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Cahiers philosophiques

Études

Rousseau, penseur de (la crise de) la représentation politique

Charles Boyer, professeur honoraire de philosophie

La crise de la représentation politique est un thème récurrent depuis de nombreuses années. Et nous voulons montrer que, philosophiquement parlant, c'est Jean-Jacques Rousseau qui, dans le Contrat social, l'a pensée comme le mal politique de notre modernité. En effet, en suivant la grille de lecture proposée par Jacques Derrida dans De la grammatologie, la démocratie représentative en tant que " supplément " de la démocratie directe impossible, ne peut que dénaturer cette dernière, c'est-à-dire tendre à dessaisir le peuple de sa souveraineté. Et si ce mal est inhérent à la démocratie représentative des " peuples modernes ", cela montre que Rousseau ne peut pas être nostalgique de la démocratie directe antique comme on le dit d'habitude mais le penseur lucide de notre temps.

Comme l'a montré l'historien Pierre Rosanvallon1, cette crise serait constitutive de la démocratie représentative. Ainsi, écrit-il au début de son étude, " c'est à l'origine même que l'idée démocratique fait problème " car " si le principe de la souveraineté du peuple fonde avec évidence la politique moderne, sa mise en oeuvre apparaît fort incertaine ". Et de préciser que " c'est autour de la question de la représentation, dans ses deux acceptions de mandat et de figuration, que se nouent les difficultés ". En effet, d'une part, la démocratie directe est impossible dans une société trop étendue et " le terme de démocratie représentative, forgé dès 1770 ", pose problème par son indétermination même : il évoque chez certains " une sorte de régime intermédiaire, associant pouvoir populaire et valeurs aristocratiques " et chez d'autres " une division des tâches " (le règne des experts) ; d'autre part, et c'est sur cet aspect qu'il insiste dans ce livre, se pose le problème de la " figuration de la démocratie " car si le peuple est souverain, " comment le définir et comment le reconnaître ? Toute la difficulté réside dans l'écart entre un principe politique - l'affirmation de la suprématie de la volonté générale - et une réalité sociologique ". À savoir que " c'est le sacre juridique de l'individu " qui exclut toute idée " substantielle du social ", toute idée d'" organicité " ; d'où " ce caractère conventionnel et abstrait du lien social ". " Dans la démocratie, écrit-il, le peuple n'a plus de forme : il perd toute densité corporelle et devient positivement nombre, c'est-à-dire force composée d'égaux, d'individualités purement équivalentes sous le règne de la loi " - ce qu'exprime le suffrage universel. C'est pourquoi, la question est : comment " représenter " une société d'individus ? Comment résoudre ce " malaise dans la démocratie " ? Or, si l'historien retrace, de la Révolution à nos jours, cette " malreprésentation " et les diverses tentatives pour donner une solution à ce problème - suffrage universel, partis politiques et syndicats, etc. - on peut considérer que c'est Rousseau qui a été l'un des premiers à penser les problèmes que soulève la représentation politique.

Il s'agit donc pour nous de relire Rousseau, non pour proposer une nouvelle exégèse savante qui ne relève pas de notre compétence, mais pour tenter d'aborder la crise actuelle de la représentation à la lumière des textes du citoyen de Genève, à partir d'eux, voire contre eux. Plus exactement, de relire le livre III du Contrat social (et particulièrement le chapitre 15) et la partie VII des Considérations sur le gouvernement de Pologne et sur sa réformation projetée, qui sont les deux textes fondamentaux, semble-t-il, sur la question. Textes dans lesquels Rousseau semble se contredire puisque d'un côté, comme on le sait, il paraît rejeter l'idée même de démocratie représentative au profit de la démocratie directe, alors que de l'autre il semble l'accepter, comme un mal nécessaire. Contradiction qui n'est, à nos yeux, qu'apparente, et c'est ce que nous nous efforcerons de montrer : en effet la pensée de Rousseau nous paraît beaucoup plus cohérente sur ce point qu'il n'y paraît, tant il est vrai que son écriture peut nous induire en erreur. Quoiqu'il en soit, deux textes qui, quelles que soient les interprétations possibles, ont le mérite d'aborder ce qui constitue, pour nous, l'un des enjeux majeurs de notre monde démocratique.

