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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Conseils de perfection

Père Jean Rigoleuc s.j.

[Consulter la présentation, Article : Exercices spirituels et voie de la perfection].

Première Partie. Avis pour entrer dans la voie de la perfection.

Chapitre I. Avis généraux

1. Dispositions requises.

Vous me demandez quelques avis touchant le dessein que Dieu vous inspire de travailler solidement à votre perfection, et vous souhaitez que je vous trace brièvement le chemin par lequel vous devez marcher, et l'ordre que vous devez tenir dans cette sainte entreprise.

Pour satisfaire à vos désirs, je veux d'abord vous avertir que ce que je vous marquerai ici en peu de mots est un ouvrage de longue haleine, et dont l'étendue est si vaste et l'exécution si difficile qu'à peine les âmes les plus ferventes en peuvent venir à bout en plusieurs années.

  1. Embrassez la perfection avec uneintentionpure dans la seule vue de Dieu, vous dépouillant de tous vos intérêts, renonçant à toutes les vues humaines, et vous gardant des subtiles recherches de l'amour-propre, qui se glisse même dans les voies de la grâce, où il cause de grands désordres, si l'on n'en prévoit de bonne heure les artifices pour en éviter les surprises.
  2. Entrez dans le chemin de la perfection avec une volonté déterminée d'arriver à quelque prix que ce soit au but que vous avez en vue, tenant pour assuré que le succès de cette entreprise dépend beaucoup plus, après le secours de la grâce, du courage et de l'ardeur avec laquelle vous vous y porterez, que de toute autre chose.
  3. Espérez de Dieu de grandes et signalées faveurs, avec une confiance généreuse et digne de la qualité d'enfant de Dieu et d'héritier des mérites de l'Homme-Dieu. Persuadez-vous, d'un côté, que tous les trésors de la grâce vous sont ouverts, non seulement par le mérite de la mort de Jésus-Christ, mais encore par l'inclination infinie que Dieu a de se communiquer ; et, de l'autre, que les sentiments bas et ravalés que nous avons ordinairement de Dieu et de l'amour qu'il nous porte nous éloignent aussi bien de lui que l'orgueil et la présomption.
  4. Joignez à cette confiance un coeur magnifique et libéral, qui se donne à l'Esprit de Dieu sans réserve, vous souvenant que, comme la nature et l'amour-propre rétrécissent le coeur, l'abaissent et le lient à la créature, la grâce et la charité l'élargissent sans mesure, et le portent à servir Dieu dans un abandon général de soi-même et de toutes les choses créées.

Voilà les dispositions que vous devez apporter au dessein de votre perfection.

2. Exécution.

Pour ce qui regarde l'exécution de ce dessein :

  1. Travaillez avant toutes choses à vous défaire de vos péchés ordinaires, n'en différant pas plus le remède que vous ne différeriez celui de la peste, si vous en étiez frappé. Ce ne sont que les seuls actes particuliers des péchés que je vous propose d'abord à combattre ; mais la victoire que vous remporterez sur eux détruira aussi peu à peu les mauvaises habitudes et les passions, par la cessation des actes qui les entretiennent.
  2. Après vous être affranchi de vos péchés les plus ordinaires, il faut en arracher la racine. À cet effet, attaquez directement vos passions, l'une après l'autre, avec une sainte haine de vous-même. Tenez-le pour certain : une âme qui est encore sujette à ses passions n'a besoin d'autre démon, pour la porter au péché, que de sa passion : celle-ci l'y entraîne par un penchant qui ne peut être arrêté que par le secours de la grâce.
  3. Comme rien n'empêche davantage le progrès de l'âme que le corps et les choses matérielles, vous vous appliquerez efficacement à vous en dégager, renonçant avec un grand courage, non seulement aux plaisirs et aux attraits de la sensualité, mais encore au commerce des sens qui ne serait pas exigé par l'usage raisonnable de la vie et de la société humaine. Ainsi vous aspirerez par une continuelle mortification, à la pureté des esprits séparés de la matière, et vous tâcherez de ne recevoir aucun mouvement de plaisir sensible, si ce n'est par nécessité : suivant cette maxime des saints que tout plaisir des sens détourne l'esprit de son principe et l'éloigne des communications divines, séduit la raison, affaiblit la liberté et répand son venin dans toutes les puissances de l'âme.
  4. Pour ce qui regarde l'occupation et l'action, bornez-vous à ce que votre office et l'obéissance vous imposent, et n'en prenez pas davantage par votre propre choix. Souvenez-vous que l'action doit toujours être tellement modérée qu'elle n'occupe jamais seule tout l'esprit, et ne le jette au-dehors, de telle sorte qu'il ne lui reste plus assez de force et de vigueur au-dedans pour soutenir l'impression des choses extérieures sans préjudice de l'intérieur. Évitez donc autant que vous pourrez, toute sorte de soins superflus, d'intrigues et d'empressement, et même cette multiplicité de vues, de desseins, de pratiques, d'intentions et d'actes qui dissipent le coeur. Tenez-vous dans une si grande simplicité d'esprit et d'intention que dans les divers événements de la vie, vous n'ayez qu'une seule occupation intérieure, savoir d'aimer Dieu et d'accomplir sa volonté également en toutes choses.
  5. Fuyez tant que vous pourrez les inégalités d'humeur qui viennent du tempérament ou des fâcheuses occurrences. Ces sortes d'altérations, outre qu'elles ne sont pas communément sans péché, troublent la paix de l'âme, choquent l'esprit de Dieu et empêchent les effets de la grâce, dont la douceur doit paraître sensiblement dans votre conduite et dans toutes vos actions.
  6. Arrêtez cette vivacité d'esprit qui nous porte naturellement à une curiosité insatiable de tout voir et de tout savoir, et à une démangeaison de juger de toutes choses et d'en dire notre sentiment. Ignorez volontiers ce que Dieu ne vous oblige pas de savoir, et tout ce qui serait nuisible ou indifférent à l'égard de la vie de l'esprit.
  7. Quoique vous ne deviez nullement vous attacher à la dévotion sensible et aux douceurs et consolations spirituelles, recevez-les cependant avec humilité et indifférence, lorsque Dieu vous les donne, et correspondez-y de votre part avec l'intention la plus pure que vous pourrez. Elle le sera d'autant plus que vous serez plus dégagé de tous les goûts sensibles.
  8. Pour arriver à la parfaite possession de Dieu à laquelle vous aspirez, il faut vous résoudre à passer par une grande et affreuse solitude, où vous vous dépouilliez non seulement de l'affection des créatures, mais encore de leur souvenir et de leur idée, loin de cette foule d'images et de pensées inutiles que le commerce des hommes et les occupations extérieures nous laissent, loin de l'embarras et du trouble des passions : de sorte que votre esprit, au lieu de s'amuser à raisonner sur les impressions qu'il a reçues des affaires et des objets qui frappent vos sens, se tienne recueilli, et s'accoutume peu à peu à ce silence intérieur où l'on n'entend que la voix de l'époux céleste.
  9. Après cela il ne reste plus qu'à vous élever à la plus haute région de la vie spirituelle, au-dessus de toutes les choses dont le monde a horreur, comme sont la pauvreté, la douleur, les maladies, le mépris, les persécutions. C'est là que, par une pleine victoire de vos passions et par une abondante effusion de la grâce qui accompagne toujours la croix, vous commencerez à goûter quelque chose du repos et de l'éternité bienheureuse. Vous posséderez votre âme dans une paix profonde et une constante égalité, sans que rien la puisse troubler. Vous verrez d'un même oeil tous les divers accidents de la vie, et vous deviendrez comme incorruptible dans l'élément de la corruption.

