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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

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Stéphane Marchand

" Comment construire des villes, ou "quelque chose" qui remplace ce qui fut jadis la Ville1? " Tel est, selon Henri Lefebvre (1901-1991), le défi que nous lance le monde moderne et qu'il cherche à relever depuis Le Droit à la ville (1968) jusqu'à la publication de La Production de l'espace en 19742. Les " Notes sur la ville nouvelle " d'avril 1960 sont une de ses premières publications sur les questions d'urbanisme et présentent comme l'archéologie de son travail de penseur de la ville3. Alors que ses recherches de sociologie portaient plutôt sur le monde rural - sa thèse sur la vallée de Campan dans les Pyrénées se présente comme une " étude de sociologie rurale " - les " Notes " témoignent de l'événement biographique à l'origine de cette nouvelle inflexion. Depuis la maison de sa famille maternelle à Navarrenx dans les Pyrénées-Atlantiques, Lefebvre assiste en 1957 à la construction de Mourenx, ville nouvelle bâtie pour loger les familles venues travailler sur le site de Lacq où d'importants gisements de gaz ont été découverts. En moins de quatre ans, une ville de près de 10 000 habitants est née... Cette expérience lui fait prendre conscience du bouleversement mondial qui se joue dans ce qu'il appelle le " phénomène urbain " : sous ses yeux le monde se transforme, des formes nouvelles d'aliénation apparaissent, l'ennui organisé s'installe, devant lui s'ouvrent et se perdent les possibilités de ce moment si particulier de l'histoire qu'il cherche à penser derrière le concept de " modernité "4. C'est à ce titre que les " Notes " paraissent en 1962 dans l'Introduction à la modernité.

En 1960, la ville est donc un objet relativement nouveau dans la pensée de Lefebvre. Pour autant son introduction ne constitue pas une rupture et s'inscrit dans le cadre théorique du projet d'une " critique de la vie quotidienne " initié depuis la fin de la guerre5. Henri Lefebvre cherche, en effet, à faire ressortir la dimension fondamentale du phénomène de l'aliénation mis en lumière par Marx. L'attention à la " quotidienneté " permet d'observer en détail - c'est-à-dire en sociologue plus qu'en philosophe, afin de se tenir comme Lefebvre aime à le dire à l'articulation du " vécu " et du " conçu " - toutes les formes d'aliénation, comme celle par exemple qui transforme l'homme en consommateur, et qui devient visible dans la forme que prennent nos villes : " La vie quotidienne, selon l'expression énergique de Guy Debord, est littéralement "colonisée". Elle est menée à l'extrême aliénation, c'est-à-dire à l'insatisfaction profonde, au nom des techniques récentes et de la "société de consommation"6. " À cette époque, Lefebvre et les situationnistes partagent un certain nombre de positions, notamment celle qui consiste à faire de la ville un levier fondamental du mécanisme de toutes les formes d'aliénation ou de libération possibles : " Si les "situationnistes" pensent à l'oeuvre, c'est à la ville qu'ils pensent, en tant que lieu d'une façon de vivre qui exige participation et qui, englobant le spectacle, se sait irréductible au spectacle. Une ville crée des situations ; c'est dans le cadre et le milieu urbains que peut s'exercer l'activité créatrice de situations, donc d'un style et d'une façon de vivre. Ce groupe a donc concentré son attention sur la description des villes, sur l'espace urbain et son usage ludique, sur toutes les formes de participation qui en dérivent. En résumé, les plus brillants représentants de ce groupe explorent une sorte d'utopie vécue, à titre expérimental, en cherchant une conscience et une activité constructrice désaliénantes par opposition aux structures aliénées et situations aliénantes qui pullulent dans la "modernité"7. "

