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Cahiers philosophiques

Dossier :la ville

Co-habitats dans la ville aujourd'hui

Anne Debarre, Maître-assistant, Laboratoire Architecture Culture Société, École nationale supérieure d'architecture Paris-Malaquais

Face à la perte de l'urbanité, manifeste dans le repli sur l'entre-soi des ensembles résidentiels contemporains, des architectes rêvent d'habitats qui permettraient de " faire société ". Si leurs architectures sont diversifiées afin que les individus puissent signifier leur existence, elles dialoguent entre elles dans le jeu de leurs différences et offrent une relation à l'extérieur, aux autres, mais toujours maîtrisée. Dans ces co-habitats, le partage et l'ouverture de lieux collectifs invitent les résidents à réaliser une ville socialement durable de l'" être ensemble ". L'espace d'une utopie ?

Dans sa forme architecturale et urbaine comme dans ses pratiques sociales, l'habitation participe à la fabrication de la ville. Qualifiée de diffuse, éclatée et ségrégée1, la ville contemporaine est décrite comme une mosaïque d'entités résidentielles juxtaposées. Celles-ci expriment chacune un groupe d'habitants qui se constitue par proximités socio-économiques, voire par affinités, ou un sujet, en écho à l'individualisme exacerbé. Ces évolutions sont sociales, mais aussi liées à des raisons marchandes. Les ensembles résidentiels et les logements sont promus comme produits personnalisés et personnalisables, comme le sont ceux des marques globalisées avec le slogan " do your own thing ", pour accroître leur attractivité dans la concurrence d'une économie libérale. Ainsi les habitations contemporaines deviendraient des architectures solistes, des enclaves fermées sur des " entre-soi ". D'une telle conception disparaîtrait toute urbanité dans un double sens : s'évanouirait cette qualité humaine d'amabilité qui s'acquiert dans la ville, elle-même perdant ce caractère intrinsèque.

Pourtant, face à ce constat, sont opposées et défendues d'autres valeurs : partage et échanges, solidarité et mixité sociale. Qu'ils soient professionnels ou particuliers, certains acteurs de l'habitat entendent contribuer à faire une ville durable, dans une perspective sociale, qui n'ait pas renoncé à son urbanité. Avec ce dessein, des architectes conçoivent des habitats dans des formes ouvertes aux autres, qui offrent des occasions de dialogue grâce à des dispositifs d'interface et des lieux collectifs. Constituent-ils ainsi un espace de résistance ou un espace rêvé d'une utopie ?

Individualités

À la conception d'un logement-type fonctionnel pour tous dans l'après-guerre, s'est substituée, à partir des années 1960, celle d'habitats destinés à des groupes sociaux ciblés et, depuis deux décennies, d'habitations individualisées. Ces conceptions ont évolué avec d'une part, les représentations de l'individu et d'autre part, les modes de production. Les architectes des années 1950 dénombrent cinq besoins, ceux d'une famille constituée d'un couple et ses enfants : se récréer, manger, cuisiner, se laver, dormir. Ces fonctions sont traduites en espaces adaptés aux dimensions des équipements et aux mesures de corps normés ; les cellules s'additionnent dans des immeubles dont l'architecture revêt un caractère universel. Pensé avec altruisme, ce logement sera notamment produit en masse sous le contrôle étatique de la Reconstruction en France. Après la faillite de ce modèle dans la décennie suivante, les architectes s'intéressent aux sciences humaines pour concevoir un habitat porteur de dimensions symboliques, adapté à des pratiques dépendantes des classes sociales et des groupes domestiques. Des expérimentations sont financées pour un logement social que l'habitant peut s'approprier tandis que des produits différenciés, adaptés aux modes de vie d'une clientèle segmentée par revenus, sont proposés par les promoteurs privés. La quête de soi d'un " individu incertain2 ", enjoint de se définir et de se réaliser dans l'acquisition d'une autonomie, la pluralité des pratiques d'un " homme pluriel aux conduites dissonantes3 ", sont relayées par les logiques de marché dans la conception d'une habitation contemporaine différenciée, spécifiée dans son organisation, ses formes et son expression architecturale.

