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Cahiers philosophiques

Dossier : La pauvreté (2)

La pauvreté saisie par les sciences sociales

Frank Burbage et Jean-Pierre Noreck, professeurs de philosophie et de sciences économiques et sociales au lycée Henri-IV de Paris.

Réalité intuitive mais aussi donnée objective, patiemment et savamment mesurée, la pauvreté s'inscrit pleinement dans le champ d'investigation ouvert par les sciences sociales : les sociétés engagées dans la révolution industrielle et bouleversées par l'universalisation de l'économie capitaliste ont été confrontées à un " paupérisme " persistant, et contraintes d'inventer ou de réinventer les modes de gouvernement de la pauvreté issus de l'Ancien Régime. Plusieurs histoires se croisent ici : celle des représentations collectives de la pauvreté, celle des politiques sociales menées par les autorités publiques, et celle des sciences sociales elles-mêmes, aux prises avec leurs conflits d'objets, de méthodes et peut-être d'intérêts. L'évidence immédiate, parfois spectaculaire, de la pauvreté, se complique ainsi d'une pluralité d'interprétations qui orientent les ­constats et les jugements, au rebours de certaines certitudes pourtant bien pesées.

" Constituer la grande misère en mesure exclusive de toutes les misères, c'est s'interdire d'apercevoir et de comprendre toute une part des souffrances [...] "
Pierre Bourdieu, La Misère du monde.

Comme Michel Foucault l'a bien mis en évidence, la naissance de l'économie politique, à la fin du XVIIIe siècle, est liée à un vaste projet intellectuel de lutte contre la pauvreté des nations. Ainsi, pour Adam Smith, nulle société ne peut jouir de la prospérité et du bonheur, si la plus grande partie est pauvre et malheureuse, et c'est pourquoi il faut ­combattre la pauvreté :

" La seule équité, d'ailleurs, exige que ceux qui nourrissent, habillent et logent tout le corps de la nation, aient, dans le produit de leur propre travail une part suffisante pour être eux-mêmes passablement nourris, vêtus et logés1. "

L'économie politique se donne pour but d'augmenter la richesse de tous et de diminuer le nombre de pauvres.

Plus précisément, c'est la richesse de quelques-uns accumulée dans l'industrie qui permettra de donner du travail à un grand nombre de pauvres si les conditions d'un système " naturel " généralisé de marché(s) sont réunies. Toutefois, dès la première moitié du XIXe siècle en Europe, le maintien d'une pauvreté de masse dans un contexte de bouleversements sociaux profonds, malgré un enrichissement visible (au moins pour les pays qui ont connu un processus d'industrialisation), fait douter de cette anticipation optimiste des " retombées positives " et conduit à analyser la pauvreté selon une autre thématique : malgré leurs richesses, les économies de marché manquent de liens sociaux - de " solidarité organique " pour reprendre l'expression de Durkheim -, les sociétés de marchés sont marquées par la division du travail, l'urbanisation et de fortes inégalités2. La lutte contre la pauvreté devient une " question sociale " et non plus seulement économique. La sociologie naissante se construit alors en opposition à la théorie de l'harmonie spontanée d'une société d'individus développée par l'économie classique. Il ­s'agirait pour des sociétés enrichies mais profondément déstabilisées de faire émerger de nouveaux liens en créant des institutions de solidarité sociale volontaristes. Les " États-providence " du XXe siècle auront un temps incarnés et déployés ce projet d'une solidarité collective renouvelée. À l'aube du XXIe siècle, la pauvreté fait cependant toujours problème dans sa définition comme dans son évaluation : constitue-t-elle vraiment et toujours une injustice3 ? L'économie dite " de marché ", légitimée par les économistes classiques, s'est généralisée à l'ensemble du monde : un milliard de personnes tentent pourtant aujourd'hui de survivre avec moins de un dollar par jour. Même là où l'encadrement du marché procède de règles étendues de solidarité sociale garanties par les États, les problèmes demeurent : un million d'enfants, par exemple, vivaient dans la pauvreté en France au début des années 2000.

Les remarques qui suivent n'ont pas d'autre ambition que de proposer quelques matériaux pour une généalogie de la pauvreté contemporaine. Ce n'est pas seulement l'optimisme des débuts de la révolution industrielle qui est venu se briser sur le constat d'un " paupérisme " persistant, c'est la définition même de la pauvreté qui se trouve aujourd'hui mise en question par le croisement perpétuel des approches " savantes " et des approches " gouvernantes ".

Une définition incertaine

La définition de la pauvreté ne semble pas poser de problèmes importants au niveau du langage courant4. Elle est liée à l'insuffisance de ressources matérielles, notamment de ressources monétaires. Au sein de sociétés marchandes, l'accès aux marchés des biens est nécessaire pour satisfaire ses besoins et l'accès au marché du travail confère une identité sociale. Cette représentation de la pauvreté se retrouve dans les définitions statistiques qui la déterminent en termes de seuils. Selon les pays et les institutions, les modes de calcul varient : on se donne soit des seuils absolus (à l'échelle mondiale contemporaine, sont pauvres ceux qui vivent avec moins de un, deux dollars par jour), soit des seuils relatifs (dans la plupart des sociétés développées, sont pauvres ceux qui vivent avec un revenu inférieur à une fraction - 60 % ou 50 % - du revenu médian de l'ensemble de la population). Ces " pauvres " ne peuvent pas, selon le point de vue de l'économiste, accéder à une consommation " normale ", ou ne peuvent pas, selon le point de vue du sociologue, développer des liens sociaux " normaux ". Mesurer statistiquement la pau­vreté absolue requiert de chiffrer le panier de biens qui permet de survivre dans une société donnée. La Banque mondiale adopte une telle modélisation pour établir ses comparaisons internationales5. L'administration centrale américaine calcule elle aussi annuellement le panier minimum de biens nécessaires à la survie d'une famille de taille et de composition données. C'est ce seuil de bas revenus ou de pauvreté qui conditionne l'accès aux aides sociales. Une telle méthode s'adosse au postulat que tout individu et toute famille disposent en principe de la capacité de s'intégrer normalement aux modes de travail et de consommation dominants. On pourra évidemment critiquer cette définition de la pauvreté pour le caractère arbitraire et réducteur de la conception - organiciste - des besoins qu'elle semble présupposer. L'Union européenne privilégie au contraire une notion relative, et mesure la pauvreté à partir d'une proportion donnée du revenu médian. On peut toutefois se dégager d'une approche exclusivement biologique des besoins fondamentaux : il est permis de penser à la fois que les besoins évoluent au fil de l'histoire et qu'il existe au sein d'une société donnée un consensus général quant au revenu minimal qui permet une existence décente. Les deux méthodes révèlent donc surtout des orientations morales et politiques substantiellement différentes. Ainsi aux États-Unis, les institutions publiques semblent se satisfaire d'une représentation minimaliste du bien-être, comme si la responsabilité publique devait se concentrer principalement sur la survie. En Europe, l'ambition paraît plus grande : pour vaincre la pauvreté - comme l'a proposé le sommet européen de Lisbonne en 2000 -, il faudrait que le pouvoir d'achat des pauvres progresse plus rapidement que le pouvoir d'achat médian. Implicitement, la notion de pauvreté est donc associée aux inégalités de revenus et à la perspective d'une redistribution substantielle. À côté de ces seuils, une batterie d'indicateurs est établie qui s'attache à cerner l'intensité de la pauvreté, le maintien plus ou moins durable dans la pauvreté ainsi que les différentes dimensions qui la caractérisent6.

Sur de telles bases, on parvient à chiffrer la présence paradoxale de la pauvreté dans les " pays riches ". En France, le nombre de personnes pauvres représente 12 % de la population (7 millions de personnes) si l'on choisit un seuil de 60 % du revenu médian, et 6 % pour 50 % (le seuil de 60 % est celui qui est utilisé au niveau européen). Par comparaison, le Royaume-Uni compterait quant à lui 18 % de personnes pauvres. Ce nombre est deux fois plus important aux États-Unis mais il se calcule, comme on l'a dit, à partir d'un seuil de pauvreté absolue. Si l'on s'en tient à la seule pauvreté relative et si l'on adopte une perspective de long terme, il semble que le nombre de pauvres oscille entre 10 % et 15 % dans les pays riches depuis le début du XXe siècle. Si l'on se règle sur les seuils retenus par la Banque mondiale, le nombre de pauvres aurait diminué en valeur relative - 72 % de pauvres en 1950 et 50 % aujourd'hui - et même baissé en valeur absolue dans les années 1990. Toutefois, les seuils de revenus retenus pour les calculs au niveau mondial semblent dérisoires (comment vit-on réellement avec un ou deux dollars par jour ?) alors même qu'à l'aune de ces revenus, le nombre de pauvres représente encore 2,8 milliards de personnes. Une certaine ­conscience de la pauvreté hante les sociétés contemporaines dans le rapport qu'elles entretiennent avec elles-mêmes ou avec les autres : les sociétés " moins développées ", les pays " du Sud ", le " tiers " ou le " quart " monde. Ceci d'autant plus qu'elles sont " riches " ou " développées ", et qu'elles sont adossées à l'existence d'un " État social " supposé répondre à la " question sociale " et où, pourtant, des formes multiples de privation, dans le domaine du travail, de la santé, et, plus généralement de la considération sociale et de l'intégration, continuent aujourd'hui de se développer. Mais cette conscience est très ambiguë : elle associe la compassion et la répulsion, la considération et le mépris ; elle met en scène un clivage dont l'origine n'est pas questionnée, ou qui ne l'est que dans le cadre d'une oscillation très simplificatrice, et en réalité bien peu éclairante : les " exclus " ou les " nouveaux pauvres " sont soit des victimes - mais de quelles intentions maléfiques ? - soit des coupables - mais de quelles fautes ou de quelles négligences ? On peut emprunter à R. Castel le repérage sur lequel s'ouvre LesMétamorphoses de la question sociale :

" [une] présence, apparemment de plus en plus insistante, d'individus placés comme en situation de flottaison dans la structure sociale, et qui peuplent ses interstices sans y trouver une place assignée. Silhouettes incertaines, aux marges du travail et à la lisière des formes d'échange socialement consacrées - chômeurs de longue durée, habitants des banlieues déshéritées, allocataires du revenu minimum d'insertion, victimes des reconversions industrielles, jeunes en quête d'emploi qui se promènent de stage en stage, de petit boulot en occupation provisoire...7 "

Cette conscience d'une forme persistante ou renouvelée de la " pauvreté " légitime une multitude d'interventions étatiques : les politiques dites " d'insertion " sont depuis une vingtaine d'années devenues le lot commun des gouvernements et de certaines institutions spécialisées, et un grand nombre d'" acteurs sociaux " travaillent à compenser, tant bien que mal, les effets d'une " dé-cohésion " sociale plus ou moins avancée. L'action " anti-pauvreté8 " est aussi portée par les organisations humanitaires, dont les engagements généreux sont accompagnés d'un système d'analyse et d'autojustification. Ainsi, l'idée devenue courante du " quart-monde " doit beaucoup aux travaux de J. Labbens9 mais aussi à l'association du même nom - " ATD Quart Monde " et au type de discours qu'elle déploie. Il y est régulièrement question des " exclus " ou des " laissés-pour-compte ", comme si l'on avait affaire, d'un côté, à un vaste mouvement " porteur " (la " mondialisation ", version contemporaine du " progrès " ou de la " marche en avant "), de l'autre, à la persistance d'une population non intégrée, peut-être non intégrable, qui se maintient ou qui est refoulée aux marges du jeu social dominant, et dont la très grande pauvreté renvoie une image inversée de l'arrogante réussite contemporaine. Si la notion d'exclusion est aujourd'hui largement sollicitée, elle est loin d'être claire, et il n'est pas sûr qu'elle offre ici le point de vue le plus instructif. Souscrire d'emblée à l'idée que c'est " le constat de l'existence et du développement de franges de populations exclues [qui] pose aux théories de la justice des questions de nature nouvelle ", ou que " l'exclusion doit devenir un objet principal de mise à l'épreuve des théories de la justice " revient en réalité à supposer le problème résolu10. La question n'est pas seulement celle de la communauté (ou du communautarisme) à laquelle la notion d'exclusion est nécessairement corrélée, et à laquelle on devrait opposer un pluralisme ou un universalisme rigoureux. Elle est de savoir si les inégalités contemporaines, la misère ou la pauvreté qui parfois les accompagnent, peuvent être décrites, comprises, et aussi combattues, comme les modalités d'une exclusion.

