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Cahiers philosophiques

Études

La solitude, d'après et après Pétrarque

Christophe Perrin, ATER, Université Paris-Sorbonne

Pétrarque a goûté la solitude et l'a prônée. L'a-t-il pour autant pensée comme telle et pour elle-même ? Il sera permis d'en douter car elle n'est point la fin qu'il se fixe, condition qu'elle est pour lui de la vie solitaire, elle-même condition de la vie heureuse. Nous travaillerons alors à montrer de quelle solitude il est question quand la question de la vie solitaire est abordée par l'auteur, cela puisqu'il en est assurément de multiples. L'exercice littéraire d'une apologie de la vie solitaire devant céder le pas à une analyse philosophique de la solitude, restera à savoir comment la définir : absence à soi-même ou excès de soi en soi ?

"... numquam se minus otiosum esse, quam cum otiosus, nec minus solum esse, quam cum solus esset1. "

Amateur de solitude

En 1337, cherchant à fuir la vie agitée d'Avignon, toute bruissante des souvenirs de ses années les plus frivoles, Pétrarque se retire dans l'ermitage du Vaucluse qu'il vient juste d'acquérir et qui va devenir son " Hélicon transalpin2". C'est là, à Fontaine-de-Vaucluse pour être précis, près de la résurgence de la Sorgue, dans une petite thébaïde au jardinet modeste qui s'avère un délicieux refuge loin des mondanités de la cité des papes, que seront conçues ou ébauchées, de son aveu même dans l'Epistola ad Posteros, la plupart de ses oeuvres majeures - De Viris Illustribus, Africa, Septem Psalmi Penitentiales, Secretum meum... Cette décision fait suite à une période de mûre réflexion entamée au retour de huit mois de pérégrinations à travers l'Europe du Nord - Paris, Gand, Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne, la forêt des Ardennes, les bords du Rhin, puis Lyon et Avignon -, sitôt après la rencontre, à la Sorbonne en 1333, du moine augustin et professeur de théologie Dionigi da Borgo San Sepolcro : celui-ci lui offre un exemplaire des Confessiones, à la lecture desquelles Pétrarque ressent l'inconsistance, sinon la vanité de son existence, jusque-là légère et dispersée. Tolle, lege...

Sans doute est-il encore, comme aiguillon d'un tel choix, son ascension du mont Ventoux, accomplie trois ans plus tard3, en compagnie de son frère cadet Gherardo. Ayant lu l'Ab Urbe condita de Tite-Live et été fort ému par l'épisode de Philippe de Macédoine qui, grimpé au sommet de l'Hémus, avait cru y percevoir deux mers, Pétrarque décide de réaliser son rêve d'enfant : gravir la montagne provençale, plus haut sommet de la région. En partant de Malaucène, il s'y emploie par une journée clémente et avec pour devise le vers virgilien " Labor omnia vincit improbus4 ". Frappé par la grandeur du lieu et l'extrême beauté du site - on y peut contempler les Alpes enneigées, comme le Rhône ou la Méditerranée -, Pétrarque, qui, en 1353, narre son aventure à son confesseur dans une lettre célèbre entre toutes5, médite ces mots de l'évêque d'Hippone, dont il a fait suivre le livre - son vade mecum désormais - et qu'il lit au hasard : " eunt homines mirari alta montium, et ingentes fluctus maris, et latissimos lapsus fluminum, et Oceani ambitum, et gyros siderum, et relinquunt se ipsos nec mirantur6". Obsédé par la parole d'Augustin, car sûr qu'elle lui est destinée, à peine revenu parmi les hommes, Pétrarque s'isole.

Mais il n'est pas aisé de mourir au monde après l'avoir sillonné et longtemps fréquenté. Dans sa retraite, Pétrarque reçoit à la fois de Paris et de Rome l'invitation à recevoir les lauriers de poète qu'il a sollicités, et le Toscan, esprit errant et inquiet, de reprendre la route pour, on le sait, gagner la Ville Éternelle. Ce que l'on a appelé alors avec Boccace, mais de manière peut-être excessive, la " crise " de Pétrarque - l'homme qu'il est connaît depuis toujours en effet le tourment que lui vaut son incapacité de renoncer aux honneurs terrestres pour se vouer, corps et âme, à la foi sincère qui est sienne et qui l'appelle à une vie plus austère - le ramène pourtant en Provence. Et après quelques temps passés derechef en Avignon, considérant bientôt son amour pour Laure comme coupable en ce que, même chaste, il l'incite à aimer le Créateur à travers sa créature et non l'inverse, Pétrarque de s'engager avec fermeté dans une voie plus propice au recueillement et à la méditation. Notre poète-jardinier7 s'en retourne alors à Vaucluse, où il a " fait [s]a Rome, [s]on Athènes, [s]a patrie8 ", où sont pour lui " l'Hellespont, Baïes et Brindes9 " et où il séjournera finalement une dizaine d'années10.

Ici apparaît déjà que si, comme on le pense d'ordinaire, Pétrarque lègue à la postérité, c'est-à-dire au monde humaniste et moderne, ce grand " mythe littéraire " qu'est la solitude11 - motif qu'il trouve dans les Epistulae morales ad Lucilium ou le De otio de Sénèque et qui, à dire vrai, traverse les belles-lettres, sans doute parce que, figurant à la fois ce que nous redoutons souvent et ce que nous recherchons parfois, il touche la psyché collective -, ce n'est pas d'abord parce qu'il consacre à ce " sujet si sacré12 " de longues et belles pages - songeons aux nombreux passages de sa correspondance qui exaltent cet idéal13 -, mais parce qu'il incarne lui-même la figure du solitaire, à Vaucluse d'abord - dont le nom seul évoque déjà la fermeture, la claustration, Vallis Clausa signifiant " vallée close " - comme ailleurs - pensons à son amour pour Selvapina, l'" Hélicon cisalpin " qu'il découvre en acceptant l'hospitalité du seigneur de Parme Azzo da Corregio au retour de son couronnement à Rome, comme à son habitude de résider dans des lieux reculés lorsqu'il lui faut demeurer dans de grandes capitales, ainsi Garegnano, Pagagazzano, San Colombo al Lambro, etc. -, ou encore lors de ses voyages incessants qui font de lui le parangon de ce que les Romantiques allemands appelleront avec Goethe le Wanderer. Adepte connu et reconnu de la solitude, Pétrarque n'en est pas moins cependant l'un des théoriciens les plus illustres de la vie solitaire, cela au travers de deux ouvrages qui feront son renom : le traité éponyme De vita solitaria et le De otio religioso.

Théoricien de la vie solitaire

Conçu et commencé à Valchiusa en 1346 mais achevé vingt ans plus tard, le De vita solitaria, ouvrage en latin dédié à son ami et strict contemporain Philippe de Cabassole, évêque de Cavaillon, se compose de deux livres. Dans le premier, en réponse à quelques lettrés avignonnais qui, en toute orthodoxie aristotélicienne14, l'accusent d'inhumanité parce qu'il a choisi de vivre à l'écart de la ville - rappelons-nous le mot de la vertueuse Constance pour le mélancolique Dorval qui, sous la plume de Diderot, fit si mal à Rousseau : " l'homme de bien est dans la société, et [...] il n'y a que le méchant qui soit seul15 " -, l'auteur, pour démontrer que la vie solitaire est la seule qui permette d'atteindre le bonheur, développe un parallèle entre le citadin qui s'adonne à des occupations honteuses - occupatus - et le solitaire - solitarius - qui vit dans la méditation des vérités religieuses. Tous deux sont décrits dans leurs activités quotidiennes, du lever au coucher du soleil, en des tableaux qui n'appellent guère de commentaire : celui-là apparaît débauché et aliéné par les passions, quand celui-ci se montre serein et comblé. Et le second livre d'illustrer ce diptyque par une série d'exemples destinés à le confirmer, où les héros et les maîtres à penser de l'Antiquité - qu'ils soient poètes, philosophes ou hommes politiques - côtoient les patriarches, les prophètes et les pères du désert.