Plébiscitée par nos contemporains4, la maison individuelle est bien cette habitation recherchée pour soi-même. Jusqu'alors quasi absents de son marché, les architectes français obtiennent depuis deux décennies davantage de commandes de particuliers5 alors qu'ils ont mené en direction du public de nombreuses actions de communication - publications, expositions, participations aux foires de l'habitat, émissions télévisées... -. Ils y montrent leurs réalisations en expliquant leur démarche qui vise à produire une singularité, opposée à la banalité des maisons-modèles des constructeurs. Parce que sont prises en compte les particularités des habitants et des sites, une " maison d'architecte " est une maison différente. Cette terminologie adoptée dans le langage courant des petites annonces ou des rubriques de magazine, la désigne effectivement comme telle. Quand les constructeurs se limitent à offrir le choix du style, classique, rustique ou moderne, les architectes mettent en scène des références savantes, des formes et des matériaux qui ne sont pas ceux d'une architecture domestique, dans des maisons ainsi particularisées.

Collective, l'habitation n'en est pas moins diversifiée. Les programmes sont différenciés par catégories de populations, selon leur solvabilité, ce qui n'est pas nouveau, mais aussi selon leur âge ou leur condition sociale - étudiants, jeunes travailleurs, personnes âgées, etc. -. Ces affectations spécifiques sont lisibles dans la diversité des architectures des ensembles résidentiels. Celle-ci est en outre attendue des maîtres d'ouvrage : l'unicité de chaque produit est un argument de vente. Alors que les promoteurs privés ont la réputation de se conformer à la demande convenue en matière d'architecture, certains d'entre eux développent le marketing d'une offre différente : des idées neuves assurent des chances de gagner un concours et une image forte se vend bien. Ils jouent la carte d'une architecture distinctive ou de la signature d'architectes renommés. " Good design is good business " titre un article6 consacré à la filière française de ING Real Estate Development, illustré d'un projet des architectes Marrec et Combarel. Des stars internationales de la profession sont ainsi sollicitées pour concevoir des projets dans tous les pays d'économie libérale. Zaha Hadid, Jean Nouvel, Herzog et de Meuron, etc. sont invités partout dans le monde à construire des opérations de logements, et plus seulement des édifices prestigieux. Malgré la multiplication des normes et des réglementations qui standardisent le logement social, des bailleurs éclairés attendent des architectes une recherche d'innovations. Ils se doivent de diversifier leur parc immobilier hérité, de pallier son uniformité réputée.

Plus que collectifs, ces logements veulent être des maisons individuelles, mais surtout individualisées. Les recherches menées dans les années 1970 avaient conduit à proposer leurs qualités d'usage dans des appartements en y transposant certains dispositifs : l'entrée particulière, l'espace extérieur, les étages, les pièces de " renvoi ". La notion d'habitat intermédiaire avait alors été définie. Aujourd'hui, est conçu en ville un habitat individuel qui se doit d'être en même temps, dense et individualisé. Dans l'appartement, ce ne sont pas tant les qualités spatiales de la maison qui sont offertes, que son caractère unique, donné par une organisation, des vues, une lumière qui ne seront pas les mêmes que chez le voisin.

La ville se construit de ces habitations-individualités, traduites dans des formes architecturales éclectiques, qui seraient capables d'exprimer l'individu, lui signifier sa présence et son existence dans le monde social. Comment cohabitent-elles dans la ville ?