" Un pouvoir moyen "

À lire le livre III du Contrat social2, on est d'abord frappé par cette affirmation :

" À prendre le terme dans la rigueur de l'acception, il n'a jamais existé de véritable démocratie, et il n'en existera jamais. Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne et que le petit soit gouverné. "

(Souligné par nous.) Et d'ajouter :

" S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes. "

(Souligné par nous) (III, 4). On voit donc d'emblée que faire de Rousseau le penseur nostalgique de la démocratie directe antique est pour le moins problématique. Rousseau, comme Machiavel avant lui, se veut réaliste : tout gouvernement est donc aristocratique, même s'il se prononce pour l'aristocratie élective - et rejette la naturelle et l'héréditaire - puisque " c'est l'ordre le meilleur et le plus naturel que les plus sages gouvernent la multitude ", encore qu'il poursuit " quand on est sûr qu'ils la gouverneront pour son profit et non pour le leur " (III, 5), ce qui montre que Rousseau n'est pas un doux rêveur. Ainsi, et parce qu'il a, comme on le sait, posé dès les premiers chapitres, la séparation entre la puissance législative (le peuple) et la puissance exécutive (le gouvernement), il est donc dans l'ordre naturel des choses pour lui, que la démocratie au sens strict du terme soit impossible. Mais il est aussi dans l'ordre naturel des choses que si tout gouvernement est aristocratique - les " sages " au pouvoir -, un tel gouvernement pose problème : qu'est-ce qui peut nous garantir que les " sages " le seront, c'est-à-dire que l'élite au pouvoir gouvernera dans l'intérêt général, qu'elle ne sera que " le ministre " du souverain (III, 1), c'est-à-dire à son service ? Or, Rousseau ne cesse d'affirmer dans ce livre, que si " l'État existe par lui-même, et que le gouvernement n'existe que par le souverain " (III, 1), il n'empêche que le gouvernement forme " comme un nouveau corps dans l'État ", et que cela est aussi dans l'ordre naturel des choses. En effet, pour exister, il lui faut " un moi particulier ", une " existence particulière ", d'où la difficulté d'accorder la volonté propre du gouvernement à la volonté générale à laquelle elle doit se subordonner. C'est pourquoi il écrit :

" Dans une législation parfaite la volonté particulière ou individuelle doit être nulle, la volonté du corps propre au gouvernement très subordonnée, et par conséquent la volonté générale ou souveraine toujours dominante et la règle unique de toutes les autres. "

(III, 2, souligné par nous). Nous sommes là dans l'idéal (" une législation parfaite "), mais nous avons vu qu'un gouvernement parfait ne convient qu'à des dieux. Ce qui signifie donc que chez les hommes, la volonté du corps propre au gouvernement n'est pas subordonnée à la volonté générale qui, du coup, n'est plus dominante. On comprend dès lors pourquoi il va consacrer huit chapitres à analyser le rapport du gouvernement avec le souverain.

Ce que Rousseau affirme donc, c'est que ce que nous appelons " démocratie ", est une forme de gouvernement au nom du peuple qui est nécessairement problématique, puisque " comme la volonté particulière agit sans cesse contre la volonté générale, ainsi le gouvernement fait un effort continuel contre la souveraineté " ; et il va jusqu'à parler de " vice inhérent et inévitable " (III, 10). Ainsi, il est dans l'ordre naturel des choses qu'une élite gouverne la multitude, et que cette élite tende à faire passer son intérêt particulier avant l'intérêt général. C'est pourquoi d'ailleurs les chefs ont " horreur " que le peuple soit assemblé, pourquoi ils font tout pour " en rebuter les citoyens ", car " À l'instant que le Peuple est légitimement assemblé en corps souverain, toute juridiction du gouvernement cesse, la puissance exécutive est suspendue... " (III, 14). Certes, une telle assemblée ne lui semble pas être chimérique (III, 12) mais ce n'est pas un hasard si Rousseau, à la fin du chapitre 14, introduit le cas où entre " l'autorité souveraine et le gouvernement arbitraire ", on a " un pouvoir moyen " c'est-à-dire des représentants. D'où, en fait, trois pouvoirs indissociables en tension permanente : le peuple souverain, les représentants, le gouvernement. Nous sommes donc bien là au coeur de " la crise de la représentation " qui agite notre modernité démocratique.