Soyons plus précis : l'auteur de La Vie solitaire brosse le portrait idyllique d'un homme qui, renonçant aux vaines tentations du monde, tend à une sorte de perfection à la fois intellectuelle et morale par une recherche spirituelle proprement individuelle qui n'exclue pas, nonobstant le retirement, l'exercice de l'amitié. Au-delà d'une belle dissertation sur la solitude et sur les vertus de l'isolement, Pétrarque dévoile évidemment dans cette oeuvre ses convictions les plus intimes - la certitude d'avoir fait le bon choix depuis son exil à Vaucluse, la seule évocation de ces parangons bibliques ou historiques de la vie solitaire le justifiant aisément - comme ses déchirements les plus internes16 - d'un côté son souci d'être entouré, sollicité par les puissants et adulé par les gens, de l'autre son envie de paix pour, tout entier, se tourner vers la contemplation et vers la réflexion. Mais plus encore qu'une simple condamnation de l'existence publique de l'occupatus, corrélée à une célébration inversée de la vie privée du solitarius - le premier courant après une jouissance qui ne lui fait connaître que la déception, le second s'émerveillant assez de la et de sa nature pour s'épargner toute désillusion -, le traité est aussi un manuel chrétien de vie lettrée, celle-ci n'appelant qu'à s'écouler loin de l'agitation des villes, dans le dialogue de l'âme avec elle-même et avec celle des Anciens - fussent-ils païens. Ordonnée à la fin dernière, à savoir le repos en Dieu, cette vie, solitaire, est celle par laquelle l'homme se gagne lui-même. Le De vita solitaria constitue en ce sens le premier programme de l'humanisme naissant, défini par une conscience toute littéraire du monde.

Composé durant le carême 1347 et remanié jusqu'en 1356, le De otio religioso, ou De otio religiosorum selon les appellations - le titre n'est pas de l'auteur lui-même -, a lui aussi la solitude pour thème et deux livres pour parties - la première est consacrée aux affres suscitées par le diable, la seconde à celles qu'engendrent la chair et le monde. Ce traité complète en fait celui de La Vie solitaire en ce qu'il précise cette notion de loisir, de repos, de vacance - otium -, nécessaire à la fondation d'une vie authentique qui ne se perde pas dans le faux prestige du commerce quotidien - negotium. Destiné à répondre à la question pratique par excellence - Was soll ich tun ? ainsi que la posera Kant -, il se présente comme une longue lettre adressée aux moines de la Chartreuse de Montrieux, où Pétrarque lui-même a passé une nuit auprès de son frère Gherardo en 1347 - veuf devenu clerc en 1342 et qui, non astreint par son statut à la clôture, n'en obéissait pas moins à la règle - et où, ayant apprécié l'endroit, il revint en 1353. C'est d'ailleurs à ce dernier qu'il dédie son livre, et c'est en considération de son mode de vie qui, par le renoncement, affranchit, fortifie et édifie, que cette louange, non plus seulement de la retraite studieuse telle que la comprenaient les Anciens, mais de la vie monacale, prend tout son sens - d'autant qu'elle n'est pas sans faire écho, par son histoire, son contenu et sa forme, à cet autre De vita solitaria célèbre qu'est la fameuse Epistola aurea, l'Epistola ad Frates de Monte Dei de Guillaume de Saint Thierry.

Le De otio religioso constitue au fond une méditation persévérante, sinon lancinante, sur le célèbre verset : " Vacate et videte quoniam ego sum Deus17 ". Écrivant sur le loisir, si Pétrarque renoue alors avec une tradition aussi vaste que disparate, celle d'Aristote, de Cicéron, de Virgile et de Sénèque, tous ayant connu et défendu l'otium, il ne reçoit cependant leurs legs que pour l'intégrer à la perspective chrétienne du repos en Dieu, pour lequel l'homme est fait mais qui ne peut être atteint qu'avec sa grâce - souvenons-nous du dernier chapitre du De Civitate Dei augustinien et de l'injonction évangélique à ne pas perdre sa vie à la gagner : " considerate lilia agri quomodo crescunt non laborant nec nent/dico autem vobis quoniam nec Salomon in omni gloria sua coopertus est sicut unum ex istis18 ", injonction à laquelle fait écho la question : " quid enim prodest homini si mundum universum lucretur animae vero suae detrimentum patiatur aut quam dabit homo commutationem pro anima sua19 ". Pétrarque avoue ici à demi-mot que la sagesse des Anciens n'est pas le secret de la vie heureuse et que, en la matière, seule la Bonne Nouvelle est un guide indéfectible. Aussi, en s'appuyant sur les Pères de l'Église, redéfinit-il comme otium negotiosum, repos actif, contemplation attentive et patiente, le véritable travail du loisir, terme aujourd'hui coupé de son sens latin que Baudelaire savait encore rappeler - " C'est par le loisir que j'ai, en partie, grandi20 ". Ultimement, Pétrarque apporte ici l'idée que la vie solitaire est le point de rencontre de l'idéal péripatéticien, relayé par l'otium litterarum21 des grands écrivains latins, et de l'ascétisme chrétien.

Et sa postérité de s'en souvenir puisque, on le sait, le De vita solitaria et le De otio religioso inspireront à bon nombre d'écrivains des oeuvres similaires. Évoquons seulement deux traités de Denys le Chartreux : le De vita et fine solitarii - écrit entre 1440 et 1445 - et le De laude et commendatione vitae solitariae - rédigé entre 1455 et 1460 - qui, proposés comme le point d'orgue d'une vie entièrement consacrée à la solitude, constituent une véritable somme théorique et pratique de la vie cartusienne, destinés qu'ils sont à la formation des moines de choeur en chartreuse pour lesquels est si rigoureuse l'observance des prescriptions de leur ordre quant à la clôture, mais encore au silence, à la pauvreté, au jeûne et à la prière. Mentionnons également Maurice Scève, dont le goût pour Pétrarque est notoire - attaché au vicaire de l'archevêque en Avignon en 1530, il prend part, trois ans plus tard, aux recherches du tombeau de la dame aimée du Canzoniere, découvrant à cette occasion un sonnet qu'il attribue au Toscan et qui lui vaut aussitôt la célébrité et les félicitations de François Ier, lui-même grand amateur de poésie pétrarquiste - et qui compose en 1547 la Saulsaye. Appartenant au genre pastoral, cette églogue, nourrie de l'inspiration champêtre de Pétrarque et reprenant à son compte le topos de l'opposition rus/urbs magistralement développé dans le premier livre du De vita, fait se répondre deux interlocuteurs, l'un défendant les attraits de la vie en cité, l'autre célébrant la vie rurale, moins sociale, plus discrète, plus secrète.