Mélanges

La ville contemporaine en nappe juxtapose les habitats, enclaves fermées sur elles-mêmes. Se diffuse internationalement le modèle des gated-communities, lotissements et immeubles sécurisés, protégés par des murs et des grilles qui en contrôlent l'accès, maisons cachées derrière leurs clôtures, qui se défendent de toute relation d'urbanité. Dans la ville dense, ces individualités s'installent dans un rapport de confrontation aux autres. Il peut s'établir sur le mode de la distinction, de l'affirmation de la différence - être plus haut, plus original ou au contraire, moins exubérant... -. De nombreuses villes dans le monde s'édifient ainsi. La référence en est ancienne, comme celle des blocs nord-américains qui ont été pensés dès l'origine comme support de tels collages. La tradition d'alignements et d'ordonnancements de la ville européenne qui reposait sur la création d'un " ensemble ", est mise à mal par l'individualisation contemporaine. S'ils ne s'opposent pas à cette évolution sociétale, des urbanistes et architectes s'attachent à préserver le dialogue entre les immeubles pour les prémunir contre tout individualisme. Il s'agit pour eux de faire une ville d'habitations pour une " société des individus7 ".

Des urbanistes établissent des règles qui autorisent à la fois une diversité et une cohésion des architectures. Ainsi l'ouverture de l'îlot, telle que la préconise l'architecte-urbaniste Christian de Portzamparc dans sa ville de " l'âge III "8, induit la fragmentation des immeubles et leur autonomie. Pour les nouveaux quartiers parisiens de Masséna, de Seine-Rive-Gauche et des Hauts-de-Malesherbes, son dessein urbain n'est plus de demander aux architectes de composer avec un vocabulaire commun, mais au contraire de jouer de la singularité de leurs architectures. Chaque immeuble est conçu en inter-relation avec ceux qui l'entourent, ils s'écoutent en se modelant les uns par rapport aux autres. Dans son projet de reconversion du site portuaire de Borneo-Sporenburg à Amsterdam, l'agence West 8 a repris la mitoyenneté et la diversité des maisons bordant les canaux de la ville ancienne. Les particuliers qui ont acquis d'étroites parcelles contiguës, ont pu choisir leur propre architecte pour construire des maisons individuelles aux volumes imposés, mais à l'architecture libre. Une esthétique des dissonances donne son sens à cet ensemble.

Dans de nombreux ensembles résidentiels récents de par le monde, chacune des habitations est confiée à un architecte différent pour produire cette diversité désormais attendue. À l'initiative du maître d'ouvrage ou des maîtres d'oeuvre, une part d'élaboration collective des projets est attendue des workshops, récemment mis en pratique. Rompant avec la pratique habituelle limitée à un travail côte-à-côte des architectes, ces ateliers les réunissent pour permettre à la fois des échanges d'idées et un dialogue entre les architectures des différents bâtiments ainsi conçus. Le promoteur du projet de la gated-community de Jian Wai Soho à Beijing a donné carte blanche à ses concepteurs. Ils ont travaillé ensemble à partir du site, l'ont découpé en parcelles de taille différente et chacun a dessiné son architecture, conférant ainsi à la fois variété et cohésion à l'ensemble. Le bailleur bordelais Domofrance a soutenu, pour deux opérations de maisons individuelles, l'une dans la ville-centre, l'autre dans sa périphérie, un tel atelier expérimental des architectes [ill. 1]. De la phase de programmation à la conception, ils ont décidé tous du plan d'ensemble, ont pu organiser la cohabitation d'habitations denses et articuler leurs projets d'architectures parfois très différentes. De même, rue Rebière à Paris, un workshop a réuni neuf agences de jeunes architectes, coordonnés par ceux de l'association Périphériques, pour la conception de 180 logements. Ils sont ainsi mis en situation de partager, plutôt que de s'affirmer chacun dans un rapport de compétition. Ils ont néanmoins disposé de la liberté de dessiner des immeubles fortement différenciés. Chaque bâtiment est unique, évitant la lecture de la diversité sociale présente dans cette opération mixte, avec sept immeubles destinés à la location aidée et deux à l'accession à la propriété. L'approche collective se lit dans la composition de l'ensemble, la transversalité entre bâtiments et la coordination entre des architectures différentes.

