de vie en réalité très particuliers - et l'on verrait alors resurgir l'objection de C. Bliss relative à l'incommensurabilité des modes de vie. Toutefois, du point de vue de A. Sen, ce risque doit être assumé pour soutenir l'élaboration d'une économie normative, et pas seulement ­descriptive. Que deviendrait celle-ci, si elle était privée de toute référence à des besoins humains essentiels ? Il faut donc introduire - en se démarquant d'Aristote - une certaine relativité :

" Aristote est allé trop loin avec sa liste de fonctionnements bons pour tous les individus...2 "

On peut considérer qu'" il y a de bonnes raisons de penser qu'il existe une pluralité de "capacités" [capabilities] parce qu'il existe une pluralité de fins et d'objectifs que les êtres humains peuvent poursuivre3 " ;

- d'un autre côté, il ne s'agit pas pour A. Sen de basculer du côté des Anciens, en rejetant ce que Rawls nomme la priorité du juste sur le bien. Si l'on prend en compte toute une série de déterminations " conséquentialistes ", c'est non pas pour fonder, mais en quelque sorte pour pondérer des principes que l'on tient pour essentiels. À commencer par l'affirmation de ce que Rawls désigne comme des " libertés de base " égales pour tous. La notion même de " capacité " (" capability ") inclut la liberté de choisir entre des modes ou des formes de vie différents, à la limite d'être hétérogènes dans leurs implications éthiques. C'est bien alors la liberté, ou, comme disent souvent les économistes, les " opportunités ", qui constituent le socle commun. On ne saurait donc s'en remettre à une définition arrêtée des " fonctionnements " ou des " accomplissements ". Sans cette liberté de se déterminer pour l'un ou l'autre, aucun d'entre eux ne prendrait son véritable sens d'humanité. Le " développement humain " ne se conçoit pas indépendamment de la liberté. Une analyse du développement qui s'en tiendrait à la considération des " fonctionnements " risquerait de manquer l'essentiel. Ce qui importe n'est pas seulement que tel ou tel parcours ou projet de vie soit réalisable, c'est aussi qu'il puisse être choisi parmi d'autres possibles. La dimension d'autonomie doit donc analytiquement être comprise dans le concept de capacité.

Si l'intention générale du propos d'Amartya Sen se laisse aisément repérer et décrire, il n'est pas évident que les deux lignes de pensée dont il s'inspire puissent être véritablement unifiées. La mise en avant de l'autonomie peut difficilement faire fi de son socle kantien, et la priorité donnée à la justice ­s'accommode difficilement de ce qui reste - malgré l'insistance sur la pluralité des formes de vie - une téléologie de la vie bonne. Celle-ci confère à l'anthropologie une ­portée normative qui subvertit nombre des distinctions héritées du criticisme kantien lui-même. C'est pour cette raison notamment que cette controverse C. Bliss/A. Sen dont nous publions le second volet ne manque pas d'avoir des implications proprement philosophiques. Nous nous trouvons en quelque sorte contraints de déplacer l'opposition par trop convenue du " déontologique " et du " téléologique " : la prise en compte de la liberté n'est pas plus " déontologique " qu'elle n'est " téléologique " - que serait une vie humaine sans exercice effectif de la liberté ? -, la prise en compte des " fonctionnements " ou des " accomplissements " ne manque pas de significations déontologiques - qu'y a-t-il de sacrifiable dans les fondamentaux du ­développement humain ?

De plus, les propos d'Amartya Sen impliquent le patient réexamen de certains " acquis " de l'économie néoclassique - en réalité de certains des postulats auxquels elle fait appel, et ceci alors même qu'elle procède à des modélisations mathématiques fort complexes. Pour une part importante, ces postulats sont hérités de l'" utilitarisme " auquel Bentham a donné une forme classique. C'est l'idée même d'un calcul des utilités, permettant d'en finir avec les incertitudes ou avec le dogmatisme des impératifs moraux d'origine religieuse ou métaphysique, que les objections adressées à C. Bliss ne cessent à la fois de reconduire et de transformer. Quel sens précis donner au principe d'égalité hérité de Bentham ? On ne peut en rester à des formules trop vagues (" compter chacun pour un, et personne pour plus d'un seul "), il faut examiner ce que A. Sen appelle la " base informationnelle " à partir de laquelle se repèrent les situations d'égalité ou d'inégalité. Les partis pris habituels en économie tiennent à une sorte de mélange - dont la cohérence est rarement examinée - entre objectivité et subjectivité : on mesure les utilités à partir des " préférences " exprimées, " objectivement " constatables dans les choix effectués par les consommateurs et exprimables en termes de prix marchands. Comme si la recherche du plaisir et du bien-être (l'" utilité ") était immédiatement corrélée à une manifestation objective et mesurable. Comme si la satisfaction ressentie était la bonne mesure de la réalisation ou de l'épanouissement personnel. À l'occasion de la discussion portant sur la migration, A. Sen mobilise plusieurs arguments qui sont autant de fils directeurs dans ses recherches. Les " préférences " ne constituent pas des critères bien fiables : elles sont en effet souvent calées sur des habitudes collectives, ancestrales, permettant de s'adapter à des situations d'inégalité, de domination et de privation. De sorte que les choix effectués par les individus expriment tout simplement ce rétrécissement des perspectives d'existence auquel il aura fallu, patiemment, consentir. Il faut bien alors donner sens à cette idée de privation et, si possible - à supposer qu'on veuille lui donner une signification proprement économique - envisager pour elle un certain type de mesure. Il ne serait pas non plus satisfaisant, au plan descriptif mais surtout au plan normatif, de délaisser les questions liées à la répartition - éventuellement inégalitaire - des utilités pour s'en tenir à la simple considération de l'utilité globale, ou même, à ce modèle d'équilibre dit " de Pareto ". Sauf à considérer que les individus ou les groupes placés dans la situation d'être les plus pauvres sont sacrifiables dans la perspective d'une utilité collective maximale.