De la vie solitaire à la solitude

Voilà donc un point acquis : Pétrarque a goûté la solitude et l'a prônée22. L'a-t-il pour autant pensée comme telle et pour elle-même ? À le lire avec attention, il sera permis d'en douter car elle n'est point la fin qu'il se fixe. À ses yeux en effet, une distinction est à faire entre la solitude - solitudo -, en tant que vie retirée connue d'expérience, et la vie solitaire - vita solitaria -, vie exigeante rendue possible par l'affranchissement à l'égard des passions, le coeur devant être pur et la chair exemplaire de droiture. Aussi même à expérimenter la solitude, même à y avoir " pénétré " et, qui plus est, à y être " longtemps resté ", impossible encore d'affirmer que l'on connaît " avec plus d'exactitude la condition assez intime de la vie solitaire ", puisque " telle est la solitude mais telle n'est pas la vie solitaire23". Dieu n'accordant la " grande et divine [...] sérénité tranquille de l'âme " qu'" à ceux qui se sont retirés dans la solitude24", pour le Toscan, la solitudo est donc un prélude à la vita solitaria. Mais puisque c'est de celle-ci et non de celle-là que, dans son De vita, il entend pénétrer " les arcanes25 ", il n'y est guère d'approche conceptuelle véritable de la solitude.

Pétrarque se contente en réalité d'indiquer qu'" il existe trois types de solitude, si l'on veut définir la notion comme il se doit ", et l'auteur de les énumérer : " La première concerne le lieu [...] ; la seconde a trait au temps, comme c'est le cas durant la nuit, lorsque même sur les places publiques règnent solitude et silence ; la troisième vise l'âme : c'est le cas de ceux qui, par leur extraordinaire aptitude à se concentrer en pleine contemplation, [...] peuvent être seuls quand et où ils le désirent26." Ne cherchons pas d'autre caractérisation : la classification ajourne ici toute définition. Solitudo se dit assurément en des sens différents, mais cette équivocité ne fait pas l'objet d'éclaircissements. Reste donc à déterminer de quelle solitude il est question quand la question de la vie solitaire est abordée par Pétrarque, étant donné qu'il en est pour lui de multiples. Parfaitement maîtrisé par le poète couronné, l'exercice littéraire d'une apologie de la vie solitaire doit ainsi céder le pas à une analyse proprement philosophique de la solitude, paradoxalement absente dans son oeuvre - et plus largement dans l'histoire des idées : s'il est toute une litteratura perennis sur le sujet en effet, il n'y en a pas de philosophia. Et cette analyse, pour tenter de la cerner au mieux, de commencer par la distinguer de ce qu'elle n'est pas, à savoir la désolation et l'isolement27.

Le terme désolation vient du bas latin desolare qui signifie laisser seul, d'où ravager, ruiner, transformer en solitude par des ravages. Ainsi les pillards désolent la campagne. La désolation est une calamité, une destruction, une dévastation. Le désolé est délaissé, c'est-à-dire abandonné à lui-même, laissé pour compte dit précisément le français, sans recours ni secours face au danger. La désolation n'est alors pas la solitude pour deux raisons : d'une part, je peux connaître la solitude sans être dans la désolation - le marin, seul sur la mer, en l'absence de péril imminent, n'est pas désolé - ; de l'autre, je peux connaître la désolation sans être dans la solitude - si nul ne me vient en aide, je peux être désolé au milieu même de la foule. Ajoutons que le contraire de la désolation est la consolation, consolation qui implique la présence d'autrui pour soulager la douleur, apaiser la peine éprouvée.

Le terme isolement, pour sa part, renvoie à l'italien isolato qui signifie séparé comme une île - insula en latin. L'isolement est l'état d'une chose séparée des choses de même nature qu'elle, écartée, éloignée, reculée, retirée. L'isolement n'est lui non plus pas à confondre avec la solitude, car l'isolé est séparé des autres parce que les autres s'en séparent. L'isolé est l'exclu. L'isolement est ainsi le drame pathétique que vit la conscience qui, plongée dans la souffrance, voudrait pouvoir se confier et communiquer avec autrui mais ne le peut. C'est le cas du malade contagieux conduit au lazaret - Lulu atteinte du choléra dans l'opéra d'Alban Berg -, du prisonnier - le comte de Monte-Cristo au Château d'If -, de l'aliéné - ceux que dépeint William Hogarth dans Beldam -, du dissident - Alexandre Soljenitsyne ou Andreï Sakharov parmi les plus célèbres opposants au régime soviétique, tous internés en psychiatrie ou déportés au goulag -, du disgracié - celle du surintendant Fouquet, d'abord banni puis emprisonné à vie à la forteresse de Pignerol -, du proscrit - Ovide en exil sur les bords de la mer Noire ou Brecht après l'autodafé de ses oeuvres -, ou encore de l'indésirable - Philoctète à Lemnos dans la pièce de Sophocle ou Napoléon sur l'île d'Elbe. Mais l'isolement, dont la quarantaine, la claustration, l'incarcération ou encore la séquestration offrent des illustrations, n'est pas davantage la solitude car, d'une part, je peux être seul sans être isolé - être seul parmi mes amis, seul parmi ma famille - et, de l'autre, je peux être isolé sans être seul - être isolé dans ma geôle en triste compagnie.

Ceci rappelé, qu'en est-il donc cette fois positivement de la solitude ? Le terme solitude est à l'origine l'état d'un lieu désert, c'est-à-dire inhabité ou éloigné des lieux qui, eux, sont peuplés. La solitude est ainsi un repaire, une retraite, un abri, un refuge. C'est d'ailleurs en ce sens que l'entend Pétrarque qui, héritant de l'image du port, mieux, du port-salut, empruntée à une tradition latine immémoriale - de Cicéron à Pierre Damien en passant par Ambroise, Jérôme, Augustin ou Paulin de Nole -, n'hésite aucunement à la reprendre à son compte. " Heureuse et tranquille ", la solitude est pour lui " à proprement parler une citadelle fortifiée et un havre au milieu de toutes les tempêtes. Celui qui la fuit, à quoi s'exposerait-il sinon à être loin d'un port, à être ballotté sur l'océan des événements, à vivre entre les écueils et à mourir entre les flots ?28". La solitude est donc toujours d'abord solitude du lieu - et c'est d'elle que traite principalement, sinon exclusivement Pétrarque - ; elle qualifie un endroit abandonné, écarté, retiré, mais qualifie encore, et ce par extension, ses effets.