1. Opération Les diversités, Bordeaux, six agences d'architectes coordonnées.

À l'échelle de l'immeuble, des architectes choisissent de faire de l'expression de la différenciation de chaque logement, l'essence même de leur architecture. La reconnaissance de la spécificité de chaque groupe domestique - célibataires, cohabitants, familles monoparentales ou recomposées... -, de la particularité des modes d'habiter - ouverture ou fermeture des pièces, valorisation des espaces collectifs ou individuels, cuisine " américaine " ou à part, salle de bains unique ou démultipliée... -, conduit à la multiplication des types de logement proposés. Bien au-delà du nombre de pièces, les lofts, villas, penthouses, appartements en duplex ou triplex, offrent les dispositions les plus variées. L'agence hollandaise MVRDV exprime cette diversité dans l'architecture de ses immeubles, le Silodam à Amsterdam [ill. 2] ou le Mirador à Madrid. Sur leur bloc imposant, de géométrie simple, elle orchestre une palette de couleurs, de matériaux, de fenêtres, qui identifient les appartements en façades, dans une composition savante soulignant leur différenciation. Avec une certaine provocation, l'architecte Édouard François superpose, dans son projet de Champigny, des habitations pastichant les demeures bourgeoises du XIXe siècle, des barres à l'image de celles des années 1960 et des maisons semblables à celles des constructeurs. Renonçant à toute écriture personnelle au profit d'une intention, il met en scène ces différentes architectures repérées localement. Produisant un effet de collage similaire, des maisons individuelles viennent aujourd'hui se poser sur des bâtiments existants, coloniser leurs toits comme des terrains vierges à construire, voire leurs façades qui sont boursouflées de ces excroissances. Elles apparaissent comme des ornements capables de créer de nouveaux paysages urbains grâce à leurs architectures particulières, parfois radicales quand elles émanent d'artistes. Cet imaginaire est présent dans les oeuvres d'Alain Bublex de la série " plug-in-city ", fictions urbaines où des habitations préfabriquées arrivent par le ciel pour être disséminées sur les édifices des métropoles.

2. Silodam, Amsterdam, MVRDV architectes.

Des projets d'habitations diversifiées, composées ensemble dans des immeubles, des quartiers, voire la ville elle-même, telles les touches de peinture des tableaux pointillistes, fournissent en quelque sorte des représentations des individus qui font société. Ils démontrent à la fois la reconnaissance de chacun et la richesse de leur co-présence dans des villes denses ou densifiées. Pour que cette cohabitation soit acceptable, les projets vont proposer des dispositifs qui permettent d'organiser et de réguler les relations aux autres. Quels sont-ils ?

Filtres

Les architectes conçoivent de tels dispositifs d'interface, tout à la fois médiateurs des relations avec l'extérieur et garants du repli dans l'intérieur des maisons et appartements. Doit être préservée l'intimité du chez-soi et contrôlée l'intrusion des autres. Récurrente tout au long de l'histoire de l'architecture domestique du XXe siècle, la maison de verre renvoyait à un idéal panoptique, à la transparence morale d'habitants " demi-dieux propres9 ". De fait, grâce à leur immersion dans des paysages naturels, ces réalisations célèbrent davantage une fusion entre homme et Nature. La fameuse maison que l'architecte Mies van der Rohe achève en 1951 dans l'Illinois pour le Docteur Edith Farnsworth, qui vit seule, est implantée sur un vaste terrain arboré en bordure d'un fleuve. En 1998, l'architecte néerlandais Rem Koolhaas dessine une maison cachée sur les hauteurs de Bordeaux, faite d'une boîte de chambres, percée d'orifices, et d'un séjour de verre, offrant des vues panoramiques sur la ville lointaine.