En assumant une partie de l'héritage marxiste, on peut faire l'hypothèse qu'une explication alternative de la pauvreté récurrente, et peut-être systémique, requiert l'analyse des processus par lesquels passent aujourd'hui l'exploitation des hommes et la reproduction des inégalités sociales, processus qui débordent les frontières nationales. Ces difficultés pratiques et théoriques ne datent pas d'aujourd'hui, elles participent d'une très longue histoire et d'une sédimentation complexe. Il a fallu en effet bien des crises, des luttes et des débats, pour qu'à une " question sociale " prise en compte comme telle, viennent répondre des " politiques sociales ", et pour que la définition - ou plutôt la question - de la pauvreté leur soit durablement associée ; pour que s'engage aussi, dans le cadre d'une économie capitaliste maintenue et d'un fragile compromis politique, un processus de consolidation de la condition salariale, assis non seulement sur des droits (les " droits sociaux11 ") mais sur des statuts, ainsi que sur les associations et les institutions capables de les ­mettre en oeuvre. Ce qui s'est appelé en Europe au milieu du XXe siècle " État-providence ", et dont la " crise " - en réalité, la mise en oeuvre depuis toujours très incertaine - accompagne les sociétés contemporaines, n'est pas l'invention d'un jour. Il s'agit plutôt d'un long processus qui, en Europe, a ses commencements institutionnels avec les lois bismarckiennes des années 1880, bien avant le développement des systèmes de " sécurité sociale " issus de la crise de 1929 et de la Seconde Guerre mondiale. Sa genèse intellectuelle est plus ancienne encore : l'idée d'un droit à la subsistance, comme celle d'une responsabilité publique pour l'organisation de l'assistance et du secours remonte aux institutions de l'" Ancien Régime12 " et aux transformations que leur ont fait subir les révolutions modernes13, mais aussi aux tensions non surmontées - et peut-être non surmontables - dans lesquelles les sociétés industrielles se sont trouvées plongées.

De la pauvreté au paupérisme : l'utopie libérale en question

Si le XVIIe siècle marque un tournant important, c'est parce qu'à ­l'image positive du pauvre traditionnellement entretenue par l'Église, se substitue progressivement, au moins en Europe, une image négative. Le pauvre, c'est avant tout celui qui ne travaille pas. La richesse d'une minorité ne peut plus compenser la pauvreté d'une majorité par le moyen de la charité, d'autant plus que la population européenne s'accroît, et, avec elle, le nombre des pauvres. Les États européens, devant les flots de pauvres qui quittent les campagnes pour gagner les villes, mettent en oeuvre des politiques de centralisation et, aussi, de sécularisation de lutte contre la pauvreté. Les mesures d'assistance sont prises en charge par les autorités civiles ; elles sont accompagnées par des mesures de répression (en France par exemple, le " grand enfermement " des plus pauvres dans les " hôpitaux "). Ces mesures entraînent une augmentation de la fiscalité. Face à ce modèle d'assistance et de répression mêlées qui apparaît aux élites de plus en plus coûteux, le modèle libéral propose une alternative. D'un côté, le principe égalitaire s'affirme, qui conduit à reconnaître tous les individus comme personnes morales autonomes : la société moderne peut ainsi être refondée sur le principe de la convention, relation entre des individus ­libres, égaux et responsables. Les relations sont régulées dans un cadre contractuel institué par l'État, cadre qui est censé concilier les intérêts bien entendu de chacun. D'un autre côté, à l'idée d'une régulation de la croissance économique fondée sur des politiques mercantilistes de protection, se substitue une représentation de la croissance dans un cadre théorico-politique visant à " libérer " les marchés : l'économie serait en elle-même et par elle-même principe d'ordre. Dès lors la pauvreté n'est plus seulement un problème de simple police, elle devient un problème proprement politique, parce qu'elle engage la définition même de l'État et de son rôle " souverain ".

La pensée libérale - on l'oublie trop souvent aujourd'hui - s'est d'abord inscrite dans un courant de pensée critique qui vise - notamment en France et en Angleterre au XVIIIe siècle -, à une double émancipation : de fait par le travail et la propriété des fruits du travail, de droit par la reconnaissance de l'autonomie raisonnable et morale de toute personne. Un citoyen raisonnable, capable de participer aux jeux de la contractualité sociale, c'est aussi un travailleur enrichi, que son " bien " dégage de la tutelle et de la dépendance personnelles. L'économie politique anglaise, à partir de la fin du XVIIIe siècle, met sans cesse en avant cet horizon d'une société de propriétaires, en tout cas de travailleurs enrichis. Elle propose ainsi une nouvelle conception de la pauvreté et des moyens pour la vaincre. Mais ce sont deux interprétations, l'une optimiste et l'autre pessimiste, qui entrent alors en concurrence. La version optimiste est développée par A. Smith, analysant les causes et la nature de la " richesse des nations " : il est possible de faire croître durablement la richesse des nations, c'est-à-dire la richesse de tous, et donc celle du peuple. La clé de la croissance réside dans le travail. Les attendus philosophiques reconduisent à certaines thèses fondamentales de la philosophie moderne : ce ne sont plus ni un cosmos hiérarchisé, ni une nature finalisée, qui constituent les principes d'organisation d'un tel monde, mais le mouvement infiniment continué, condition ontologique d'une amélioration générale des conditions14. Il est instructif de lire en parallèle les textes de Smith et ceux plus anciens que Hobbes consacre à la critique de la téléologie antique15 :

" La félicité de cette vie ne consiste pas dans le repos d'un esprit satisfait. Car n'existent en réalité ni ce finis ultimus (ou but dernier) ni ce summum bonum (ou bien suprême) dont il est question dans les ouvrages des anciens moralistes. Celui dont les désirs ont atteint leur terme ne peut pas davantage vivre que celui chez qui les sensations et les imaginations sont arrêtées. La félicité est une continuelle marche en avant du désir, d'un objet à un autre, la saisie du premier n'étant pas autre chose que la route qui mène au second. La cause en est que l'objet du désir de l'homme n'est pas de jouir une seule fois et pendant un seul instant, mais de rendre à jamais sûre la route de son désir futur. "

Ainsi parle Hobbes au chapitre XI du Léviathan16.

" L'effort naturel de chaque individu pour améliorer sa condition, quand on laisse à cet effort la faculté de se développer avec liberté et confiance, est un principe si puissant que, seul et sans assistance, non seulement il est capable de conduire la société à la prospérité et l'opulence, mais qu'il peut encore surmonter mille obstacles absurdes dont la sottise des lois humaines vient souvent entraver la marche17. "

" Quel est le but de l'avarice, de l'ambition, de la poursuite des richesses, du pouvoir, des ­distinctions ? [...] D'où naît cette ambition de s'élever qui tourmente toutes les classes de la société et quels sont les avantages que nous attendons de cette grande fin assignée à l'homme et que nous appelons amélioration de notre condition ? Nous n'en espérons d'autres avantages que d'être remarqués et considérés, rien que d'être regardés avec attention, avec sympathie et avec approbation. Il y va de notre vanité, non de nos aises ou de notre plaisir18. "

Ainsi parle Smith lorsqu'il décrit la passion fondamentale qui anime les entreprises humaines.

On s'aperçoit ainsi que Smith, comme Hobbes avant lui, tirent toutes les conséquences du principe d'inertie : ils identifient la santé avec le progrès, une " marche en avant " sans cesse reconduite, et renvoient le repos du côté d'une certaine forme de morbidité. Si Pascal a pu dire que ceux qui vont se pendre sont encore à la recherche du bonheur, Smith explique quant à lui que ceux qui s'épuisent à la tâche sont ceux-là mêmes qui cherchent à " améliorer leur condition " :

" L'état progressif est, pour tous les différents ordres de la société, l'état de la vigueur et de la santé parfaites ; l'état stationnaire est celui de la pesanteur et de l'inertie ; l'état rétrograde est celui de la langueur et de la maladie. De même que la récompense libérale du travail encourage la population, de même aussi elle augmente l'industrie des classes inférieures. Ce sont les salaires du travail qui sont l'encouragement de l'industrie, et celle-ci, comme tout autre qualité de l'homme, se perfectionne à proportion de l'encouragement qu'elle reçoit. Une subsistance abondante augmente la force physique de l'ouvrier ; et la douce espérance d'améliorer sa condition et de finir peut-être ses jours dans le repos et dans l'aisance, ­l'excite à tirer de ses forces tout le parti possible. Aussi verrons-nous toujours les ouvriers plus actifs, plus diligents, plus expéditifs là où les salaires sont élevés, que là où ils sont bas ; en Angleterre, par exemple, plus qu'en Écosse, dans le voisinage des grandes villes, plus que dans des campagnes éloignées. Il y a bien quelques ouvriers qui, lorsqu'ils peuvent gagner en quatre jours de quoi subsister toute la semaine, passeront les trois autres jours dans la fainéan­tise. Mais, à coup sûr, ce n'est pas le fait du plus grand nombre. Au contraire, on voit souvent les ouvriers qui sont largement payés à la pièce, s'écra­ser de travail, et ruiner leur santé et leur tempérament en peu d'années19. "

Dans un tel contexte, le pauvre doit être conçu comme un travailleur en puissance. Il ne suffit pas cependant de donner du travail aux pauvres, la croissance dépend aussi, et surtout, de la division du travail :

" Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande partie de l'habileté, de ­l'adresse, de l'intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu'il semble, à la Division du travail20. "

C'est dire que chez Smith la représentation individualiste de la société s'enrichit d'une analyse qui place au premier plan les classes sociales. Les pauvres deviendront plus riches, ou moins pauvres, en se salariant au sein des manufactures. Aux pauvres se substituent donc les salariés, classe sociale définie en fonction de son revenu : un salaire qui se fixe sur le marché du travail. La division du travail a un revers pour les ouvriers salariés :

" Ils perdent donc naturellement l'habitude de leur usage [il s'agit de l'intelligence et de l'imagination] et deviennent aussi stupides et ignorants qu'il est possible à une créature de le devenir21. "

Les pauvres en devenant des ouvriers salariés accèdent à un revenu de subsistance qui permet de dépasser la simple survie biologique. Les gouvernants ont la possibilité d'assurer un enseignement généralisé et de permettre ainsi à tous les individus volontaires de tirer parti des opportunités du marché. Les remèdes à la pauvreté absolue sont bien la croissance et la suppression des protections. Celles-ci peuvent aussi contenir les inégalités entre les individus, voire entre les classes.

