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Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 118")

Le Choc des métropoles : Simmel, Kracauer, Benjamin
Stéphane Füzesséry et Philippe Simay (dir.).
Paris, Éclat, 2008. 254 p.
Coll. Philosophie imaginaire
ISBN : 978-2-84162-164-4

Stéphane Füzesséry et Philippe Simay ont réuni dans Le Choc des métropoles un ensemble de textes qui étudient comment Simmel, puis Kracauer et Benjamin saisissent la nouveauté radicale, le " choc ", que constitue, à la charnière du XIXe et du XXe siècles, l'apparition des métropoles. Si, comme ils le soulignent, " il y a désormais plus de vingt ans que David Frisby a établi les affinités théoriques unissant ces trois auteurs ", il s'agit là du premier livre en français qui entreprenne de rapprocher Simmel, Kracauer et Benjamin autour de cette question, de faire apparaître leurs filiations, aussi bien thématiques qu'épistémologiques.

La nouveauté de la métropole est tant économique que sociale, esthétique et culturelle. Elle se définit certes fonctionnellement (comme réseau, lieu de la production et de l'échange monétaire), mais aussi par son esprit (individualisme, liberté, cosmopolitisme...) : c'est un nouvel air que l'on respire dans les métropoles, de nouveaux modes de vie et comportements que l'on y invente, souvent de manière involontaire. Simmel oppose ainsi les villes d'art du Sud (Florence ou Rome par exemple), qui sont propices à la contemplation, au tourbillon des métropoles du Nord, lieu d'une expérience aussi intense que disloquée. La " grande ville " par excellence reste Berlin et son chaos, au regard duquel Paris fait figure d'" immense ville de province " (Kracauer), harmonieuse, paisible, qui a connu et connaît des transformations, mais à un rythme suffisamment lent pour que le passé reste visible et lisible. Paris est dès lors, pour Kracauer comme pour Benjamin, le contrepoint à partir duquel lire une genèse, encore étalée dans l'espace, de la modernité qui s'est saisie plus tard, mais de manière plus critique ou catastrophique, de Berlin.

Les trois auteurs ont en commun l'attention qu'ils portent au bouleversement de l'expérience, à commencer par ses racines purement sensibles, que signifie la vie dans les métropoles. L'expérience du citadin est d'abord décrite au point de vue sensitif comme naissance d'un nouveau régime esthétique qui modifie l'appareil sensitif et, par suite, les capacités psychomotrices : collisions et bousculades révèlent la maladresse ou la gaucherie des corps des citadins, et en même temps cultivent la capacité d'évitement des obstacles du piéton, favorisent la mécanisation de la marche exemplifiée par les danseuses de revue qui lèvent la jambe comme un seul homme, dont les " mouvements sont des démonstrations mathématiques " (Kracauer). L'accent est essentiellement mis, peut-être dans le contexte du développement de la photographie et de la naissance du cinéma, sur les perceptions visuelles. On ne trouve pas, ou peu, de développements sur les odeurs et les sons proprement métropolitains. Pour ainsi dire, la grande ville est celle où on en " prend plein les yeux ", c'est celle aussi, comme le soulignent notamment Thierry Paquot et David Frisby, où on échange longuement des regards sans se parler, dans ces situations inédites et artificielles, que Simmel a été le premier à décrire, créées par le tramway ou le métro. Bombardé de stimuli, dont les variations quantitatives prennent un sens qualitatif, le citadin de la métropole adopte des conduites, des " styles de vie ", qui définissent une urbanité nouvelle : blasement, excentricité, coquetterie, réserve, propension au conflit, politesse formelle... sont décrits par Simmel comme autant de protections spontanées contre la violence de la " stimulation nerveuse " à laquelle il est soumis.

Qu'il s'agisse de Simmel, de Kracauer ou de Benjamin, la nouveauté de la " grande ville " est saisie à la surface et comme à la marge, à travers ces phénomènes, objets ou lieux apparemment anodins que sont la mode, les cafés, la rue, les employés, les salles d'attente, les gares, les horloges ou les parapluies, les romans policiers, les cinémas, le music-hall, les Luna Parks, les passages... La métropole est ainsi beaucoup plus qu'un thème parmi d'autres, beaucoup plus qu'un phénomène dont l'apparition requerrait un peu d'attention, puisqu'elle est pensée comme ce qui cristallise le sens de l'époque : comme l'écrivent Stéphane Füzesséry et Philippe Simay dans leur avant-propos, de l'" expérience du choc métropolitain, [...] ils [Simmel, Kracauer et Benjamin] ont extrait une nouvelle forme d'intelligibilité de la modernité ". Le philosophe se fait alors aventurier et flâneur (David Frisby), qui ne fuit ni le superficiel, le fortuit, le transitoire, mais sait y trouver l'essence, le typique, car il sait que " la signification totale du monde dans son ensemble irradie de n'importe quel point " (Simmel, cité par David Frisby). Il se fait encore " chiffonnier ", pour reprendre l'image de Benjamin à propos de Kracauer, qui s'intéresse aux déchets et aux détails que l'on ne veut pas voir (Olivier Agard).