Le terme peut alors désigner un caractère, un aspect, une atmosphère - on parle en ce sens de la solitude des forêts, de la solitude de la nuit - ou encore un sentiment. Aussi la solitude constitue-t-elle en définitive à la fois un état physique et un état psychique, un état d'âme lié à cet état de fait - Pétrarque souligne fortement cet osmose entre le lieu et celui qui s'y tient, la nature d'un endroit influençant substantiellement l'humeur de son résidant - avec sa théorie des climats, Montesquieu ne dira rien d'autre dans De l'esprit des lois - : ainsi ce sont la beauté et la paix de la nature qui assurent la sérénité du solitarius, puisqu'" il lui arrive parfois d'être réveillé par les chants du rossignol nocturne, et à peine tiré du lit dans la douceur, après avoir chassé ses impressions de torpeur, le voici qui se met à chanter aux heures de tranquillité29 ". Le paysage que l'on voit devient l'image, le reflet de l'âme qui est au-dedans de soi, en sorte que le lieu où l'on habite tient lieu de miroir de l'être que l'on est. D'où deux sens du mot solitude finalement tel qu'on l'emploie couramment : d'un côté, la solitude comme situation d'une personne qui, de fait, est seule, de façon momentanée - Pétrarque dans son ascension du Ventoux après que son frère, au pas plus affirmé, l'a devancé au point de le distancer - ou durable - Pétrarque à Valchiusa -, volontaire - Pétrarque retiré en 1370 dans la campagne d'Arquà, où le duc de Carrare lui a laissé une belle propriété - ou involontaire - Pétrarque à la mort de ses proches : son père en 1323, Laure en 1348, son fils Giovanni en 1361 - ; de l'autre, la solitude comme sentiment éprouvé par celui qui se sent seul avec lui-même, dans quelque cadre où il se trouve - nature sauvage, société des hommes, intimité d'une chambre.

Remarquons que ces deux niveaux de signification, s'ils peuvent aller de pair - la solitude physique induit bien souvent la solitude psychique, morale ou affective, et vice versa -, ne sont pas toujours solidaires. Logiquement, comme réellement du reste, il y a en fait quatre possibilités : ou il n'y a personne, je suis seul et je me sens seul ; ou il n'y a personne, je suis seul mais je ne me sens pas seul ; ou il y a quelqu'un, je ne suis pas seul et je ne me sens pas seul ; ou il y a quelqu'un, je ne suis pas seul mais je me sens seul. Si, bien sûr, dans le cas du grand homme du Trecento, la raison de la solitude est entendue, Pétrarque s'y soumettant par goût au nom d'une hygiène de vie personnelle qui le pousse à habiter, comme l'a chanté Racan, d'" agréables déserts, séjours de l'innocence30 ", on pourra cependant évoquer brièvement quelques causes de la solitude. Physique, elle peut être provoquée par une rupture, et cela quelle qu'elle soit - départ en voyage, dépaysement, enfermement, séparation amoureuse, disparition d'un être cher, etc. -, morale, par l'incompréhension de ceux qui nous entourent, la déception qu'ils suscitent, nos difficultés à communiquer, la mélancolie, l'ennui, etc. Mais on s'attachera surtout à fixer sa valeur. Or c'est là que le bât blesse, car si le terme solitude ne comporte guère d'ambiguïté, la réalité à laquelle il renvoie s'avère d'une rare ambivalence.

De l'ambiguïté à l'ambivalence

La solitude, en effet, a toujours été ressentie et jugée de façons opposées, et ce d'autant que comme toutes les expériences humaines, celle-ci est liée aux structures sociales, économiques et politiques dans lesquelles l'homme se trouve impliqué. Aussi ne peut-elle avoir le même sens dans le cadre antique ou médiéval - le lien d'appartenance à la cité, à un groupe social déterminé, à un univers moral ordonné, y étant fortement éprouvé, la solitude ne peut apparaître autrement que comme un phénomène isolé -, à l'époque de la Renaissance - la notion juridique d'individu y conquiert son existence autonome en sorte que, née à la conscience, elle naît aussi bientôt à la littérature -, au siècle des Lumières - les relations sociales y prennent une forme résolument moderne dont témoignent le philosophe idéal décrit par l'Encyclopédie, capable et désireux de " se partager entre la retraite et le commerce des hommes31 ", comme bientôt le Romantique qui fera de la solitude qu'il vit son thème favori - ou de nos jours - caractéristique de nos sociétés comme l'affirme Henri Lefebvre dans son Introduction à la modernité, la solitude est devenue un phénomène social qu'analysent les spécialistes, tels David Riesman, Nathan Glazer et Reuel Denney dans The Lonely Crowd. Reste que, à parler de solitude, la question demeure au cours du temps inchangée, l'essentiel étant de savoir si l'homme seul est un réprouvé ou un élu.

L'opposition n'est pas nouvelle puisque présente dans la Bible même, où l'on trouve écrit qu'" il n'est pas bon que l'homme soit seul32 ", et même : " Malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir un second pour le relever !33", mais dans laquelle Moïse est décrit seul quand, au faîte du Sinaï, à l'écart du peuple dont il a guidé la fuite hors d'Égypte, il reçoit les tables de la Loi. Et longue est la tradition qui vient nourrir cette figure de la solitude, non plus maudite, mais bénie, sinon sainte, car signe d'élection et de grandeur. La tradition religieuse d'abord : bien avant de s'isoler au mont des Oliviers, Jésus se retire quarante jours au désert, ouvrant la voie à d'innombrables ermites après lui pour qui la solitude est la condition nécessaire de l'ascèse ; la tradition militaire ensuite : le chevalier est seul pendant la veillée d'armes comme le stratège avant la bataille ; la tradition politique encore : seuls sont les rois, les grands de ce monde, avec ou sans divertissement d'ailleurs, ne serait-ce que parce que, pour diriger les foules à l'esprit moutonnier, il faut se trouver au-dessus de la mêlée, c'est-à-dire d'abord hors d'elles.

Malédiction donc ou bénédiction ? On sait que Victor Hugo tranchait la question en fonction de celui qui en faisait l'objet : " la solitude est bonne aux grands esprits et mauvaise aux petits ", cela car elle " trouble les cerveaux qu'elle n'illumine pas34 ". Qu'en est-il de Pétrarque ? Sans être un châtiment ni un fléau, la solitude n'est pas davantage un présent, un cadeau : elle est en vérité pour l'auteur, qui entend clairement " démontrer que la solitude est heureuse35 ", une discipline qu'élit celui qui a compris ses vertus et qui la chérit pour celles-ci. La solitude pétrarquienne est ainsi solitude du solitaire, solitude que je choisis et que je veux en me séparant délibérément des autres, et non solitude de l'esseulé, solitude que je subis et que je pleure, séparé des autres que je suis contre mon gré. Précisons ce distinguo puisque nous le proposons.

La solitude du solitaire est solitude active, délibérée, solitude désirée de celui qui en jouit, s'y plaît et s'y complaît, solitude des amants désireux de s'aimer sans gêne ni jalousie - mais cette solitude à deux est-elle vraiment solitude ? -, mais surtout solitude de celui qui a opté pour la vie érémitique ou monacale - l'anachorète chrétien -, solitude du misanthrope - le retrait au désert d'Alceste dans la pièce de Molière -, ou solitude du philosophe - nul besoin d'évoquer Montaigne dans sa librairie à l'écart de la presse, Pétrarque suffit. Parce qu'elle enchante celui qui la connaît, la solitude, ici, est assurément chantée pour ses bienfaits, et c'est pourquoi le De vita solitaria ne consiste pas tant en un " éloge de la solitude " qu'en " l'éloge des biens qu'elle recèle ", son auteur avouant qu'il " n'aime point tant les retraites vides et le silence que le temps libre qu'on y trouve36".

