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Cahiers philosophiques

Editorial

Éditorial du numéro 105 ("La pauvreté (2)")

Les sociétés contemporaines sont confrontées à un paupérisme persistant, alors même que se sont développées au niveau ­national des politiques dites " sociales " et qu'à l'échelon international des institutions (telles la Banque mondiale) ont fait de la réduction de la pauvreté un de leurs objectifs principaux. Si la pauvreté a régressé à l'échelle mondiale - alors qu'en 1980 à peu près 40 % des individus se trouvaient dans un état de pauvreté extrême et vivaient avec moins de un dollar par jour, une telle pauvreté ne touche plus aujourd'hui que 20 % d'une population mondiale qui a pourtant augmenté -, elle affecte encore environ deux milliards de personnes de par le monde et les inégalités entre les plus pauvres et les plus riches continuent de s'accroître. Et ceci aussi bien dans les pays riches que dans les pays en voie de développement dont la croissance économique a permis une réduction déjà conséquente de la pauvreté. Malgré la clarté des chiffres, il est nécessaire de chercher à savoir ce que recouvre exactement un tel constat et de quelles interprétations il relève.

Contrairement aux espérances de l'économie politique classique et alors même que l'économie capitaliste est très largement dominante, nous ne nous attendons plus aujourd'hui à ce que la richesse des nations suffise à juguler la pauvreté. Et même si cela alimente des options politiques résiduelles (qui peuvent être largement partagées quoique sur des bases théoriques peu explicitées), ce n'est pas d'une révolution abolissant simultanément et définitivement l'exploitation et la pauvreté que les sociétés démocratiques escomptent leur salut. Peut-être ont-elles même majoritairement renoncé au salut ! Restent les pauvres.

Au-delà de la résonance affective de ce signifiant et de la compassion ­suscitée - plus ou moins intensément selon les lieux, les moments et les ­circonstances - par la pauvreté, cette question persiste à être une question à la fois morale et politique, un problème à la fois théorique et pratique : est-il possible et de quelle manière, de lutter efficacement contre la pauvreté ? Et au préalable, comment la définir ?

Qu'est-ce qu'être pauvre ? Cette interrogation qui pourrait susciter ­ironie voire acrimonie au motif que ceux qui la vivent au quotidien savent bien, eux, de quoi il retourne, est pourtant théoriquement complexe et essentielle à la détermination d'une politique ainsi qu'à sa mise en oeuvre. Et la notion de " seuil de pauvreté ", qui ne renvoie pas à autre chose qu'à une capacité de consommation abstraitement déterminée, si elle est un outil de mesure utile, n'a qu'un faible impact en termes de compréhension. Tant il semble nécessaire de faire une place à la variation des conditions culturelles et ­sociales : ainsi, ce qui est requis pour une apparition en public sans honte est très diffé­rent d'une société à une autre, et le seuil de un ou deux dollars par jour non signifiant à cet égard ; tant il semble que la question de la définition de la pauvreté doive être étroitement articulée à celle du devenir pauvre : comment devient-on pauvre et comment cesse-t-on de l'être ? Ce qui importe alors, c'est l'identification des processus qui conduisent à passer d'un état à un autre (handicap, maladie, chômage, surendettement...), en étant conscient que ces processus ne sont pas simplement inverses les uns des autres et que l'on ne sort pas de la pauvreté comme on y entre.

Toute caractérisation générale de la pauvreté l'identifie à un manque. Dans Les Dépossédés, R. McLiam Wilson affirme simultanément que la pauvreté n'est pas difficile à définir - elle est " un état de besoin ou de privation qui interfère gravement avec la vie d'un individu " - et qu'il est extrêmement diffi­cile de la saisir, de décrire avec justesse cette grave " interférence " dans l'existence. Il serait beaucoup trop sommaire d'affirmer qu'étant pauvre on est privé de ce qui est essentiel à la vie, ou de ce qui permet de satisfaire des besoins primordiaux. Sommaire, car celui qui choisit la privation et le dénuement, ne pourra pas être considéré comme pauvre. Précisément parce qu'il y a possibilité de choix et que celui qui décide de vivre de peu aurait la capacité - Amartya Sen parle à ce sujet de capability - de faire autrement. Peu éclairant, parce qu'on se heurte à la définition des besoins primordiaux : les besoins ne sont pas naturels, ils sont à la fois culturellement, historiquement et socialement déterminés.

Pourtant, si l'on en reste à un simple constat de la variété et de la relativité des besoins, il est impossible d'envisager des remèdes. C'est en cela que la pauvreté relève d'une élaboration théorique, selon des approches qui s'efforcent d'être normatives et non simplement descriptives. Approches qui ne sont pas forcément convergentes et ne débouchent donc pas sur les mêmes perspectives politiques. Sachant que ni l'économie ni la sociologie ne sont monolithiques, on se risquera à affirmer que du point de vue de l'économie, la pauvreté est une impossibilité d'accéder à une consommation normale ou plus largement à un certain nombre d'aspirations fondamentales ; ce qui appelle une relance de la croissance et la recherche d'une élévation du niveau de vie de ceux qui ont le moins. Du point de vue de la sociologie, la pauvreté est une impossibilité d'accéder à des liens sociaux normaux. Elle est pensable en termes de " désaffiliation " ou de " disqualification " et requiert une politique de solidarité sociale.