R. Malthus, au sein de l'économie classique anglaise, propose avec son " principe de population " une théorisation nettement plus pessimiste. La croissance résultant de l'essor de l'économie de marché ne serait pas selon lui susceptible de résorber la pauvreté absolue. Les pauvres, mieux nourris, tendent inévitablement à avoir davantage d'enfants : l'augmentation de la population se heurte alors à la rareté des ressources naturelles ; si la croissance des ressources peut effectivement résorber une partie de la pauvreté, elle génère dans le même temps une augmentation substantielle du nombre de pauvres. Émerge alors cette figure - tenace de nos jours encore - du pauvre imprévoyant, voire vicieux et lubrique, qui a procréé sans prévoir et qui est incapable de maîtriser le fil de sa propre existence. Ces pauvres n'ont pas leur place dans le " banquet de la nature22 ". La mort et/ou la régulation des naissances limiteront alors le nombre de pauvres. Les présupposés anthropologiques de Malthus font de l'homme un être " inerte, apathique, peu disposé au travail à moins d'y être poussé par la nécessité ". La critique contre les mesures d'assistance se durcit : " aucune forme possible de société " ne peut enrayer la mi­sère pour une grande partie de l'humanité " ni dans une situation d'inégalité, ni surtout dans une situation égalitaire ". R. Malthus apparaît également comme le détracteur des thèses favorables à une répartition plus égalitaire des revenus. En effet, si les richesses devaient être également réparties, aucun frein à l'expansion de la population ne pourrait plus jouer, et, à terme, la pénurie généralisée s'installerait. Chacun agit de façon égoïste et violente pour s'appro­prier le peu de biens disponibles relativement aux besoins. Mieux vaut une société dont la réglementation protège la propriété privée, même si celle-ci engendre des inégalités et le maintien d'une pauvreté de masse. La pau­vreté est un mal, mais elle est un moindre mal23.

Avec la croissance de la misère ouvrière, clairement visible dans les villes manufacturières à partir des années 1830, il est devenu de plus en plus difficile d'occulter la contradiction entre les promesses du libéralisme économique et la réalité historique d'une paupérisation, parfois absolue, des salariés ouvriers. C'est cette contradiction qui a permis à Marx, non pas de réconcilier Smith et Malthus, mais de transformer les termes mêmes du problème : le capitalisme industriel de marché crée les conditions d'une croissance inédite par la généralisation de la production marchande ; mais cette richesse n'est pas en mesure de vaincre la pauvreté, qu'elle appelle plutôt par effet de système, non pas naturel et quasi métaphysique (comme le soutenait Malthus ou comme le soutiendra après lui Proudhon) mais proprement historique. La pauvreté n'est jamais qu'une prénotion sans véritable consistance théorique : les véritables concepts sont ceux de prolétaire ou de prolétariat, associés à l'idée d'une prolétarisation nécessaire du monde ouvrier. Malthus est tenu pour " un imbécile " et son principe de population pour une " déclaration d'écolier sur des textes empruntés " : il masque le rôle fonctionnel et structurel que joue l'augmentation de la misère au sein des sociétés de type capitaliste. Le partage des fruits du travail salarié reste profondément inégal24. De plus, les salariés surnuméraires forment les rangs de l'" armée industrielle de réserve ", vivier d'une main-d'oeuvre bon marché pour les capitalistes devenus propriétaires exclusifs des moyens de production. On peut ainsi comprendre que " la surpopulation relative n'a pas la moindre relation avec les moyens de subsistance comme tels, mais avec la manière de les produire ". L'État, en protégeant la propriété privée, ne prévient pas la société du chaos, il maintient les conditions d'une reproduction de la misère pour une partie, que Marx imagine croissante, de la population. La condition des salariés exploités et ­prolétarisés n'est pas plus enviable que celle des pauvres, elle apparaît à certains égards comme plus dégradée. À la pauvreté " intégrée " des communautés traditionnelles succède la misère de masse des grands centres urbains. La victoire contre la pauvreté dépendra des conditions historiques de sortie d'un mode de production inégalitaire et miné par ses contradictions. Le pauvre en devenant ouvrier salarié, et révolutionnaire potentiel, gagne cependant en dignité : c'est lui qui produit les richesses, et c'est lui qui incarne un autre futur pour l'humanité. Reste la question, qui ne cessera de faire débat au sein du mouvement " ouvrier ", de l'intégration politique des " travailleurs " : tous les pauvres ne sont pas à égalité, les plus exploités et serviles d'entre eux - le " lumpenprolétariat " - participe moins à l'émancipation des travailleurs qu'elle ne constitue une sorte de " non-classe ", manipulable aux gré des intérêts dominants25.

L'économie politique classique aura donc cherché à la fois à rendre compte des changements majeurs intervenus en Europe à partir du XVIIIe siècle et à concevoir les moyens d'agir pour les orienter. Les conditions matérielles mais aussi intellectuelles de la croissance se sont trouvées réunies, les sociétés européennes sont devenues des sociétés de travail, principalement salarié. L'économie de subsistance appartient désormais au passé, et, avec elle, les formes ancestrales de la pauvreté. Mais ce projet est essentiellement clivé, et il accouche de deux grandes hypothèses concurrentes : l'hypothèse libérale, qui prédit la fin possible de la pauvreté par le travail, l'épargne du plus grand nombre, et la croissance qui doit en résulter ; l'hypothèse marxiste, qui substitue à la considération des pauvres celle de la " classe ouvrière ", exploitée et paupérisée. Chacun à sa manière, libéralisme et marxisme sont très critiques à l'égard des politiques d'assistance : les libéraux - Tocqueville par exemple en 1848 - mettent en avant son coût et ses effets pervers, notamment l'incitation à la paresse ; les marxistes dénoncent les profits qu'en tire la classe dominante en termes de contrôle social et d'assujettissement26.

Les approches sociologiques de la solidarité

L'évolution de la pauvreté au cours du XIXe siècle infirme les prédictions les plus optimistes du modèle libéral, et assure une certaine légitimité au paradigme marxiste. L'industrialisation crée bien la croissance des richesses, un vaste marché du travail salarié se constitue en Europe, mais la pauvreté de masse perdure. Au milieu du XIXe siècle, le dénombrement des pauvres - en France près de 20 % de la population ont besoin de secours - impressionne et inquiète les élites. Le terme même de " paupérisme " date de cette période : ce moment où l'économie - la " science des richesses " - semble impuissante à proposer des solutions. On peut faire l'hypothèse que la sociologie qui se constitue au XIXe siècle comme science du social se déploie comme la rivale d'une science économique par trop décevante, incapable de tenir la promesse d'un vertueux enrichissement collectif. Le projet durkheimien est à cet égard emblématique. La question de la cohésion sociale prend le pas sur celle de la croissance des richesses. Durkheim s'en tient à la définition canonique de l'économie politique comme science des richesses et il lui reproche explicitement de n'avoir retenu de la division du travail que ses implications " techniques " - gain de productivité et de croissance. La modélisation économique repose sur l'idée que c'est la recherche du bien-être matériel qui est à l'origine de la division du travail et sur le postulat utilitariste selon lequel le bonheur est lié aux plaisirs provenant de la consommation. Pour Durkheim au contraire le bonheur est défini, par opposition à ce postulat, comme cet " état général et constant qui accompagne le jeu régulier de toutes nos fonctions organiques et psychiques ". Chaque société se caractérise par un état d'équilibre entre les besoins et ressources. Il s'agit d'atteindre une zone moyenne de satisfaction dans le cadre de normes collectivement établies. Les formes élémentaires de sociétés trouvent cet état d'équilibre de façon " mécanique " : les liens sociaux se nouent entre les membres d'un clan, d'une famille, d'un voisinage, qui vivent sous la pression d'un type commun. La division du travail reste faible et les mem­bres de la société partagent des conditions de vie identiques. Il est alors difficile, voire impossible de parler de pauvreté d'une partie de la société, sinon aux marges de cette solidarité mécanique. Un certain historicisme conduit Durkheim à penser que les formes de société ont évolué suivant un principe de division des tâches et de complexification de ses agencements, sous l'effet de l'accroissement démographique mais aussi de la densification des échanges civils et marchands. Passant des formes élémentaires à des formes plus complexes, la société tend à trouver un nouvel état d'équilibre. La division sociale du travail accroît la spécificité de chaque tâche et différencie les acteurs sociaux. Dans le même temps, elle crée une dépendance de chacun envers tous. Les sociétés modernes sont des sociétés d'individus différenciés qui se rapportent les uns aux autres sur le mode contractuel. Cependant, au-delà de la forme contractuelle de la trame des rapports individuels volontaires, c'est le fait social d'une interdépendance accrue - " organique " - de tous qui est le phénomène déterminant. L'interdépendance créée par la division du travail à l'intérieur des nouveaux modes de production de richesses suffit-elle à fonder une société ? Marx répondait par la négative à cette question : la division du travail oppose ceux dont les intérêts divergent de manière irréductible. La réponse durkheimienne est plus nuancée. Tendanciellement, la société d'individus se caractérise par un défaut de solidarité collective, des situations d'ano­mie apparaissent, traduisant la difficulté pour les individus de trouver leur place au sein de régulations sociales devenues indéterminées. L'affaiblissement du religieux au sein des sociétés modernes fragilise les liens sociaux et débouche sur des conflits violents pour le partage des richesses. Les inégalités émergent et, avec elles, la pauvreté. Mais la " solidarité organique " reste le vecteur en quelque sorte virtuel d'une (bonne) synthèse entre la société et les individus. Il revient à l'État ou à des associations d'établir des règles claires et apaisantes qui montrent ce que chacun peut escompter compte tenu de ­l'état des richesses permis par la division du travail.

Si la sociologie d'inspiration durkheimienne ne prend pas directement les pauvres ou les prolétaires comme objet d'étude, elle propose toutefois une nouvelle approche de la pauvreté. La pauvreté ne se caractérise plus seulement par le manque de ressources, ni par l'exploitation de la force de travail, mais par l'absence de liens sociaux, par un état d'insécurité sociale permanent qui entretient la démoralisation des populations concernées. Les penseurs contemporains de la " désaffiliation ", comme R. Castel, ou de la " disqualification ", comme S. Paugam, lui doivent beaucoup.

Mais Durkheim conçoit aussi les fondements intellectuels d'une politique réformiste qui s'appuie sur la connaissance des lois de la vie en société et des exigences de la " mutualité ". Elle vise à instituer un dispositif de prévoyance collective fondé sur des principes associatifs qui apparaît comme un dénominateur commun. En fixant comme rôle à l'État de maintenir les solidarités dans la société, on se donne un principe de légitimation de l'intervention étatique qui comprend, en outre, un principe d'autolimitation. Il ne s'agit plus alors de transformer le mode de production capitaliste mais de créer les conditions d'une prise de conscience des solidarités réellement existantes entre les individus et d'en tirer les justes conséquences en terme de partage des richesses. C. Bouglé, disciple de Durkheim, le dit très nettement :

" Le moyen d'assurer le maximum de liberté à l'individu ne réside pas dans la formule décevante du laisser-faire. C'est dans l'association, dans les lois imprégnées par la solidarité que l'individu trouvera sa vraie liberté et le moyen de protection qui même pendant les crises lui assurera la dignité de l'homme libre et du citoyen. "

Ainsi, à côté du programme d'observation des populations défavorisées et de l'établissement de seuils ou des lignes de pauvreté, se mettent en place, dès la fin du XIXe siècle, un ensemble de politiques sociales dont le but affiché est de protéger une partie toujours plus importante des populations des pays industrialisés. Nos " politiques sociales ", jusque dans leurs hésitations et leurs échecs, en sont aujourd'hui encore les descendantes.