" La nécessité du système représentatif "

Il est donc temps de suivre de plus près le chapitre 15 dans lequel Rousseau aborde directement notre question. Il commence ce chapitre par ce que l'on pourrait nommer la description du monde bourgeois c'est-à-dire le règne de ce qu'il appelle la " finance ". Il y insiste sur le fait que " c'est le tracas du commerce et des arts, c'est l'avide intérêt du gain, c'est la mollesse et l'amour des commodités, qui changent les services personnels en argent ". Bref, les " citoyens " vaquent à leurs affaires privées au lieu de se préoccuper du service public. Et le citoyen de Genève d'y opposer " un État vraiment libre " - car " ce mot de finance est un mot d'esclave ; il est inconnu dans la cité " - dans lequel les citoyens font leurs devoirs et " paieraient pour les remplir eux-mêmes ". Or, " un État vraiment libre " (nous soulignons), c'est l'État idéal dans lequel " les affaires publiques l'emportent sur les privées dans l'esprit des citoyens " ; preuve en est qu'il insiste sur le fait qu'il s'agit du cas d'" une cité bien conduite " (idem) ; État idéal qu'il oppose à " un mauvais gouvernement [dans lequel] les soins domestiques absorbent tout ", ce qui semble malheureusement correspondre à la réalité. Et, c'est dans ce contexte du règne de la " finance " que Rousseau conclut ce passage en expliquant que certaines circonstances - dont " l'immensité des États " n'est qu'un facteur parmi les cinq qu'il énumère3 - " ont fait imaginer la voie des Députés ou Représentants du peuple dans les assemblées de la Nation ". Mais pour ajouter : " C'est ce qu'en certains pays on ose appeler le Tiers-État. Ainsi l'intérêt particulier de deux ordres est mis au premier et au second rang, l'intérêt public n'est qu'au troisième. " Preuve que si l'apparition des représentants a eu des raisons objectives, le résultat est pour le moins décevant à ses yeux.

Quoiqu'il en soit, on conçoit mieux à quoi répond Benjamin Constant lors de son célèbre discours de 1819 à l'Athénée royal de Paris4 : certes, il y distingue la liberté des anciens et celle des modernes pour lever une confusion qui a été " la cause de beaucoup de maux ", mais aussi pour qu'on puisse " jouir des bienfaits d'un gouvernement représentatif ". Or, quels bienfaits ? À lire ses propos, il est clair qu'il s'agit du commerce qui " est aujourd'hui l'état ordinaire, le but unique, la tendance universelle, la vie véritable des nations ". L'économique, pour Constant, est donc aux modernes ce que le politique est aux anciens : le libéralisme moderne s'oppose au républicanisme antique. Ce que Rousseau n'aurait pas compris, encore qu'il affirme que c'est plus l'abbé de Mably [frère de Condillac, philosophe, historien et diplomate, 1709-1785] que Rousseau qu'il critique.

Reste qu'en définitive, pour Constant, si la liberté individuelle est " la véritable liberté moderne ", alors " il faut à cette liberté une autre organisation que celle qui pourrait convenir à la liberté antique ; dans celle-ci, plus l'homme consacrait de temps et de force à l'exercice de ses droits politiques, plus il se croyait libre ; dans l'espèce de liberté dont nous sommes susceptibles, plus l'exercice de nos droits politiques nous laissera de temps pour nos intérêts privés, plus la liberté nous sera précieuse. De là vient, Messieurs, la nécessité du système représentatif. " (Souligné par nous.) Encore que Constant ne soit pas naïf pour autant : il sait, et il le dit, qu'il faut surveiller les représentants et " se réserver, à des époques qui ne soient pas séparées par de trop longs intervalles, le droit de les écarter s'ils ont trompé leurs voeux, et de révoquer les pouvoirs dont ils auraient abusé ". Si la liberté moderne n'est pas la liberté des anciens, cela ne signifie pas pour lui que le système représentatif soit sans danger ni d'ailleurs qu'elles soient contradictoires puisqu'il exhorte son public à ne pas renoncer pour autant à la liberté politique et conclut sa conférence en appelant à " combiner " ces deux espèces de liberté.

