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Cahiers philosophiques

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Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 118")

Ce livre bref, incisif, instructif, mais aussi très problématique, se compose de trois chapitres : " L'économie finie : de la rareté à l'épuisement " ; " L'économie dynamique : les deux flèches du temps " ; " L'économie ouverte : écologie et progrès humain " ; auxquels s'ajoutent deux annexes consacrées à la relation étroite qui unit selon les auteurs la démocratie à la prise en compte collective des problèmes écologiques.

La Nouvelle Écologie politique : économie et développement humain
Jean-Paul Fitoussi et Éloi Laurent.
Paris, Seuil, 2008. 122 p.
Coll. " La république des idées "
ISBN : 978-2-02-097719-7

Il s'agit d'exposer, de déconstruire et finalement de réfuter la représentation néo-malthusienne des problèmes auxquels une humanité de plus en plus nombreuse, aspirant à une sophistication permanente de ses besoins et de ses consommations, exerçant de ce fait une pression de grande ampleur sur le milieu terrestre, se trouve aujourd'hui confrontée.

Appliqué à la situation contemporaine, l'argumentaire néo-malthusien fait valoir la double nécessité d'une réduction démographique et d'une réduction des prélèvements exercés sur une planète aux ressources finies. Cela, du fait d'une impossibilité physique incontournable : étendu à l'ensemble de l'humanité, le modèle de développement des anciens pays industriels, mais aussi celui des pays émergents engagés dans une course de rattrapage très efficace, requiert une planète quatre voire six fois plus grande que celle que nous habitons. Le temps serait venu de trouver ou de retrouver un sens de la mesure, au rebours des modèles comme des institutions modernes voués à la croissance illimitée. Pour éviter d'être confrontés à des situations de plus en plus catastrophiques.

L'examen critique auquel se livrent les auteurs ne procède pas des postulats d'un libre-échangisme d'inspiration néo-libérale : il ne s'agit pas de faire valoir le principe hayékien de l'ordre spontané, adossé à la perspective d'une réalisation naturelle des allocations de ressources optimales. La récente baisse du prix du pétrole, liée à la crise financière, constitue d'ailleurs un exemple très révélateur : il eût été écologiquement judicieux que le prix restât durablement orienté à la hausse, pour inciter aux économies et à la recherche d'énergies de substitution ; mais l'" ordre spontané " du marché, en période de crise financière, tire au contraire les prix à la baisse. Contre les désordres qu'engendre cette logique marchande prisonnière de la particularité d'intérêts à courte vue, Jean-Paul Fitoussi et Éloi Laurent décrivent une économie actuellement ouverte et virtuellement mieux régulée : ouverte sur le système général que constitue la biosphère comme sur les aspirations égalitaires que recèlent les sociétés contemporaines ; régulée par une intervention capable d'apprécier des biens environnementaux qui échappent à la valorisation marchande, et de faire prévaloir les visions de long terme sur l'opportunisme du système des prix. Il s'agit donc : de " démystifier cette malédiction de la prospérité qui conduit, au nom de l'équilibre écologique, à préférer la régression au progrès, la frugalité dans l'inégalité au développement dans la justice " ; mais aussi de déterminer le sens et les moyens d'une régulation articulée, d'une part à l'urgence écologique, d'autre part à l'exigence contemporaine d'une appropriation démocratique de la politique (p. 12).

La thèse soutenue est assez régulièrement optimiste : " Il est possible de poursuivre sur le chemin du développement humain sans sacrifier les écosystèmes terrestres mais à condition d'élever notre niveau d'exigence démocratique. L'égalité écologique est la clef du développement durable. " Mais cet optimisme doit aussi être relativisé - on y reviendra.