La pauvreté comme objet statistique : le calcul des niveaux de vie

À côté des théories générales se développe dans les pays les plus industrialisés un vaste programme d'enquêtes statistiques et de monographies. Ce programme témoigne de la curiosité et de la volonté d'action d'une classe moyenne éclairée, soumise à la pression des revendications populaires : manufacturiers, banquiers, médecins... Il se met en place dans un premier temps au sein de sociétés savantes préoccupées de comprendre les changements sociaux qui s'accélèrent. En son temps déjà, Malthus participait ainsi au ­développement de la London Statistical Society. Plusieurs personnalités déterminantes donnent consistance à cette démarche pratique et théorique à la fois. En France, le docteur Villermé, en 1840, révèle, dans son Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie, combien la condition ouvrière est misérable. En Angleterre, C. Booth, philanthrope privé, met en évidence les carences des systèmes d'assistance. Dans les villes manufacturières anglaises, on peut dire que près d'un tiers des classes populaires vit dans une " extrême pauvreté ". C'est ainsi en Angleterre qu'ont été calculés les premiers " seuils " de pauvreté. Les questions initiées par B. Rowntree marquent une date dans " l'observation de la pauvreté " : existe-t-il un seuil de consommation au-dessus duquel le mode de vie des pauvres reste stable et se reproduit d'une génération à l'autre ? Observant les ménages ouvriers à York, il constate, au début du XXe siècle, qu'il faut affiner ­l'idée même de dénuement27 : on peut distinguer au sein des populations urbaines populaires les situations misérables des personnes qui sont incapables de reproduire leur force de travail et celles des familles, certes déshéritées, qui semblent faire preuve d'une intégration socioéconomique minimale. Certaines personnes sont tellement mal nourries qu'elles manquent des forces élémentaires qui leur permettraient de travailler. Cette méthode pragmatique aide à penser la différence essentielle entre une pauvreté qu'on pourrait dire " équilibrée " et le cercle vicieux d'une insurmontable misère. À cet effet, Rowntree tire profit des connaissances de son temps. Les nouvelles investigations biologiques déterminent en effet le nombre de calories nécessaires à l'organisme. Un panier " nutritionnellement correct " est alors établi dans les conditions du marché : le seuil est calculé comme le montant total des ­dépenses nécessaires pour s'intégrer à la vie sociale.

Comme nous l'indiquions plus haut, cette méthode a été durablement utilisée par les pays anglo-saxons, dans lesquels le seuil de pauvreté est devenu un indicateur extrêmement surveillé par les autorités publiques. La mise à jour du " panier " minimum depuis les années 1930 aux États-Unis demeure conforme à la méthodologie de B. Rowntree. La notion de " nouvelle frontière " développée sous les présidences démocrates de J. F. Kennedy et de L. Johnson, correspond bien à cette idée d'une " ligne " de pauvreté qu'il ­s'agirait de déplacer.

Aux frontières du salariat : la pauvreté résiduelle

Les conditions initiales de la révolution industrielle ont été transformées au XXe siècle par l'intégration du salariat des pays industrialisés dans un mode de consommation de masse. Au plan théorique, l'économie néoclassique reconduit les postulats hyper-réducteurs de l'homo-oeconomicus mais explore les voies d'une modélisation mathématique beaucoup plus complexe. Pourtant, la thématique classique d'éradication de la pauvreté par la croissance et le plein emploi du facteur travail au sein d'une économie de marché demeure. Un des plus illustres représentants de l'approche néoclassique, A. Marshall, dont les Principes d'économie politique datent de 1890, distingue les " pauvres ordinaires ", qui ont accès au marché du travail mais qui sont peu qualifiés (donc faiblement rémunérés), et le " résidu ", désignant ainsi les personnes qui sont physiquement, mentalement et moralement incapables de travailler normalement. La pauvreté ordinaire pourrait se résorber progressivement par l'efficacité de deux causes affectant à la fois l'offre et la demande de travail : les progrès conjoints de l'éducation et de la mécanisation qui augmentent l'offre et la demande de travail qualifié. La croissance du nombre de salariés qualifiés devrait rendre plus rare la main-d'oeuvre déqualifiée et, par un effet de rareté, augmenter leur rémunération. En revanche, la pauvreté résiduelle devrait être traitée par des mesures d'assistance. Il s'agit aussi de mettre en oeuvre des mesures de protection de l'enfance. Les enfants devraient être écartés d'un milieu qui risque de leur transmettre un héritage de pau­vreté et ­d'irresponsabilité. Ceci au moment même où le chômage de masse récurrent pendant les années 1920, de grande ampleur suite à la " crise de 1929 ", remet une fois de plus en cause la foi dans les mécanismes spontanément bénéfiques du marché. Dès la fin des années 1920, le discours de l'éco­nomie néoclassique (devenue l'économie académique) sur la pauvreté est constitué et ne variera quasiment plus - c'est ce même paradigme qui est régulièrement activé par les réformateurs " néolibéraux " contemporains. On explique que l'indemnisation du chômage, d'abord institutionnalisée en Allemagne et en Grande-Bretagne, crée - effet " pervers " - les conditions d'une rigidité à la baisse des salaires nominaux et empêche la baisse du salaire réel, seule en mesure de rétablir le plein emploi. Les forces du marché conduiraient au plein emploi si... aucune " rigidité " ne venait contrarier les processus ­d'ajustement. Seules les personnes dans l'incapacité d'" offrir " leur travail devraient donc, en théorie, bénéficier de mesures légitimes d'assistance, mesures qui devraient être les seules à être financées par une politique de redistribution adossée à une fiscalité considérablement atténuée, de manière à libérer les forces productives. On doit à Keynes de s'être opposé à ce paradigme dominant. La Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, publiée en 1936, se fonde sur une analyse de la détermination du niveau d'emploi au sein d'une économie de marché. La norme classique et néoclassique d'un équilibre de plein emploi sur le marché du travail devient, pour J. M. Keynes, un cas particulier : la situation " normale " est redéfinie comme cette situation d'équilibre qui inclut un certain sous-emploi. Au sein de ce cadre théorique renouvelé, l'aide institutionnalisée aux plus pauvres acquiert une nouvelle légitimité comme solution du " paradoxe de la pau­vreté dans l'abondance " :

" Plus la communauté est riche, plus la marge tend à s'établir entre sa production potentielle et sa production réelle ; et plus par conséquent les défauts du système économique sont apparents et choquants, car une communauté pauvre a tendance à consommer la part de beaucoup la plus importante de sa production et un très faible montant d'investissement suffit à assurer le plein emploi. Une communauté riche, au contraire, est obligée de découvrir des occasions d'investissement beaucoup plus ­nombreuses, pour pouvoir concilier la propension à épargner de ses ­membres les plus riches avec l'emploi de ses membres les plus pauvres. "

Keynes n'hésite pas critiquer le comportement d'une partie des classes les plus riches : il faut selon l'expression provocatrice devenue célèbre " euthanasier le rentier et le capitaliste oisif28 " par une politique permanente de taxation des revenus financiers, et surtout par une imposition lourde des successions. De surcroît, la mise en place d'un système d'assurances collectives institutionnalisé contribue à diminuer la nécessité d'une épargne de précaution : un système public de retraites, d'assurance maladie et d'assurance chômage favorise la consommation, et par voie de conséquence, stimule la demande. De manière plus durable, la mise en place d'un système massif de redistribution des revenus en faveur des plus pauvres constitue la voie royale pour renforcer sur le long terme la propension moyenne à consommer de la société tout entière. Il ne s'agit pas tant d'une question de justice sociale que d'une question " technique " d'efficacité économique. On taxera les riches non pas parce que leur richesse serait moralement condamnable, mais parce qu'ils ne consomment proportionnellement pas assez pour maximiser l'utilité collective. On redistribue aux pauvres, non seulement pour lutter contre la pauvreté, mais aussi pour développer leur propension à consommer. La diffusion de cette " philosophie sociale de la théorie générale ", selon les mots mêmes de J. M. Keynes, commence par la Grande-Bretagne dans les années 1940, avec les deux rapports de commissions présidées par Lord Beveridge, dont le second affirme : " À l'avenir, l'État aura la charge d'une nouvelle fonction. Il devra effectuer un décaissement suffisant pour protéger ses citoyens contre un chômage massif, aussi énergiquement qu'il lui appartient de les défendre contre le vol ou la violence. " C'est la première fois que des principes inspirés de Keynes apparaissent dans un rapport officiel qui marque symboliquement le passage raisonné d'un État de sécurité à un État-providence. L'État, tout en restant démocratique et respectueux des libertés individuelles, doit réaliser deux objectifs complémentaires ayant un effet de synergie : le plein emploi et la sécurité sociale. Il s'agissait dans le projet de W. Beveridge de donner à tous les citoyens les mêmes garanties afin de supprimer les pratiques et les représentations vexatoires de l'assistance et d'éviter les stratégies de lobbying de groupes pour marchander les droits sociaux.

Cette représentation de la lutte contre la pauvreté rencontre un large écho comme en témoigne la " Déclaration universelle des droits de l'homme " de 1948, qui reconnaît à toute personne un droit à la sécurité sociale en tant que " membre de la société ". Si le modèle keynésien demeure dominant jusqu'aux années 1980, c'est qu'il s'agit alors de comprendre la pauvreté dite " résiduelle " et de résoudre le paradoxe de la pauvreté au sein des pays riches. Des économistes comme J. K. Galbraith, dans les années 1960, lient cette pau­vreté résiduelle à l'existence de poches de pauvreté, et plus particulièrement celles qui s'installent dans les régions traditionnellement rurales restées à l'écart de la croissance économique. La montée en puissance des politiques sociales alimente la réactualisation de la problématisation marxiste pendant les années 1960 en Europe. La réduction de la pauvreté par l'augmentation du pouvoir d'achat des salariés et par la généralisation des États-providence peuvent être interprétées en termes de projet stratégique de la part de la classe dominante pour surmonter - en tout cas contenir - les contradictions du système capitaliste. Il s'agirait de reproduire la force de travail à moindre coût et de maintenir les rapports sociaux dominants. Les politiques sociales sont questionnées à partir d'une conception (reconduite plutôt que vraiment renouvelée) de la mystification idéologique29.

Pauvreté, inégalités, intégration

Un des changements sociaux majeurs dans les pays " développés ", qui prend appui sur ce que R. Castel nomme " la consolidation de la condition salariale ", tient dans la diminution relative du nombre des pauvres. Une proportion majoritaire de la population dans ces pays, sur la base de cette condition salariale consolidée, peut accéder aux différents marchés et aux opportunités qui s'y déploient. Une forte croissance économique crée les conditions favorables à l'adoption de mesures de redistribution à destination des plus pauvres. Pendant les Trente Glorieuses, conformément aux prescriptions keynésiennes et aux principes bévéridgiens, les pays les plus riches ont généralisé les institutions de " sécurité sociale " : la dimension assurantielle tend alors à devenir dominante, sans pour autant exclure la dimension d'assistance. Une revalorisation substantielle et généralisée des conditions de retraite est intervenue ; des mesures d'urgence ont aussi été prises en direction des groupes les plus marginalisés. Dans un tel contexte, l'idée d'une pauvreté simplement résiduelle s'est trouvée considérablement renforcée. Les pauvres sont en effet identifiables aux laissés-pour-compte de la croissance : une partie d'entre eux appartient à un monde rural qui se prolétarise tardivement et dans des conditions précaires ; une autre partie renvoie à une frange du monde ouvrier, notamment la frange immigrée, qui ne bénéficie pas des protections sociales conditionnées par la nationalité.