Paradoxalement donc, ce qui distingue Rousseau de Constant ce n'est pas " la crise de la représentation " sur laquelle ils semblent s'accorder. D'ailleurs Marcel Gauchet, à la fin de sa préface, insiste sur le fait que Benjamin Constant, dans un autre texte, pose la nécessité de créer un pouvoir " neutre ", un " pouvoir préservateur " qui, il le cite, possède " la faculté de dissoudre les assemblées législatives et celle de destituer les dépositaires du pouvoir exécutif " pour éviter toute dérive despotique, tyrannique. Ce pouvoir indépendant, commente M. Gauchet, montre qu'" il ne suffit pas pour qu'il y ait liberté républicaine que les pouvoirs sortent du suffrage ; encore est-il indispensable qu'il y ait pouvoir de la société sur ces pouvoirs qui l'expriment ". Ce pouvoir " veille autrement dit à la bonne harmonie ou coïncidence entre la société et sa représentation... ". La différence entre Rousseau et Constant porte sur le rapport individus-société qu'ils conçoivent différemment et, en dernière analyse pourrait-on dire, sur la conception qu'ils se font du contrat social. Là où Rousseau le pense comme " aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté " (I, 6) - ce qui ne relève pas d'un véritable contrat5 -, Benjamin Constant le pense en termes de consentement entre individus pour jouir de leurs libertés et vivre ensemble ; d'où la nécessité de confier (sous surveillance) à certains le pouvoir politique.

Or, c'est cette nécessité qui fait problème pour Rousseau. En effet, il poursuit son argumentation, au paragraphe 5 de ce chapitre 15 que nous étudions, en écrivant - ce que l'on retient (trop vite) d'habitude : " La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle ne peut être aliénée. " Et à la fin de ce même paragraphe, la fameuse critique du parlementarisme anglais : " Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l'est que durant l'élection des membres du Parlement ; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde. " Condamnation qui paraît sans appel de la démocratie représentative parce qu'on fait abstraction des phrases intermédiaires. Or, si on reprend la logique du texte, on voit qu'elle se développe en trois temps :

  1. la souveraineté, qui consiste dans la volonté générale, ne peut se représenter ;
  2. c'est pourquoi les députés ne sont pas des représentants du peuple, " ils ne sont que ses commissaires " (souligné par nous)6 ;
  3. d'où l'illusion des Anglais qui croient être libres alors que dès que leurs représentants sont élus, ils sont esclaves.

On voit bien ainsi que Rousseau ne prêche pas la démocratie directe mais insiste sur le fait que les députés doivent être au service du peuple souverain. C'est pourquoi, la phrase se termine par : " Ils ne peuvent rien conclure définitivement. " Et il ajoute : " Toute loi que le Peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle ; ce n'est point une loi. "

C'est pourquoi aussi le paragraphe suivant poursuit logiquement sur " l'idée des représentants ", idée " moderne " qui " nous vient du gouvernement féodal ", ce qui est pour le moins paradoxal. Rousseau, semble-t-il, remet ironiquement à leur place les " modernes " de son temps, à qui il oppose, bien sûr, le modèle antique : " Jamais le peuple n'eut de représentants ; on ne connaissait pas ce mot-là7. " Certes, la suite du texte montre qu'il sait que cela n'a pas été aussi simple à Rome (" les tribuns le représentaient quelquefois ") mais l'essentiel est de montrer que néanmoins " le gouvernement représente le Souverain " c'est-à-dire représente le peuple législateur dans la puissance exécutive, donc exécute ses lois (= celles du peuple). Et si chez les Grecs, il n'y avait ni licteurs ni tribuns, cette démocratie directe s'explique par des circonstances particulières, à savoir que le peuple " habitait un climat doux, il n'était point avide, des esclaves faisaient ses travaux, sa grande affaire était sa liberté ". C'est dire que la démocratie directe grecque antique n'est pas exportable ; c'est pourquoi, Rousseau nous demande, puisque nous n'avons plus " les mêmes avantages, comment conserver les mêmes droits ? " Dès lors que Genève, Paris ou Londres ne sont pas l'Athènes antique, il faut admettre que " la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude ", à entendre qu'avec le système représentatif cher aux Anglais et à Voltaire. Preuve supplémentaire lorsqu'il écrit : " Pour vous, peuples modernes, vous n'avez point d'esclaves [comme à Sparte], mais vous l'êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre. Vous avez beau vanter cette préférence ; j'y trouve plus de lâcheté que d'humanité. " (Souligné par nous.) Il n'est d'ailleurs plus question que du seul peuple anglais, mais des peuples modernes ; pour Rousseau, c'est donc là une des caractéristiques de notre modernité. D'où, la précision qui suit : " Je dis seulement les raisons pourquoi les peuples modernes qui se croient libres ont des représentants... " (souligné par nous) - alors qu'on ne retient d'habitude que la suite du passage : " Quoiqu'il en soit, à l'instant qu'un peuple se donne des Représentants, il n'est plus libre ; il n'est plus ", puisque, faut-il ajouter, il est dépossédé de la puissance législative qui le fait peuple souverain. La question n'est donc pas, répétons-le, de rêver de la démocratie directe aujourd'hui malheureusement impossible, mais d'aborder la véritable question à laquelle les peuples modernes sont confrontés à savoir celle de la représentation, et du comment faire pour que les représentants ne dépossèdent pas totalement le peuple de sa souveraineté puisque c'est là que réside le problème. Les trois derniers chapitres de ce livre III, insisteront d'ailleurs sur le fait que ce qui institue le gouvernement, ce n'est pas " un contrat mais une Loi ", ce qui revient à dire que les gouvernants sont les " officiers " du peuple et non ses représentants. " Commissaires ", " Officiers ", c'est-à-dire ne sont que des hommes chargés d'une fonction - la puissance exécutive - dont ils doivent rendre compte au peuple souverain, à qui ils doivent obéir.