Il s'agit dans un premier temps d'expliquer que l'économie des modernes, loin de se réduire à l'apologie naïve d'une croissance illimitée, a été d'emblée confrontée à la question des limites du développement économique ; et de faire apparaître comment et pourquoi elle a pris le sens d'une " économie finie ". Si Malthus fait figure de précurseur, c'est parce qu'il conçoit ces limites comme immanentes au processus même de croissance - du fait du différentiel qui existe entre le rythme de croissance arithmétique de la production et celui, géométrique, de la population. Même si les hommes profitent habilement de la fertilité de la nature, l'état stationnaire s'impose comme horizon indépassable pour un développement démographique et économique fini. La prise en compte de l'utilité d'un commerce mondialisé (Ricardo - théorie des avantages comparatifs) ou celle des bénéfices d'un progrès technique qui libère enfin les hommes de la loi des rendements décroissants (Jevons - théoricien au XIXe siècle de la révolution minière) déplacent la définition de la finitude, mais sont loin de l'annuler. Non seulement parce que la croissance démographique, stimulée par l'augmentation des niveaux de vie, absorbe sans cesse les surplus conquis grâce aux progrès techniques et aux gains de productivité ; mais aussi parce que ces mêmes progrès, facilitant l'exploitation des ressources naturelles, contribuent à l'augmentation considérable des prélèvements sur la nature, et donc à l'épuisement des ressources (ce qu'observe justement Jevons grâce à l'exemple du charbon anglais).

Dans un contexte d'inquiétudes accrues, liées aux tensions écologiques mais aussi à l'expérience spécifique d'un XXe siècle mis à l'épreuve de la barbarie technologique, il est significatif de retrouver une part de cet argumentaire dans les travaux initiés par le Club de Rome : car même si les théoriciens de la " croissance zéro " se sont récemment rapprochés de la problématique du " développement soutenable ", leurs premières analyses (1972), polarisées par la critique (justifiée) d'un optimisme technologique très unilatéral, viennent elles aussi s'inscrire dans l'horizon de limites jugées indépassables. Seule une stabilisation des productions comme des consommations permettrait d'éviter le scénario prospectif le plus pessimiste (" World 3 " - croissance et effondrement).

Ces rappels historiques et théoriques une fois effectués, Fitoussi et Laurent mettent en évidence l'inévitable aporie dans laquelle se tient l'économie " finie " : d'une part, on peut parier sur une mondialisation mutualisant les avantages comparatifs sur le modèle de Ricardo - mais l'on ne fait alors que repousser une échéance inévitable, du fait de la dénaturation et de la décumulation des ressources terrestres ; d'autre part, on peut à la manière de Keynes en appeler à une nouvelle civilisation, dans laquelle l'amour sublimé de la culture remplacerait la rivalité interpersonnelle et la convoitise névrotique des biens matériels - mais on se trouve alors bien désarmé face aux revendications " matérialistes " des classes ou des pays les plus pauvres, pourtant légitimes au vu des frustrations et des inégalités sociales persistantes. Comment y répondre sans faire valoir d'une manière ou d'une autre - quitte à en redéfinir le contenu - la perspective d'une croissance des productions comme des consommations ?

On échappe à cette aporie, soutiennent nos auteurs, en articulant l'idée de développement durable - issu des travaux du rapport Bruntland (1987) - à la considération de la dynamique doublement ouverte, et relativement complexe, qui régit le processus économique :

  • l'économie ne constitue pas un système clos, elle se tient dans une relation constante au milieu terrestre dans lequel elle se déploie - or celui-ci, comme nous en instruit la thermodynamique, est marqué par une temporalité entropique irréversible. Les modélisations issues de la mécanique et même de la dynamique classiques qui postulent la réversibilité du temps et la constance de l'énergie sont inadéquates pour prendre la mesure de cette relation, comme de la dégradation des ressources et des milieux naturels qu'induisent les entreprises " productives " - il faut apprendre à penser ensemble production et destruction, dans le contexte d'une nature terrestre aux ressources limitées ;
  • mais l'ouverture tient aussi aux relations de l'économie avec le milieu humain : dire à la manière de Hegel que " l'esprit gouverne le monde " ce n'est pas céder aux délires du métaphysicien, c'est prendre acte du développement illimité des savoirs et des savoir-faire, portés par la continuité active des générations, et - renversement anti-malthusien ! - par la croissance démographique elle-même (de plus en plus d'humains de plus en plus savants, ce ne sont pas seulement des bouches supplémentaires à nourrir, ce sont aussi des acteurs de plus en plus nombreux pour des modes de production sans cesse renouvelés).

