Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Cahiers philosophiques

Parutions

Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 118")

Directeur de recherches au CNRS, figure éminente de la philosophie morale contemporaine, Ruwen Ogien est un des rares auteurs français dont chaque nouvel ouvrage suscite tout à la fois l'intérêt et la polémique. À cet égard, son dernier livre, L'Éthique aujourd'hui : maximalistes et minimalistes, n'échappe pas à cette règle. Cet ouvrage constitue le point d'aboutissement d'une longue réflexion menée par l'auteur, et dont il est possible de trouver des échos dans des publications précédentes, comme Penser la pornographie (PUF, 2003), ou encore La Panique morale (Grasset, 2004).

L'Éthique aujourd'hui : maximalistes et minimalistes
Ruwen Ogien.
Paris, Gallimard, 2007. 252 p.
Coll. " Folio essais "
ISBN : 978-2070343577

Le problème philosophique qui se trouve au coeur des analyses menées par Ruwen Ogien dans L'Éthique aujourd'hui est, selon les termes mêmes de l'auteur, celui de l'" asymétrie " sur le plan moral entre le rapport à soi-même et le rapport à autrui. Plus précisément, dans le cadre de ce qu'il nomme l'" éthique minimale ", il s'agit pour R. Ogien de soutenir la thèse selon laquelle le rapport à soi-même est moralement neutre, de sorte que ni l'État, ni les individus ne sont légitimés à formuler un quelconque jugement moral s'y rapportant. À ce titre, la théorie de Ruwen Ogien se présente comme le double prolongement du libéralisme politique de John Rawls (en vertu duquel l'État se doit de demeurer neutre à l'égard des différentes conceptions du bien personnel) et de la philosophie de John Stuart Mill, dont le fameux principe de non-nuisance est appliqué par l'auteur au domaine moral. Les nombreuses allusions à Mill dans l'ouvrage ne sont du reste pas innocentes : si R. Ogien ne défend pas explicitement ici une position utilitariste, on peut néanmoins affirmer que l'éthique minimale trouve ses origines dans ce mouvement philosophique, mouvement avec lequel elle partage de nombreuses similitudes. L'adversaire que R. Ogien entend combattre, et qu'il décrit dès le premier chapitre de l'ouvrage, n'est autre que ce qu'il nomme le " maximalisme moral ", position dont il déplore le caractère intrusif et excessif dans les sociétés contemporaines.

Ce sont précisément deux célèbres versions du maximalisme moral qui se trouvent soumises à l'analyse critique aux chapitres deux et trois de l'ouvrage : la théorie morale de Kant, accordant une place fondamentale au concept de devoir envers soi-même, et l'éthique de la vertu d'Aristote, centrée sur le perfectionnement du caractère moral et sur l'idée de " vie bonne ".

Dans le chapitre consacré aux devoirs moraux envers soi-même, R. Ogien ne dénombre pas moins de sept arguments illustrant les problèmes logiques ou normatifs qui se rattachent à cette notion. Ainsi, explique-t-il, les devoirs moraux envers soi-même ne s'appliquent pas tant à l'agent moral qu'à des entités abstraites, telles que la nature, la patrie, ou l'espèce humaine. R. Ogien effectue par exemple un long développement sur le devoir de ne pas se masturber, devoir que chaque agent moral aurait à l'égard de lui-même selon Kant. Pour R. Ogien, ce qui sous-tend avant tout la condamnation kantienne de la masturbation, c'est la thèse en vertu de laquelle un tel acte irait contre la loi de " conservation de l'espèce ". Toutefois, explique R. Ogien, les raisons invoquées par Kant pour condamner la masturbation ne sont pas fondées. En effet, écrit-il non sans ironie, " si la masturbation était immorale du fait, seulement qu'elle porte atteinte à la loi de conservation de l'espèce, rester chaste ou vierge serait aussi immoral que passer son temps à se masturber1 ". En somme, pour R. Ogien, la notion de devoir moral envers soi-même n'est qu'un des avatars d'une morale maximaliste cherchant à réguler de manière illégitime le comportement individuel. Il est à noter que l'auteur n'aborde pas ici la question d'un possible rapport moral à soi-même qui ne soit pas identifiable à un devoir.

L'éthique de la vertu d'Aristote, analysée au chapitre 3 de l'ouvrage, soulève également selon R. Ogien des difficultés majeures, tout particulièrement parce qu'elle ne parvient pas à proposer un modèle normatif idéal auquel tout individu devrait se conformer. La raison principale à cela, précise R. Ogien, est qu'il est impossible de déterminer objectivement un ensemble de propriétés permettant de circonscrire la nature humaine. Ceux que l'auteur nomme " les essentialistes " choisissent de manière arbitraire certains traits susceptibles de définir objectivement la nature humaine. Un tel choix est donc forcément contestable (l'agressivité ou l'exploitation des plus faibles pourraient également, souligne R. Ogien, être considérées comme des qualités " essentielles " de la nature humaine). De sorte que l'éthique de la vertu, incapable de proposer un modèle normatif que tout individu se devrait de suivre, risque selon R. Ogien de conduire à un certain relativisme, ce qui pose problème pour son statut de théorie morale robuste.

En somme, pour R. Ogien, un des dangers fondamentaux de la morale maximaliste est qu'elle risque d'ériger un certain nombre de comportements en " crimes sans victimes ". En effet, s'interroge l'auteur, " Où sont les personnes physiques, concrètes, qui ont subi des dommages contre leur gré ?2 ". Pour R. Ogien, c'est précisément à cette question que le maximalisme moral ne semble pas en mesure de répondre.