" Le mal l'emporte "

La question dès lors est de savoir comment les contrôler par des mesures appropriées. On sait que c'est dans les Considérations sur le gouvernement de Pologne8 qu'il va, dans la partie consacrée aux Moyens de maintenir la Constitution, tenter de limiter, peut-on dire, les dégâts et ce en appliquant à un cas particulier, la Pologne, ce qu'il a élaboré dans le Contrat social. Sans entrer ici dans le détail de la situation géopolitique de ce pays à son époque9, il y écrit que le problème à résoudre est : comment éviter les dérives despotiques que " le partage de la puissance exécutive " engendre, et ce alors même que " comme on peut voir dans le Contrat social tout corps dépositaire de la puissance exécutive tend fortement et continuellement à subjuguer la puissance législative, et y parvient tôt ou tard ". La solution ne consiste donc pas à diviser l'exécutif puisque, fondamentalement cela ne change rien, mais à faire en sorte que le pouvoir législatif " guide " le pouvoir exécutif. Or, et on revient à la question de la représentation, dans les " grands États, celui de tous [les problèmes] qui y rend la liberté la plus difficile à conserver, est que la puissance législative ne peut s'y montrer elle-même, et ne peut agir que par députation. Cela a son mal et son bien, mais le mal l'emporte ". (Souligné par nous.) Ce double " ne peut " a son poids : Rousseau ne juge pas, il constate. Reste que " le mal l'emporte ", ce sur quoi nous reviendrons. Poursuivons donc : " Le législateur en corps est impossible à corrompre, mais facile à tromper. Ses représentants sont difficilement trompés, mais aisément corrompus, et il arrive rarement qu'ils ne le soient pas. " Phrases connues, mais il nous semble difficile de ne pas mettre l'accent sur le semi-chiasme que Rousseau opère avec corrompre/tromper et législateur/représentants : si le peuple souverain est incorruptible par " essence " peut-on dire - le corps politique est ou n'est pas -, on peut toujours le tromper c'est-à-dire lui faire croire que l'on défend l'intérêt général alors que ce n'est pas le cas. Et c'est pourquoi, les représentants, eux, " sont difficilement trompés " - puisque ce sont eux qui trompent le peuple - mais facilement corrompus, puisqu'ils ont tendance à faire passer leurs intérêts avant l'intérêt général. Et on connaît le fameux mot de lord Acton : " Le pouvoir tend à corrompre et le pouvoir absolu corrompt absolument. " D'où, pour Rousseau, la nécessité de prendre des mesures pour prévenir la corruption " qui de l'organe de la liberté [la puissance législative] fait l'instrument de la servitude ". D'une part, la fréquence des assemblées en changeant souvent les représentants et en restreignant le renouvellement des mandats ; d'autre part, le mandat impératif et le compte rendu de mandat. Il s'agit donc de réglementer strictement la vie parlementaire, éviter les " vaines discussions " mais aussi le poids du Sénat, ce " corps particulier dans l'État ".

Ainsi, le problème politique moderne est double : non seulement le pouvoir exécutif tend " à subjuguer la puissance législative ", mais, de plus, les représentants du peuple sont le plus souvent corrompus. De quoi méditer encore aujourd'hui sur les institutions.