Kuznets ou de Solow ont l'un et l'autre analysé l'impact des progrès scientifiques et techniques sur la production des richesses, mais aussi, s'agissant plus particulièrement de Kuznets, la perspective d'un remplacement progressif du " capital naturel " par le " capital artificiel ". Sans s'aligner sur l'ensemble de leurs propositions et notamment sur l'optimisme technologique qui accompagne parfois leurs analyses (on voit mal comment l'humanité pourrait échapper à terme à la dégradation climatique et à l'épuisement d'un certain nombre de ressources fondamentales, et cela malgré la substitution progressive de l'artificiel au naturel), on peut effectivement considérer le rôle déterminant d'un " facteur connaissance " au sein de l'histoire terrestre de l'humanité. C'est ce facteur qui permet une émancipation relative par rapport aux contraintes naturelles ou traditionnelles. Il y a donc, insistent Fitoussi et Laurent, à lutter corrélativement contre deux erreurs : contre une foi crédule dans le progrès scientifique et technique, oublieuse des irréversibilités physiques et biologiques ; contre le fantasme d'un équilibre naturel originaire qu'il s'agirait de réactualiser. Et cela pour penser la relation qu'entretiennent deux perspectives d'évolution à la fois distinctes et indissociables : la dégradation entropique des ressources et des énergies disponibles ; le renouvellement historique des connaissances, dont la diffusion et la mise en oeuvre déplacent des limites qu'on croyait insurmontables. Ces deux temporalités discordantes dessinent une situation " en lames de ciseau ", pour reprendre une image utilisée par les auteurs, dans laquelle la question principale - celle qui doit ou plutôt devrait guider des politiques publiques avisées - n'est plus seulement celle de la rareté mais bien celle du délai : on peut tirer parti du progrès technique et du renouvellement des connaissances, investir dans l'éducation et dans la recherche pour réduire la dégradation et la décumulation des ressources naturelles, tout en sachant que l'attentisme dans une situation écologiquement très tendue ne peut manquer d'avoir un coût très important. Lorsque rien n'est fait, par procrastination collective ou lobbying de court terme, on peut très bien aboutir à des situations de dégradation quasi irréversibles. Ainsi par exemple dans la gestion désastreuse des ressources halieutiques mondiales. A contrario, on voit se dessiner la nécessité d'une régulation mieux ajustée, capable sinon d'annuler " le mur de la rareté ", en tout cas réduire la vitesse d'altération des écosystèmes.

Mais si le processus économique est ouvert, ce n'est pas seulement sur une nature en transformation constante, c'est aussi sur une société politique travaillée, aux plans national comme international, par la question démocratique : égalité des droits, justice sociale, partage ou appropriation collective de la décision politique. L'un des mérites de ce livre est d'instruire précisément cette question, et aussi de soutenir la thèse d'une convergence possible et souhaitable entre développement économique et développement humain, celui-ci incluant la montée en puissance des institutions démocratiques : " le lien entre écologie et démocratie est tout simplement essentiel " (p. 65).