Au plan théorique, il s'agit dès lors de comprendre comment et pourquoi des groupes sociaux en situation de pauvreté s'intègrent ou ne s'intègrent pas dans des sociétés où le salariat permet d'accéder à un statut social protégé et valorisé. Si notre hypothèse de travail est exacte, les termes de la rivalité économie/sociologie ont ainsi été conduits à se transformer. La sociologie de l'immigration qui s'est constituée aux États-Unis pendant les années 192030 joue à ce niveau un rôle majeur. Elle emprunte à la sociologie classique européenne et à la tradition pragmatique anglo-saxonne, mais elle élabore les fondements d'une première approche sociologique des phénomènes liés aux migrations. Le Paysan polonais en Europe et en Amérique. Récit de vie d'un migrant, publié en 1918, de W. Thomas et F. Znaniecki31et consacré à l'immigration polonaise s'efforce de rompre avec une approche de l'immigration prisonnière de supposées caractéristiques biologiques, voire même ethniques, des migrants, et de fonder une connaissance proprement sociologique de l'immigration, en respectant le principe méthodologique de Durkheim : expliquer le social par le social. Thomas et Znaniecki cherchent dans l'environnement social et dans l'expérience subjective des individus face au choc d'un change­ment de pays et de mode de vie, les informations pour expliquer et compren­dre la condition des migrants. Ils dégagent de ces informations un " cycle de vie " des migrants sous la forme d'une séquence : organisation - désorganisation - réorganisation. Les immigrants reconstituent une communauté dans le pays d'accueil autour de valeurs et de pratiques du pays d'origine. Certains échouent et dérivent vers la délinquance et/ou la marginalisation, sinon la pauvreté, mais pour la majorité d'entre eux un processus de " réorganisation " intervient qui mène vers l'intégration via l'acculturation de la communauté, et à un enrichissement de la communauté dans son ensemble. Sur ces bases, R. Park, dans les années 1920, reprendra l'analyse en la complexifiant32. Il proposera un autre schème pour penser l'assimilation des migrants selon quatre grandes étapes : les individus et les communautés entrent en compétition dans le pays d'accueil, cette compétition crée les conditions de conflits, les conflits possèdent une dimension socialisatrice qui débouche sur l'assimilation, à la suite d'un processus d'accommodation. Cette représentation demeure optimiste et conclut à l'assimilation progressive des populations migrantes et pauvres après un long processus psychosociologique qui mobilise toute une communauté. La pauvreté des migrants se résorberait ainsi par une intégration sociale progressive conditionnée par la force des liens sociaux des ­communautés d'origine.

S'inscrivant lui aussi dans l'héritage d'E. Durkheim, M. Halbwachs se refuse à voir dans le mode de vie de la population urbaine des salariés pau­vres le résultat de lois universelles tenant à la nature organique, comme le suggéraient les travaux de B. Rowntree à la fin du XIXe siècle. Il n'y a pas de seuil " scientifiquement établi " au-dessus duquel la famille ouvrière échapperait à la misère. On a pu observer des familles dont les ressources excèdent largement ce seuil et qui, par la mauvaise gestion de leur budget, finissent dans la pauvreté. Inversement, certains foyers qui ont des ressources inférieures à ce seuil parviennent néanmoins à subvenir à leurs besoins organiques, à se reproduire, à éduquer leurs enfants et à échapper à la ­misère. L'hypothèse explorée par M. Halbwachs est celle d'un comportement moral de type altruiste. L'individu n'est pas un organisme isolé aux prises avec un milieu hostile, mais un homme, une femme et des enfants dont la survie dépend de la pérennité du groupe qu'ils forment. La menace vient principalement des comportements individualistes, autrement dit égoïstes. Les membres de la famille n'ont pas les mêmes besoins et les mêmes priorités. Ainsi, dans la routine de la vie quotidienne, le budget du ménage est géré de façon plus ou moins consensuelle. L'équilibre ou le déséquilibre du budget dépend de la capacité des membres de la famille à coordonner une action dans l'intérêt ­commun. Tous les individus ne sont pas conscients du fait qu'en agissant ainsi ils font de leur groupe une entité supra-individuelle. Cependant quand l'" altruisme familial " s'est imposé, chaque membre discipline ses désirs et, en retour, les ressources du collectif lui sont accessibles - notamment le réconfort moral, les conseils et l'entraide matérielle. La Classe ouvrière et les Niveaux de vie33 propose une méthode ingénieuse pour mesurer cet " altruisme familial ", dont la structure bugétaire constitue l'indicateur principal. Un fort degré d'altruisme familial se traduit par la priorité accordée aux dépenses de logement. Le lieu où les membres du ménage résident, est en effet pour eux un bien collectif. Dans la société urbaine, l'habillement est conçu comme une façon de faire valoir son propre physique et la séduction amène les individus à rivaliser les uns avec les autres par les achats de ce type. Ces dépenses sont donc propices à traduire l'égoïsme. Dans le continuum formé par l'égoïsme et l'altruisme, l'alimentation occupe une place intermédiaire entre le logement et l'habillement. Les travaux de M. Halbwachs font ainsi apparaître des comportements budgétaires qui diffèrent selon le milieu social. Les foyers ouvriers donnent la priorité à l'alimentation, alors qu'à composition et revenus égaux, les ménages d'employés dépensent relativement plus pour leur logement. La force morale qui organise la consommation ouvrière obéit donc moins nettement à ­l'altruisme que dans les foyers des autres catégories sociales. L'ouvrier demeurerait dans cette " zone de la vie sociale, où il subsiste encore trop de passivité et d'inertie ". Les familles ouvrières pâtissent d'une gestion de leur budget global trop marquée par la recherche d'une satisfaction individualiste. L'altruisme familial pourrait s'améliorer si les ménages ouvriers constituaient une classe sociale plus intégrée. Le soin que les parents prennent à éduquer leurs enfants provient aussi de l'intégration du milieu social. La position sociale future des enfants ne peut constituer un but pour les parents que parce que ces derniers se représentent la structure sociale, la place qu'eux-mêmes y occupent et la valeur du mode de vie dans leur milieu. En ce qui concerne les ouvriers, la croissance économique et l'enracinement dans l'habitat urbain devraient avoir, à long terme, des conséquences bénéfiques sur l'intégration sociale de ce milieu et, de ce fait, sur l'altruisme au sein de ces foyers.

La prise en compte des déterminants culturels de la pauvreté débouche, dans les années 1960, sur la notion de " culture de pauvreté ". Les travaux d'Oscar Lewis sur la pauvreté au sein des familles mexicaines jouent dans cette perspective un rôle déterminant34. Ses conclusions sont étendues aux populations pauvres des pays développés, comme le montrent les travaux de Michael Harrington sur la pauvreté aux États-Unis35. La culture de pauvreté est présentée comme une " sous-culture " : les familles pauvres développent un système de valeurs et de conception du monde qui les isole du reste de la société mais qui forge dans le même temps une identité collective - un " nous " - engendrant une certaine protection en forme de solidarité. Cette approche a été vivement débattue et critiquée. Les enquêtes de Jean Labbens sur les cités d'urgence en France pendant les années 1950 et 1960 témoignent des objections qu'on peut apporter aux approches culturalistes36. Les conclusions de J. Labbens mettent en évidence des processus cumulatifs internes de dépendance et de pauvreté : les pauvres sont dépourvus des attributs - traditionnels depuis M. Weber - requis pour posséder un statut social : un minimum de ressources matérielles, de prestige et de pouvoir. Par ailleurs, il existe un processus de transmission héréditaire de la pauvreté : la généalogie des pauvres court presque toujours sur plusieurs générations. Enfin, les enquêtes révèlent une attitude de soumission, d'humiliation et de honte de soi. La pauvreté apparemment stabilisée des cités d'urgence montre une réalité multiforme et enracinée dans la durée. Les solutions exclusivement économiques passant par l'accès à l'emploi apparaissent alors comme insuffisantes pour s'opposer à ces processus cumulatifs de perte de l'identité et du " crédit " personnel. On s'en tient toutefois à l'idée d'une pauvreté qui se développe sur les ­marges d'une société qui dispose, en son centre actif, d'une double capacité ­d'intégration et d'enrichissement. C'est ce principe d'analyse que la situation contemporaine vient profondément ébranler.

Une " nouvelle pauvreté " ?

Depuis le milieu des années 1970, l'économie mondiale est soumise à des bouleversements substantiels. Il n'est pas déraisonnable - c'est l'objet d'un relatif consensus au sein des sciences sociales - de conclure à une nouvelle étape de développement du capitalisme. Cette période de profonde " destruction créatrice ", pour reprendre l'expression popularisée par J. Schumpeter, place à nouveau la question de la pauvreté au coeur du débat public, comme à la fin du XIXe siècle. La capacité de produire des richesses s'est non seulement maintenue dans les pays du Nord, mais elle tend aussi à se diffuser dans certains pays du Sud. Il s'agit d'une période de croissance des richesses plus heurtée qui s'accompagne d'une montée des inégalités, du chômage, de formes de précarité économiques et familiales, en un mot d'une nouvelle pauvreté de masse, qu'il est difficile, voire impossible, de tenir pour résiduelle. Cette nouvelle révolution de l'économie capitaliste fait émerger de nouveaux " gagnants ", mais aussi de nouveaux " perdants ". Cette nouvelle donne sociale est d'autant plus douloureusement ressentie que les formes de protection sociale mises en place depuis la fin du XIXe siècle, au moins dans les pays dits développés, sont profondément mises en cause.

Les conditions du salariat contemporain se transforment. Dans les entreprises industrielles comme dans celles de services, les modèles collectifs de travail deviennent moins prégnants et l'individualisation des trajectoires professionnelles plus affirmée. Tout se passe comme si ces trajectoires dépendaient de plus en plus des qualités personnelles des salariés. Les " statuts " sont profondément ébranlés. Cette évolution favorise la renaissance de la conjonction d'une mentalité puritaine et des thématiques fondatrices du libéralisme économique. Elle se traduit par une méfiance permanente face aux comportements de ceux qui ne profitent pas des fruits de la croissance. La figure du " mauvais pauvre " réapparaît avec insistance. L'économie standard, classique et néoclassique, persiste à modéliser les comportements des agents économiques en termes d'offre, de demande de travail, et de comportements de redistribution. Analyser l'offre de travail revient à cerner les comportements qui conduisent une personne en âge de travailler à rechercher ou non un emploi. Les revenus dits de remplacement, allocation chômage et/ou minima sociaux pourraient jouer un rôle désincitatif pour les travailleurs les moins qualifiés. Il existerait alors des " trappes à inactivité " ou des " trappes à pauvreté ", issues des politiques sociales elles-mêmes. Les études empiriques confirment, en partie, l'existence de tels processus, mais c'est leur interprétation qui reste problématique : suffit-il de réactiver la critique adressée par les économistes classiques aux mesures d'assistance en faveur des pau­vres ? La nouveauté empirique tient à la multiplication des enquêtes qui obéissent à des procédures codifiées par les économistes. Elles ont aussi pour but de tester la demande de travail de la part des entreprises. La demande de travail, notamment de travail non qualifié, est-elle sensible aux incitations financières ? La réponse positive à une telle question suscite relativement peu de controverses : les entreprises cherchent systématiquement à abaisser leurs coûts de main-d'oeuvre. Une telle problématique ne conduit pas à mettre fin aux mesures de redistribution. Déjà J. Buchanan et G. Tullock justifiaient une certaine forme de redistribution en faisant appel à un principe de prudence égoïste : il importe que les agents économiques actuellement les mieux favorisés puissent craindre ce retournement de situation qui les obligerait à recourir au système mis en place en faveur des plus démunis.