" Ce dangereux supplément "

" Le mal ayant toujours la forme de l'aliénation représentative, de la représentation dans sa face dépossédante, toute la pensée de Rousseau est en un sens une critique de la représentation, tant au sens linguistique qu'au sens politique. " Ainsi s'exprime Derrida dans De la grammatologie10, dont la lecture a inspiré ce travail11 en particulier par la mise à jour du " concept de supplément " dont il fait brillamment la clé de la lecture de l'Essai sur l'origine des langues. En effet, Derrida insiste au chapitre 2 sur la signification de ce concept pour la compréhension de la pensée de Rousseau, en explicitant ses deux significations : d'une part, le supplément s'ajoute, comme la technique vient suppléer la nature (déficiente) ; mais d'autre part, il remplace, " il intervient ou s'insinue à-la-place-de ", il ne complète pas, comme la masturbation, chère à Jean-Jacques, prend la place de l'acte sexuel. Politiquement, la démocratie représentative vient donc combler un vide : celui laissé par l'impossible de la démocratie directe idéale ; mais, du coup, ce n'est plus vraiment une démocratie au sens strict du terme. Comme supplément, la représentation ne peut être qu'insatisfaisante : un régime de crise, de tensions permanentes entre les trois pouvoirs. D'autant que selon Derrida " qu'il s'ajoute ou qu'il se substitue, le supplément est extérieur, hors de la positivité à laquelle il se surajoute, étranger à ce qui, pour être par lui remplacé, doit être autre que lui. À la différence du complément, disent les dictionnaires, le supplément est une "addition extérieure" (Robert). Or, la négativité du mal aura toujours selon Rousseau la forme de la supplémentarité. Le mal est extérieur à une nature, à ce qui est par nature innocent et bon... " Le mal l'emporte précisément parce que le système représentatif tend à dessaisir le peuple, de l'extérieur, de sa souveraineté, c'est-à-dire du pouvoir législatif, de l'expression de la volonté générale qui, on le sait, ne peut être représentée.

Derrida met ainsi en avant " le paradoxe du supplément " : " L'origine aura (it) dû être pure " ; " Qu'est-ce que Rousseau dit sans le dire, voit sans le voir ? Que la suppléance a toujours déjà commencé ". Commentant ces formules, Marc Goldschmit12 écrit qu'" il faut accepter de penser le paradoxe d'un supplément qui n'est supplément de rien, et la folie d'un second qui vient en premier ". Dit autrement, et pour ce qui nous concerne, accepter que la démocratie représentative ne supplée pas vraiment la démocratie directe parce que celle-ci n'a en fait jamais existée, [nous ne sommes pas des dieux], même si et surtout parce que c'est ce qui, de " l'origine " fantasmée, nous fait rêver. C'est pourquoi, Marc Goldschmit peut aussi écrire qu'avec le concept de supplément on a affaire à " ce qui donne sa cohérence à la pensée de Rousseau en même temps qu'elle la rend instable et ambivalente ".

" Contre-démocratie " et " impolitique "

Quoiqu'il en soit, ce que Rousseau nous apprend, c'est qu'il ne peut y avoir que " crise de la représentation " : nous y sommes condamnés parce que les rapports entre le peuple souverain, les représentants et le gouvernement ne peuvent être que conflictuels. Le rêve d'une démocratie pacifiée, consensuelle, n'est que le rêve d'un " totalitarisme soft ", peut-être de ce " despotisme doux " dont parlait Tocqueville. Reste que la crise de la représentation a des effets, au point que Pierre Rosanvallon peut parler de " contre-démocratie13 ", c'est-à-dire analyser le rôle de la défiance dans les démocraties. Il écrit que puisque " l'histoire des démocraties réelles est indissociable d'une tension et d'une contestation permanentes ", c'est " l'amélioration de la "démocratie électorale" qui a été recherchée " mais s'est aussi développé un système destiné " à compenser l'érosion de la confiance par une organisation de la défiance ". Il distingue alors " deux grandes voies " de la défiance : la défiance libérale pour qui le pouvoir doit limiter le pouvoir (Montesquieu, Constant), et la défiance démocratique dont " le but est alors de veiller à ce que le pouvoir élu reste fidèle à ses engagements " (Rousseau). C'est cette défiance démocratique qu'il étudie et qui s'exprime, selon lui, selon " trois modalités principales : les pouvoirs de surveillance, les formes d'empêchement, les mises à l'épreuve d'un jugement ". La première " contribue à encastrer la légitimité électorale dans la forme de légitimité sociale plus large que constitue le capital de réputation d'une personne ou d'un régime " ; la deuxième modalité constitue une " souveraineté sociale négative " comme obtenir le retrait d'un projet de loi ; la troisième est " la judiciarisation du politique " lorsque les procès se substituent à l'élection. D'où sa conclusion : " Au peuple-électeur du contrat social se sont de la sorte surimposés de façon toujours plus active les figures du peuple-surveillant, du peuple veto et du peuple-juge. " Donc une " activité démocratique " qui met à mal " le mythe du citoyen passif ".