Cette attitude face à la réalité appelle aussi de nouvelles manières d'écrire : essais, notes, chroniques, fragments chez Simmel, critiques de films, " textes de ville ", feuilletons pour la presse chez Kracauer, ou encore aphorismes et recherche d'équivalents au montage cinématographique chez Benjamin. Dans leur diversité, elles traduisent la même manière de s'inscrire à la frontière de différentes disciplines - les contributeurs du Choc des métropoles, philosophes, sociologues, germanistes, psychanalyste, architecte, historiens viennent d'ailleurs d'horizons divers - et surtout le même refus des " concepts totalisants " et de la clôture dialectique.

Car la dialectique à l'oeuvre reste toujours " incomplète ", comme y insiste David Frisby qui, dans le texte qu'il consacre à " Simmel et le paysage urbain de la modernité ", parle de la " dimension toujours ouverte de l'essai [en l'occurrence, " Les grandes villes et la vie de l'esprit " de Simmel, mais la remarque peut s'appliquer également à Kracauer et Benjamin], qui est riche de tensions non résolues ". En effet, le choc est traumatisant, et Simmel n'hésite pas à le comparer à un " viol " qui menace l'intégrité de chacun, mais il est aussi émancipateur. Le passant, dont la marche incarne l'esprit objectif, qui s'efforce de se protéger de la foule et de la promiscuité par une attitude de réserve défiante, devient à d'autres moments flâneur qui jouit de " temporalités interstitielles de liberté " (Stéphane Jonas). La prépondérance de l'esprit objectif sur l'esprit subjectif, de l'intellect sur la sensibilité, n'exclut pas que la métropole ménage elle-même l'espace d'une expression nouvelle, l'homme des métropoles peut " se créer une île de subjectivité, une sphère secrète et close d'intimité " (Simmel, cité par Thierry Paquot). La calculabilité n'exclut pas la contingence (David Frisby). L'individualisme métropolitain signifie nivellement, mais aussi élaboration possible de la différence individuelle. La dégénérescence du signe en signal n'efface pas l'espoir de signes nouveaux. Thierry Paquot revient ainsi dans son texte sur les images du pont et de la porte pour développer l'idée simmelienne de la " métropole comme passage de frontières " : la grande ville est clôture et lien, délimitation et possible ouverture.

De la même manière, chez Kracauer, quoique la réalité soit perdue sous la réalité moderne de la grande ville qui est toute extériorité, la nostalgie de l'intériorité disparaît, comme le montre Nia Perivolaropoulou, à partir de De Caligari à Hitler : l'image filmique peut assumer et entièrement révéler la négativité, " au nom d'une possible positivité ". Kracauer se montre ainsi très vite critique à l'égard des tentatives autoritaires, romantiques ou techniciennes, de réenchantement du monde (Olivier Agard). Sur les loisirs et la culture de masse, où il lit la critique d'une culture bourgeoise anachronique, ses jugements sont toujours très nuancés. Il n'hésite pas à parler d'une " bohème des employés ", à voir dans l'opérette (il consacre un livre à Offenbach) une résistance mélancolique à l'opérette politique du Second Empire, et, de même, dans le cinéma un " art du dégonflage ". Comme le montre Olivier Agard dans " La mélancolie urbaine selon S. Kracauer ", Kracauer décrit à la suite de Simmel les citadins comme des exilés, sans " abri transcendantal ". Qu'ils soient délinquants ou employés, chômeurs de Malakoff, vagabonds ou bohèmes des grands boulevards parisiens, ils sont tous des " émigrés de l'intérieur " (Olivier Agard), qui partagent la même errance mélancolique. Or cette mélancolie a un versant positif, qu'on peut appeler en empruntant à l'École de Chicago, " mobilité " : mobilité mentale de l'étranger, créativité culturelle que confère le fait d'être en marge, en rupture avec les schémas dominants. De même enfin chez Benjamin, le film ne saurait se réduire à la confirmation de la mécanisation de la vie, ni même à son reflet parfois critique, ou à l'échappatoire de la distraction, triste parade : il constitue une " dynamite " révolutionnaire qui " fit sauter cet univers carcéral, si bien que maintenant, au milieu de ses débris largement dispersés, nous faisons tranquillement d'aventureux voyages ". Et quand Benjamin s'inspire de l'idée simmelienne de conduites métropolitaines comme réponses protectrices au choc, il insiste sur l'" expertise " et l'" habilitation " citadines, autrement dit la capacité à résister et inventer : les métropoles ne sont pas que des machines à broyer l'humain.

Chez aucun de ces trois auteurs on n'a donc affaire à une simple version de la Kulturkritik de l'aliénation moderne. La critique de l'uniformisation refuse le repli réactionnaire ou nostalgique et ouvre toujours, même timidement, la voie d'un dépassement. Comme l'écrit Simmel : " Notre devoir n'est ni d'accuser, ni de pardonner, mais seulement de comprendre. "

De ce point de vue, bien que le concept de " choc " ne convienne plus pour penser l'ère des " post-métropoles " (Massimo Cacciari) contemporaines, on peut suivre Stéphane Füzesséry et Philippe Simay quand ils écrivent que la richesse de cette dialectique appelle à identifier aujourd'hui " l'ensemble des forces de résistance et de mise à distance permises par la créativité des cultures à l'oeuvre dans les mondes contemporains ".

Laure Bordonaba.

Cahiers philosophiques, n°118, page 107 (10/2009)

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