Le couple conceptuel " fonctionnements-capacités " que A. Sen met en oeuvre se situe en partie dans la continuité des analyses de Rawls. Mais il correspond aussi à un déplacement critique important. La liste des " biens premiers " établie par Rawls, nécessaire pour une approche fine de l'inégalité, est délibérément complexe. On y trouve rassemblés : les libertés et les droits fondamentaux ; la liberté de mouvement et de choix dans le contexte d'égalité des chances et d'" ouverture à tous " des positions les plus avantageuses ; les capacités attachées à des positions et des fonctions occupées au sein des institutions ; les revenus monétaires et plus généralement la richesse ; les bases sociales du respect de soi-même, en d'autres termes les dispositifs permettant une reconnaissance effective. Il est évident que la pluralité des déterminations et des niveaux qui sont alors mis en jeu constitue, dans les ­termes de A. Sen, une " base informationnelle " très riche, susceptible d'instruire des préférences et des jugements équitables. Elle est tellement riche d'ailleurs qu'on se demande si un individu raisonnable, participant au contrat social sur la base de son seul bon sens est réellement en mesure de la mettre en oeuvre ! Dans l'hypothèse rawlsienne, il revient à de justes institutions sociales de ­garantir les droits et les libertés " de base " - et ceci de manière égale - ainsi que l'égalité des chances. Supposons réalisées ces deux formes essentielles de l'égalité. Reste alors deux difficultés majeures qui concernent la ­compréhension des inégalités mais aussi ce qui devrait être impliqué par une politique de redistribution " équitable " : le " respect de soi ", une fois admise l'idée qu'il dépend de certaines " bases sociales ", est une donnée tellement complexe qu'il est difficile d'en analyser des facteurs déterminants, susceptibles d'être précisément distingués et observés ; du coup, la richesse exprimée en termes de revenus monétaires s'offre à nouveau comme la seule donnée véritablement objective susceptible d'être prise en compte. On se retrouve dans la dépendance d'une mesure très restreinte, s'agissant de sa " base informationnelle ", de la pauvreté. C'est là, sans doute, l'un des motifs les plus appuyés pour considérer que la définition rawlsienne de ­l'équité, si elle est nécessaire, ne saurait suffire.

Ce qu'il faut essayer de prendre en considération, c'est la capacité qu'ont les uns et les autres à mettre en oeuvre les ressources et plus généralement les " biens premiers " qui sont (éventuellement) les leurs. Ces capacités dépendent étroitement des conditions et des positions qui sont affectées aux individus du fait de leur appartenance culturelle, sociale, de l'éducation qu'ils ont reçue, mais aussi par exemple de leur état de santé. On ne va donc pas s'intéresser seulement à la détermination du système - complexe - des biens premiers, mais aussi à la variété des usages que l'on peut en faire. Une politique de distribution ou de redistribution bien ajustée se devrait de prendre en compte non seulement les " libertés de base ", les revenus et les ressources, mais aussi ces " capacités " - " capabilities " - à développer telle ou telle trajectoire de " fonctionnement " - " functionnings " - ou d'accomplissement.

L'exemple habituellement utilisé par A. Sen est celui du handicap. Paroxystique, il met immédiatement en évidence l'insuffisance d'une mesure de la richesse en termes de quantités monétaires. Il n'a toutefois d'intérêt que si on lui accorde une signification heuristique plus générale : en dehors des situations de handicap au sens médical du terme, il existe des empêchements, des restrictions et des privations, qui jouent principalement sur les " capacités ". Sans évidemment être indépendantes des revenus - dans les sociétés contemporaines, l'accès aux biens et aux services requiert la médiation marchande - les " capacités " sont loin de s'y réduire. Pour le dire autrement : il ne suffira pas d'être riche, il ne suffira même pas d'être instruit pour disposer des opportunités permettant de profiter de ces différentes formes de richesse. Les barrières sociales, ethniques, générationnelles, sexuelles, ­peuvent induire des restrictions majeures au plan des " capacités ".