Pour vous établir dans cette haute perfection, représentez-vous, par une foi vive, les afflictions et les souffrances comme les moyens que Dieu, par une souveraine sagesse, a ordonnés de toute éternité pour se procurer de la gloire par vous, et pour promouvoir votre salut ; comme les remèdes qu'il vous a préparés, et qu'il vous applique pour guérir les maladies de votre âme ; comme les livrées de Jésus-Christ crucifié ; comme le caractère et les traits de sa ressemblance.

Considérez-les encore dans le coeur de cet aimable Sauveur, d'où vous les verrez sortir et descendre sur vous, par un écoulement du même amour qui l'obligea de mourir pour vous sur la croix ; et dans cette vue, sans vous arrêter à goûter l'amertume de vos peines et à vous en occuper, ni à écouter les plaintes de l'amour-propre et les tendresses de la nature, ni à compatir à ses faiblesses, adorez les secrets de la Providence, et reconnaissez dans sa conduite, des fins adorables et divines, quoiqu'elles vous soient inconnues.

Enfin, élevez votre esprit au-dessus de notre façon commune et grossière de connaître les objets ; et, empruntant la lumière de l'éternité, regardez vos souffrances non plus comme dans le temps, où nos passions leur donnent un faux aspect, mais comme dans l'éternité, où vous verrez qu'elles auront établi ou étendu le royaume de Dieu en vous, qu'elles auront acquitté des peines immenses que vous deviez payer pour vos péchés à la justice de Dieu, et qu'elles vous auront mérité la meilleure partie de la gloire dont vous jouirez. Ainsi, entrant par avance dans les sentiments que les bienheureux ont de leurs souffrances et de leurs travaux passés, vous souffrirez non seulement avec patience, mais encore avec joie les disgrâces de la vie et toutes les croix qui vous arriveront.

Chapitre II. Moyen de se bien connaître soi-même

Toutes les âmes qui sont en état de grâce ne se conduisent pas toujours par l'esprit de la grâce. On se laisse souvent conduire par ses passions, et l'on ne se fait point scrupule de pécher. Dans la plupart de ses actions on ne suit que les mouvements de la nature, et il ne se trouve que fort peu de personnes qui marchent en esprit sous la conduite de la grâce.

Ainsi l'on peut distinguer trois différentes voies : celle des passions et du péché ; celle de la nature et du sens ; celle de la grâce et de l'esprit. Voyons dans laquelle de ces trois voies nous sommes engagés ; et, pour nous connaître encore mieux nous-mêmes, ajoutons un examen général sur les défauts et les péchés les plus ordinaires.

1. La voie des passions et du péché.

Voici les signes caractéristiques de cet état :

  • Les passions déréglées.
  • L'humeur et les inclinations immortifiées.
  • Les affections basses et terrestres, et l'attache aux créatures.
  • Les fausses maximes.
  • L'amour-propre et la propre volonté.
  • Les péchés et les fautes habituelles que l'on commet contre les lumières du Saint-Esprit.
  • Les imperfections volontaires dont on ne tient pas compte.
  • Les doutes et les perplexités d'une conscience peu timorée.
  • Le libertinage des sens et de l'esprit.
  • Les égarements de l'imagination, la dissipation des pensées, la dissolution intérieure.
  • La faiblesse, la langueur, la nonchalance et la paresse.
  • La recherche de sa propre estime, de ses commodités et de ses intérêts.
  • L'obstination à suivre ses propres vues.
  • L'antipathie et l'aversion pour certaines personnes, pour les devoirs de son état, pour les emplois de l'obéissance.
  • L'inconstance dans la pratique du bien, l'horreur des difficultés qui se rencontrent dans la vertu, les révoltes intérieures contre l'esprit de la grâce.
  • Le découragement et le désespoir de se surmonter.
  • Les remords de la conscience, les troubles de l'esprit, le dégoût, l'ennui et la tristesse.

Cette voie mène les âmes à de grandes chutes, à une tiédeur incurable, à une espèce d'endurcissement dans le péché, à un aveuglement d'esprit où l'on ne connaît plus ses péchés, à de grandes et continuelles tentations, à l'incertitude de son salut et au danger de se perdre.

2. La voie de la nature et du sens.

Les indices auxquels on peut la reconnaître sont les suivants :

  • La sensualité dans le plaisir des sens ou de l'esprit, la tendresse pour soi-même, l'amour du repos, etc.
  • La sensibilité dans le mépris et dans les incommodités.
  • L'inconstance à suivre une conduite réglée, les changements et la multiplicité des moyens de perfection qu'on recherche.
  • La faiblesse et la lâcheté à agir, à souffrir et à se vaincre.
  • Les actions purement naturelles.
  • L'empressement à vouloir avancer et à connaître son progrès.
  • Le manque de liberté d'esprit et un asservissement à certains moyens et à certaines pratiques de perfection.
  • L'attache à ses sentiments et à ses vues.
  • La curiosité et un désir inquiet d'acquérir de nouvelles lumières.
  • Le dérèglement de l'imagination, de la mémoire et de l'entendement.
  • L'inquiétude et le trouble.
  • Le rétrécissement de coeur pour embrasser le bien.
  • L'impatience et l'ennui dans les sécheresses.
  • Les sensualités spirituelles et l'attache aux consolations et aux sentiments de dévotion.
  • Une confiance présomptueuse dans les grâces qu'on reçoit et dans ses propres forces.
  • Des recherches scrupuleuses pour s'assurer touchant son état intérieur.
  • Une conduite trop humaine et politique.
  • L'aigreur et l'amertume pour les fautes d'autrui.
  • Le mépris des autres.
  • La précipitation, l'inconsidération, l'inadvertance, les omissions.
  • L'ignorance des mouvements de son coeur.
  • L'illusion dans les choses spirituelles.

Cette voie aboutit au désespoir de la perfection, sans faire aucun progrès, au danger de retourner en arrière et de se relâcher, à une vertu et perfection de surface.

3. La voie de la grâce et de l'esprit.

En voici les étapes et le progrès :

  • La croix du sens et de l'esprit, qui consiste dans la parfaite mortification des sens extérieurs et intérieurs, de l'entendement, de la mémoire et de la volonté.
  • Recevoir la grâce dans sa plénitude, et y correspondre fidèlement.
  • L'abandon général de soi-même entre les mains de Dieu, avec une parfaite confiance en sa Providence.
  • Ne chercher et ne goûter que Dieu seul.
  • Ne dépendre intérieurement que de Dieu, et lui être parfaitement soumis.
  • Mener une vie de foi, d'espérance et de charité.