Ces réflexions accompagnent aujourd'hui la généralisation des dispositifs de workfare : il s'agit de mesures financières destinées à rendre financièrement attractif la recherche d'un emploi, même peu payé. Pour les économistes qui soutiennent de tels projets, ce système d'aides est optimal car il permet de concilier la lutte contre la pauvreté, l'incitation au travail, la moralité - " aide-toi, l'État t'aidera ! " - et le moindre coût. De plus, il peut s'intégrer dans une politique de lutte contre l'inflation. Par ailleurs, les politiques d'emploi insistent sur la baisse des charges sociales, plus particulièrement sur les emplois déqualifiés. Le débat entre économistes a fait émerger plusieurs critiques qui font référence, entre autres, au keynésianisme. D'abord, le workfare repose sur le postulat que la pauvreté résulte d'une conduite individuelle et d'un comportement volontaire. Un tel postulat n'est acceptable qu'à la triple condition qu'il n'existe pas de sous-emploi généralisé, que les chômeurs soient réellement employables, et que les coûts liés à la reprise de l'activité salariée ne soient pas trop élevés. Ensuite, l'obligation au travail exerce une pression à la baisse sur les salaires qui peut, dans une perspective keynésienne, freiner la reprise de la demande adressée aux entreprises. La baisse des charges sociales constitue aussi un " effet d'aubaine " pour les entreprises : rien ne garantit qu'elle débouche vraiment sur un développement de l'emploi. Enfin, les analyses qui traitent de l'alternative entre travail et inactivité du seul point de vue des revenus se révèlent très réductrices : les enquêtes révèlent que le retour sur le marché du travail n'est pas motivé par les seules considérations financières. Le chômage est bien une situation d'exclusion et de privation qui entraîne une douleur forte chez ceux qui en sont victimes et qui correspond, à terme, à un délitement d'ensemble des liens sociaux. Les considérations sociologiques redeviennent à ce niveau indispensables. La pauvreté dans les sociétés contemporaines n'est pas réductible au manque de ressources matérielles : elle correspond également à un statut social spécifique, inférieur et dévalorisé, marquant profondément l'identité de ceux qui en font l'expérience. Elle renvoie à un ensemble varié de situations incertaines se traduisant par de l'angoisse individuelle face au risque de chômage, à une faible implication dans la vie collective, et parfois, par une perte progressive du sentiment d'identité individuelle. La pauvreté doit être pensée en termes de rapports sociaux et d'interactions sociales. Le terme de " précarité " désigne de manière commode, parfois trop rapide37 des formes jugées nouvelles de dénuement. Il s'agit de représenter un ensemble de situations instables génératrices de difficultés inédites pour des franges de population jusque-là à l'abri de la pauvreté (celles qui avaient bénéficié de la consolidation du salariat). De la notion de précarité émerge celle de " nouvelle pauvreté " à partir du milieu des années 1980, ainsi que celle d'" exclusion ". L'accent est alors mis non plus sur des populations marginales jugées inadaptées aux conditions de la croissance économique mais sur des groupes a priori adaptés à la société moderne et néanmoins exclus. La distinction s'établit alors entre ce que l'on appelle la précarité et les formes plus traditionnelles de dénuement. Par ailleurs, l'analyse sociologique porte sur les parcours individuels ou collectifs des pauvres, des processus d'entrée en pauvreté ou de basculement dans l'état d'exclusion. L'exploration des voies de sorties mobilisent nécessairement des outils ­d'analyse complexes. Dans La Misère du monde, Bourdieu propose de distinguer la misère decondition qui renvoie à la définition traditionnelle de la pauvreté comme insuffisance de ressources matérielles, et la misère de position :

" Cette misère de position, relative au point de vue de celui qui l'éprouve en s'enfermant dans les limites du microcosme, est vouée à paraître "toute relative", comme on dit, c'est-à-dire tout à fait irréelle si, prenant le point de vue du macrocosme, on la compare à la grande misère de condition ; référence quotidiennement utilisée à des fins de condamnation ("tu n'as pas à te plaindre") ou de consolation ("il y a bien pire, tu sais")38. "

Cette distinction a pour enjeu de prendre en compte les déplacements, voire les ruptures qui seraient intervenus dans les pays " riches " à partir des années 1980, mais aussi de faire porter l'analyse sur les processus de reconnaissance sans lesquels aucune place ou identité sociale n'est véritablement assurée. Les travaux de Robert Castel39 reposent quant à eux sur l'hypothèse d'une crise profonde de la " société salariale " : la constitution d'une société salariale tout au long du XXe siècle renvoie essentiellement à la consolidation du salariat par le développement de négociations collectives, la consolidation des statuts et surtout, la mise en place de dispositifs puissants de propriété sociale. L'institutionnalisation des droits sociaux attachés à la condition de salarié a créé les conditions d'une nouvelle forme d'" affiliation ". On peut donc penser la crise de l'emploi, qui se manifeste sous la forme du chômage et de la précarisation des emplois, comme le facteur déterminant d'une " désaffiliation " d'autant plus développée que les privations d'emploi sont durables ou récurrentes. L'intégration à la société salariale est et reste fondée sur l'emploi. LesMétamorphoses de la question sociale s'ouvre sur le sombre constat d'Hannah Arendt : " Ce que nous avons devant nous, c'est la perspective d'une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire40. " Nous ne sommes pas encore en mesure de définir ce que pourrait être une société, non pas sans travail, mais dans laquelle le travail aurait cessé d'être le facteur principal de l'intégration : est-ce seulement concevable ?

À l'échelle des interactions sociales, la question de la " disqualification " est au centre des travaux de Serge Paugam41. Il définit son objet d'étude en revendiquant l'héritage de Simmel - une certaine forme du néo-kantisme conduisant à s'intéresser de très près à la construction même du phénomène de la pauvreté. On cherche à concevoir la pauvreté comme une donnée objective, mais l'on se garde de toute " substantialisation ". S. Paugam remplace ainsi la catégorie des " pauvres ", trop chargée selon lui d'une multitude de pré-notions, par celle d'" assistés " et reprend en partie à son compte ­l'énoncé de Simmel : " C'est l'assistance qui fait la pauvreté. " C'est la société qui, aux différentes phases de son histoire, reconnaît et définit par ses institutions ceux qu'elle assiste. Les relations entre les responsables et les destinataires de ­l'action sociale forment un système stable de relations, voire de négociations. Il est intéressant de considérer - au rebours des significations qui ont habituellement cours - que les assistés ne sont pas de simples victimes manipulées ou accablées par un système qui leur échappe, mais qu'ils existent comme de véritables acteurs-négociateurs dans la vie sociale. S. Paugam distingue la pauvreté intégrée, la pauvreté marginale et ce qu'il nomme pauvreté " disqualifiante ". Il s'agit de formes relativement stabilisées, construites socialement mais en même temps évolutives. Ainsi par exemple la " pauvreté intégrée " correspond à des sociétés où les pauvres sont relativement nombreux, mais où ils participent à la vie collective. Le phénomène de la " nouvelle pauvreté " renvoie à plusieurs trajectoires au sein même des services de l'action sociale, dont on peut aussi concevoir la typologie élémentaire, en distinguant les " fragiles ", les " assistés " et les " marginaux ". Il s'agit bien davantage de processus que d'états, qui correspondent aux phases d'un processus complexe de " disqualification sociale42 ". Au-delà des seuls " assistés ", S. Paugam suggère l'existence d'un mécanisme social plus général, celui des modes de gestion de l'échec social des sociétés fondées sur la valeur de la réussite matérielle. Les assistés, dans leur situation extrême, révèlent le défi que constitue pour chacun d'entre eux la difficile gestion de leurs échecs sociaux.

L'ambiguïté de la " politique sociale "

Ces fragments d'une histoire conduisent à considérer la situation contemporaine sous l'angle de cet apparent paradoxe : la pauvreté n'est pas seulement ce qui précède des " politiques sociales " qui tenteraient de la résorber, elle est aussi induite par elle ; et cette induction mobilise non seulement des volontés plus ou moins bienfaisantes, mais aussi la multitude des catégories savantes, qui évoluent sans cesse aux limites de la description et de la prescription. La référence à la médecine est rarement étrangère aux analyses qui se veulent objectives43. La montée en puissance d'un État " protecteur " aura accompagné la décomposition des formes anciennes de la société et de la solidarité ; mais elle les aura aussi accentuées, dans la mesure où les institutions créées par ou avec l'État sont devenues les voies principales et exclusives de la régulation et de la cohésion sociale ; la société civile se trouve ainsi dispensée d'un ouvrage d'intégration - d'incorporation - qui pouvait ou qui pourrait lui revenir :

" L'État-providence classique, en même temps qu'il procède du compromis de classe, produit des effets d'individualisme formidables. Quand on procure aux individus ce parachute extraordinaire qu'est l'assurance sociale, on les autorise, dans toutes les situations de l'existence, à s'affranchir de toutes les communautés, de toutes les appartenances possibles, à commencer par les solidarités élémentaires du voisinage ; s'il y a de la sécurité sociale, je n'ai pas besoin de mon voisin de palier pour m'aider44. "