Les fondements positivistes de la science économique contemporaine apparaissent, sous cet angle, très problématiques. On ne peut aboutir à la neutralité axiologique revendiquée par les néo-classiques qu'en faisant prévaloir des modélisations inadéquates s'agissant de questions qui renvoient bien davantage à la tradition d'une économie politique, principiellement arrimée à la recherche ancienne du meilleur régime et à celle, moderne, de la justice sociale. Les choix individuels ou collectifs auxquels sont confrontées les sociétés contemporaines ne sont pas réductibles à la maximisation individuelle des intérêts, fût-elle articulée comme c'est le cas chez Simon à une hypothèse de " rationalité limitée1 ". On n'échappe pas à des questions de valeurs, à des alternatives morales et politiques, qui excèdent les normes d'une rationalité purement managériale ; et notamment, lorsqu'il s'agit de décider du partage des richesses entre classes, entre nations ou régions, entre générations. Doit-on ou non intégrer l'impact de telle ou telle décision présente sur le sort des générations futures (une éventuelle dépollution de l'air par exemple) ? On peut bien sûr concevoir la formule économique d'un " taux de préférence temporelle " permettant de mesurer la plus ou moins grande valeur accordée au futur. Mais la question de savoir si l'on doit, ici et maintenant, valider tel ou tel schéma de valorisation du futur, implique une décision éthique et politique qui dépasse les ressources cognitives de la seule science économique. D'où l'idée avancée par Laurent et Fitoussi, que " [l'économie et l'écologie] ne sont que des sous-ensembles de la question de la justice sociale, c'est-à-dire de la question démocratique " (p. 65). C'est une chose d'être instruit précisément sur ce que l'on peut faire, et sur ce que cela coûte ; c'est autre chose de décider qu'on doit le faire, et d'en assumer le coût.

Il serait naïf - et théoriquement absurde - de faire l'hypothèse d'un altruisme généralisé : pas plus que le partage des richesses produites, celui des ressources naturelles n'échappe aux aléas d'une conflictualité d'autant plus intense qu'elle se déploie dans le contexte d'inégalités de très grande ampleur - désormais accentuées par la série continue des crises écologiques. Ressaisi dans sa signification politique, le développement " durable " ou " soutenable " - trop souvent interprété dans une perspective simplement biologique - correspond à un impératif de justice (et pas seulement de survie) : il s'agit de construire une alternative à la distribution et à la domination inégalitaires dans le présent, et aussi d'élargir la question égalitaire au sort des générations futures. Dans une perspective initiée par Amartya Sen, on comprend que des catastrophes dites hâtivement " naturelles " sont en réalité sociales et politiques : ce sont les inégalités d'accès aux opportunités sociales, l'absence d'une communauté politique réellement participative, qui accablent les victimes des famines ou des dérèglements climatiques. Le " problème écologique " est sans cesse surdéterminé par le politique. Mais il faut faire un pas de plus dans l'analyse. La croissance, qu'il s'agisse des pays les plus riches ou des pays émergents, fait fonction de leurre, au mieux de piètre compensation, pour les classes les plus pauvres dans des sociétés qui restent très inégalitaires (alors même que la production et la productivité sont en augmentation régulière). Et s'il serait déraisonnable de renoncer à la perspective d'une croissance des niveaux de vie (les besoins élémentaires d'une grande partie de la population mondiale sont loin d'être satisfaits), il est impératif en revanche de faire décroître les inégalités : " il faudra alors moins de croissance pour satisfaire les besoins de la population car une part moins importante sera accaparée par les plus riches, et les plus pauvres, délivrés des contraintes du quotidien, pourront de nouveau penser à l'avenir " (p. 75). À condition de ne pas déconnecter question écologique et question sociale, on voit ainsi s'esquisser un cercle vertueux : plus d'égalité, des " biens premiers " (Rawls) ou des " capabilités " (Sen) mieux partagés, c'est d'autant moins de pressions vers une croissance économique intense ; c'est aussi un accès massif à l'éducation et à la formation qui se mesure assez précisément dès lors que l'on redéfinit les bases normatives de nos " indicateurs de richesse ". Or, l'éducation et la formation conditionnent le développement de technologies et plus généralement de modes de vie moins agressifs pour l'environnement, plus ouverts sur la culture que sur l'accumulation ou la consommation matérielles immédiates.