Habiter la hauteur permet d'être au coeur de la métropole, mais à l'écart de celle-ci, de la pression des autres. Les appartements entièrement vitrés des tours résidentielles ouvrent le regard sur la ville, en positionnant à distance le sujet qui devient voyeur sans être vu. C'est ainsi que l'architecte Jean Nouvel représente un habitant de son luxueux gratte-ciel 100-11 th, actuellement en cours de réalisation à Manhattan, dénommé " machine à vision " [ill. 3]. C'est, de même, une sorte de longue-vue qu'ont conçue les artistes suisses Sabina Lang et Daniel Baumann : une chambre d'hôtel " Everland ", oeuvre unique, qui se déplace sur des sites d'exception, face au lac de Neuchâtel, puis sur le musée de Leipzig et dernièrement sur le Palais de Tokyo à Paris. Sans rideau pour s'isoler, une grande baie vitrée fait de la chambre un lieu pour le regard. Elle offre au résident un séjour d'une nuit en osmose avec la nature ou la ville. À Paris, " les lumières de la ville éclairent la chambre, les clignotements de la tour Eiffel rythment les heures, le bleu du ciel est en harmonie avec le bleu de la chambre dont les ors semblent être le reflet des étoiles10 ". Ces expériences exceptionnelles jouent sur la fascination que peuvent susciter de telles situations dans et à distance de la ville.

3. Machine à vision, appartement du 100-11 th New York, Jean Nouvel architecte.

Dans une logique semblable, les maisons particulières sont aujourd'hui pensées en situation pour s'isoler des espaces socialisés, la rue et les bâtiments voisins, et au contraire s'ouvrir sur des jardins, des paysages naturels ou le ciel. Une cour intérieure ou patio, des ouvertures zénithales, des fenêtres cadrant des vues choisies, permettent des " échappées visuelles ", comme les appellent les architectes. Si des façades ou des clôtures plutôt fermées côté rue résultent des obsessions sécuritaires actuelles, elles peuvent être perméables de l'intérieur vers l'extérieur. Plaques de métal perforées, claustras de bois, incrustations de verre translucide, rideaux de végétaux, établissent une telle porosité. Ces parois sont l'objet d'une grande créativité architecturale dans les maisons contemporaines japonaises dont les entrées étaient traditionnellement très travaillées dans une gradation du public au privé.

De même, les appartements des immeubles collectifs sont pourvus de filtres qui régulent les relations entre l'intérieur et l'extérieur. Les loggias, balcons, terrasses jouent ce rôle de transition depuis longtemps, en offrant la jouissance à la fois d'un dehors privé et de la vue sur les espaces urbains. Ils sont aujourd'hui équipés de parois, transparentes, translucides ou ajourées, qui permettent de renforcer l'intimité des moments passés dans ces pièces à ciel ouvert, tout en gardant la possibilité d'être en relation avec la ville. Ces panneaux peuvent aussi être coulissants : ce sont alors les habitants qui décident, selon leurs usages, du degré de leur ouverture ou de leur fermeture. Ceux-ci sont aussi amenés pour se protéger des autres à actionner des volets qui étaient traditionnellement prévus pour occulter la lumière. Les façades de l'opération qu'ont réalisée les architectes suisses Herzog et de Meuron à Paris [ill. 4] présentent de façon emblématique de tels dispositifs. Les immeubles, donnant sur les rues des Suisses et de Jonquoy, sont revêtus d'une résille de volets métalliques dont l'aspect change au gré de leurs ouvertures et fermetures par les différents résidents. Le bâtiment en coeur d'îlot est parcouru de balcons filants en coursives qui peuvent être occultés par des persiennes courbes en bois.

4. Volets sur la rue des Suisses, Paris, Herzog et de Meuron architectes.

Ces dispositifs de filtres, imaginés par des architectes, donnent aux habitants, depuis un logement à l'intimité préservée, la maîtrise du degré de leur relation à la ville. Au-delà, certains ont l'ambition de faire rentrer la ville, ses espaces publics, ses services et équipements, dans les ensembles résidentiels : pour assurer un " entre-soi " ou, au contraire, une ouverture aux autres ?