Le terme de cette voie est une parfaite santé de l'âme, qui consiste en ce que ses sentiments sont dans la vérité, et ses affections dans la droiture et la pureté de la grâce ; une étroite union avec Dieu ; une intime jouissance de Dieu et un doux repos en lui ; un amour de Dieu qui lie l'âme, qui la brûle, qui la blesse, qui la fait languir, et qui la consume jusqu'au point de perfection que Dieu demande d'elle.

4. Réflexions sur ces trois voies.

À la vue de ces trois différentes voies, chacun peut reconnaître l'état de son âme, quelle route il suit, et le terme où il doit aboutir.

  • La première est mauvaise et non seulement contraire à la perfection, mais encore périlleuse pour le salut. C'est pourquoi il faut soigneusement s'en retirer, afin de ne pas s'y perdre, et de ne pas s'exposer au danger d'une malheureuse éternité.
  • La seconde, bien qu'elle ne soit pas si opposée à la grâce ni si dangereuse que la première, s'écarte néanmoins de la perfection, de sorte qu'on n'y arrivera jamais en la suivant. On y passe d'ordinaire avant que d'arriver à la troisième, qui est celle que l'on doit chercher, et qui n'est que pour ceux qui marchent avec Dieu dans une parfaite plénitude de coeur.
  • La troisième est la seule voie de l'Esprit de Dieu, de la perfection, où l'on trouve la paix, le repos, toute sorte de contentement et un paradis sur terre. Ce chemin est rude, étroit et difficile d'abord ; mais dans la suite on le trouve doux, aisé, agréable et heureux au-dessus de toutes les félicités de la vie présente. Les coeurs y rencontrent leur centre, et un gage assuré de la gloire qui les attend dans l'éternité.
5. Examen sur les péchés et les défauts ordinaires, pour rendre compte de son intérieur.

Les points sur lesquels il faut s'examiner sont :

  1. Les péchés. Il faut voir quels péchés on commet le plus souvent : si c'est de propos délibéré, contre les lumières de la grâce, ou seulement par fragilité, par surprise, dans le premier mouvement d'une passion ; si l'on n'a point déjà contracté l'habitude de quelque péché véniel, et combien elle est forte ; si l'on est intérieurement repris de ses fautes, et si c'est pendant qu'on les commet ou seulement après ; si, au moment où la faute est représentée à l'esprit, on s'en détourne et l'on se rétracte sans hésiter ; si à la vue de ses fautes on se laisse aller au découragement et au trouble, ou si l'on se sent encouragé à se relever promptement et à mieux faire à l'avenir, et si l'on rentre incontinent dans la paix de son âme ; quelle force ou quelle faiblesse, quelle répulsion ou quelle propension l'on ressent dans les occasions du péché.
  2. Les actions de la journée, les fonctions de son emploi, les devoirs de son état. Il faut les parcourir, et voir comment on s'en acquitte ; en quoi l'on y manque ; quelle est la cause et l'occasion de ces manquements.
  3. Les sens extérieurs et les puissances de l'âme. Il faut rechercher leurs dérèglements ordinaires, comme les regards curieux, les paroles inutiles, les satisfactions sensuelles, les pensées vaines, etc.
  4. Les passions, l'humeur et les inclinations naturelles. Il faut tâcher de connaître à quelles passions l'on est le plus sujet ; quelles sont leurs causes et leurs effets ; en quelle occasion elles s'échauffent davantage, etc. ; si l'on suit son humeur et son penchant naturel sans se faire violence. C'est là un des plus grands obstacles de la perfection, et communément l'on ne travaille point assez à le détruire.
  5. La manière de pratiquer le bien : si c'est lâchement et avec tiédeur, ou courageusement et avec ferveur ; si l'on omet quelque chose du bien que Dieu inspire, et dont il présente l'occasion ; si l'on se laisse aller à des inutilités, etc.
  6. Quel fruit on tire de la fréquentation des sacrements, et quelle préparation l'on y apporte.
  7. Si l'on est souvent rappelé à veiller sur soi-même.
  8. De quelle manière on se comporte, lorsque les secours de la grâce sont faibles et que l'on est comme abandonné à soi-même.
6. Règles pour permettre aux personnes séculières de s'assurer de leurs bonnes dispositions.

Comme rien ne nous est de plus grande importance que le salut de notre âme, nous ne devons rien avoir plus à coeur que de nous tenir toujours, autant qu'il est possible, en sûreté de conscience. C'est à quoi serviront les règles qui suivent.

  1. Avoir une résolution inviolable de ne commettre jamais aucun péché mortel pour quelque sujet que ce soit. Quiconque n'est pas encore affermi dans ce bon propos est toujours dans le prochain danger de sa damnation éternelle.
  2. S'éloigner des occasions du péché, des lieux et des compagnies où l'on a coutume d'offenser Dieu, et ne s'exposer jamais au péril de pécher mortellement, quelque ferme que semble être la résolution qu'on a de ne se point laisser aller au mal dans l'occasion du péché.
  3. N'avoir aucune habitude ou inclination qui tende au péché mortel, ou, si l'on en a quelqu'une, travailler efficacement à s'en défaire.
  4. Si par malheur on venait à tomber dans le péché, s'en relever sur l'heure même par la contrition, et s'en confesser au plus tôt.
  5. Ne donner à personne aucun scandale ou occasion de péché, sous prétexte que l'on n'a point mauvaise intention.
  6. Connaître ses principaux défauts et sa passion dominante ; les combattre, en prévoir et fuir les occasions, autant qu'il est possible. Si quelquefois on se laisse vaincre, s'imposer aussitôt quelque pénitence, comme une aumône, une mortification, ou quelque autre oeuvre de piété ou de charité.
  7. Garder fidèlement les commandements de Dieu et ceux de l'Église, et les faire observer par ceux qui dépendent de nous ; s'acquitter exactement des devoirs de son état, et ne souffrir jamais qu'à notre connaissance Dieu soit impunément offensé par nos inférieurs.
  8. N'avoir ni haine ni sentiment de vengeance pour personne ; et, si l'on a blessé l'honneur ou la réputation de quelqu'un, lui donner la satisfaction qu'un sage confesseur ordonnera.
  9. N'aimer les biens temporels que selon la raison ; ne faire tort à personne ; et, si l'on a commis quelque injustice à l'égard de quelqu'un, la réparer le plus tôt possible, selon l'avis de son confesseur ; ne rien devoir à personne, et, si l'on doit quelque chose, payer ses dettes aussi promptement qu'on le pourra. C'est une chose terrible que de paraître au jugement de Dieu le bien d'autrui entre les mains.
  10. Faire tous les ans une confession générale depuis la dernière année, avec tout le soin qu'on y apporterait si l'on savait qu'on n'en dût jamais faire d'autre.
  11. Se confesser et communier une ou deux fois le mois, avec les dispositions que demande le sacrement de la Pénitence et de l'Eucharistie.
  12. Se confesser toujours à un même confesseur, que l'on ait choisi avec la discrétion que requiert un choix de cette importance.
  13. Avoir une dévotion particulière à la sainte Vierge, à saint Joseph, à l'ange gardien et à quelques autres saints en qui l'on aura plus de confiance.
  14. Faire volontiers l'aumône aux pauvres, se souvenant que c'est à Jésus-Christ qu'on la fait, et qu'au sortir de cette vie l'on n'emportera de tous ses biens que les aumônes qu'on aura distribuées. C'est là proprement l'héritage des âmes charitables, et leur revenu devant Dieu pour toute l'éternité.
  15. Souffrir patiemment pour l'amour de Dieu les peines et les adversités qui se rencontrent dans la vie, et porter volontiers sa croix à la suite de Jésus-Christ crucifié.
  16. Pardonner généreusement les injures, se souvenant que Dieu nous traitera de la même manière que nous aurons traité notre prochain.
  17. Se retirer le plus qu'on peut des compagnies et s'adonner au recueillement et à l'oraison.