C'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles la discussion entre C. Bliss et A. Sen se focalise sur la situation qui est celle des migrants. D'un côté - c'est l'objet le plus immédiat de leur échange - il s'agit de savoir si la compa­raison des niveaux de vie a simplement un sens. Mais d'un autre côté, et à supposer comme le soutient A. Sen, que cette comparaison ait effectivement un sens, il s'agit de prendre la mesure de ce qui est en jeu dans la migration : un " enrichissement ", sans doute, mais dans lequel la mise en jeu des " capacités " importe autant que l'accumulation des biens matériels ou monétaires.


(1) A. Sen, Inequality Reexamined, Oxford, Clarendon Press, 1992. Traduction française : Repenser l'égalité, Paris, Seuil, 2000.

(2) Entretien in Etica degli affari, II, 1, 1989. Cité par M. Saint-Upéry dans son introduction à L'économie est une science morale, Paris, La Découverte, 1999, p. 31.

(3) Ibid.

Christopher Bliss a examiné de façon lumineuse le concept de niveau de vie et la possibilité (en fait, l'impossibilité) de faire des comparaisons quand des changements de styles de vie et de préférences sont impliqués. La méthodologie qu'il met en place en se fondant sur des courants dominants de la théorie économique contemporaine me pose quelques problèmes, mais même lorsque nous ne sommes pas d'accord, sur des points que je vais maintenant aborder, je n'ai pas le moindre doute sur le pouvoir de ses arguments et sur la nécessité de les examiner avec sérieux et acuité. Je voudrais montrer que la position sceptique esquissée par Bliss peut conduire à une conclusion différente, moins destructive que celle qu'il semble préférer. Mais toute thèse constructive, pour être bien fondée, doit prendre en compte ce que Bliss présente comme les implications nihilistes du changement des préférences et du caractère incomparable des styles de vie.

1. Destructivisme conservateur

On peut décrire la stratégie de Bliss comme se fondant sur un conservatisme méthodologique (le programme des trois premières sections) pour en tirer des conclusions radicalement destructives à propos des comparaisons de niveau de vie (dans le reste de l'article). Bliss commence son essai en défendant une conception relativement étroite du niveau de vie, largement en accord avec les modèles pratiqués par les principaux courants de l'économie contemporaine. Bliss approuve la distinction de Pigou entre le bien-être économique et le bien-être en général et se débat - d'une manière qui n'est pas toujours très heureuse - avec une remarque de Pigou comme quoi " le bien-être économique " est " cette partie du bien-être social que l'on peut mettre en relation directement ou indirectement avec une unité de mesure monétaire ". Bliss révèle aussi sa sympathie pour ce qu'il estime être " l'approche positiviste " - " considérer que les mesures doivent être prises relativement à des réalités obser­vables ". Il explique et défend cette approche en se focalisant sur l'assor­timent de biens utiles (l'" assortiment de consommation ") parmi lesquels le consommateur peut faire un choix, et sur l'assortiment particulier de consommation qu'il arrive à choisir (révélant ainsi sa " préférence "). Il explique en détail sa méfiance envers toute autre notion d'utilité que celle qui repose sur des choix observés à propos des perspectives à venir, certaines ou incertaines. Il se demande comment - en partant de l'hypothèse de goûts établis - la carte des préférences d'une personne peut être retrouvée à partir des choix observés, et comment on peut construire les indices numériques des niveaux de vie à partir de telles observations. Il justifie le choix stratégique du " modèle classique ", son extension, incluant les loteries, et son utilité dans la théorie de " l'équilibre général ". Tout ceci - jusqu'à la section 3 comprise - est principalement une défense, à quelques variations près, des conceptions méthodologiques admises dans les modèles économiques néoclassiques.

Ce qui émerge le plus puissamment des trois premières sections de l'article revient à ceci : pour Bliss on ne peut comparer pertinemment des niveaux de vie qu'en recourant à des " assortiments de consommation " et des " préférences ". Si les préférences sont constantes et établies, il est possible de faire des comparaisons qui ne soient pas absurdes entre des revenus réels ou des niveaux de vie suivant la méthode que la théorie néoclassique a rendue familière. Mais, parvenu à ce point, Bliss considère que la théorie classique devient insuffisante, et se lance dans l'explication des difficultés liées à l'existence des goûts différents. Il examine, avec une clarté remarquable, les problèmes posés par la formation du goût (et le caractère " endogène " des goûts qui en résulte), et par les variations inter-temporelles des goûts (et les " regrets " qui en naissent, envers les décisions passées). En s'étant donné un modèle économique méthodologique, fondé sur des comparaisons de goûts constants, il semble très risqué d'argumenter sur ce point, et Bliss égaie les dilemmes en commentant brillamment des exemples pertinents.