La solitude tire donc sa valeur, aux yeux du Toscan - comme, plus généralement, à ceux de tous ses partisans qui feront leur l'exclamation de Saint-Amant : " Ô que j'aime la solitude !37" -, de " l'intime et vraie douceur38" qu'elle procure. Dans un cadre bucolique, locus amoenus parfait, elle apporte au solitarius le repos loin de l'agitation des hommes et le calme nécessaire pour méditer sur lui-même. Car " à la place du vacarme, il a la quiétude, à la place du fracas, le silence, à la place de la foule, son être même. Il est lui-même son propre compagnon, son propre convive et ne craint pas la solitude tant qu'il est en sa propre présence39". Le mot est capital : plus encore que de chercher la solitude parce qu'elle protège notre innocence naturelle du monde - songeons au Rousseau du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes -, parce qu'elle nous autorise à rêver, nous promener et contempler la nature, sinon herboriser - Rousseau derechef, mais cette fois dans ses Rêveries du promeneur solitaire, et avant lui bon nombre de poètes du XVIIe siècle : Théophile de Viau avec La Solitude, Tristan L'Hermite dans Le Promenoir des deux amants ou Jean de La Fontaine dans Le Songe d'un habitant du Mogol -, parce qu'elle nous fait savourer le bonheur d'exister - Rousseau toujours, mais dans sa Troisième Lettre à M. Malesherbes - ; plus encore que de chercher la solitude parce qu'elle nous épargne les tracasseries du monde et évite le temps perdu en lui - ce que fuiront Flaubert, Martin du Gard, Stendhal, Vigny ou encore Proust -, parce qu'elle favorise notre travail et nos créations - Descartes dans son poêle, relayé par Picasso pour qui rien ne peut être fait sans solitude -, parce qu'elle nous offre le loisir de penser à ceux que l'on aime - Madame de Sévigné aux Rochers - et favorise la vie spirituelle en rendant possible l'ascèse comme l'introspection - Messieurs les solitaires de Port-Royal -, Pétrarque y aspire pour y être avec soi, pour " consistere et secum morari " comme y invitait déjà Sénèque40 et, bientôt après lui, toute une tradition monastique. Séjourner avec soi, pourquoi ?

Parce que c'est dans le face-à-face avec soi-même que l'on découvre ses semblables et rencontre Dieu. En embrassant la solitude, " la plus pure de toutes les choses humaines41" aux yeux de l'auteur, l'homme ne meurt pas tant au monde qu'il se rend à même de le mieux comprendre. Le recul qu'il prend, le pas en retrait qu'il fait lui offre d'abord l'occasion de s'éprouver lui-même et, ainsi, de mieux se connaître. Ne nous ignorons-nous pas en effet, nous qui " vivons pour la plupart non selon notre jugement mais selon celui de la foule ", nous qui " nous laissons tellement entraîner sur des chemins détournés, suivant au milieu des ténèbres les traces des autres, [...] que nous sommes devenus n'importe quoi avant d'avoir pu regarder autour de nous et pu examiner ce que nous voulions être42" ? Mais il y a plus. Parce que la solitude " ne simule ni ne dissimule rien, n'embellit rien, ne cache rien, n'invente rien43", parce qu'elle laisse apparaître les choses telles qu'elles sont et, phénoménalisant le monde, ouvre à sa connaissance, elle nous le fait saisir comme création d'un être qui lui est supérieur. La solitude s'avère alors le " moyen de s'élever vers le lieu où notre âme soupire44", celle-ci tendant de tout son poids - conformément à la théorie aristotélicienne du lieu naturel -, et du fait de son amour - conformément à la doctrine augustinienne de l'amour comme pondus et molestia - vers son créateur.

Dès lors, la solitude se donne pour Pétrarque comme la condition du savoir, mieux, puisqu'il n'y va pas en elle que de théorie mais encore de pratique, comme la condition de la sagesse. Et puisque non seulement elle la procure, " mais la conserve et la favorise au plus haut point45", c'est bien studieuse sinon laborieuse que la solitude apparaît chez Pétrarque, " partagé[e] entre les louanges divines, les belles lettres, la découverte de choses nouvelles ou le souvenir d'anciennes, la nécessité du repos et d'honnêtes divertissements46". Aussi n'est-elle pas " sans culture ", sans quoi elle serait " un exil certain, une prison, un chevalet de torture47". Permettant au contraire de " se consacrer à la lecture et à l'écriture ", quitte à " adoucir la fatigue que donne l'une des deux par le repos que procure l'autre48", elle doit être dévolue à une telle activité, c'est-à-dire destinée à de " nobles occupations dont on ne pourrait imaginer qu'il en existât d'autres dont la compagnie fût plus utile et plus goûtée49", réjouie par la contemplation de la nature et réconfortée par la visite fréquente d'amis pour ne pas devenir " solitude extrême et inhumaine50". Qu'est-ce à dire ?

Pétrarque ne s'étend pas davantage à évoquer cette autre forme de solitude. Nous n'aurons aucun mal cependant à la faire coïncider avec cette solitude de l'esseulé suggérée, solitude passive, subie et non pas recherchée, solitude malheureuse du Veuf et de l'Inconsolé pour reprendre les mots du Desdichado, celle de l'inconsolable regrettant ses semblables ou celle qui " effraie une âme de vingt ans ", ni " assez grande ", ni " assez forte ", comme le dit d'elle-même Célimène51. La solitude est alors ressentie comme un poison en raison des maux qu'elle peut occasionner : l'ennui bien sûr, au sens fort ici du latin in odium esse, mais encore la peur, due au fait qu'en perdant le contact avec l'humanité, on en perd certaines facultés essentielles - ainsi le Robinson de Michel Tournier qui, dans Vendredi ou les Limbes du Pacifique, ne sait plus sourire -, l'angoisse métaphysique de la déréliction - ainsi la plainte du Christ au Golgotha : " Mon Dieu, mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné ?52" - mais aussi une exaltation malsaine qui peut prendre différentes teintes - orgueil, égocentrisme, folie de la persécution, illusions, idées fausses, vie dans l'irréel, etc. -, d'où finalement le mot de Chateaubriand dans l'épilogue de René : " La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu ; elle redouble les puissances de l'âme en même temps qu'elle leur ôte tout sujet de l'exercer53. "

De l'absence d'autrui à l'excès de soi

Ainsi vécue, la solitude est le sentiment pénible et douloureux de celui qui souffre de l'absence d'autrui ou, plutôt, d'une certaine absence de lui, car celle-ci s'avère irréductible à son absence physique - je peux fort bien me sentir seul et en pâtir, lors même qu'autrui peut être là, là où je suis, en chair et en os. D'où vient alors que la solitude puisse être souffrance - ce que ne voit pas Pétrarque pour qui, condition essentielle du travail de la pensée, elle est une discipline nécessaire et traduit de la part de qui l'embrasse un choix raisonné ?