Deuxième partie. La garde du coeur, moyen pour s'affermir dans la perfection.

Chapitre I. En quoi consiste la garde du coeur et comment elle diffère de l'examen de conscience

La garde du coeur n'est autre chose que l'attention qu'on apporte aux mouvements de son coeur, à tout ce qui se passe dans l'homme intérieur, pour régler sa conduite par l'esprit de Dieu et l'ajuster à son devoir et aux obligations de son état.

D'où l'on peut voir combien cet exercice est différent de l'examen de conscience.

  1. L'examen se fait à certains moments fixés ; la garde du coeur se pratique à toute heure, et n'a point de temps limité.
  2. L'examen est une revue des actions passées et de plusieurs actions ensemble, ordinairement d'une partie de la journée ; la garde du coeur est une vue des actions présentes, et une application d'esprit aux diverses parties d'une action, à mesure qu'on la fait.
  3. L'examen envisage les choses plus en gros et plus superficiellement ; la garde du coeur les considère en détail et d'une manière plus distincte et plus intime.
  4. L'examen consulte la mémoire ; la garde du coeur ne la fatigue nullement, et n'est pas si gênante qu'on pourrait peut-être se le figurer d'abord. Elle ne demande point une contention violente, qui doive rendre l'esprit abstrait ; mais seulement une attention d'esprit modérée, qui produit un fonds de paix intérieure, et qui est la source des plus douces consolations qu'on puisse goûter en cette vie.

Chapitre II. La nécessité de la garde du coeur

Pour concevoir combien il importe de veiller sans cesse à la garde du coeur, il ne faut que faire un peu de réflexion sur la corruption de la nature que le péché nous a causée, sur la guerre continuelle que nous livrent les ennemis de notre salut, et sur les dangers où nous sommes exposés à tout moment.

Car il est certain, à moins que nous n'ayons fait de notables progrès dans la grâce, que notre coeur n'est presque jamais sans dérèglement ; qu'il n'agit d'ordinaire que dans le trouble et avec des intentions viciées par l'amour propre, et qu'il s'oppose incessamment à l'Esprit de Dieu.

Son inconstance naturelle le fait, en outre, changer de face à toute heure : il prend les différentes couleurs de tous les événements de la vie ; et les diverses impressions qu'il reçoit du dehors le tiennent dans une perpétuelle vicissitude de sentiments contraires. Il est sujet à une fièvre continue de quantité de passions, fièvre qui, par la violence de ses accès, l'empêche de demeurer dans le juste tempérament où il doit être pour jouir d'une parfaite santé. Il est sans cesse dans l'empressement et dans la recherche de ses satisfactions, sans cesse occupé à former de nouveaux projets pour se contenter, et remplir ce vide immense de désirs que la jouissance de toutes les créatures ne saurait satisfaire.

Sa délicatesse et sa sensibilité sont extrêmes. La moindre chose l'offense. Les moindres atteintes le blessent. Il est plein de détours et de déguisements. Il aime les illusions qui le flattent. Pour comble de ses maux, il ne fuit rien tant que de se connaître, et il se jette au dehors par toutes les voies qu'il rencontre, pour n'être pas obligé de rentrer en lui-même, ne pouvant supporter la vue de ses désordres ni les reproches de sa conscience.

Dans cet état, on ne saurait croire combien le démon prend d'empire sur un coeur ainsi abandonné ; comment, en la présence ou même à la simple idée des objets, il y excite quelle passion il lui plaît ; comment il y étouffe les bonnes inspirations, et rend nuls les attraits de la grâce ; comment, dans les plus fortes impressions de l'esprit de Dieu, il y fortifie tantôt les inclinations, tantôt les répugnances de la nature ; comment il y renouvelle les vieilles habitudes, rallume les affections éteintes, réveille les sentiments assoupis, remue les semences et les idées des péchés passés ; comment il y traverse les desseins de Dieu et empêche, affaiblit ou corrompt les opérations divines.

Ainsi le coeur demeurant ouvert aux objets étrangers, exposé aux surprises de l'ennemi, troublé par la guerre intestine de ses passions, dans la faiblesse et la corruption de la nature où nous vivons, dans le commerce du monde qui est si contagieux, dans l'embarras des affaires qui se succèdent les unes aux autres, parmi une foule de soins qui partagent notre attention, parmi les amorces du péché qui se rencontrent partout, il n'est pas concevable de combien de défauts il se remplit, combien il se souille, combien de plaies il reçoit sans presque s'en apercevoir.

De là nous pouvons juger quel besoin nous avons de veiller sans cesse sur nous-mêmes. Et puisque notre perfection consiste en notre union avec Dieu, il est manifeste que nous ne pouvons espérer aucune perfection, sans une continuelle attention à la garde de notre coeur, pour empêcher que rien n'y entre et que rien n'en sorte qui puisse en troubler la paix et en ternir la pureté : ces deux qualités étant absolument nécessaires pour disposer nos âmes à l'union divine.

C'est pour cela que tous les maîtres de la vie spirituelle recommandent tant la garde du coeur, et qu'il y en a plusieurs qui ne donnent que ce seul précepte à ceux qui veulent s'avancer dans la voie de Dieu : " Gardez votre coeur. Ne perdez jamais de vue votre intérieur. "

Le Père Louis Lallemant, qui a été un homme des plus éclairés dans la science des saints, avait coutume de nous dire, pendant notre troisième an de noviciat, qu'une des plus grandes grâces que Dieu nous fasse dans la Compagnie, et une de celles que nous devons lui demander avec plus d'instance, c'est d'être si vigilants à garder notre coeur que nous remarquions et corrigions jusqu'aux plus petits mouvements déréglés ; d'autant que, si nous ne veillons sur nous-mêmes, il s'en glisse tous les jours dans notre coeur une infinité que nous ne connaissons pas.

