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Cahiers philosophiques

Editorial

Éditorial du numéro 120 ("La philosophie comme manière de vivre")

Nathalie Chouchan

L'évidence ancienne de la philosophie comme manière de vivre n'est plus la nôtre. Pourtant, tout au long de l'histoire de la philosophie et singulièrement aujourd'hui, la question de la " vie philosophique " n'a jamais cessé d'être posée. Ainsi, Richard Shusterman, dont nous publions un article dans ce numéro, s'inscrit-il dans la lignée d'Emerson et Thoreau, penseurs éminents de la vie ordinaire et de ses possibles transformations à l'aide de la philosophie.

Il est aisé de comprendre le vif intérêt que suscite une démarche philosophique qui ne soit pas un jeu spéculatif réservé à quelques doctes et donne la priorité à une dimension pratique. Se proposer de vivre autrement1, de réformer son regard et son rapport au monde, de viser un certain état d'existence orienté et réfléchi pas un discours rationnel croise les questions politiques urgentes auxquelles nous sommes individuellement et collectivement confrontés. Même si la vie philosophique aujourd'hui ne peut plus être envisagée à la manière des Anciens, dans l'horizon de la perfection de la sophia, l'idée d'une transformation de soi, d'un perfectionnement de soi associés à celle d'une ascèse et d'une parole vraie ont du sens dans un contexte où la question des limites - limites des ressources naturelles, limites des consommations diverses - doit être posée dans des formes nécessairement renouvelées.

Mais cette perspective d'une vie animée et modifiée par la philosophie suscite une forme de circonspection et requiert un examen attentif :

- faire de la philosophie une manière de vivre confère au rapport de soi à soi une place centrale, et peut se comprendre comme recherche d'une amélioration de soi par une élévation de la conscience. Mais pouvons-nous oublier que nous sommes les héritiers de réflexions critiques, provenant de la philosophie, de la psychanalyse ou des sciences sociales, qui ont manifesté une méfiance de principe vis-à-vis de la transparente évidence du soi ? La conscience a fait l'objet d'une déconstruction qu'il est difficile d'ignorer. Quel est ce soi et en quoi consiste sa transformation ?

- la mise en avant d'une pratique de la philosophie peut-elle faire l'économie d'une dimension de contrainte, par le biais d'exercices spirituels pour se vaincre soi-même, se débarrasser de certaines pensées ou penchants ? Quand bien même ces formulations auraient quelque chose d'excessif, n'y a-t-il pas un risque de déboucher sur un ensemble de prescriptions diverses participant d'un nouvel hygiénisme normatif, un risque de réduction des enjeux philosophiques à une sorte de morale subreptice ?

À l'évidence, l'ascèse est une démarche individuelle que l'on ne peut imposer de l'extérieur. Toutefois la question du sens de la transformation de soi reste posée : s'agit-il d'un repli sur la sphère privée, d'un retrait hors de la vie sociale, d'un refus de participation à la sphère politique ?

Ces interrogations, voire ces réticences, ne conduisent pourtant pas nécessairement à renoncer à l'idée d'une philosophie comme manière de vivre mais à considérer qu'elle ne relève pas d'une approche homogène et unifiée et qu'elle est le lieu d'interprétations divergentes ; qu'elle n'implique pas une simple pratique mais qu'elle est articulée à des positions théoriques qui la sous-tendent.

Ainsi, il est possible d'envisager cette philosophie dans les termes d'une esthétique de l'existence, chacun devant " faire oeuvre de sa vie ". Mais, il est possible, avec Foucault, de mettre en évidence la différence entre une esthétique de l'existence et une simple attention narcissique à la beauté de son existence : il n'est pas possible de faire l'économie d'une considération du rapport entre l'existence et une certaine norme de vérité qui reste à examiner et à définir.

Sous un autre angle, " faire oeuvre de sa vie " n'a pas un sens esthétique mais politique. La lecture de l'essai d'Emerson Confiance en soi2 fait apparaître qu'il ne s'agit pas de faire de sa vie une oeuvre d'art mais de faire oeuvre de sa vie, de dire et d'être l'ouvrage qu'est sa propre vie. La redéfinition de la philosophie consiste ici en une restauration de l'indépendance d'esprit qui fonde une liberté de parole et d'action. Le contexte historique est celui de la " fabrication des Américains ", fabrication de citoyens démocratiques, mais les implications du débat sont beaucoup plus larges et concernent le fonctionnement même de toute démocratie. Le philosophe est cet intellectuel conséquent qui, face au conformisme résultant du scepticisme ambiant et de la domination des esprits par l'opinion publique, exhorte l'homme démocratique à restaurer en lui-même l'indépendance d'esprit. " Ayez le courage de ne pas adopter le courage d'un autre " écrit Emerson. La question du soi est ici clairement posée et son enjeu est pratique : il faut se retrouver, c'est-à-dire se défaire du moi aliéné dans un conformisme tenace, accéder à une confiance en soi qui pourra bouleverser les rapports entre les hommes au sein de la démocratie.

C'est sans doute parce que les manières de vivre sont aujourd'hui un enjeu majeur, à la fois éthique et politique, parce que l'hypothèse de leur transformation est à l'ordre du jour - dans le sens de la frugalité, de la modération ? -, qu'une certaine approche de la philosophie, s'interrogeant sur ces manières, suscite notre intérêt et ce d'autant plus que, ni la construction de la vérité dans les sciences positives ni le souci religieux du salut des âmes ne nous permettent de réfléchir et de décider de manière suffisante.

La parution du dernier cours de Foucault au Collège de France, Le courage de la vérité, est l'occasion d'apercevoir3 comment celui qui ne s'est jamais revendiqué philosophe avant les années 1980, se dit intéressé par la philosophie au moment précis où il voit autre chose qu'une détermination totalisante du sens de l'expérience, à savoir une manière de vivre singulièrement revendiquée et assumée, et néanmoins partageable. Qu'il puisse faire de la philosophie une manière de vivre n'implique assurément aucune prescription concernant l'existence, mais un questionnement de la notion d'usage, usages de soi et du monde. Foucault s'inscrit dans une filiation kantienne : il n'y a pas de saisie substantielle de soi par soi, le sujet est vide. L'idée d'un usage de soi ne se confond donc pas avec celle d'une transformation de soi. Notre liberté se joue dans notre capacité à inventer de nouveaux rapports avec les normes qui nous entourent, même si cette invention est ardue. Et dans la mesure où les usages sont aussi des usages partagés, collectifs, la vie philosophique ne prend pas la forme d'un repli sur soi. Elle implique au contraire un engagement concret dans les combats politiques au sein de la société. Si Foucault dans Le courage de la vérité, privilégie la question de la vie vraie à celle de la vie belle, c'est aussi en raison de son intérêt pour l'adresse à autrui et pour la prise en compte non de la communauté mais du commun.

Envisager la philosophie comme manière de vivre supposerait peut-être de renoncer à l'idée qu'il existe une vie philosophique.


(1) Cf. l'article de Jean-François Balaudé, p. 9.

(2) Cf. l'article de Patrick Vignoles, p. 25.

(3) Cf. Entretien avec Mathieu Potte-Bonneville, p. 112.

Cahiers philosophiques, n°120, page 5 (12/2009)

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