Bliss définit un style de vie comme " une spécification conjointe de l'assortiment de consommation et des préférences ", qui à eux deux constituent le " style de vie " de la personne. Quand les préférences diffèrent avec le temps ou entre des régions, l'approche classique fondée sur l'analyse des préférences constantes se révèle inadéquate pour comparer différents styles de vie. Avec cela s'effrite la méthode traditionnelle de comparaison des niveaux de vie. Bliss donne plusieurs exemples de ces différences de points de vue qui " se glisseront toujours dans des comparaisons entre des styles de vie " (p. 430).

Il devient aussi impossible, avec la méthodologie choisie, de juger si les gens qui migrent tirent des bénéfices de leur migration, vers une ville par exemple, parce que les " goûts se sont modifiés par la vie en ville, et que la possibilité de retourner à leur ancien style de vie perd toute réalité ". Aussi, l'acquisition d'une " meilleure santé, d'une vie plus longue, la diminution des famines, etc. " peuvent être obtenues au prix de " la disparition d'anciens styles de vie ", par exemple, " quand les bûcherons attaquent la forêt ", ou quand des politiques de développement sont mises en place par " les gouvernements, les fonctionnaires de la Banque mondiale, et les divers philanthropes ". Le scepticisme radical de Bliss aboutit à cette question rhétorique : " Peut-on être sûr que ce soit une bonne chose qu'ils disparaissent ? "

2. Conséquences et méthodes

Commentons d'abord l'une des implications du dernier argument de Bliss, qui découle de la méthodologie qu'il a choisi d'adopter. L'argument de Bliss n'aboutit pas, comme sa question rhétorique peut nous conduire à le penser, à une critique des conséquences destructives des modifications économiques qui ruinent nos styles de vie traditionnels. Il s'agit seulement d'une affirmation de " non-comparabilité ". Même s'il arrive que, lorsque les bûcherons attaquent la forêt, des millions d'individus subissent une complète destruction de façons de vivre qu'ils aimaient et doivent les remplacer par un nouveau style de vie adapté à des circonstances détériorées (en plus de la famine et des carences générées par l'apparition de déserts et la perte de leurs moyens d'existence), la méthodologie de Bliss ne lui permettrait pas de dénoncer ce changement à partir d'un tel fondement, et ne fournirait aucun argument pour s'y opposer. La nouvelle situation ne serait tout simplement pas comparable à l'ancienne. Il n'y a pas de gain ou de perte décidables dans les styles de vie lorsque les gens s'adaptent à leurs situations détériorées et recherchent d'autres façons de vivre, avec d'autres préoccupations. Nous pourrions nous permettre le luxe d'adopter une douce perplexité sur ces styles de vie perdus (" peut-on être sûrs que ce soit une bonne chose qu'ils disparaissent ? "), mais cette théorie ne nous fournirait aucun appui pour dire : " Idiot, arrête ça ! ". Il n'est pas besoin d'être un militant " vert " pour regretter que cette théorie ne nous fournisse aucun critère de jugement.

Ce ne sont pas seulement " les gouvernements, les fonctionnaires de la Banque mondiale, les divers philanthropes " et autres (militants sociaux, planificateurs économiques, partis politiques radicaux) travaillant à changer les choses qui ont besoin d'une théorie leur permettant de faire des comparaisons entre différentes situations sociales et différents styles de vie. En a besoin quiconque résiste à un tel changement. Le nihilisme méthodologique de Bliss sape aussi bien l'adhésion au changement que son rejet.

Les sources de l'impossibilité identifiée par Bliss sont suffisamment claires. Si une théorie qui a été mise en place pour permettre exclusivement des comparaisons de goûts constants doit servir à fonder des comparaisons entre des goûts variables, nous allons vraisemblablement dans un mur. C'est un argument pour rechercher une autre théorie. Le type de conservatisme méthodologique que Bliss adopte ne peut que nous conduire au scepticisme radical auquel il aboutit.

Reconnaître ce point élémentaire ne suffit cependant pas, à soi seul, pour réfuter l'argument de Bliss. Il se pourrait que l'adoption de critères de jugement sur les comparaisons des styles de vie et des modèles de vie quand les préférences changent soit en réalité insoutenable, et que les arguments des " verts ", des " rouges " et des " bleus " ne reposent sur aucun fondement. Nous avons à montrer pourquoi un conservatisme méthodologique tel que celui adopté par Bliss ne peut pas nous être objecté.