Analyses qui convergent vers l'idée que dans les sociétés modernes et contemporaines, la pauvreté serait essentiellement liée à la question du travail et de la juste rémunération du travail. Pouvoir travailler, c'est pouvoir consommer et disposer d'un certain nombre de libertés effectives ; pouvoir travailler, c'est se trouver intégré à un ensemble social. Pouvoir travailler requiert d'avoir eu accès à une éducation ou une formation suffisantes. C'est pour quoi, alors que l'on assiste aujourd'hui trop souvent lorsqu'il est question des pauvres à une régression vers une simple indignation face à la souffrance, ainsi qu'à une montée en puissance des problématiques de ­l'assistance, il est peut-être nécessaire de reprendre et reconsidérer le concept d'exploitation. Même si la pauvreté n'était pour Marx qu'une notion sans véritable consistance théorique, la force de l'explication marxiste tient à la mise en place d'une genèse théorique de la pauvreté. Genèse qui donne au travail, à l'exploi­tation du travail par le capital, le rôle principal. La société " communiste " est d'ailleurs pensée comme un moment où chacun travaille (pas besoin d'un droit au travail, pas de spectre du chômage), où le travail n'est pas exploité, où la répartition des fruits du travail ne pose pas problème et n'a même pas lieu d'être (Marx refuse dans la Critique du programme de Gotha, cette notion de " fruits du travail " et en conséquence celle de " juste répartition "), un moment où la pauvreté n'existe pas puisque chacun vit et dispose de ce dont il a besoin. Harmonie et satiété grâce au travail de tous. Chacun aura ce dont il a besoin, car il y aura tout en abondance.

Si la naïveté de ce tableau pacifié peut faire sourire, il fait néanmoins paraître à la fois que le travail - comme dans les pensées libérales ? - est la source de la satisfaction des besoins ; et qu'à défaut de croissance - puisque tels ne sont pas les termes de Marx - règne l'abondance. Certaines branches du marxisme contemporain, le marxisme analytique notamment, s'inscrivent dans cette perspective d'un travail pour tous, pivot d'une authentique justice sociale. La disparition complète du capitalisme et l'avènement d'une société communiste ne sont plus les éléments centraux d'une prise en compte de la pauvreté.

À terme, il reste toutefois difficile de lutter globalement et efficacement contre la pauvreté sans rencontrer la question de l'avenir du capitalisme, qu'il s'agisse d'une alternative partielle au capitalisme ou de son aménagement. Pour faire régresser la pauvreté, l'on compte aujourd'hui, non sans certains succès, sur le travail et la croissance, sous condition que ceux qui travaillent aient réellement et équitablement accès aux fruits de leur travail - ce qui suppose des décisions politiques et un contrôle démocratique de ces décisions. Programme qui ne manque pas d'ambition ! Mais il reste aujourd'hui deux milliards de pauvres et si la pauvreté ne régresse qu'avec la croissance, une croissance gigantesque sera nécessaire pour absorber toute cette pauvreté. Notre unique planète y suffira-t-elle ? Et pouvons-nous nous contenter ­d'espérer une croissance, sans nous soucier de savoir ce qui croît ainsi ?

Dans son livre Âge de pierre, âge d'abondance, Marshall Sahlins, il y a une trentaine d'années déjà, dissociait l'abondance de la production et montrait qu'il existe un lien entre l'accroissement de la quantité de biens disponibles et la pauvreté, du fait de l'enrichissement des uns au détriment des autres. Les sociétés de chasseurs-collecteurs ne connaissent pas l'indigence même s'ils - ou parce qu'ils - ne disposent pas des possibilités de consommation qui sont les nôtres.

Il serait indécent ou ridicule d'envisager que l'on remédie à la pauvreté en appauvrissant tout le monde, autrement dit en réduisant la production et la consommation de tous ! Car ce serait oublier que la pauvreté est avant tout inégalitaire, qu'elle est une injustice. Le désir de frugalité de ceux qui ont tout à leur disposition est peut-être celui de belles âmes peu préoccupées de la condition de vie réelle de ceux qui n'ont presque rien. Mais ne serait-il pas insensé de chercher à résorber la pauvreté en se contentant d'un modèle si dispendieux de satisfaction des besoins ? Ne faut-il pas questionner ce mode de vie devenu aujourd'hui hégémonique et que l'on entend élargir à de nouvelles populations en vue de combattre la pauvreté ? Il est peut-être nécessaire, non pas de renoncer à la croissance, aux innovations techniques mais de les envisager et de les déployer autrement, ce qui constitue sans aucun doute une transformation du capitalisme et une appréciation différente, plus globale, des coûts de production c'est-à-dire de ce que coûte telle ou telle manière de produire, de ce que coûte le fait de mettre tel ou tel produit à la disposition des consommateurs. Inventer un nouveau système de vie collective, tel semble bien être le défi auquel nous renvoie la lutte contre la pauvreté(*).


(*) La rédaction des Cahiers philosophiques tient à remercier Jacques Hoarau pour sa précieuse et généreuse collaboration aux numéros 104 et 105 sur la pauvreté.

Cahiers philosophiques, n°105, page 5 (04/2006)

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