On s'est affranchi de la figure paternaliste du " patron " social ; du coup, on a aussi légitimé la gestion la plus brutale qui soit de la " ressource humaine ", désormais justifiée par les soi-disant " lois du marché " et la " nécessité économique ". À la puissance publique de s'occuper, si elle le souhaite et si elle le peut, de la mise en place des " plans sociaux " et du " traitement social du chômage ". La politique sociale se construit par référence à des situations - réelles ou virtuelles - qui sont identifiées et désignées comme problématiques : lorsque les " besoins " élémentaires ne sont pas satisfaits, lorsque l'" exclusion " est trop forte. L'intervention de multiples acteurs sociaux s'accompagne d'un travail d'observation - en réalité de détermination - de cette population ou de cet état qu'on s'efforce d'objectiver. La pauvreté joue ici son rôle de notion limite : elle est cet état intolérable - grande pauvreté - que l'on travaille à éviter ; mais elle est aussi cet état tolérable - celui justement auxquels les différents revenus ou transferts sociaux donnent accès. On surveille, on observe la pauvreté et l'exclusion, en essayant de déterminer des marques et des critères de distinction - évidemment aussi de sélection pour les interventions éventuelles. C'est sous ce regard instruit que se constituent et que se reconstituent sans cesse les approches et les images de la pauvreté. La politique sociale fait désormais partie des moeurs politiques et, avec elle, l'inscription durable d'une population inscrite dans le champ, complexe, de ses activités. Cela fait bien longtemps que la " discrimination positive ", dont on débat beaucoup aujourd'hui, est, de fait, entrée dans les moeurs. La logique même de l'assistance, à la différence de celle de l'assurance, la requiert : on s'occupe en effet des personnes âgées économiquement faibles, des handicapés, des familles en difficulté. Le développement contemporain des politiques d'insertion multiplie à son tour les discriminations et les met en oeuvre sous de nouvelles catégories, et dans un horizon plus vaste que celui de l'assistance traditionnelle45, à destination d'une population qui échappe aux formes ­habituelles de l'intégration scolaire, sociale, professionnelle, politique. Dans le cadre de cette insertion qui compense, tant bien que mal, les ratés d'une intégration déficiente, on cible des populations et des territoires jugés sensibles46. Des dispositifs censés jouer un rôle provisoire tendent à se pérenniser, au point d'offrir à ceux qui en bénéficient un pseudo-statut. Rares sont ainsi les " RMistes " qui retrouvent effectivement et rapidement un emploi durable, ou même un emploi " aidé " : la plupart des allocataires sont souvent durablement installés dans une situation d'inactivité et de semi-socialisation. Les gouvernements qui se succèdent ajoutent souvent de nouveaux dispositifs aux anciens, sans modifier les principes qui président à l'intervention " sociale " : stages, contrats " emploi-solidarité " (au sein même de la fonction publique), dispositifs de réinsertion " en alternance ", " contrats de retour à l'emploi ", et sans maîtriser - ni a priori ni même a posteriori - les effets induits par de tels dispositifs. Ainsi, le dénommé " nouveau New Deal " initié par les travaillistes anglais depuis 1998, s'il a partiellement contribué à la résorption du chômage, profite surtout à ceux qui sont les plus désireux, ou les plus capables, de retrouver un emploi, et laisse de côté ceux qui sont moins bien " armés " pour cela. La multiplication des emplois précaires, à temps partiel et très faiblement rémunérés, est importante. Des disparités régionales considérables subsistent. Dans les faits, le caractère assez contraignant d'un tel dispositif - contraintes légales, avantages fiscaux et rémunération sous conditions, entretiens périodiques et " cours " obligatoires - repousse vers l'assistance une population importante d'inactifs, dont beaucoup sont bénéficiaires d'allocations maladie de longue durée. Sans parler de ce noyau dit " résiduel " des sans-emploi qui ne demandent aucune allocation et qui survivent tant bien que mal, dans le cadre semi-clandestin d'une économie à la fois illégale et tolérée47. L'un des déplacements significatifs, jusque dans la définition juridique de cette nouvelle " solidarité ", consiste sans doute dans l'inclusion au sein d'un même ensemble de ceux qui rencontrent des difficultés, notamment dans l'accès à l'emploi48. Ce qui pourrait évidemment s'interpréter comme un progrès : au lieu de moraliser, voire de criminaliser les pauvres, on prend acte du poids des circonstances, de l'imbrication des difficultés personnelles et des circonstances économiques et sociales générales ; on déploie des politiques plus flexibles et plus fines, qui tiennent compte de la singularité des personnes et des situations ; mais le risque existe aussi de mélanger les genres, et d'éluder le traitement politique de difficultés générales - comme dans le cadre d'une régulation keynésienne " classique " - par des mesures locales, voire individuelles, qui ne constituent pas autre chose qu'un pis-aller. On aboutit alors, au mieux, au déploiement d'une socialité de second ordre, sous l'autorité inédite des responsables de l'action sociale. La question n'est évidemment pas celle de l'énergie ou des intentions déployées par les acteurs sociaux, mais des limites mêmes de cette action et des effets qu'elle induit : les mêmes causes, toujours actives, et sur lesquelles en réalité on n'agit pas, risquent de produire les mêmes effets. La question est donc aussi celle du sens même que l'on donne à une politique sociale. Il y va en effet, avec de tels dispositifs, dont s'inspire aussi la problématique française dite de " cohésion sociale ", sinon de la " punition des pauvres ", au moins d'une imputation individuelle de la responsabilité. Celle-ci se concrétise, juridiquement, par l'intermédiaire du contrat, et par l'extension aux chômeurs des procédures de surveillance qui accompagnent le développement d'une société basée non plus seulement sur la répression ou sur la formation disciplinaire, mais sur le contrôle lié à une formation permanente. Une certaine police se déploie ici de manière fine et " humaine ", qui décale progressivement l'ancien État social vers un État de surveillance ou de contrôle, même si - et c'est ce paradoxe assez nouveau qui doit être examiné - celui-ci se charge d'enca­drer le " retour à l'emploi " et s'autorise d'une intention de " cohésion sociale ". Certains des dispositifs existants - en France par exemple les " RMI ", " Pare " -, ou ceux qui commencent à être mis en oeuvre - " contrats d'avenir " - n'obéis­sent pas tant à une logique de la convention collective et des régulations statutaires, qu'à celle d'une convention strictement individuelle, qui pourrait bien déboucher à nouveau sur le face-à-face individualisé du travailleur et de son employeur. La pénalisation plus ou moins explicite de certains problèmes sociaux (prostitution, mendicité, déscolarisation, toxicomanie)49 ne va pas seulement de pair avec un désengagement social de l'État. Bien sûr, la situation difficile dans laquelle se trouvent par exemple aujourd'hui l'Inspection du travail, le relatif laxisme avec lequel on applique non seulement le droit au travail, mais aussi le droit du travail, constituent de bons indices d'un certain désengagement. Mais il s'agit dans le même temps d'un redéploiement de l'intervention étatique sous l'égide du workfare. Il est diffi­cile de prévoir sous quels statuts, sous quelles normes collectives, sous quel droit social, on pourra à l'avenir contracter.

Les difficultés ne tiennent donc pas aux effets ravageurs de l'économie dite de " marché ", et à l'opposition d'une économie " libre " et d'une économie dirigée, ou régulée. Elles tiennent à cette ambivalence persistante et profonde des procédures d'assistance, destinées à relayer les dispositifs défaillants de l'assurance sociale. Celles-ci ont souvent été interprétées comme le déploiement d'une charité traditionnellement religieuse et privée, au fil d'un processus long, complexe, mais finalement effectif, de sécularisation. De même que les notions et les institutions de la politique moderne correspondraient à d'anciennes notions théologiques sécularisées - à commencer par celle de souveraineté -, il faudrait reconnaître que nos institutions de " sécurité sociale " ou d'" assistance publique " se situent dans le prolongement des anciennes pratiques de charité. Mais une telle interprétation risque de manquer l'essentiel. Car si la régulation étatique ou plus généralement commu­nautaire permet de limiter les jeux du " libre-échange ", l'institution de la sécurité sociale et les principes mêmes du droit social visent aussi, en faisant émerger de nouvelles formes d'assurance mais aussi d'assistance, à limiter l'emprise du don charitable. N'est-ce pas à Marcel Mauss que l'on pourrait finalement donner raison ?

" La charité blesse celui qui la reçoit, et tout notre effort moral est dirigé vers la suppression du patronage inconsciemment blessant du riche aumônier [...] Il faut que l'individu travaille. Il faut qu'il soit forcé de compter sur soi plutôt que sur les autres. D'un autre côté, il faut qu'il défende ses intérêts, personnellement et en groupe. L'excès de générosité et le communisme lui seraient aussi nuisibles et seraient aussi nuisibles à la société que l'égoïsme de nos contemporains et l'individualisme de nos lois [...]50 "

La blessure charitable s'analyse d'abord en ­termes de dépendance personnelle et d'humiliation hiérarchique, et c'est à elles qu'il s'agit de remédier... ou plutôt d'essayer de remédier, car la dépendance perdure, ou prend sans cesse de nouvelles formes, liées notamment à la hiérar­chie administrative et aux formes les plus généreuses de l'action sociale : les fonctionnaires publics, les travailleurs sociaux, ne manquent pas d'exercer un pouvoir, les pauvres que l'on assiste - et que l'on constitue comme tels - courent toujours le risque de devenir déférents, passifs et finalement humiliés. La réalité d'une solidarité communautaire s'éprouve toujours sur ses frontières : là, il est difficile mais essentiel d'associer l'exigence du soulagement des ­peines à celle du respect, en dignité et en liberté, de ceux qu'en dernier recours on assiste.


(1) A. Smith, La Richesse des nations, tome I, Paris, Flammarion, 1992, coll. " GF ", p. 150.

(2) C'est encore aujourd'hui l'argument décisif de Majid Rahnema (Quand la misère chasse la pauvreté, Paris, Babel, 2003), qui oppose les formes traditionnelles de la pauvreté intégrée au sein de communautés traditionnellement vouées à la frugalité et capables de contenir aussi bien la grande pauvreté que la grande richesse, et les formes contemporaines de la misère de masse, correspondant à la ruine probablement irréversible des économies dites de " subsistance " dans l'économie capitaliste mondialisée.

(3) Sur cette question, voir l'article de Marc Fleurbaey, in Cahiersphilosophiques, décembre 2005, n° 104, p. 9.

(4) Voir les remarques de Robert McLiam Wilson, in Les Dépossédés (Paris, Bourgois, 2005), ainsi que la note de lecture consacrée à ce livre dans ce même numéro, p. 111.

(5) Voir l'entretien avec J.-F. Rischard dans ce même numéro, p. 89.

(6) Pour la France, on peut se reporter aux travaux de l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale : en 2003, 3 694 000 personnes vivaient en dessous du seuil de pauvreté - 50 % du revenu médian, soit 645 E par mois pour une personne seule -, soit 260 000 de plus qu'en 2002.

(7) R. Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Gallimard, 1995, coll. " Folio essais ", p. 16.

(8) Cette formule est volontairement naïve. En produire une critique raisonnée, est l'un des objectifs de cet article.

(9) Voir plus bas, p. 48 et la note 32.

(10) Ces citations sont extraites des propos de Joëlle Affichard, " Du débat sur les inégalités au pluralisme contrôlé ", in Pluralisme et équité. La justice sociale dans les démocraties, Paris, Esprit, 1995.

(11) Rappelons qu'en France, ils sont officiellement introduits dans la Constitution de la IVe République.

(12) Politiques de lutte contre la mendicité et le vagabondage, soutien de la royauté à l'organisation traditionnelle du travail, initiatives pour créer de nouvelles institutions de travail, hôpitaux généraux, ateliers de charité, dépôt de mendicité (ceci, notamment, en Angleterre et en France).

(13) Voir par exemple, les Procès verbaux et rapports du Comité pour l'extinction de la mendicité de l'Assemblée constituante, Paris, Imprimerie nationale, 1910. Ce comité deviendra le " Comité de secours public " sous l'Assemblée législative et la Convention. C'est dans le même temps que se définit le droit à la subsistance et que s'institue la criminalisation de la mendicité et du vagabondage, délits sociaux. Ceci, parce que les constituants et les conventionnels " avaient considéré la question de l'assistance comme un problème philosophiquement central mais économiquement marginal [...] La législation révolutionnaire en matière de secours publics présupposait qu'il n'y avait que deux catégories d'adultes concernés : les invalides qui ne pouvaient travailler et les valides qui ne trouvaient pas de travail. Ils n'imaginaient pas un seul instant qu'un homme ayant du travail pût avoir un niveau de revenu si bas qu'on puisse presque le considérer comme un indigent. " (P. Rosanvallon, La Nouvelle Question sociale, Paris, Seuil, 1995, coll. " Points ", p. 23).

(14) Rappelons que l'inquiétude relative à la croissance (turbulente, excessive, démesurée) est au centre des analyses que Platon déploie au livre II de la République.

(15) L'expérience serait d'ailleurs très concluante aussi avec Hume. C'est l'un des enjeux du livre de Didier Deleule : Hume et la naissance du libéralisme économique, Paris, Aubier, 1979.

(16) T. Hobbes, Léviathan, trad. F. Tricaud, Paris, Sirey, 1971, chap. XI, p. 95.

(17) A. Smith., La Richesse des nations, tome IV, chap. V, " Digression sur le commerce des blés et sur les lois y relatives ".

(18) A. Smith, Théorie des sentiments moraux, Paris, Puf, 2003.

(19) A. Smith, La Richesse des nations, tome I, chap. VIII, " Des salaires du travail ".