3. L'inadéquation des goûts constants

Je commencerai par arguer que même lorsque les goûts sont constants, la méthodologie des goûts constants - fondée sur des comparaisons portant seulement sur des ensembles de commodités - peut donner évidemment de ­fausses réponses dans la comparaison des niveaux de vie. Le problème vient de ce que les goûts et les préférences, au sens discuté par Bliss, sont définis à ­partir d'ensembles de commodités (les éléments sont rangés en " assortiments de consommation "), tandis qu'une évaluation des niveaux de vie doit regarder au-delà d'un tel champ.

Considérons le cas suivant. La personne 1 a un ensemble de commodités x et la personne 2 un ensemble y. Ils ont exactement les mêmes goûts et les mêmes préférences à propos de ces deux ensembles, chacun préférant x à y. (Nous pouvons facilement supposer, si nous voulons, qu'ils ont aussi exactement le même ordre de préférences à propos de tous les ensembles de commodités). Mais la personne 1 subit des handicaps qui interfèrent avec le mode de vie qu'elle peut mener, par exemple, elle est infirme (et a besoin d'une prothèse et de soins coûteux), ou est chroniquement dépressive, ou vit dans un environnement épouvantable, ou doit passer sa vie à soigner un petit enfant, ou un membre malade de son entourage. (La diversité des façons dont un tel handicap peut advenir montre bien à quel point le problème que nous discutons ici est général). La comparaison en termes de goûts constants affirmera que la personne 1 a le plus haut niveau de vie des deux, si le niveau de vie est simplement une affaire d'ensemble de commodités. Mais cela peut être absurdement faux si la vie que la personne 1 peut mener est sérieusement diminuée par le handicap en question. Il est profondément trompeur d'affirmer que si " tous les individus ont les mêmes goûts le niveau d'utilité dont ils jouissent dans ces deux états doit lui aussi être égal ".

En fait, s'il nous était permis de parler aux personnes 1 et 2 (et de ne pas nous contenter d'observer leurs choix économiques), elles pourraient toutes les deux se mettre d'accord pour comparer des niveaux de vie en se fondant sur des combinaisons de (i) possessions de commodités et (ii) d'autres circonstances significatives pour ces personnes, par exemple, en ordre décroissant : (x, 2), (y, 2), (x, 1), (y, 1). En termes des " choix observés " à propos des ensembles de commodités, il se pourrait que les personnes 1 et 2 préfèrent l'une comme l'autre x à y, et une comparaison du niveau de vie fondée sur cette seule donnée, placerait la personne 1 (qui est, infirme, déprimée, vivant dans un environnement épouvantable ou débordée) au-dessus de la personne 2 puisque la personne 1 possède x tandis que la personne 2 possède y. Mais toutes deux s'accordent pour dire que 2 a un niveau de vie supérieur (même avec y) à 1 (avec x) ; (y, 2) est ainsi classé au-dessus de (x, 1) par les deux. La méthodologie des goûts constants est prise au piège de sa propre parcimonie d'informations2.

4. Capacité et unité de mesure monétaire

Cette difficulté de la méthodologie des goûts constants se rattache à un point de vue que Bliss rejette très tôt dans son article, lorsqu'il soutient qu'" un riche individu qui souffre d'une maladie incurable qui l'empêche d'apprécier bien des plaisirs de la vie " a " un haut niveau de vie " bien qu'il soit " en mauvaise santé " [poor health]. La position de Bliss est fondée sur une claire distinction entre des niveaux de vie qui dépendent uniquement d'ensembles de commodités et la notion plus large de " qualité de vie ". Bliss estime que " [pour moi] l'estimation du niveau de vie devrait embrasser tous les aspects de la qualité de la vie " ; si l'on peut examiner avec suspicion cette interprétation simpliste (sur certaines des distinctions posées, voir Sen et al., 1987), il est en revanche certain que pour moi l'ensemble de commodités ne donne pas les informations adéquates pour saisir la notion complexe de niveau de vie.

Pour défendre sa position, Bliss recourt à la distinction entre le cas où la mauvaise santé est " accidentelle " (celle d'un homme riche malade) et celui dans lequel elle vient de manques matériels (celle d'un pauvre dans un pays développé). Selon Bliss, " dans le premier cas elle ne fait pas partie du niveau de vie, dans le second cas elle y est incluse ". Il est tout à fait sensé de faire une distinction entre ces deux cas, mais le cas de l'homme riche qui pâtit d'une mauvaise santé est-il réellement si simple ?