À l'issue de cette critique du maximalisme moral, R. Ogien expose dès le quatrième chapitre de l'ouvrage sa propre théorie et s'intéresse en premier lieu à l'explicitation du principe de non-nuisance, pièce maîtresse de son éthique minimale. R. Ogien emprunte ce principe à un des pères de l'utilitarisme, John Stuart Mill, auquel l'auteur se réfère explicitement. Selon Mill, cité par R. Ogien, le principe de non-nuisance stipule que : " La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d'user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d'empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante3. "

R. Ogien précise tout d'abord un élément fondamental permettant d'étayer la distinction entre causer du tort à soi-même et en causer à autrui : l'intention. C'est en vertu d'une telle distinction qu'il est par exemple possible de différencier l'action d'un kamikaze d'un suicide " ordinaire ". C'est également en vertu d'une telle distinction que R. Ogien refuse d'étendre le principe de non-nuisance à la pornographie : en effet, écrit-il, même si une telle pratique est bien évidemment susceptible de choquer certaines personnes, elle n'implique pas ordinairement qu'il y ait intention de nuire à autrui. De sorte que la considérer comme immorale relèverait pour l'auteur d'un moralisme généralisé et excessif.

On pourrait toutefois objecter à R. Ogien que le principe de non-nuisance, s'il était simplement envisagé comme un principe négatif impliquant de ne pas commettre un certain nombre d'actes préjudiciables, pourrait légitimer de manière problématique certains comportements : ainsi, le fait de ne pas porter secours à une personne en grave danger pourrait ne pas poser de problème moral, puisque dans un tel cas de figure aucun tort n'a été causé directement. R. Ogien est tout à fait conscient de ce problème. Selon lui, toutefois, le fait de porter secours à autrui ne constitue pas une extension du principe de non-nuisance, mais bien plutôt l'application d'un autre principe : celui d'" égale considération de chacun ". Reprenant les analyses de Thomas Nagel, R. Ogien affirme que ce principe se rattache à un certain nombre d'exigences que tout individu ne peut manquer de manifester : ainsi, sauf circonstances très exceptionnelles, " personne ne veut être blessé, humilié, tué, etc.4 ". En vertu de ce constat, et conformément au principe d'égale considération de chacun, le fait de porter secours à autrui peut ainsi être moralement justifié ; par ailleurs, souligne R. Ogien, le principe d'égale considération permet de ne pas adopter une attitude paternaliste à l'égard d'autrui, puisque l'on prend ici en considération les désirs de chacun de manière identique. Le principe d'égale considération de chacun n'est au demeurant qu'une réactivation du fameux principe d'impartialité, commun à toutes les doctrines utilitaristes.

À partir de ces analyses, R. Ogien résume au chapitre 8 de l'ouvrage les trois grands principes qui constituent son éthique minimale (considération égale, neutralité à l'égard des conceptions du bien personnel, intervention limitée aux torts causés à autrui) et s'efforce d'expliquer en quoi ils ne sont pas redondants. L'auteur envisage également les situations morales dans lesquelles les trois grands principes s'avèrent insuffisants : tel est le cas en particulier de certains dilemmes moraux. Lorsqu'une telle situation se produit, affirme R. Ogien, il est alors nécessaire d'introduire un autre principe, susceptible de mettre un terme à l'indécision. Il s'agit du fameux principe d'utilité, en vertu duquel la valeur morale d'une action se rattache au fait qu'elle tend à accroître le bonheur du plus grand nombre. Bien évidemment, l'adoption du principe d'utilité soulève des difficultés (en particulier celle concernant la prévision des conséquences de nos actions), mais ces difficultés se retrouvent dans toutes les doctrines conséquentialistes, et R. Ogien ne tente pas ici de répondre à ce problème. En outre, précise R. Ogien, l'utilisation du principe d'utilité n'est légitime que dans les cas d'indécision, de sorte que les trois principes spécifiques à l'éthique minimale peuvent être utilisés dans les autres situations.

Enfin, R. Ogien conclut l'ouvrage en insistant sur la dimension spécifiquement morale de la position qu'il défend, afin de la différencier du libéralisme strictement politique de J. S. Mill. Le principe de non-intervention, insiste t-il, ne doit pas seulement concerner la régulation étatique des relations entre individus, mais également les relations privées qui se tissent en dehors de toute influence du politique. L'éthique minimale, en somme, ne s'applique pas seulement aux politiques publiques, mais également aux jugements moraux diffus formulés par tout un chacun. Elle ne concerne pas uniquement, selon les mots de l'auteur, la " police morale d'Etat5 ", mais également la " police morale privée6 ".

En bref, L'Éthique aujourd'hui représente tout autant une introduction extrêmement claire à la pensée de R. Ogien qu'une contribution importante aux réflexions actuelles dans le champ de l'éthique normative. Et si l'éthique minimale que défend l'auteur ne suscitera certainement pas l'unanimité, elle ne pourra cependant manquer de stimuler et de relancer les nombreux débats au sein de la philosophie morale contemporaine.

Jérôme Ravat.


(1) R. Ogien, L'Éthique aujourd'hui, p. 47.

(2) Ibid., p. 21.

(3) Ibid., p. 102.

(4) Ibid., p. 117.

(5) Ibid., p. 198.

(6) Ibid.

Cahiers philosophiques, n°118, page 111 (10/2009)

Cahiers philosophiques - L'Éthique aujourd'hui : maximalistes et minimalistes