Et, en effet, si cette attention est nécessaire généralement à toutes les âmes qui aspirent à la perfection, elle l'est encore bien plus particulièrement à ceux qui, par le devoir de leur vocation, sont presque toujours occupés dans les travaux de la vie active. Sans une continuelle vigilance, ils sont en danger de s'épancher trop au-dehors, et, par conséquent, de se nuire beaucoup à eux-mêmes, et de faire peu de fruit dans les autres. Car, s'il est vrai que c'est de l'intérieur que toutes les fonctions extérieures du zèle des âmes tirent leur vie et leur efficacité, quelle vertu auront-elles si l'on néglige le soin de son intérieur ? Si, semblable aux torrents qui, pour presser trop le cours de leurs eaux et précipiter leur descente, se trouvent bientôt à sec, nous nous répandons tout au dehors avec empressement, faudra-t-il s'étonner que nous nous trouvions arides, sans dévotion, sans esprit intérieur ? Hélas ! il n'y a que Dieu qui sache combien nous compromettons le succès de nos travaux pour le prochain, et combien le commerce du monde est préjudiciable à notre perfection et peut-être à notre salut, faute de nous appliquer à réunir toutes nos puissances intérieures pour résister à l'impression que les objets extérieurs font sur nos sens et ensuite sur notre coeur.

D'où vient que tant de religieux, tant de personnes dévotes, qui ont de si bons désirs et qui font, ce semble, tout ce qu'il faut pour devenir des saints, tirent néanmoins si peu de fruit de leurs oraisons, de leurs communions, de leurs lectures ; et qu'après avoir pratiqué tous les exercices de la vie spirituelle durant tant d'années on ne remarque presque point qu'ils en aient profité ? D'où vient que les directeurs qui conduisent les autres dans le chemin de la perfection demeurent eux-mêmes toujours dans leurs imperfections ordinaires ? que des hommes zélés, des ouvriers qui travaillent avec tant d'ardeur au salut des âmes, des gens qui se donnent tout entiers aux bonnes oeuvres ont cependant les passions si vives, sont toujours sujets aux mêmes défauts, et n'ont presque nulle entrée dans l'oraison ?

Tout cela ne vient que de leur négligence à garder leur coeur. Ces personnes abandonnent le soin de leur intérieur, et se répandent trop au dehors. C'est ce qui fait qu'une infinité de fautes leur échappent, mille pensées inutiles, mille paroles inconsidérées, quantité de saillies d'humeur, de mouvements déréglés, d'actions purement naturelles, qui préviennent la grâce et la liberté. Ce qui ne leur arriverait pas, s'ils avaient une attention actuelle à régler leur conduite intérieure, et s'ils se ménageaient un peu dans l'action, pour empêcher que les passions qui y trouvent leur aliment ne s'y fortifient d'autant plus dangereusement qu'elles s'y déguisent sous une spécieuse apparence de zèle et de vertu.

Il faut donc avouer que la garde du coeur est si nécessaire pour profiter en la vie spirituelle que l'on n'y avance qu'à proportion qu'on s'adonne à cet excellent exercice. Voici de quelle manière les commençants le doivent pratiquer.

Chapitre III. La pratique de la garde du coeur

Je suppose qu'après une retraite ou une confession générale on ait formé une généreuse résolution d'être tout à Dieu à quelque prix que ce soit, et d'employer toutes ses forces à acquérir la perfection ; qu'ensuite on ait fait toutes les diligences nécessaires pour reconnaître son état intérieur, ses passions, ses mauvaises habitudes, les voies de Dieu et la conduite qu'il inspire. Cela supposé, voici de quelle manière on doit s'appliquer à la garde de son coeur pendant le cours de la journée.

  1. Faisons dès le matin un bon propos de veiller sur notre intérieur pour régler toutes nos actions, nos paroles, nos pensées, tous nos mouvements selon l'esprit de Dieu.
  2. Tâchons de prévoir et de prévenir les occasions de nos fautes ordinaires, où nous pourrions tomber soit par habitude, soit par surprise.
  3. Tenons ferme dans les occasions du péché, de la tentation, et de la passion qui pourrait nous vaincre.
  4. Recevons les inspirations de Dieu et les impressions de la grâce dans toute leur étendue, et suivons les sans remise et sans réserve.
  5. Rentrons en nous-mêmes le plus souvent que nous pourrons, et en particulier à certains temps déterminés, comme au son de l'horloge, au changement des actions, et surtout après les plus longues et les plus notables ; et, quelque accablés d'affaires et d'occupations que nous puissions être, n'abandonnons jamais tellement notre intérieur que de fois à autre nous ne jetions les yeux dessus.
  6. Enfin, tâchons d'avoir une continuelle douleur de nos péchés, un parfait détachement de nous-mêmes et de nos inclinations, une disposition d'esprit à toutes sortes de croix, de dépouillements et de privations, même des lumières et des consolations spirituelles. Tenant de la sorte le coeur ouvert aux communications de Dieu, souple aux mouvements de sa grâce, prompt à l'exécution de ses volontés, généreux et vigilant à étouffer les sentiments contraires, nous ferons de merveilleux progrès, et si la constance ne nous manque, nous arriverons à la plus haute perfection.

Voilà, ce me semble, les points essentiels de la garde du coeur. À quoi l'on peut ajouter que, dans les revues qu'on doit faire chaque semaine et chaque mois, il ne faut pas omettre d'examiner avec quel soin l'on pratique ces exercices, et quel profit on en tire.

Pour l'abréger en deux mots et le rendre par cette brièveté plus aisé, disons que la garde du coeur demande une attention actuelle, ou du moins fréquente, sur son intérieur, pour y réprimer les sentiments contraires à la grâce, et suivre les mouvements de l'Esprit de Dieu dans toute leur étendue.

Chapitre IV. Les utilitÉs et les avantages de la garde du coeur

C'est proprement en cet exercice que consiste l'essence de la vie purgative. Il est l'accomplissement de ce commandement si exprès que Notre Seigneur nous fait de veiller sans cesse, en attendant sa venue. C'est la sentinelle du lit de l'époux. C'est le chemin le plus droit et le plus court, aussi bien que le plus aisé, pour parvenir à la sainteté. C'est ce qu'on appelle marcher en esprit. C'est la disposition que Dieu requiert de nous pour se communiquer à nous et nous unir à lui.

Par cet exercice, les anciens solitaires d'Égypte et de Libye, sans direction, sans assistance humaine, sans la fréquentation des sacrements, se sont élevés à la plus haute perfection. Le soin qu'ils avaient de veiller à la garde de leur coeur suppléait au défaut des autres moyens et leur était comme un moyen universel pour supporter l'horreur et les ennuis de la solitude, pour persévérer dans cet extrême dépouillement, cette austérité prodigieuse dont ils nous ont laissé de si héroïques exemples, et pour remporter sur les démons ces glorieuses victoires qui remplissent d'étonnement ceux qui les lisent.

Ce fut principalement par cet exercice que saint Ignace gouverna nos premiers Pères dans la ferveur de leur conversion, et qu'il les disposa aux grandes entreprises qu'il a plu à Dieu d'exécuter par eux dans toutes les parties de l'univers.

Aussi voyons-nous tous les jours que, comme c'est par la garde du coeur que l'on commence la carrière de la vie spirituelle, c'est par elle qu'on y avance, et que les progrès qu'on y fait sont proportionnés à l'application qu'on apporte à garder son coeur.