Partages

Les contours de la sphère privée du logement et de la sphère publique de la ville s'interpénètrent. Dans l'entre-deux, figurent des espaces, dits de transition ou intermédiaires, dans l'aire privative de l'habitat mais d'usage collectif. Leur nature, leurs destinataires comme leurs objectifs ont varié avec le temps, leur localisation et les populations visées. La nécessité de construire en ville des immeubles collectifs pour les ouvriers avait conduit les participants aux Congrès Internationaux des Habitations à Bon Marché (1889-1913) à penser les espaces entre rue et logement comme " une prolongation de la voie publique11 ", policés comme pouvait l'être celle-ci. Les dessertes, extérieures et intérieures, et les locaux communs, liés aux arrivées d'eau, devaient être conçus pour éviter toute occasion de rencontres entre locataires12, jugées dangereuses tant d'un point de vue hygiénique que moral et politique. Les services présents dans les ensembles construits par les Fondations philanthropiques étaient pensés pour éduquer pour les ouvriers et employés, et mis sous contrôle. Les cuisines, douches et salles de bains, laveries collectives étaient destinées à " l'apprentissage du chez-soi13 ", à l'acquisition des " bonnes " manières d'habiter ; les salles de réunions, fumoirs, cafés sans alcool, devaient participer à l'acculturation d'un être-ensemble, de pratiques sociales urbaines " convenables ". Au contraire, les architectes des Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (1928-1959) entendaient valoriser la vie collective en désignant de tels espaces comme les prolongements du logis14. La rue et les services urbains sont ainsi partie intégrante de la Cité radieuse de Le Corbusier, devenue ville dans la ville. Au même moment, les gratte-ciel new-yorkais empilent boutiques, bureaux, appartements, hôtellerie, équipements sportifs et de loisirs, en se coupant de la rue publique15 ; et, dès les années 1940, se diffusent aux États-Unis, suivis par de nombreux autres pays, les gated-communities, villes privées et fermées, dont les équipements et espaces communs sont réservés aux résidents, semblables par leur catégorie socio-économique, leur âge, voire leur appartenance ethnique. Avec cette alternative entre ouverture ou fermeture, les lieux collectifs présents dans les ensembles résidentiels constituent un enjeu central de la ville contemporaine.

Ils concernent tout d'abord les voies de desserte de l'opération qui peuvent être en cul-de-sac, se terminant en boucles, ou bien traversantes en connexion avec le réseau viaire extérieur, maintenant ainsi le lien de continuité avec la ville. Ils se déclinent ensuite en cours et jardins, et dans les immeubles, en halls, escaliers, couloirs, paliers, etc. Les digicodes à vocation sécuritaire ont eu raison des velléités qu'avaient certains architectes d'imaginer que ces espaces puissent être fréquentés par tous. Lorsque le qualificatif d'ouverts leur est accolé, il désigne une perméabilité qui n'est souvent plus que visuelle aujourd'hui. De fait, ils sont l'objet d'un traitement attentif : paysagistes, voire décorateurs, sont conviés à leur conception, la lumière naturelle y est recherchée, l'acoustique soignée, les matériaux choisis et la spatialité travaillée. Cependant, maîtres d'ouvrage, maîtres d'oeuvre et habitants n'ont pas les mêmes attentes quant aux qualités de socialisation que ces lieux pourraient offrir : d'un côté, la tranquillité, de l'autre, la convivialité ; leur caractère collectif sera minimisé dans le premier cas et, au contraire, accentué dans le second. Les promoteurs découpent l'espace extérieur de l'opération en lots privés, affectés aux appartements des rez-de-chaussée, ce que pratiquent également des bailleurs sociaux avec la " résidentialisation " des grands ensembles ; les espaces de jeux pour enfants et bancs ont disparu des jardins essentiellement ornementaux, pensés pour offrir l'agrément de la vue depuis les appartements. Inversement, des architectes entendent valoriser la rencontre grâce à des lieux partagés. Ainsi les architectes Aldric Beckmann et Françoise N'Thépé ont préféré renoncer aux balcons privés et concevoir des squares partagés, jardins-suspendus aux 2e et 4e niveaux de leur immeuble parisien [ill. 5]. Composé de maisons à patio, le Doony Brook Quarter londonien de Peter Barber Architects est traversé de deux ruelles qui s'élargissent à leur croisement en une place piétonne publique.