Les " Notes sur la ville nouvelle " montrent bien la méthode et les ambitions de la pensée de la ville proposée par Lefebvre. L'interrogatoire sociologique permet de voir comment les nouveaux habitants de ces ensembles vivent la transformation de leur habitat, leurs espérances, leurs déceptions surtout : la promiscuité et l'ennui de la vie qui leur est proposée. La production de l'espace urbain est un véritable atelier de création de la vie quotidienne dont on peut mettre au jour l'idéologie. Le texte introduit ainsi la critique de l'urbanisme dont Lefebvre dénonce la " dictature de l'angle droit ", " l'extinction de toute vie, la réduction de la "ville" au dortoir, la fonctionnalisation aberrante de l'existence ", conséquences de la suppression de la rue voulue par Le Corbusier et la construction des nouveaux ensembles8. Cette critique apparaît notamment dans l'article contemporain des " Notes " " Utopie expérimentale : pour un nouvel urbanisme " qui présente une recension de Die neue Stadt, projet de ville nouvelle près de Zürich à partir de la distinction des niveaux sociologiques que sont l'individu, la famille, le voisinage, etc. Lefebvre dénonce le " sociologisme " de ce projet : " Dans cette hiérarchie, si fortement intégrée et structurée de niveaux, d'autres niveaux s'estompent : l'économique et le psychique, le spontané, l'informel. Plus précisément, comment l'ensemble social n'agirait-il pas sur les désirs, ou sur les opinions - ou sur les attitudes et aptitudes et comportements, comme on voudra - des membres d'une communauté locale ? Comment les différences des catégories professionnelles, des couches et des classes sociales ne s'y manifesteraient-elles pas ? Ne peut-on envisager que les travailleurs industriels, ouvriers ou techniciens, aient des besoins ou désirs spécifiques, quelque peu différenciés de ceux des autres catégories d'habitants ? En bref, l'homme social ne se définit pas seulement par l'habitat9. " Cette critique n'épargne pas non plus les projets d'un urbanisme d'État. Le phénomène urbain échappe en vérité autant à la logique du capitalisme qu'à celle du socialisme d'État ; aucun des deux n'est à la mesure de l'enjeu de cette transformation mondiale qui voit les différences humaines s'effacer progressivement devant l'uniformisation de la vie quotidienne. Pour être à la hauteur de cette révolution, il faut donc résister au mouvement capitaliste de transformation de nos maisons et de nos appartements en " standing ", en " style de vie ", à la réduction à une simple valeur d'échange d'un espace qui ne devrait être conçu que pour et en fonction de nos usages dans leur vivante diversité. Mais Lefebvre demande aussi de se détourner de la tentation de faire de la ville la seule expression des superstructures des modes de production : " La science du phénomène urbain devrait-elle répondre à des exigences pragmatiques, à des injonctions immédiates ? Planificateurs, programmateurs, utilisateurs, réclament des recettes ? Pour quoi faire ? Pour rendre les gens heureux. Pour leur ordonner d'être heureux. Curieuse conception du bonheur. La science du phénomène urbain ne peut répondre à ces commandes sans risquer d'entériner des contraintes venant d'ailleurs : de l'idéologie et du pouvoir10. " Ces critiques témoignent aussi de la rupture d'Henri Lefebvre en 1958 avec le PCF - dont il était membre depuis 1928 - et plus généralement de sa critique de l'usage du marxisme pour justifier le socialisme d'État : " Le socialisme d'État est un reniement, un déni de la pensée de Marx11. "

Il ne s'agit pas pour autant de proposer de restaurer les villes anciennes. L'ennui maintenant est partout. L'uniformisation de tous les modes de vie change aussi les villes anciennes. Le sens de leur architecture se perd dans le processus de fonctionnalisation de l'existence, ces villes anciennes ne sont plus que des coquilles vides, témoignage un peu triste de ce que pouvait être une autre vie quotidienne. À l'heure de la mondialisation - l'idée et le terme sont déjà au coeur des analyses de Lefebvre - les centres se déplacent et se raréfient. Les petites villes rurales comme Navarrenx ont perdu une partie de leur sens devant le mouvement inexorable de la centralisation. Il y a, comme dit Lefebvre, une " sorte de colonisation généralisée de l'espace par les "centres décisionnels". Dans ce cas la ligne-frontière ne passe pas entre ville et campagne, mais à l'intérieur du phénomène urbain entre la périphérie dominée et le centre dominateur12".