Il n'y a point de livre ni de directeur qui enseigne mieux à se connaître et à se former que cette continuelle vigilance sur son intérieur. Ce sera par elle que nous apprendrons à régler toute notre conduite selon les desseins de Dieu, à faire toutes nos actions dans la pureté de son amour, à modérer nos passions et à étouffer leurs premières émotions dès leur naissance. Elle sera comme un oeil toujours ouvert pour reconnaître et distinguer les mouvements de la grâce et ceux de la nature. Par elle nous marcherons toujours dans la lumière, et nous croîtrons en grâce et en mérite presque à chaque moment. Nous nous disposerons à recevoir la plénitude des dons du Saint-Esprit, et nous lui donnerons une liberté entière de nous conduire et d'opérer en nous et par nous tout ce qu'il lui plaira. Nous aurons entrée dans le royaume de Dieu, où se trouve la paix de l'âme et cette grandeur de courage, si nécessaire pour avancer dans les voies de l'esprit et arriver au comble de la perfection. Nous découvrirons au-dedans de nous-mêmes un nouveau monde, caché à ceux qui n'ont des yeux que pour admirer la figure de ce monde visible qui passe comme un songe, une autre vie inconnue à ceux qui se laissent charmer par les plaisirs de la vie présente. Nous y verrons comme un grand théâtre, où trois sortes d'esprits, celui de Dieu, celui de la chair et celui des ténèbres, paraissent sans cesse ou tous ensemble ou séparément : comme un champ de bataille où ces trois esprits combattent sans trêve et sans relâche pour la conquête de notre âme. Nous remarquerons cent fois le jour, dans ces spectacles et ces combats intérieurs, les faiblesses de la nature, les ruses du démon, les artifices et les détours de l'amour-propre plus redoutable que le démon, les conduites amoureuses de l'Esprit de Dieu et les ressorts admirables de la grâce. Nous serons admis en la familiarité de Jésus-Christ, et nous deviendrons ses disciples dans l'école du coeur, où l'on apprend plus en un moment que tous les maîtres de la terre ne sauraient enseigner en un siècle.

Cette attention intérieure nous rendra capables de procurer le bien de notre prochain. Par elle nous acquerrons une prudence surnaturelle et une dextérité toute divine pour traiter les affaires, pour pénétrer le fond des coeurs, pour discerner les esprits et pour conduire les âmes à Dieu.

Enfin, par cette vigilance, nous nous établirons dans une paix inaltérable, dans une égalité d'humeur et d'esprit toujours constante, dans une parfaite et invariable dépendance de Dieu. Et quand nous ne ferions autre chose que de pratiquer fidèlement cet exercice, sans faire des actions éclatantes ni des mortifications extraordinaires, nous contentant de faire ce qui est du devoir de notre état, et ce que l'obéissance nous ordonne, et nous tenant sans cesse comme en sentinelle dans un petit retranchement intérieur pour observer les mouvements de notre coeur, nous ne laisserions pas d'arriver à une sublime sainteté. Comme, au contraire, quand nous recevrions les grâces les plus extraordinaires, que nous ferions des pénitences étonnantes, et que nous aurions les plus grands emplois de zèle et de charité, nous n'avancerons jamais beaucoup, et nous ne goûterons jamais les délices qui sont cachées dans la vie intérieure, ni la douceur de la présence du Saint-Esprit, si nous ne sommes soigneux de garder notre coeur.

Faisons-en l'épreuve, et nous reconnaîtrons bientôt par notre propre expérience que nos passions sont les causes les plus ordinaires de nos mécontentements et les instruments de nos peines ; que les seuls dérèglements de notre coeur font tous ces changements d'humeur qui nous travaillent en cette vie, et que, le péché étant une fois détruit, les passions mortifiées, les mouvements du coeur réglés et soumis au Saint-Esprit, tout étant bien ordonné dans notre intérieur, l'âme se trouve si remplie de lumière et si comblée de joie qu'elle possède déjà un avant-goût du paradis, et reconnaît sensiblement que la sainteté et la félicité sont deux compagnes inséparables et deux soeurs qui ne demeurent jamais l'une sans l'autre.

Chapitre V. Du recueillement intérieur : en quoi il consiste, et combien il est nécessaire

Comme la vie intérieure consiste en l'union et l'adhérence de l'entendement et de la volonté à Dieu et aux choses divines, il faut pour être solidement intérieur :

  • Que l'entendement soit dégagé du tumulte et de l'embarras, des soins superflus et des pensées inutiles, et qu'il veille sans cesse sur la garde du coeur.
  • Que la volonté soit affranchie des passions et des affections qui la portent aux choses extérieures, et que toute son inclination soit pour le recueillement.

Par ce moyen, l'esprit étant vide de tout ce qui le pouvait distraire, le coeur étant libre de tout ce qui le pouvait troubler, les sens étant dans la retenue, toutes les puissances de l'âme jouissant d'une profonde paix : l'on devient intérieur, comme remarque saint Vincent Ferrier et l'on se trouve en état de n'être occupé que de Dieu et des choses divines, et de rapporter à Dieu et à son service tout ce qu'on a d'action, de mouvement et de vie.

Ce recueillement intérieur est le fondement de tout l'édifice spirituel des âmes ; de sorte que sans cela il est impossible d'avancer dans la perfection. L'on peut dire que toutes les grâces qu'une âme qui n'est point établie sur ce fond reçoit de Dieu ne sont que comme des caractères formés sur l'eau ou des figures imprimées sur le sable. La raison est que, pour s'avancer dans la perfection, il faut nécessairement s'unir de plus en plus à Dieu. Or, sans le recueillement intérieur, on ne peut s'unir à Dieu, qui ne fait son séjour que dans la paix de l'esprit et dans la retraite d'une âme qui n'est point sujette au libertinage des sens ni troublée par l'embarras des occupations extérieures. C'est pour cela que plusieurs maîtres de la vie spirituelle ne donnent que ce seul précepte : " Soyez intérieur ". C'est comme s'ils disaient : " Ne vous épanchez point au dehors. Ne perdez jamais de vue votre coeur. Faites toutes choses en la présence de Dieu. "

Tous les plus grands saints ont été fort intérieurs, et saint Grégoire remarque que Dieu ne permet guère aux âmes qu'il chérit de s'appliquer aux choses extérieures. C'est ainsi que dans les familles considérables on emploie les valets aux services du dehors, tandis que les enfants, on les retient à la maison.

En quoi néanmoins il faut prendre garde de se dispenser sous ce prétexte des emplois extérieurs de l'obéissance et de la charité. Car il est certain que, quand on s'y exerce dans l'esprit de sa vocation, ils ne causent point de dissipation, comme remarque le bienheureux Jean de la Croix, et l'expérience le fait voir dans les hommes apostoliques.

Appendice

Maximes de perfection

1. Soumission à ses guides. - Gardez cette maxime de juger peu et de déférer peu à votre jugement propre. Combien de personnes qui d'ailleurs sont assez détachées de leur propre volonté tombent tous les jours dans les illusions du démon, par l'attache à leurs sens. Le renoncement à son propre jugement est bien difficile. On en trouve qui se dépouillent de tout le reste avec une merveilleuse édification du monde. Mais de se dépouiller de leurs propres lumières, de leurs vues, de leur raison, c'est ce qu'ils ne feront jamais. On peut dire que ce sont leurs lumières qui les aveuglent, et leur raison qui les séduit. Voilà un piège des plus cachés et des plus dangereux de la vie spirituelle. C'est pourquoi nous devons nous défier extrêmement de nos sentiments, peu déférer à nos vues, et, quand même nous jugerions qu'elles viennent de Dieu, les soumettre toujours au jugement de ceux qui nous tiennent sa place. C'est là un fruit solide de l'humilité.