À n'en pas douter, autrui doit bien avoir une importance particulière pour que son absence me peine. Autrui s'avère cela dit nettement ambivalent : important pour l'esseulé, il est importun pour le solitaire ; celui-ci voit son existence limitée par la sienne, mais sans lui, celui-là n'existe pas. D'où deux aspirations contradictoires en l'homme dont l'antagonisme est exprimé par Kant en termes d'" insociable sociabilité54 " : un besoin de solitude d'une part, car les autres me gênent et le monde me détourne de moi-même - les moralistes de tout temps l'ont assez dit55-, et, de l'autre, la nécessité d'une relation à l'autre, car c'est lui qui me fait être et me fait être moi - après Aristote et Hegel, la phénoménologie l'a parfaitement décrit56. Entre les deux bien sûr, le coeur balance, et l'on comprend alors que, pour éviter l'inconfort comme l'insatisfaction, Pétrarque, aux prises avec cette alternative, ait voulu ne pas la trancher, quitte à pousser le paradoxe jusqu'à prôner une solitude ouverte à autrui en sorte de ne plus en être tout à fait une. " C'est dans la solitude aussi que j'accueille les amis [...] sans lesquels, selon moi, la vie est mutilée, dépourvue d'intérêt et presque plongée dans les ténèbres " déclare, à la fin de son traité, l'auteur du De vita solitaria, insistant sur le fait qu'" aucune solitude n'est aussi absolue, aucune maison assez petite, aucune porte aussi fermée, qu'elles ne laissent entrer un ami57". Cette figure étonnante d'une solitude amicale faite de rencontres et d'échanges, sinon d'une amitié des solitaires où chacun, seul avec lui-même, ne l'est pourtant jamais tout à fait, est décisive à plusieurs titres.

Elle indique d'abord que l'appel du désert ne se peut entendre qu'au sein de la foule. Si Pétrarque se retire à Vaucluse alors qu'il est aimé et entouré, c'est que désirer fuir autrui n'est possible qu'à d'abord vivre avec lui. Aussi, notre existence étant toujours déjà coexistence, la solitude apparaît-elle essentiellement comme l'épreuve de la présence de l'absence d'autrui. À ce titre, elle n'est pas une disparition de tout lien avec les autres mais toujours une relation à eux, quand bien même elle est vécue sur un mode déficient, celui de la privation choisie - d'où précisément le manque de compagnie qui définit l'état de solitude - ou du défaut subi - d'où la sensation de manque qui définit le sentiment de solitude.

Elle indique ensuite que l'amitié est la relation privilégiée qu'espère celui qui désespère ou de la solitude ou de la société. Modalité du vivre ensemble en effet, la solitude est encore attente d'une certaine présence de l'autre. Si je suis seul - que je le déplore ou que j'y aspire -, c'est qu'autrui n'est pas là, soit qu'il soit physiquement absent ou que, présent de fait, il s'avère lointain, affectivement, moralement ou intellectuellement parlant, trop loin en réalité pour que je puisse avoir accès à lui et qu'un échange s'instaure entre nous. Dans la solitude, moi qui pense donc encore à lui et qui me comporte en conséquence me languis d'une relation à lui, d'une relation avec lui qui me satisfasse pleinement. Or, puisque autrui m'est nécessaire pour être et être moi-même, quelle serait-elle sinon une relation d'amitié dont Aristote affirme que, sous sa forme excellente, elle " est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu'ils sont bons et ils sont bons par eux-mêmes58" ? Et Pétrarque et Philippe de Cabassole, hommes du même âge, de même condition, de mêmes goûts59 et habitant une même région, d'illustrer parfaitement une telle amitié dans laquelle l'autre s'avère, conformément à ce qu'avance le Stagirite, un " autre soi-même60".

Par où l'on voit que la solitude se désire et/ou s'éprouve à chaque fois que je ne trouve pas chez autrui cette disponibilité qui me permet d'être moi-même. Ainsi quand autrui manque, quand il n'est pas présent, c'est surtout moi qui ne suis pas présent à moi-même. Telle serait donc finalement la solitude : non pas l'absence de l'autre, mais l'absence de ma personne à elle-même. La souffrance éprouvée dans la solitude proviendrait alors de l'impossibilité d'être réellement moi ou de l'impossibilité d'être reconnu par autrui comme étant ce moi que je suis - ce qui revient au même -, souffrance que viendra annuler l'amitié authentique dans laquelle, en tant qu'alter ego parfait61, l'ami rend possible une relation d'échange et, rétablissant le lien vital du dialogue, sauve l'homme du désespoir et de la folie - sans pour autant déranger sa retraite puisqu'il ne se distingue pas essentiellement de lui. Aussi Pétrarque peut-il confier à Philippe après l'avoir exhorté de s'" adonner à la vie solitaire " : " Tu ne seras pas seulement mon aide dans le repos, pour exprimer d'une certaine manière mes sentiments, tu seras toi-même mon repos. Tu ne seras pas seulement le soulagement de ma solitude, mais, dans un certain sens, ma solitude62. " Solitude amicale ou amitié des solitaires : quelque nom qu'on lui donne, tel est donc la clé du bonheur que Pétrarque forge et lègue à la postérité.

Résumons-nous. Si la solitude est voulue et promue chez Pétrarque, c'est en tant qu'elle s'avère une condition de la vie solitaire - elle-même condition de la vie heureuse. Celle-ci - vita solitaria - étant poursuivie, celle-là - solitudo - n'est au fond guère définie, ce à quoi nous venons semble-t-il de remédier en caractérisant comme absence à soi-même la solitude. Pourtant, en prêtant bien attention au texte, un passage de La Vie solitaire semble tacitement faire signe vers une autre détermination de celle-ci, sans que l'auteur n'en fasse état. Après avoir avoué sa longue fréquentation de la solitude, celui-ci précise en effet : " Partout où je vais mon esprit me suit au coeur des forêts tel qu'il était dans les villes. C'est lui qu'il me faut abandonner avant toute chose63. " Curieusement, décrivant la solitude qui est d'abord la sienne, Pétrarque ne le fait pas ici en termes d'absence à soi-même, donc de manque de ma personne à elle-même, mais tout au contraire en termes d'excès de moi en moi, surcroît, trop-plein de présence de moi à moi, le coeur symbolisant clairement le fonds même de l'être.

Pétrarque met peut-être ici le doigt sur ce que de nombreux penseurs après lui tenteront de faire sentir et qu'il nous reste à saisir. Henri-Frédéric Amiel suggère sans doute en ce sens qu'" on se lasse d'être quarante ans dans sa propre compagnie ; on finit par se subir comme un ennui et se traîner comme un boulet64 ". Paul Valéry, quant à lui, s'amuse à écrire qu'"un homme seul est toujours en mauvaise compagnie65 " puisque, inexorablement, en la seule sienne. Et pour cause : la solitude s'avère la condition de toute conscience à l'égard d'elle-même, monade close sur elle-même pour être ce qu'elle est. Dès lors, chacun est une solitude en sorte que, métaphysiquement parlant, la proposition " l'homme est seul " s'avère un postulat - à tout le moins un constat, puisqu'il décrit ce qui fonde la réalité même de l'existence individuelle. Aussi peut-on être avec les autres et vouloir s'étourdir, se perdre avec, par ou en eux, l'on n'en reste pas moins seul par rapport à soi-même. La chose est bien connue : c'est d'ailleurs au milieu des autres, dans le bruit et la confusion de la fête que l'on sent le plus cruellement que, en réalité, on est seul, c'est-à-dire que l'on vit seul et que l'on meurt seul66. Par où l'on voit qu'être avec, ce n'est pas encore être ensemble.