Considérons d'abord le cas dans lequel sa mauvaise santé conduit un individu à dépenser une grande partie de ses revenus en traitements médicaux. Nonobstant sa richesse et l'importance de ses revenus, il peut lui rester peu d'argent dans ces circonstances pour acheter de la nourriture correcte, de quoi s'habiller, s'abriter etc. Il serait étrange de tenir son niveau de vie pour élevé, seulement parce qu'il a des revenus importants, et il serait en fait bien plus naturel de considérer qu'il a un faible niveau de vie, même en raisonnant en termes strictement économiques.

Maintenant, considérons un changement, ou un scénario alternatif, dans lequel la maladie de la personne n'est plus du tout soignable, de sorte qu'elle ne reçoit aucun traitement, et qu'elle souffre terriblement, même s'il lui reste maintenant davantage d'argent pour satisfaire des besoins non médicaux. Elle a clairement perdu au change, et il serait très étrange de considérer ce changement comme une élévation de son niveau de vie ! Si elle jouissait précédemment d'un bas niveau de vie, il n'est pas plus haut maintenant (du fait que sa maladie est devenue incurable). Mais dans l'un et l'autre cas, cette personne avec un pauvre niveau de vie est précisément l'homme riche en mauvaise santé décrit par Bliss. On a de bonnes raisons de refuser la conception de Bliss selon laquelle cette personne misérable, dont la vie est détériorée, jouit véritablement d'un haut niveau de vie.

Je voudrais soutenir que si nous ne voulons pas nous enferrer dans des difficultés insurmontables, il est sage de ne pas dissocier la notion de niveau de vie du niveau réel ou des caractéristiques de la vie d'une personne, ­quelles que puissent être l'importance de ses revenus ou l'opulence de son assortiment de consommation. En fait, cette notion de niveau de vie n'est pas réellement en désaccord avec la définition de Pigou (1952) du bien-être économique comme " cette partie du bien-être social qui peut être corrélée de manière directe ou indirecte avec une unité de mesure monétaire ", définition par laquelle Bliss ouvre son article. Puisque la capacité d'une personne à fonctionner - ce qui a été appelé sa capacité - peut généralement être ­augmentée en ayant plus d'argent, nous pouvons lier la restriction de l'espace de fonctionnement à la restriction du revenu. Pour tout vecteur de fonctionnement défini (ou pour quelque indice déterminé de fonctionnement), nous pouvons calculer pour chaque personne, en fonction des circonstances, le montant minimal d'argent dont elle a besoin pour accomplir ce vecteur de fonctionnement (ou cet index de fonctionnement). Une personne en mauvaise santé (ou pâtissant d'autres handicaps, comme un environnement défavorable, ou de lourdes obligations envers les autres, ou une infirmité) aurait besoin de plus d'argent pour accomplir le même niveau de fonctionnement3. Si la personne 1 a un plus petit revenu que ce dont elle a besoin (suivant les circonstances) pour accomplir un niveau de fonctionnement défini, tandis que la personne 2 a un plus haut revenu que ce dont elle a besoin pour ce niveau (suivant les circonstances), alors, - si nous les comparons - la personne 1 a un niveau de vie moins élevé que la personne 2, même si en termes grossiers et mal définis la personne 1 peut avoir le revenu le plus élevé des deux.

Voici comment ce concept plus large du niveau de vie - en relation avec les fonctionnements et les capacités - peut être mis " indirectement en ­relation avec une unité de mesure monétaire ". Cet emploi " indirect " de " l'unité de mesure monétaire " est étroitement lié à l'usage direct des comparaisons dans l'espace des fonctionnements4. Dans la suite de ce commentaire, je ne reviendrai plus sur cette représentation alternative en terme " d'unité de mesure monétaire " ; je me concentrerai plutôt directement sur l'accomplissement et sur la privation de la capacité à fonctionner.

5. Commodités, capacités et évaluation

Dans l'évaluation des niveaux de vie, faut-il penser les préférences en ­termes de hiérarchie de vecteurs de commodité ou de n-tuples de fonctionnements ? Bliss ne distingue pas entre les préférences d'une personne et ce qu'elle a de bonnes raisons d'estimer. Cette distinction peut être importante, et j'ai essayé de montrer ailleurs (Sen 1985 ; Sen et al. 1987) que les évaluations raison­nables fournissent une base pour l'estimation du bien-être ou du niveau de vie qu'on ne peut obtenir avec les pures préférences. Toutefois je n'ai pas à pousser plus loin cette distinction ici.

Ce qu'il faut absolument prendre en compte ici, c'est l'espace dans lequel les évaluations peuvent être définies. Si l'on considère que ce qui compte finalement est la capacité5 d'une personne à fonctionner (ou le n-tuple fonctionnement réel), alors ce serait une erreur de se focaliser sur l'assortiment de consommation de la personne (ou sur l'ensemble de commodités choisi). Même si nous restreignons notre attention sur une préférence constante (ou sur une évaluation constante), nous ne devons pas quitter des yeux l'espace des fonctionnements6.