En quelque crainte ou perplexité que l'on se trouve, le moyen infaillible de s'assurer, c'est de se soumettre aveuglément à la conduite de son directeur ou de son supérieur. C'est là la voie de l'obéissance, qui est hors des prises du démon, et dans laquelle il n'a jamais rien gagné. Souvent il n'y a point d'autre voie pour trouver la paix et le repos de sa conscience. Quand votre directeur se tromperait, vous ne vous tromperez pas en lui obéissant, pourvu que ce ne soit pas en des choses évidemment mauvaises et contraires à la loi de Dieu.

2. Profiter de ses chutes. - Nos chutes ne doivent jamais nous étonner. Quand nous tomberions cent fois le jour, relevons-nous autant de fois, et ne nous laissons jamais aller au découragement ; ce qui serait une plus grande faute que toutes celles dans lesquelles nous serions tombés. Nous ne serons pas condamnés au jugement de Dieu pour nos chutes, si nous avons toujours été constants à nous en relever.

Vous avez besoin de force et d'humilité : car ce n'est pas un petit combat que celui qu'il faut soutenir au commencement de son progrès dans la vie spirituelle, pour se supporter soi-même et ses chutes, ses faiblesses, sa malice, ses illusions, ses tentations, ses dégoûts, ses désespoirs et mille peines humiliantes et importunes qui arrivent d'ordinaire aux âmes qui viennent de se donner tout à Dieu. Mais si parmi tout cela vous demeurez fidèle à la grâce, marchant constamment dans la voie de l'esprit, sans retourner en arrière ni vous arrêter à considérer les difficultés de votre chemin, vous avancerez beaucoup en peu de temps.

Sachez que nos fautes mêmes doivent contribuer à notre profit, et que Dieu prétend que nous nous en servions pour nous élever à lui par une amoureuse contrition et un humble abandon de nous-mêmes à sa justice et à sa miséricorde, dans l'espérance et la résolution de faire à l'avenir un meilleur usage de ses grâces.

3. Penser à l'autre vie. - Notre plus grand mal sur la terre est que nous ne nous regardons que dans cette vie. Nous ne nous regardons presque jamais dans l'état de l'autre vie, si différente de celle-ci. Si nous nous regardions souvent dans le jugement que Dieu fera de nous, dans la confusion que nous aurons de paraître devant ses yeux avec les taches de nos péchés, dans les peines que nous payerons à sa justice, nous aurions plus de ferveur pour le service de Dieu que nous n'en avons. Mais pour comble de malheur nous ne voulons point étendre notre vie au-delà de celle-ci.

Puisque nous ne devons être que si peu de temps dans cette vie, qui se passe dans le mensonge et la vanité, et que nous serons toute une éternité dans l'autre vie, où il n'y aura plus ni erreur ni changement, quelle illusion que de nous livrer tout entiers aux occupations présentes, sans presque jamais penser à la vie future ! Quelle folie que de nous remplir l'esprit des sentiments du temps, sans nous élever aux sentiments de l'éternité ! Pourquoi ne pas, dès maintenant, embrasser la condition bienheureuse de l'autre vie, autant que l'état présent nous le permet ? Jugeons de ces choses comme nous en jugeons dans l'éternité.

Les saints ne jugent des choses temporelles que par rapport à l'éternité. Selon cette règle, ils regardent les choses futures comme déjà présentes, et les présentes comme déjà passées, ainsi que saint Léon conseillait de faire. À la vue de l'éternité ils voient les plaisirs dont ils jouissent comme déjà éclipsés à leurs yeux ; ils voient les peines qu'ils souffrent comme déjà finies. Que si dans cette vie quelque chose nous paraît de longue durée, cela ne provient que de l'illusion de notre esprit, de laquelle nous nous apercevons lorsque les choses ont cessé d'être. Représentez-vous Hérode après quarante ans de règne, prêt à se donner la mort, et un de ses sujets qui a songé la nuit en dormant qu'il était roi : que reste-t-il à Hérode de son règne, plus qu'à celui-ci de son songe ?

4. Se donner irrévocablement à Dieu. - Une âme qui ne s'est point encore absolument donnée à Dieu par un total abandon d'elle-même est exposée à toutes sortes d'objets, de passions et d'affections, comme une place sans défense est exposée au premier ennemi qui voudra s'en emparer. Mais quand nous nous donnons pleinement à Dieu, nous rompons tout d'un coup toutes les attaches des créatures, et nous ne trouvons plus rien sur la terre qui soit capable de nous arrêter dans notre course.

Notre peu de progrès dans la vie spirituelle et le relâchement où nous vivons ne viennent que de ce que nous n'avons pas le courage de nous renoncer et mépriser nous-mêmes une bonne fois, et puis de nous donner tout au recueillement et à l'oraison, pour être parfaitement possédés de Dieu. Nous ne nous donnons à lui qu'avec mille restrictions ; et, ce que nous lui donnons aujourd'hui, nous le reprendrons demain, à la première occasion qui se présentera de satisfaire la passion qui nous domine.

5. Nécessité de mener la vie intérieure. - Il faut absolument choisir de deux choses l'une : ou de devenir un homme intérieur et spirituel, ou de mener une vie lâche et inutile, une vie de trouble et d'inquiétude, agitée d'une infinité de divers desseins, et remplie de mille vaines occupations, dont aucune ne vous conduira à la perfection où Dieu vous appelle.

Si vous ne vous donnez pas à la vie intérieure, bien loin d'accomplir les desseins de Dieu, vous n'aurez pas même la grâce de les connaître, et vous ne parviendrez jamais ni au point de sainteté que vous auriez pu atteindre, ni à la perfection d'aucune vertu.

Un homme qui n'a point d'entrée en la vie intérieure va errant çà et là sans trouver nulle part de repos, et se jette avec avidité sur toutes sortes d'objets sans pouvoir se rassasier d'aucun. Si, au contraire, il s'adonnait au recueillement et rentrait au-dedans de lui-même, il y trouverait Dieu, il y goûterait Dieu, qui, par sa présence, le comblerait d'une telle abondance de biens qu'il n'irait plus chercher ailleurs de quoi remplir le vide de ses désirs.

Que l'on tire de merveilleux avantages de la vie intérieure quand on s'y est une fois bien établi !