D'ailleurs il écrit : " le problème contemporain n'est pas celui de la passivité, mais de l'impolitique, c'est-à-dire du défaut d'appréhension globale des problèmes liés à l'organisation d'un monde commun ", c'est-à-dire encore " au creusement de la distance entre la société civile et les institutions. Elles [les différentes figures de la contre-démocratie] dessinent ainsi une sorte de contre-politique fondée sur le contrôle, l'opposition, le rabaissement de pouvoirs que l'on ne cherche plus prioritairement à conquérir ". Cela conduit à dissoudre " les expressions de l'appartenance à un monde commun " et à des dérives dont la tentation populiste constitue, selon lui, la pathologie la plus dangereuse. Dans ces conditions, son but est " une "réhabilitation" de l'exercice de la défiance, parce qu'il est profondément libéral et démocratique à la fois. Mais c'est donc une réhabilitation lucide, attentive à ses dérives possibles ". Il s'agit pour cela de mettre l'accent sur les voies nouvelles de la démocratie électorale-représentative (participative, délibérative), de consolider la contre-démocratie et de repolitiser la démocratie car " le gouvernement électoral-représentatif, la contre-démocratie et le travail réflexif et délibératif du politique constituent les trois piliers de l'expérience démocratique ".

" Le trésor perdu "

Ainsi, en cherchant à réhabiliter la " contre-démocratie ", on peut considérer que les études de Pierre Rosanvallon prolongent, d'une certaine mesure, les analyses de Rousseau même si notre philosophe envisage des mesures strictes - le mandat impératif en particulier - pour tenter de résoudre le problème de la représentation alors que l'historien actuel se montre plus " libéral ". Ce qui nous semble les différencier, c'est que le règne de l'individu et de ses droits qui caractérise notre " modernité " n'était pas encore développé à l'époque de Jean-Jacques ; d'où l'accent mis par P. Rosanvallon sur la perte et la recherche du " monde commun " cher à Hannah Arendt, sauf que celle-ci était très critique à l'égard du système représentatif : il suffit pour s'en convaincre de lire la dernière partie de son Essai sur la révolution14, dans laquelle elle aborde longuement, d'un point de vue historique et philosophique, la question de la représentation politique.

En effet, et en n'insistant pas sur les références historiques - elle s'intéresse à la tradition révolutionnaire c'est-à-dire la Commune de Paris de 1870, la révolution russe de 1905 et celle de février 1917, la révolution spartakiste allemande de 1918-1919 et celle de Hongrie de 1956 - on peut en retenir, quant à notre propos, que pour elle " le problème entier de la représentation, l'un des plus critiques et difficultueux de la politique moderne depuis les révolutions, ne sous-entend, en réalité, rien de moins qu'une décision sur la dignité même de la chose politique en tant que telle. L'alternative traditionnelle entre représentation-substitut pur et simple de l'action directe de la population et représentation-pouvoir contrôlé par le Peuple est un dilemme sans issue ". (Souligné par nous.) En effet, dans le cas du contrôle des élus, les représentants ne sont plus que " les agents salariés du Peuple " et " le gouvernement dégénère en simple administration, la chose publique disparaît " car il n'y a plus d'espace public de discussion et de décision, " les affaires politiques sont celles dictées par la nécessité que décident les experts " ; dans l'autre cas, " le vieil adage "tout pouvoir réside dans le Peuple" n'est vrai qu'au jour de l'élection ", le pouvoir appartient à une élite, et " le seul pouvoir qu'il [le Peuple] conserve est [selon Jefferson] " le pouvoir, en réserve, de la Révolution ". Or, Arendt insiste alors sur le fait que l'esprit révolutionnaire disparaît une fois la révolution achevée à cause de la formation des partis politiques par les révolutionnaires professionnels et écrit : " Le succès spectaculaire du système des partis et l'échec qui ne l'est pas moins du système des "conseils" [au sens large du terme puisqu'il s'agit dans toutes les révolutions des organes spontanés du Peuple] avaient l'un et l'autre pour cause l'essor de l'État-nation ", donc des raisons historiques. Quoiqu'il en soit, " le conflit entre les deux systèmes a toujours été en réalité celui du Parlement, source et siège du pouvoir du système des partis, face au Peuple, qui a résigné son pouvoir entre les mains de ses représentants ". Et de faire l'éloge de ces mouvements spontanés, de ces " espaces de liberté ", pour que chacun soit, selon le mot de Jefferson, " co-partageant au gouvernement des affaires ", mais pour ajouter qu'il s'agit là d'une " sorte de rêve romantique, une sorte d'utopie fantastique " nécessairement éphémère : le gouvernement représentatif qui s'inscrit dans l'État-nation reprend alors ses droits. L'opposition partis/" conseils " revient en définitive pour elle à l'opposition " représentation contre action et participation " - ce qui n'est pas le cas de P. Rosanvallon puisque, pour lui, il ne s'agit pas de rejeter la démocratie représentative mais de l'améliorer pour permettre " une sortie réaliste du désenchantement politique contemporain " - et à la fin de l'ouvrage, elle s'élève contre l'idée que l'essence de la politique soit le pouvoir comme on le dit d'habitude, un rapport de domination, le gouvernement d'une élite sur le Peuple et que " la politique (soit) devenue un métier et une carrière ". Le trésor de l'esprit révolutionnaire est donc bel et bien perdu ; c'est pourquoi, comme le dit le poète René Char qu'elle aime à citer, " Notre héritage n'est précédé d'aucun testament ".