(20) A. Smith, La Richesse des nations, tome I, op. cit., p. 71.

(21) Ibid.

(22) C'est dans la première édition du Principe de population que Malthus écrit : " Un homme qui est né dans un monde déjà occupé, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance, et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a aucun droit de réclamer la plus petite portion de nourriture, et en fait il est de trop. Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert mis pour lui. Elle lui commande de s'en aller, et elle met elle-même promptement ses ordres à exécution s'il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet. " Ce passage a été ensuite supprimé et les formulations ultérieures sont plus nuancées. Notamment celles du chapitre XIX : " l'abbé Raynal s'exprime ainsi : "Avant toutes les lois sociales, l'homme avait le droit de subsister." (Histoire des Indes, vol. X). Il aurait pu dire avec tout autant de vérité qu'avant l'établis­sement des lois sociales, tout homme avait le droit de vivre cent ans. Sans contredit, il avait ce droit et il l'a encore ; bien plus, il a le droit de vivre mille ans, s'il le peut, et si cela ne nuit pas au droit que les autres ont eux aussi de vivre. Mais dans l'un et l'autre cas, il s'agit moins d'un droit que d'une possibilité. Les lois sociales augmentent beaucoup cette possibilité en mettant en état de vivre un grand nombre d'individus qui ne pourraient pas le faire sans elles ; en ce sens, elles étendent grandement le droit de subsister. Mais jamais - ni avant ni après l'institution des lois sociales - un nombre illimité d'individus n'a joui de la faculté de vivre ; et, avant comme après, celui qui a été privé en fait de cette faculté a été du même coup privé du droit d'exister. "

(23) Sur ces différents points, voir notamment les Principes d'économie politique, livre II, Paris, Calmann-Lévy, 1969, " Des progrès de la richesse ", p. 251-255 : " De l'accroissement de la population considéré comme stimulant à l'accroissement continu de richesse ". Malthus critique dans cette section l'idée d'une corrélation nécessaire entre croissance économique et croissance démographique.

(24) S'agissant de Marx, on hésite à dire " injuste ", dans la mesure où son propos se veut descriptif plutôt que normatif. Sur la question plus générale d'une théorie marxiste de la justice (ou de l'injustice), voir l'article de Jacques Hoarau dans ce même numéro, p. 9, ou ceux de Salvatore Veca, " Marx et l'idée de justice "fin de siècle" " et G. A. Cohen, " Engagement sans vénération. Réflexions sur le marxisme analytique ", in Un ­siècle de philosophie : 1900-2000, Paris, Gallimard, 2000, coll. " Folio essais ", p. 591-636.

(25) Les difficultés que Marx rencontre dans l'analyse du lumpenprolétariat sont à rapporter à celles qui concernent le rôle politique d'une paysannerie qui devrait se subordonner au prolétariat industriel, véritable et seule classe révolutionnaire. Voir sur ce point, Le 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte, ainsi que les commentaires de M. Hardt et A. Negri, in Multitudes, Paris, La Découverte, 2004, p. 143-159.

(26) Les lois d'assistance anglaises - les " poorlaws " - qui dataient du XVIIe siècle ont été supprimées et le salariat s'est généralisé en Grande-Bretagne. Le réexamen contemporain de ces lois montre cependant que l'aide apportée aux pauvres a eu pour avantage d'éviter l'amplification des comportements asociaux plus qu'elle n'a favorisé des comportements déviants et assistés : elle a permis de maintenir une demande solvable au sein des catégories les plus pauvres et contribué, paradoxalement, à la diffusion de l'économie de marché. Voir sur ce point, les analyses classiques, in K. Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps (1re éd. anglaise 1944), Paris, Gallimard, 1983.

(27) Les travaux de Rowntree sont d'autant plus intéressants qu'ils s'inscrivent dans une durée relativement longue : il renouvelle l'étude entreprise à York en 1936, puis en 1950, en collaboration avec G. Lavers. Cette période inclut un changement majeur : la mise en place du Welfare State. Voir S. Rowntree, G. Lavers., Poverty and the Welfare State, London-New York-Toronto, Longmans-Green & Co., 1951.

(28) Voir J. M. Keynes, Théorie générale de l'emploi et de la monnaie, livre VI, chap. XXIV : " Dans l'évolution du capitalisme, la présence de rentiers nous semble marquer une phase intermédiaire qui prendra fin lorsqu'elle aura produit tous ses effets. Et la disparition du rentier entraînera bien d'autres changements radicaux dans ce régime. Le grand avantage du programme que nous préconisons, c'est que la disparition du rentier ou du capitaliste sans profession n'aura rien de soudain, qu'elle n'exigera aucu­ne révolution, qu'elle résultera de la simple persistance pendant un certain temps de l'évolution graduelle que la Grande-Bretagne a connue récemment. "

(29) Une approche critique empruntant à ce même paradigme marxiste et émanant d'une partie des élites intellectuelles du Tiers-Monde, aura permis d'élargir le champ des représentations de la pauvreté. La pauvreté, sous la forme de la prolétarisation d'une partie croissante de la population, gagnerait l'ensemble du monde devenu la proie d'un néo-impérialisme. L'approche marxiste de la prolétarisation du monde rural pendant l'industrialisation du XIXe siècle est transposée à l'échelle internationale. Le courant tiers-mondiste rencontrera un fort écho au sein de l'opinion publique occidentale et il exercera une influence déterminante au sein des organisations internationales. Toutefois, ce courant surestimait probablement l'influence des firmes multinationales et celle des gouvernements des pays développés dans l'évolution économique des pays dits du Tiers-Monde, de même qu'il sous-estimait les rapports d'exploitation et de domination internes à ces pays.

(30) C'est notamment à Chicago, que paraissent les textes fondateurs. La population de Chicago augmente très rapidement passant de un million d'habitants en 1890 à plus de trois millions en 1930 ; une large partie de cette augmentation résulte des flux de migrants pauvres, migrants de l'intérieur avec le déplacement de la population noire du Sud vers les grandes villes du Nord, et migrants venus de l'étranger. Dans le même temps, les études de sociologie empirique se multiplient et une nouvelle conceptualisation s'élabore.

(31) W. Thomas, F. Znanieck, Le Paysan polonais en Europe et en Amérique. Récit de vie d'un migrant, Paris, A. Colin, 2005.

(32) Voir notamment R. Park, " The City : Suggestions for the Investigation of Human Behavior in the Urban Environment ", in R. Park & E. Burgess, The City, Chicago, University of Chicago Press, 1968, p. 1-46.

(33) M. Halbwachs, La Classe ouvrière et les Niveaux de vie, Paris, Gordon and Breach, 1970.

(34) O. Lewis, La Vida. Une famille portoricaine dans une culture de pauvreté : San Juan et New York (1re éd. anglaise 1965), Paris, Gallimard, 1969.

(35) M. Harrington, L'Autre Amérique. La pauvreté aux États-Unis, Paris, Gallimard, 1967.

(36) J. Labbens, Le Quart-Monde. La pauvreté dans la société industrielle : étude sur le sous-prolétariat dans la région parisienne, Pierrelaye, Science et service, 1969 ; Sociologie de la pauvreté. Le Tiers-Monde et le Quart-Monde, Paris, Gallimard, 1978.

(37) Contrairement à un certain nombre d'idées reçues, ni le chômage ni la précarité ou l'intermittence de certains emplois ne suffisent à tout expliquer. S'agissant par exemple de la France et si l'on se fie aux données fournies par l'Observatoire national de la pauvreté (Rapport de l'Observatoire national de la pauvreté et de ­l'exclusion sociale, 2003-2004, Paris, La Documentation française, 2004) : la moitié des ménages pâtissant de la pauvreté est constituée de salariés actifs dont les rémunérations sont tellement faibles qu'elles ne leur permettent pas de vivre décemment. La précarité est moins une précarité de l'emploi qu'elle n'est une précarité par l'emploi. On ne peut pas appréhender la pauvreté contemporaine sans introduire d'une manière ou d'une autre la considération des " travailleurs pauvres ". Ce qui ramène aux questions qu'on pourrait dire classiques de l'exploitation et de la domination : c'est la pression à la baisse exercée sur les salaires qui engendre une part importante de la pauvreté. C'est une raison supplémentaire de ne pas tenir celle-ci pour un phénomène ­marginal, ou résiduel, qui ne concernerait que des " exclus ".

(38) P. Bourdieu, La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993.

(39) Voir notamment R. Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, Paris, Gallimard, 1995, coll. " Folio essais ".

(40) H. Arendt, Condition de l'homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 38.

(41) S. Paugam, Les Formes élémentaires de la pauvreté, Paris, Puf, 2005 ; La Disqualification sociale. Essai sur la nouvelle pauvreté, Paris, Puf, 1991.

(42) Les travaux de Dominique Schnapper sur les chômeurs confirment ces hypothèses. Voir D. Schnapper, L'Épreuve du chômage, Paris, Gallimard, 1981. (Nouvelle édition Gallimard, 1994, coll. " Folio actuel ".)

(43) Ce sont notamment les travaux d'Howard Becker (voir notamment Outsiders. Études de sociologie de la délinquance, Paris, Métailié, 1985) portant sur la délinquance qui ont inauguré une problématique applicable à la pauvreté : la pauvreté n'est pas tenue pour une donnée de fait dont les caractéristiques seraient établies une fois pour toutes, elle est un objet d'étude qu'il faut sans cesse redéfinir. Mais qui va décider de la définition de la pauvreté, où et comment ? La qualification de " pauvre " émerge des interactions entre les personnes qui décident de cette qualification, notamment les travailleurs sociaux, et celles qui sont désignées comme telles. La politique sociale d'assistance ne manque pas d'efficacité, mais nombre de ses effets pourront s'analyser comme des effets pervers : en classant les personnes, elle renforce leur identité négative, elle les stigmatise. Comment combattre la pauvreté tout en limitant les effets des processus de stigmatisation ?

(44) M. Gauchet, " La société d'insécurité ", in J. Donzelot, Face à l'exclusion : le modèle français, Paris, Esprit, 1991, p. 170.

(45) Plus de dix millions de personnes dans la France contemporaine bénéficient sous des formes diverses et plus ou moins durablement, de l'aide sociale.

(46) D'où ce vocabulaire qui pour s'être banalisé n'en reste pas moins très singulier : les " banlieues ", les " quartiers ", les " cités ". Bien sûr, il faut bien des mots qui désignent les espaces marqués par une ségrégation sociale qui ne manque pas d'être aussi une ségrégation spatiale. Il reste que cette désignation porte la double marque de l'euphémisation - on n'appelle pas " un chat un chat " lorsqu'on parle d'un " quartier " ou d'une " banlieue " -, et d'une particularisation bien peu adéquate : une très grande majorité des citadins des grandes métropoles contemporaines vivent " en banlieue ".

(47) L'économie informelle joue un rôle déterminant en créant de nombreuses relations d'échange où les pauvres ne sont pas stigmatisés.

(48) Pour les " contrats de retour à l'emploi ", voir l'article L 322-4-2 du Code du travail.

(49) Voir sur ce point le livre de Loïc Waquant, Punir les pauvres (Marseille, Agone éditeur, 2004), ainsi que la recension qui est faite de ce livre par François Athané, in Cahiersphilosophiques, décembre 2005, n° 104, p. 105.

(50) M. Mauss, Essai sur le don, in Anthropologie et sociologie, Paris, Puf, 2004, coll. " Quadrige ", p. 258-265.

Cahiers philosophiques, n°105, page 29 (04/2006)

Cahiers philosophiques - La pauvreté saisie par les sciences sociales