Ce livre qui donne beaucoup à penser contient aussi plusieurs éléments problématiques, appelant une discussion serrée. Ceux-ci tiennent à ce que nous disent les auteurs, mais aussi parfois à ce qu'ils éludent, ou simplifient. Leur propos associe des séquences résolument optimistes à d'autres plus sombres, mais sans que cette variation soit thématisée et examinée comme telle. L'optimisme s'adosse la plupart du temps à l'analyse du déverrouillage technologique des contraintes naturelles. Ainsi par exemple (p. 54) lorsqu'on va jusqu'à poser qu'" on peut décider d'une croissance aussi forte que l'on veut (donc d'un prélèvement correspondant sur les stocks de ressources) à condition de disposer d'un niveau de connaissance suffisant pour assurer la pérennité du système ". Mais il s'adosse aussi à des considérations politiques : on pourrait " en élevant le niveau d'exigence démocratique [...] maîtriser le système dynamique qu'est l'économie politique " (p. 88). C'est l'idée de maîtrise qui semble ici excessive - on glisse d'ailleurs insensiblement du vocabulaire de la " régulation " à celui de la " maîtrise ", alors même que ces deux notions ne sont pas du tout identiques. Mais c'est surtout la référence faite à " la démocratie " qui reste vague et en réalité très incertaine. Tient-on que la démocratie existe comme quelque chose qui serait réellement et actuellement opérant ? Ou qu'on a affaire à un processus social et institutionnel à l'accomplissement inabouti ? L'" annexe 1 " est un peu plus précise, lorsqu'elle distingue l'" état de droit " de la " participation aux affaires publiques " (p. 99). Mais dans le corps principal du texte on semble plutôt considérer les institutions démocratiques comme des opérateurs déjà disponibles et agissant au sein des sociétés politiques contemporaines. Mais il faudrait alors s'interroger : comment se fait-il que des régulations publiques bien ajustées aient tellement de mal à émerger non seulement dans les États dictatoriaux, mais aussi dans les sociétés, justement, plus " démocratiques " ? Et comment ne pas relativiser, sur la base d'un tel constat, la thèse d'une convergence observable entre écologie et démocratie ? Au lieu d'explorer ces difficultés, le propos se fait parfois plus inquiet : on pourra retarder la dégradation environnementale, mais sans jamais se libérer du mur de la rareté. Comme si l'opposition même de l'économie " finie " et de l'économie " du progrès humain ", qui structure le propos, appelait à son tour un travail de relativisation. En a-t-on vraiment fini avec Malthus ?

Il est regrettable - et cela n'est pas dû à la concision d'un propos qui prend souvent peine d'argumenter précisément certains points délicats et même assez techniques - de congédier parfois très rapidement des hypothèses et des arguments qui demanderaient un examen plus soutenu. Ainsi par exemple : la critique keynésienne de l'accumulation capitaliste est très rapidement renvoyée à une simple " utopie aristocratique " - ce renvoi étant d'ailleurs assez vaguement adossé à un... soupçon d'ordre quasi psychologique (Keynes se serait trouvé sous l'influence fascinante de Freud... (p. 35) - ce qui ne fait pas vraiment un argument ! C'est d'autant plus surprenant de la part des auteurs que la critique de la civilisation matérielle entreprise par Keynes croise les analyses plus anciennes de Mill, dont le socialisme ne se réduit pas à la visée d'une décroissance des inégalités. Mill en effet distingue différentes modalités de la croissance et du progrès : d'un côté, la perfectibilité infinie de la culture ; d'un autre côté, sur la base d'une sagesse adaptée au monde moderne, la relative frugalité d'une vie dégagée des soucis matériels, mais aussi de l'aliénation consumériste. On comprend que Fitoussi et Laurent veuillent couper court à une condamnation moralisante du " matérialisme " contemporain, et assumer de manière réaliste l'exigence d'une amélioration véritable du sort des plus pauvres : " comment concevoir dans la France d'aujourd'hui la décroissance comme horizon du développement humain alors que l'Insee comptabilise 8 millions de pauvres ? " (p. 36). Il n'empêche qu'eux-mêmes réintroduisent - mais en fin de parcours et de manière presque clandestine - ce même Keynes qu'ils avaient éconduit : " le meilleur état pour la nature humaine est celui dans lequel, si personne n'est pauvre, personne ne désire être plus riche, et n'a aucune raison de craindre d'être tiré par le bas par les efforts de ceux qui tentent de s'élever " (Keynes, Perspectives économiques pour nos petits-enfants - cité p. 71). C'est donc bien que les questions liées au processus et surtout à la nature de la " civilisation " restent entières, ce qu'un concept trop vague de la " connaissance " ou de " l'éducation " ne permet pas de penser. Car l'éducation peut viser la simple acquisition de savoir-faire efficaces dans la perspective d'une rationalité instrumentale et instrumentée. Elle peut aussi s'articuler à une réflexivité critique - et notamment à celle que porte une économie reconduite à sa complexité de " science morale " ou d'" économie politique ".