" Le mal l'emporte " écrivait Rousseau avant la Révolution française ; Arendt, après l'expérience totalitaire et dans un contexte radicalement différent, semble penser la même chose.


(1) P. Rosanvallon, Le Peuple introuvable. Histoire de la représentation démocratique en France, Paris, Gallimard, 1998, coll. " Folio histoire ", 2002.

(2) J.-J. Rousseau, Du contrat social, présentation par Bruno Bernardi, Paris, GF-Flammarion, 2001.

(3) " L'attiédissement de l'amour de la patrie, l'activité de l'intérêt privé, l'immensité des États, les conquêtes, l'abus du gouvernement... "

(4) B. Constant, De la liberté chez les modernes. Écrits politiques, textes choisis, présentés et annotés par M. Gauchet, IV, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes, Paris, Le Livre de poche, 1980, coll. " Pluriel ".

(5) Comme le montre Yann Mouton dans " Le Contrat social à l'épreuve de la religion civile (Rousseau) ", in J.-P. Cléro, T. Ménissier (dir.), L'Idée de contrat social. Genèse et crise d'un modèle philosophique, Paris, Ellipses, 2004, coll. " Philo ".

(6) Il dit exactement : " Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires... "

(7) Encore que selon Bernard Manin : " Les auteurs des xviie et xviiie siècles [il s'agit de Harrington, Montesquieu et Rousseau] familiers de l'histoire des républiques percevaient que la désignation de représentants par élection devait plus à la tradition médiévale qu'à la tradition républicaine. " (Principes du gouvernement représentatif, Paris, Flammarion, 1996, coll. " Champs ", p. 121-122.)

(8) J.-J. Rousseau, OEuvres complètes, t. III, Du contrat social. Écrits politiques, Paris, Gallimard, 1964, coll. " Bibliothèque de la Pléiade ".

(9) Voir les explications de Jean Fabre, p. CCXVI-CCXLV des Introductions de ce volume.

(10) J. Derrida, De la grammatologie, Paris, Minuit, 1967, coll. " Critique ".

(11) Ce qui ne signifie pas que nous reprenons à notre compte la thèse que Derrida développe dans cet ouvrage à savoir qu'" Il n'y a pas de hors-texte ".

(12) M. Goldschmit, Jacques Derrida, une introduction, I, 2, Paris, Pocket, 2003, coll. " Agora ".

(13) P. Rosanvallon, La Contre-démocratie. La politique à l'âge de la défiance, Paris, Seuil, 2006 ; coll. " Point Essais ", 2008.

(14) H. Arendt, Essai sur la révolution. VI. La tradition révolutionnaire et ses trésors perdus, trad. M. Chrestien, Paris, Gallimard, 1985, coll. " Tell ".

Cahiers philosophiques, n°119, page 97 (10/2009)

Cahiers philosophiques - Rousseau, penseur de (la crise de) la représentation politique