Je suis donc seul avec moi-même, et je le suis parce que je suis. Ceci, Pétrarque ne le dit pas, lui à qui la formule de Caton sur Scipion l'Africain - formule rapportée par Cicéron, puis relayée par Rousseau67 et placée en exergue de notre propos - convient parfaitement. Reconnaissons seulement qu'elle porte à saisir la solitude comme un phénomène ontologique spécifique qui, selon nous, reste entièrement à décrire. Pour l'heure, bornons-nous à avancer cette idée : si la solitude peut et doit s'entendre en définitive comme excès de moi, excédent de mon être qui m'excède, ne serait-ce pas la rencontre de l'autre, rencontre de l'autre en tant qu'autre cette fois, qui pourrait réellement venir apaiser la souffrance qu'elle induit ? Dans ce cas, l'amitié ne serait-elle pas disqualifiée puisque, pensée comme elle l'est dans la tradition métaphysique, soit à travers le paradigme aristotélicien reconduit par Pétrarque, l'amitié est le lieu de trouvaille d'un autre soi, donc le lieu d'une retrouvaille de soi et non celui d'une découverte de l'autre ? Ultimement, l'amour, dont l'humaniste étrangement ne dit mot lorsqu'il parle de solitude - quand d'autres que lui, modernes, n'hésitent pas à les associer68 -, ne devrait-il pas être (re)considéré ? Voilà assurément quelques questions ouvertes par l'invitation de Pétrarque à faire de la solitude un thème philosophique de premier plan.


(1) Cicéron De Officiis, III, 1 : "... jamais il n'était moins en repos que lorsqu'il était au repos, ni moins seul que lorsqu'il était tout seul. "

(2) " Hunc Elicona nostrum transalpinum vocitare soleo ", Familiarium rerum libri, XIII, 8.

(3) Le 6 des calendes de mai 1336, soit le 26 avril du calendrier julien ou le 9 mai de notre actuel calendrier grégorien. La précision est de rigueur quand on sait la polémique au sujet de la réalité de la montée du Ventoux par les frères Pétrarque.

(4) Virgile, Georgica, I, v. 144-145 : " Un travail opiniâtre vient à bout de tout. "

(5) Epistola ad Dionysium de Burgo Sancti, Sepulcri ordinis sancti Augustini et sacrae paginae professorem, de curis propriis, De Ascensu montis Ventosi, in Familiarium rerum libri, IV, 1.

(6) Augustin, Confessiones, X, VIII, 15 : " Les hommes admirent la hauteur des montagnes, l'agitation des flots de la mer, le cours des fleuves, la vaste étendue de l'océan, le mouvement des astres, mais ils ne pensent pas à eux-mêmes et ne s'en émerveillent point. "

(7) " J'ai acquis là deux jardins qui conviennent on ne peut mieux à mon goût et à mon plan de vie. Si j'essayais de les décrire, je n'en finirais pas. En somme, je doute que l'on trouve un tel site dans tout l'univers [...] l'un de ces jardins [...] situé dans un endroit élevé et garni d'ombrages, n'est propre qu'à l'étude et il est consacré à notre Apollon. [...] L'autre jardin, voisin de la maison, est plus agréable à l'oeil et cher à Bacchus " écrit Pétrarque à Francesco Nelli - Familiarum rerum libri, XIII, 8.

(8) Ibid., XV, 3.

(9) Epistolae metricae, III, 4, v. 39-40.

(10) Le calcul est fait par le cumul des durées respectives des quatre séjours de Pétrarque dans ce lieu - de l'été ou l'automne 1337 jusqu'en février 1341, du printemps 1342 à septembre 1343, de fin 1345 à novembre 1347 et de l'été 1351 à avril 1353.

(11) Cf. Ugo Dotti, " Vaucluse : le primat de la conscience et le mythe de la vie solitaire ", in La Postérité répond à Pétrarque. Sept siècles de fortune pétrarquienne en France, soeur latine et seconde patrie du poète, Ève Duperray (dir.), Paris, Beauchesne, 2006, coll. " Bibliothèque historique et littéraire ", p. 286. Mythe littéraire, la solitude l'est eu égard à la richesse des variations qu'elle a su inspirer en tout temps - d'Ovide à Chateaubriand en passant par Montaigne, Defoe ou Rousseau, mais encore des Romantiques aux Parnassiens ou du promeneur dans la ville anonyme de Baudelaire, Apollinaire et Cendrars aux narrateurs proustien et Narcisse Valérien.

(12) De vita solitaria, I, 5 (p. 73) - pour plus de simplicité, nous suivons directement la traduction française de Pierre Maréchaux, La Vie solitaire, Paris, Payot & Rivages, 1999, coll. " Rivages Poche, Petite Bibliothèque ", à laquelle nous renvoyons dans nos parenthèses.

(13) Cf.Familiarium rerum libri, III, 5 et suiv.

(14) Cf. Aristote, Les Politiques, I, 2, 1253 a 3-4 - " celui qui est hors cité, naturellement bien sûr et non par le hasard des circonstances, est soit un être dégradé soit un être surhumain " - et 27-29 - " celui qui n'est pas capable d'appartenir à une communauté ou qui n'en a pas besoin parce qu'il se suffit à lui-même n'est en rien une partie d'une cité, si bien que c'est soit une bête soit un dieu ".

(15) Denis Diderot, Le Fils naturel ou les Épreuves de la vertu (1757), IV, 3, in OEuvres complètes, vol. 7, Paris, Garnier Frères, 1875-1877, p. 66.

(16) À la fin de sa préface, Pétrarque écrit à Philippe : " Tu apprendras quelle est mon opinion habituelle sur la vie solitaire ; tu n'apercevras certes qu'une petite partie de mes nombreuses idées mais en elle tu pourras scruter, comme dans un petit miroir, toute la disposition de mon âme, toute la physionomie de mon esprit paisible et serein ", De vita solitaria, prohemium (p. 29). Et l'idée revient plus loin : " dans ce mien traité, j'ai suivi en grande partie la ligne de ma seule expérience ", ou encore " ce que tu lis, je l'ai tiré en partie de ma vie solitaire ", I, I (p. 31) et I, I (p. 32).

(17) Cf.De otio religioso, I, 2 : " Vaquez et voyez que je suis Dieu. " Pétrarque rappelle, à partir d'Augustin, qu'une traduction antérieure à celle de Jérôme était non pas Vacate mais otium agite - ibid., I, 14. Mais le texte strict du verset 11 du psaume 45 dont il s'agit ici est selon la Vulgate : " Cessate et cognoscite quoniam ego sum Deus " - " Arrêtez et connaissez que je suis Dieu. "

(18) Matthieu, 6.28-29 : " Considérez comment croissent les lys des champs : ils ne travaillent ni ne filent ; cependant je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'a pas été vêtu comme l'un d'eux. "

(19) Ibid., 16.26 : " Et que servirait-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perdait son âme ? Ou que donnerait un homme en échange de son âme ? "

(20) Charles Baudelaire, Mon coeur mis à nu (1864), LIX, in OEuvres complètes, Paris, Gallimard, 1954, coll. " Bibliothèque de la Pléiade ", p. 1124.

(21) Cf. Cicéron, Tusculanae disputationes, V, 36 - " Quoi de plus délicieux qu'un loisir lettré, j'entends un loisir consacré à l'étude de l'infini de l'univers et de la nature, et, dans le monde même que nous habitons, du ciel, de la terre et des mers ? " - ou Sénèque, Epistulae morales ad Lucilium, X, 82 - " Sans lettres, le loisir est égal à la mort : c'est ensevelir un homme qui vit encore. "

(22) La solitude et le loisir, " ces deux échappatoires [...] si doux aux philosophes " - De vita solitaria, I, III (p. 61) -, puisqu'il écrit être " né pour la solitude et le repos " - Familiarium rerum libri, IV, 9 -, se décrit comme " un être avide de solitude et de repos " - ibid., XII, 13 - et se dit finalement " un homme complètement oisif et solitaire " - ibid., XVIII, 16.