La principale difficulté présente dans ce livre - elle est au demeurant très fréquente dans la littérature contemporaine consacrée au " développement humain " - tient à la polémique régulièrement menée, jusque dans la conclusion du livre, contre les (supposés) fantasmes d'un naturalisme trop naïf. On tient pour ridicules aussi bien les " histoires conjecturales des philosophes du contrat social ", que l'illusoire nostalgie d'un équilibre naturel qu'on aspirerait à retrouver. Comme s'il y avait d'un côté la nature mystifiée de l'écologie préscientifique, de l'autre la vraie nature, dévoilée par les lumières de la science (thermodynamique aidant). Ce faisant, on se tient bien sûr à bonne distance critique des idéologues de la décroissance. Mais on se prive aussi du potentiel critique d'un concept de nature qui se dégagerait du postulat de l'équilibre ou de l'harmonie originels, pour mettre en avant le fait irréductible de la donation. Car " nature " n'est pas une illusoire perfection originelle, mais au sein même d'une existence socialisée et cultivée, la part de ce qui nous est donné, et que nos entreprises les plus " artificielles " ne cessent d'actualiser. De sorte que nous avons à penser, dans un schéma plus complexe que celui qui est présupposé par les deux auteurs de ce livre, à la fois l'excès du construit ou du fabriqué sur le donné (" déverrouillage " artificiel des limites de la nature), mais aussi l'excès persistant et sans cesse relancé du donné sur le construit. Y compris lorsque et parce que les vieilles coutumes et les vieilles institutions se font elles aussi, à leur manière, nature.

Faute d'un tel concept critique de la nature, c'est toute l'interprétation du " développement humain " qui se trouve enfermée dans un anthropocentrisme jamais questionné : le milieu terrestre est désigné comme fond, ou stock, comme si l'on n'avait affaire qu'à un ensemble de moyens au seul service des fins et des utilités humaines. La dynamique ouverte que les auteurs placent au coeur de leur propos apparaît de ce point de vue assez remarquablement... fermée : l'altruisme va du semblable (humain) au semblable (humain), et les frontières de la sympathie ne s'élargissent jamais au point de considérer - dignes de respect et non pas d'usage - d'autres éléments inertes ou vivants. La Terre est et reste chose ou ensemble de choses utilisables - alors même que l'on se range derrière Rawls ou Sen pour pointer les limites de l'utilitarisme.

Lors d'un entretien (Libé/Labo du 4/12/2008, site Internet :

http://www.liberation.fr/economie/0601428-financiere-ou-environnementale-on-doit-resoudre-toutes-les-crises-en-meme-temps) Jean-Paul Fitoussi faisait cette remarque très paradoxale : " L'écologie, disait-il ce n'est pas la nature ! " Et cela avec le ton d'une protestation énergique qu'on imagine adressée aux tenants du fétichisme naturaliste. L'écologie, c'est bien " plutôt la préoccupation des générations futures ! " articulée à l'" angoisse des générations présentes ". Et un tel sentiment, insistait-il est " absolument naturel ", on doit " le laisser s'exprimer " !

Revoilà donc du " naturel ", et de surcroît logé au point crucial où l'on cherche une limite à l'égoïsme social ou générationnel ! N'est-ce pas étrange...

Fabienne Broucaret.


(1) Cf. Francis Pavé, " La rationalité limitée par son contexte de mise en oeuvre ", Cahiers philosophiques, n° 98, juin 2004.

Cahiers philosophiques, n°118, page 115 (10/2009)

Cahiers philosophiques - La Nouvelle Écologie politique : économie et développement humain