Cette distinction n'est pas du tout triviale. L'évaluation des ensembles des commodités (les " moyens ") pour obtenir le même n-tuple de fonctionnement (les " fins ") peut varier de manière considérable en fonction des conditions culturelles et sociales. L'importance de ce type de variations a été noté aussi bien par Aristote que par Adam Smith7. C'est justement le point de départ dans l'analyse que fait Smith des variations intersociales de commodités tenues pour nécessaires, puisque le même niveau de fonctionnements élémentaires requiert différents assortiments de commodités dans différentes sociétés8. Par exemple, les commodités requises pour le fonctionnement d'une " apparition en public sans honte " peuvent être très différentes, disons en Inde ou en Chine qu'en Angleterre ou en France. Adam Smith développe ainsi cette idée :

Une chemise en lin, par exemple, n'est pas à strictement parler, une nécessité vitale. Les Grecs et les Romains vivaient, je suppose, de façon extrêmement agréable tout en n'ayant pas de lin. Mais, à l'époque actuelle, dans la plus grande partie de l'Europe, un journalier méritant serait honteux de paraître en public sans une chemise en lin, dont l'absence serait considérée comme le signe d'un degré de pauvreté déshonorant, dans lequel, on estime que personne ne peut tomber sans s'être extrêmement mal conduit. De la même manière, la coutume a fait du port de chaussures de cuir une nécessité vitale en Angleterre. La plus pauvre personne méritante de chaque sexe serait honteuse de paraître en public sans en porter9.

Même quand les styles de vie varient grandement, avec différentes préférences à propos des ensembles de commodités (par exemple les types de vêtements), il peut y avoir de considérables points communs dans l'évaluation des fonctionnements élémentaires pertinents pour l'analyse de niveaux de vie (par exemple la capacité à paraître en public sans honte).

Quand il y a une uniformité substantielle dans l'évaluation des ensembles de fonctionnements ou de capacités, il devient possible de faire des comparaisons intersociales de niveaux de vie, alors même que les préférences dans l'espace de commodités sont assez différentes suivant les différentes conditions sociales et les styles de vie. Ainsi, les variations de préférences à propos des ensembles de commodités n'ont pas nécessairement les implications nihilistes que Bliss anticipe. Puisqu'on parvient à repérer une plus grande stabilité en examinant très soigneusement quels sont les fonctionnements déterminants plutôt qu'en hiérar­chisant des ensembles de commodités, la distinction peut être, en pratique, assez substantielle (comme A. Smith l'a souligné).

6. Ordres partiels et jugements affirmatifs

Il est bien sûr tout à fait possible que même dans l'espace des fonctionnements on trouve fréquemment des variations intersociales de l'évaluation. Parvenus à ce point, nous pouvons prendre deux directions différentes. La position " objectiviste " - bien établie et défendue par Aristote - revient à chercher une uniformité d'évaluation des fonctionnements en termes d'" accomplissement humain ", en se référant à la nature rationnelle de l'homme10. Une telle identification objective peut conduire à la critique de certaines évaluations existantes de l'espace de fonctionnement que les gens pourraient rechercher - " à tort ".

L'autre approche consiste à laisser de côté, parce qu'elles sont incomplètes, les comparaisons spécifiques qui sont affectées par cette multiplicité de ces ordres d'évaluation. On distingue les hiérarchies partagées, de celles sur lesquelles il y a désaccord. Le " croisement " des évaluations que les gens ont de bonnes raisons de faire générera des ordres partiels de fonctionnement n-tuples et d'assortiment de capacités, et ils seront souvent quasi complets11. C'est l'un des nombreux champs de l'évaluation sociale dans lequel un ordre partiel - plutôt qu'un ordre complet ou linéaire - est le format naturel de classement. En dépit de son caractère incomplet, cette approche est encore loin du nihilisme en faveur duquel Bliss argumente.

Finalement, qu'en est-il " des bûcherons qui attaquent la forêt " ? Les déserts nouvellement créés peuvent contraindre des gens à adopter un style de vie différent, et des goûts différents quant aux assortiments de commodités ; mais c'est dans leur espace de fonctionnements qu'ils subissent la détérioration la plus identifiable, en termes d'évaluation durable de la santé, de la sécurité, du bonheur et de la paix. Mêmes si les évaluations de ces fonctionnements varient un peu suivant les personnes et les époques, il subsiste de nombreux points communs aux différents classements qu'on effectue de ces espaces différenciés, et la détérioration est démontrable sur la base d'éva­luations partagées. Il y aura alors de bonnes raisons de crier : " Idiot, arrête ça ! " et de ne pas se contenter de spéculer pour savoir " s'il est certain que ce soit un bien " que l'ancien style de vie " doive disparaître ". Les changements de goûts à propos des ensembles de commodités et les styles de vie ­altérés n'empêcheraient pas un jugement raisonnable dénonçant la forte ­détérioration des niveaux de vie.