Le retour à l'ancien équilibre est par conséquent impossible, et le projet de Lefebvre se voudrait exempt de tout passéisme. À l'instar de La Critique de la vie quotidienne qui a pour projet de transformer la vie quotidienne à partir de la prise en compte des besoins exprimés dans la quotidienneté, il s'agit de prendre conscience des possibilités d'existence ouvertes par le phénomène de l'urbanisation, " pour changer la vie, dit Lefebvre, il faut changer la société, l'espace, l'architecture, la cité13". Pour ce faire il faut rappeler - en se référant à Heidegger mais aussi à Nietzsche - que l'" habiter " ne saurait se réduire à l'" habitat "14. Dans cette transformation se joue une libération possible, tout du moins la possibilité de ne pas céder à la nouvelle forme d'aliénation produite par des projets urbanistiques qui ne feraient que répondre à la croissance économique. Que faire alors ? Si l'aliénation est bien, comme le propose Lefebvre, " la difficulté de réaliser le possible15", elle se révèle dans notre difficulté à donner une réponse à la hauteur du défi de l'urbanisation. Les textes d'Henri Lefebvre ouvrent des pistes pour prendre conscience de nos possibilités. La vieille ville n'est jamais, après tout, qu'une ancienne ville nouvelle ; pourquoi ce qui fut possible avec elle ne le serait-il pas, à une autre échelle, aujourd'hui ? Encore faut-il, selon Henri Lefebvre, que les urbanistes et les architectes accordent une place aux espaces intermédiaires, au superflu et au supra-fonctionnel. Encore faut-il que l'usager ne soit pas l'éternel tiers-exclu du dialogue entre l'urbaniste et l'architecte : " L'usager ? Qui est-ce ? Tout se passe comme si l'on (les compétents, les "agents", les autorités) écartait tellement l'usage au profit de l'échange que cet usage se confond avec l'usure. L'usager, dès lors, comment le voit-on ? Comme ce personnage assez répugnant qui salit ce qu'on lui vend neuf et frais, qui détériore, qui abîme, qui accomplit par bonheur une fonction, celle de rendre inévitable le remplacement de la chose, de mener à bien l'obsolescence. Ce qui l'excuse à peine16. " Le nouvel équilibre recherché ne saurait être imposé de haut en bas, il ne saurait pas non plus être trouvé sans l'invention de nouvelles formes de participation et d'autogestion. être à la hauteur de la révolution urbaine suppose précisément d'en finir avec une pensée de la ville qui se contenterait de calquer les rapports de production et de projeter dans l'espace les rapports de classe. Mettre, en somme, l'homme au centre de la ville, n'est-ce pas là le programme d'un nouvel humanisme ?


(1) H. Lefebvre, La Révolution urbaine, Paris, Gallimard, 1970, p. 25.

(2) Pour une bibliographie de l'oeuvre foisonnante d'Henri Lefebvre, voir Rémi Hess, Henri Lefebvre et l'aventure du siècle, Paris, A. M. Métailié, 1988.

(3) Les " Notes " sont contemporaines des deux premiers articles publiés par Lefebvre sur les questions d'urbanisme dans la Revue française de sociologie : " Les nouveaux ensembles urbains (un cas concret : Lacq-Mourenx, et les problèmes urbains de la nouvelle classe ouvrière) ", 1960, vol.1, n° 2, p. 186-201, qui présente le travail sociologique de terrain sur lequel s'appuient les " Notes ", et " Utopie expérimentale : pour un nouvel urbanisme ", 1961, vol. 2, n° 3, p. 191-198.

(4) Voir aussi " Les nouveaux ensembles urbains ", art. cit., p. 197 et 201 : " La lutte contre l'ennui commence. Nous ne savons pas si cet ennemi public sera vaincu. De cette lutte et de cet enjeu dépendent pourtant - jusqu'à un certain point - le sens et le destin de la "modernité". "

(5) Cf.Critique de la vie quotidienne, 2 tomes, Paris, L'Arche, 1947-1961.

(6) Critique de la vie quotidienne, II : fondements d'une sociologie du quotidien, op. cit., 1961, p. 17.

(7) Introduction à la modernité, douzième prélude : " Vers un nouveau romantisme ", Paris, Minuit, 1962, p. 336-337. Guy Debord et Henry Lefebvre furent proches durant les premières années de l'Internationale situationniste dont les premiers numéros, dès 1958, se réfèrent à Henri Lefebvre, avant de le critiquer à partir de 1962.

(8) La Révolution urbaine, op. cit., p. 30.

(9) " Utopie expérimentale : pour un nouvel urbanisme ", art. cit., p. 196. Cet article a été discuté par les situationnistes : cf. " Critique de l'urbanisme ", Internationale Situationniste, n° 6, août 1961.

(10) La Révolution urbaine, op. cit., p. 184 et 188.

(11) Le Temps des méprises, Paris, Stock, 1975, p. 190. Voir aussi De l'État, 4 tomes, tome II : Théories marxistes de l'État de Hegel à Mao, Paris, UGE, 1976, p. 214 sq. Lefebvre considère que le déclin et la fin de l'État constituent " "l'âme révolutionnaire" des théories de Marx ", p. 432.

(12) La Révolution urbaine, op. cit., p. 152.

(13) " Quotidien et quotidienneté ", Encyclopedia Universalis (n. d.).

(14) Voir La Révolution urbaine, op. cit., p. 110-112, qui fait référence à "... l'homme habite en poète " (in Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958) et au chapitre " De la vertu qui rapetisse " du livre III d'Ainsi parlait Zarathoustra.

(15) Le Temps des méprises, op. cit., p. 199.

(16) La Révolution urbaine, op. cit., p. 248.

Cahiers philosophiques, n°118, page 75 (10/2009)

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