  1. On possède la foi, l'espérance et la charité d'une manière si sublime, et l'on est si convaincu de la vérité de nos mystères que, quand tous les hommes les attaqueraient, on ne serait pour cela nullement ébranlé dans sa croyance.
  2. On se trouve au-dessus de toutes les craintes humaines. On n'appréhende plus ni la pauvreté, ni aucun des maux de la vie présente ni ceux de l'autre vie, et l'on demeure toujours dans la même situation d'esprit, toujours immobile en Dieu.
  3. On vit ordinairement en la présence de Dieu ; et dans le commerce du monde, dans l'embarras des affaires, parmi la foule des occupations, l'on conserve toujours la solitude de coeur.
  4. De tout ce qu'on voit ou entend on prend occasion de s'élever aussitôt à Dieu, et l'on convertit en Dieu toutes les créatures, s'il est permis de parler ainsi. On ne voit que Dieu dans les créatures ; de même que ceux qui ont longtemps regardé le soleil, quelque objet qu'ils regardent ensuite, s'imaginent toujours voir le soleil.
  5. Enfin, un homme intérieur rendra plus de services à l'Église en une heure que ceux qui ne le sont pas ne sauraient lui en rendre en plusieurs années : d'autant que celui-là est intimement et sans entredeux uni à Dieu, et que, n'apportant pas d'obstacle aux opérations de la grâce, Dieu peut l'employer comme il lui plaît pour l'exécution de ses desseins.

6. Confiance et joie. - Il est bon de marcher toujours dans la vie spirituelle en esprit de crainte ; mais la crainte, pour être bonne, doit être produite en nous par l'Esprit de Dieu. Celle qui vient de nous-mêmes est un trouble comme les autres passions, et empêche l'opération de Dieu. J'en dis autant de la tristesse. Nous ne devons point nous y exciter nous-mêmes. Si Dieu nous l'envoie, il faut la souffrir. Mais de nous-mêmes nous devons plutôt nous porter à la joie, qui est plus de l'esprit de Dieu.

7. Foi vive. - Comment possédons-nous la foi ? Comme les ignorants possèdent la raison. Trismegite considérait avec quel avantage les philosophes possèdent la raison en comparaison des gens sans instruction : voilà comment les saints possèdent la foi en comparaison de nous. Elle est en eux toute rayonnante des dons du Saint-Esprit ; en nous elle est fort obscure.

Jésus-Christ demeure parmi nous de la même manière qu'il demeurait à Nazareth parmi ses proches : il y était sans être connu d'eux, et sans faire en leur faveur les miracles qu'il faisait ailleurs. Ainsi notre aveuglement et notre mauvaise disposition à son égard l'empêchent de nous faire voir et sentir ces merveilleuses opérations dont il favorise ceux qu'il trouve bien disposés.

8. Dieu seul. - Ce nous est un malheur extrême de ne pouvoir goûter autre chose que Dieu, que ses desseins et son bon plaisir. Cet appétit déréglé que nous avons pour les créatures est la ruine des âmes. S'occuper de leur idée, prendre plaisir à penser à elles, c'est se réduire à la malédiction fulminée dans l'Écriture contre le serpent et contre les ennemis de Dieu, qui sont condamnés à lécher la terre. Le palais de notre âme est dépravé : il faut le guérir peu à peu, en le sevrant de tous les goûts sensibles, et l'accoutumant à ne goûter que Dieu, que Jésus-Christ et que les choses éternelles. Oh ! que ces divins objets sont un entretien charmant, un mets délicieux pour les âmes qui ne cherchent point ailleurs leur satisfaction ! Elles y trouvent, dès cette vie, un avant-goût de l'éternité bienheureuse.

9. La seule volonté de Dieu. - Nous devons avoir autant de résignation pour la privation des grâces qu'il ne plaît pas à Dieu de nous donner, des vertus qu'il ne veut pas que nous pratiquions, du bien qu'il n'a pas pour agréable que nous fassions, que nous devons apporter de fidélité à recevoir les grâces qu'il nous offre, à pratiquer les vertus et à faire le bien dont il nous présente l'occasion et nous suggère la pensée. Autrement nous ne ferons que troubler l'ordre de Dieu et nous troubler nous-mêmes, et faire notre volonté au lieu de celle de Dieu, quoique sous de spécieux prétextes.

10. Parfaite dépendance de Dieu. - La dépendance où nous devons être de Dieu comprend trois choses : l'action, la souffrance, et les divers succès ou accidents de la vie.

Quant à l'action, nous devons dépendre de Dieu comme la main dans son mouvement dépend de l'esprit, dont elle est l'organe. Nous ne devons pas plus agir par nous-mêmes, par notre propre jugement, par notre volonté propre et par nos inclinations particulières, que la main, qui n'agit point par elle-même ; et comme elle reçoit tout son mouvement de l'esprit qui l'anime, de même nous devons recevoir toute notre action de Dieu, qui est l'esprit de notre âme et le principe de notre vie. Il faudrait faire ici un grand examen sur toutes les actions de la journée, pour reconnaître en quoi et combien nous agissons par nous-mêmes et par nos passions, sans le mouvement de la grâce et sans la conduite du Saint-Esprit. Au moins prescrivons-nous cette règle inviolable de ne jamais rien faire en faveur de nos propres intérêts contre les lumières que Dieu nous donne.

Pour ce qui regarde les souffrances, nous devons tâcher de les recevoir dans le dessein de Dieu, les considérant comme un gage de son amour, un présent de sa libéralité, un effet de sa bonté, une disposition de sa paternelle Providence et un moyen de notre prédestination éternelle, qui s'exécute autant ou même plus par nos croix que par nos bonnes oeuvres. Dans nos souffrances nous devons nous représenter Jésus souffrant, et à son exemple nous devons souffrir tout de la part de tout le monde, en quelque manière que ce soit, et de la manière qu'il plaît à Dieu que nous souffrions. Toute l'action de notre esprit ne doit être alors appliquée qu'à imprimer dans notre coeur le sentiment de ces paroles : Fiat voluntas tua. Dans ce sentiment nous adorerons humblement la sainte volonté de Dieu, et nous nous soumettrons doucement à ses ordres, quelque rigoureux qu'ils soient, sans nous préoccuper de notre mal ni en chercher le soulagement avec une sollicitude inquiète. Souffrons comme font les âmes du purgatoire, dans lesquelles, ainsi que le remarque sainte Catherine de Gênes, le sentiment de l'amour et de la conformité à la volonté de Dieu est aussi vif que celui de la douleur. Voilà, ce me semble, la plus belle idée d'une parfaite souffrance qu'on puisse concevoir.

Enfin pour ce qui est des succès et des accidents ordinaires ou extraordinaires de la vie, rien ne nous doit beaucoup toucher ni étonner : notre coeur doit demeurer dans un fort inaccessible à tout cela. Nous devons être si élevés au-dessus de tous les événements temporels que nous les voyions comme infiniment au-dessous de nous. Si tout ce qui se passe autour de nous devait exciter en nous du bruit et du tumulte, où en serions-nous ? Représentons-nous les anges qui sont à notre côté : avec quelle égalité d'esprit voient-ils tout ce qui nous arrive ? Figurons-nous, si nous voulons, le monde comme un point dans l'immensité de l'espace. Que peut-il se passer de remarquable dans la circonférence d'un point ? Surtout considérons de quelle manière les saints qui sont dans l'éternité bienheureuse voient en Dieu tous les divers succès des choses qui se passent dans le temps : avec quelle indifférence de leur part, avec quelle soumission à la volonté de Dieu, hors de laquelle ils ne veulent rien.

Cahiers philosophiques, n°120, page 93 (12/2009)

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