Les questions fondamentales soulevées par Bliss demandent, à mon avis, un autre type de réponses que celles qu'il donne. Mais en dépit de nos diffé­rences, je dois souligner à quel point les théories constructivistes doivent relever le défi soulevé par les questions de Bliss. Sur ce point nous sommes complètement d'accord.

Bibliographie

  • Aristotle. The Nicomachean Ethics. English translation. W. D. Ross, Aristotle. The Nicomachean Ethics. Oxford : Oxford University Press, 1925.
  • Nussbaum, M. C. (1988). " Nature, Function and Capability ; Aristotle on Political Distribution ", Oxford Studies in Ancient Philosophy, suppl. vol. (1990). " Aristotelian Social Democracy ", in G. Mara and W. Richardson (eds.), Liberalism and the Good. New York : Routledge, Chapman and Hall.
  • Pigou, A. C. (1952). The Economics of Welfare. London: Macmillan.
  • Sen, A. K. (1984). Resources, Values and Devlopment. Oxford : Blackwell, and Cambridge, Mass., Harvard University Press.
  • Sen, A. K. (1985). " Well-being, Agency and Freedom : The Dewey Lectures 1984 ", Journal of Philosophy, 82.
  • Sen, A. K., et al. (1987). The Standard of Living. Cambridge : Cambridge University Press.
  • Sen, A. K. (1992). Inequality Reexamined, Oxford : Clarendon Press.
  • Smith, Adam (1776). An Inquiry Into the Nature and Causes of the Wealth of Nations. Republished London : Home University, 1910.

(1) Le texte de Christopher Bliss que commente Amartya Sen a été publié dans le numéro 104 des Cahiers philosophiques (décembre 2005, p. 71-91). Nous remercions le WIDER (World Institute for Development Economics Research - www.wider.unu.edu/) pour son aimable autorisation de traduction des textes de Christopher Bliss et Amartya Sen.

(2) Dans la caractérisation effectuée par Bliss des " styles de vie ", nous avons, en plus des préférences, l'" assortiment de consommation " de la personne, i.e. pas simplement l'ensemble réellement choisi par elle, mais l'assortiment des ensembles entre lesquels elle peut en choisir un. Il est facile d'étendre l'exemple discuté ici pour l'appliquer à cette base de comparaison plus large.

(3) Il en est ainsi s'il est possible d'accomplir entièrement le niveau de fonctionnement avec un revenu monétaire plus important. Si ce n'était pas le cas, la personne aurait besoin d'un revenu infini pour accomplir son niveau de fonctionnement, de sorte qu'elle n'aurait jamais la somme nécessaire.

(4) Formellement, tout comme la capacité de la personne à fonctionner dépend, entre ­autres, de son revenu, il devrait y avoir un modèle de " fonction inverse " corrélant tout ensemble de fonctionnements au revenu minimal nécessaire pour qu'une personne puisse accomplir un tel ensemble, d'autres conditions étant données. Nous devons comparer dans cette représentation les revenus réels des différentes personnes et les revenus minimaux nécessaires pour des ensembles de fonctionnements spécifiques. Si aucun niveau de revenu ne peut permettre à la personne 1 d'accomplir l'index de fonctionnement que la personne 2 peut accomplir, alors, la personne 1 peut être considérée comme ayant un niveau de vie déficient, quel que soit le niveau de revenu dont elle jouit. Sur ce point, et quelques problèmes techniques qui y sont liés, voir mon article dans ce volume, et aussi Sen (1992).

(5) Nous traduisons " capability " par " capacité ".

(6) Remarquons que s'il est important de savoir si nous devons nous focaliser sur la capacité à fonctionner ou sur les fonctionnements accomplis, il ne faut pas oublier que l'une et ­l'autre sont définis dans le même espace, à savoir l'espace des fonctionnements (sur ce point, voir Sen, 1992, et mon article dans ce volume). Un fonctionnement à n-tuple est un point dans cet espace, tandis qu'un assortiment de capacités est un assortiment de tels points.

(7) Sur Aristote, voir l'article de Martha Nussbaum dans ce volume ; sur Adam Smith, voir Sen (1984 : essai 14) ; Sen et al. (1987).

(8) Voir Smith (1776 : 351-2). La Richesse des nations, livre V, chap. III, article 4, § 2.

(9) Ibid.

(10) Sur ce point, voir Nussbaum (1988, 1990).

(11) Sur ce point, voir Sen (1985) ; Sen et al. (1987).

Cahiers philosophiques, n°105, page 79 (04/2006)

Cahiers philosophiques - Style de vie et niveau de vie de Christopher Bliss