(23) De vita solitaria, I, V (p. 74).

(24) Ibid., I, III (p. 57).

(25) Ibid., I, V (p. 74).

(26) Ibid., II, VI (p. 179).

(27) Nous marchons bien sûr ici dans les pas de Hannah Arendt qui thématise cette distinction entre loneliness, isolation et solitude dans la troisième partie de The Origins of Totalitarianism (1951) - Le Système totalitaire, trad. fr. de Jean-Loup Bourget, Robert Davreu et Patrick Lévy, Paris, Seuil, 1972, p. 225 - et qui y revient dans On the Nature of Totalitarianism : An Essay in Understanding (1954) - LaNature du totalitarisme, trad. fr. de Michelle-Irène Brudny-de Launay, Paris, Payot, 1990, p. 106. Ne partageant pas entièrement ses conclusions, rappelons-les brièvement : la désolation - qui est de loin la pire de ses trois expériences pour Arendt - est la situation de l'homme entouré de personnes avec lesquelles il lui est impossible d'entrer en contact, si bien que, non reconnu et donc non confirmé dans son identité, il se perd et perd tout repère dans le monde ; l'isolement, la situation de l'homme cantonné à la sphère privée et, par là même, condamné à être politiquement impuissant puisque privé de la capacité d'agir avec les autres ; la solitude, la situation de l'homme qui, en sa propre compagnie, peut réellement accéder à lui-même et, dès lors, dialoguer avec lui-même, en sorte de véritablement penser.

(28) De vita solitaria, I, IV (p. 70).

(29) Ibid., I, II (p. 35).

(30) Honorat de Breuil, Marquis de Racan, Stances sur la retraite (1618), in OEuvres, Paris, 1724, I, v. 85, p. 193.

(31) César Chesneau Dumarsais, Le Philosophe (1730), in OEuvres de Dumarsais, Paris, Pougin, 1797, VI, p. 32.

(32) Genèse, 2.18.

(33) Ecclésiaste, 4.10.

(34) Victor Hugo, Choses vues (1887), in OEuvres complètes, vol. Histoire, Paris, Robert Laffont, 1987, coll. " Bouquins ", p. 889.

(35) De vita solitaria, I, I (p. 33).

(36) Ibid.

(37) Marc Antoine Girard de Saint-Amant, La Solitude (1619), in OEuvres, Paris, Didier, 1971, I, p. 33.

(38) De vita solitaria, I, V (p. 72).

(39) Ibid., I, II (p. 40-41).

(40) Sénèque, Epistulae morales ad Lucilium, I, 2 : " se fixer et séjourner avec soi ".

(41) De vita solitaria, I, IV (p. 68).

(42) Ibid. (p. 63).

(43) Ibid. (p. 68).

(44) Ibid. (p. 66).

(45) De vita solitaria, I, III (p. 56).

(46) Ibid., I, II (p. 44).

(47) Ibid., I, III (p. 61).

(48) Ibid., I, VI (p. 85).

(49) Ibid., II, XIV (p. 268).

(50) Ibid., I, VII (p. 101).

(51) Molière, Le Misanthrope (1666), V, 4, in OEuvres complètes, Paris, Gallimard, 1971, coll. " Bibliothèque de la Pléiade ", II, p. 217.

(52) Marc, 15.34.

(53) François-René de Chateaubriand, René (1802), in OEuvres romanesques et voyages, Paris, Gallimard, 1969, coll. " Bibliothèque de la Pléiade ", I, p. 145.

(54) Emmanuel Kant, Idee zu einer allgemeinen Geschichte in weltbürgerlicher Absicht (1784), IV, AK, III, 20.

(55) Cf. les sentences similaires de Pascal et de La Bruyère : " tout le malheur de l'homme vient d'une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre " - Pensées, frag. 139 Br. -, " tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l'ignorance, la médisance, l'envie, l'oubli de soi-même et de Dieu ", Les Caractères, XII, 99.

(56) Autrui a beau être " l'autre, c'est-à-dire le moi qui n'est pas moi ", il est " le médiateur indispensable entre moi et moi-même " - Jean-Paul Sartre, L'être et le Néant (1943), Paris, Gallimard, 1976, coll. " Tel ", p. 269 et 260.

(57) De vita solitaria, II, XIV (p. 268).

(58) Aristote, Éthique à Nicomaque, VIII, 4, 1156 b 6-9.

(59) On apprend dans les Rerum senilium - XVI, 4 - que l'amour des deux lettrés pour la culture, la nature et la droiture les amenait à converser si longuement, lors de leurs entrevues qui prenaient souvent la forme de promenades dans les bois, qu'ils en venaient à manquer l'heure des repas.

(60) Aristote, Éthique à Nicomaque, IX, 4, 1166 a 32.

(61) On retrouve là le thème littéraire du double, qui répond à ce besoin d'inventer, faute d'avoir pu le découvrir dans la réalité, un autre soi-même.

(62) De vita solitaria, II, XIV (p. 285).

(63) Ibid., I, V (p. 74).

(64) Henri-Frédéric Amiel, Journal intime (1847-1881), Lausanne, L'Âge d'homme, 1976-2002, 20 septembre 1866.

(65) Paul Valéry, L'Idée fixe ou Deux hommes à la mer (1932), in OEuvres, Paris, Gallimard, 1962, coll. " Bibliothèque de la Pléiade ", I, p. 275. L'idée avait déjà été exprimée par Ambrose Bierce dans son Devil's Dictionary (1911) - Mauvaises pensées tirées du Dictionnaire du Diable, ainsi que de lettres, articles et autres noirs récits, trad. fr. d'Alain Blanc, Paris, Le Cherche midi, 2003, coll. " Amor Fati ", p. 49 : " Seul adj. En mauvaise compagnie. "

(66) Cf. Blaise Pascal, Pensées, frag. 211 Br. : " Nous sommes plaisants de nous reposer dans la société de nos semblables : misérables comme nous, impuissants comme nous, ils ne nous aideront pas ; on mourra seul. Il faut donc faire comme si on était seul. "

(67) Jean-Jacques Rousseau, La Nouvelle Héloïse (1761), deuxième partie, lettre XIV, in OEuvres complètes, Paris, Gallimard, 1961, coll. " Bibliothèque de la Pléiade ", II, p. 231 : " Je ne suis jamais moins seul que lorsque je suis seul, disait un ancien ; moi, je ne suis seul que dans la foule, où je ne puis être ni à toi, ni aux autres " écrit Saint-Preux à Julie. Pour ce qui est du mot de Cicéron, rappelons cette autre formule, très proche, du De Republica, I, 27 : " numquam se plus agere quam nihil cum ageret, numquam minus solum esse quam cum solus esse " - " jamais il n'était plus actif que lorsqu'il ne faisait rien, et jamais il n'était moins seul que lorsqu'il était tout seul. "

(68) Cf. André Comte-Sponville, L'Amour, la solitude, Vénissieux, Paroles d'Aube, 1992.

Cahiers philosophiques, n°118, page 59 (10/2009)

Cahiers philosophiques - La solitude, d'après et après Pétrarque