5. Jardins suspendus aux deuxième et quatrième niveaux, Paris, Beckmann-N'Thépé architectes.

C'est dans des programmes d'habitations élaborés par des personnes issues de la société civile, hors des cadres traditionnels de conception et production du logement, que les espaces d'usage communs vont être les plus nombreux et les plus divers, constituant une de leurs composantes essentielles. Des architectes ou des habitants prennent l'initiative de penser ensemble des opérations " coopératives ", dans des démarches revendiquées comme " alternatives " et " participatives ", fondées sur des valeurs communautaires et de solidarité. Toutes ces opérations prévoient le partage de jardins, de lieux de réunion, de buanderie, de salles de sport, de bureaux équipés, de studio d'amis, etc. jusqu'au four à pain... De telles expérimentations émergent depuis peu en France16 alors que, plus anciennes, elles se développent largement au Canada, aux États-Unis, en Europe du Nord, en Allemagne17, en Suisse, en Autriche, etc. L'écueil de ces projets est la constitution d'" entre-soi ". Pour l'éviter, certains réalisent une mixité sociale, avec des logements abordables aux habitants pouvant bénéficier de financements aidés. En outre, l'accès des espaces communs à tous garantit plus largement l'ouverture sur la ville. De tels objectifs sont réalisés dans l'opération Sargfabrik18 [ill. 6], conçue par l'agence viennoise BKK, en participation avec ses habitants de toutes catégories sociales. Outre de larges coursives qui desservent les logements à la manière de ruelles villageoises, une rue intérieure la traverse. Y sont implantés un café, une piscine, un jardin d'enfants, une salle de réunions, un lieu de manifestations culturelles. Ces services communs, semi-publics, sont ouverts à tous et lui donnent un rayonnement à l'échelle du quartier et de la ville : la salle de spectacle est aussi bien fréquentée par les écoliers de l'école voisine que par les férus de musique venant de Vienne, voire de plus loin encore. Le succès de cette réalisation de 1996 amène les architectes à la conception de sa voisine Miss Sargfabrik en 2000 : mais ici le digicode et la grille d'entrée sont revenus et a été abandonnée l'ouverture des services collectifs, jugés trop lourds dans le budget de fonctionnement et gênant l'intimité du " chez-soi ". Le partage implique négociations, compromis et règles, de la part des acteurs, tant au niveau de la conception des espaces qui le permettent, que dans les pratiques qui le concrétisent. Ceux qui le pensent aujourd'hui dans le dessin de l'habitat ne seront jamais assurés de sa réalité future qui dépend, dans le temps, des gestionnaires ou des habitants eux-mêmes.

6. Jardins collectifs dans la cour et sur le toit, rue intérieure desservant café et équipements, Sargfabrik, Vienne, BKK2 architectes.

Cette mixité qui reste marginale à l'échelle d'une opération se réalise plus largement à l'échelle d'un îlot. En rupture avec la vision de la ville moderne du zoning fonctionnel, des urbanistes pensent désormais, ensemble et à proximité, habitats - répartis entre différents maîtres d'ouvrage -, bureaux, commerces, équipements, etc. Les mutations des quartiers existants installent cette diversification, tandis que les extensions nouvelles les planifient lors de leur création. Les différents programmes peuvent être superposés ou répartis côte à côte. Leur libre accessibilité à tous reste cependant potentielle, cette décision appartenant in fine au maître d'ouvrage, puis au gestionnaire. Le plan masse du Müllerpier de Rotterdam de l'agence KCAP est ainsi constitué d'une collection de bâtiments, dont les formes différentes disent la diversité programmatique et les larges circulations entre eux, son ouverture. À Saint-Jacques-de-la-Lande, l'architecte coordonnateur Jean-Pierre Pranlas-Descours dessine une série de vastes îlots perméables qui associent ensembles résidentiels et équipements, conçus par différents maîtres d'oeuvres [ill. 7].

7. Îlots aux programmes mixtes, traités chacun par une agence d'architecture, Saint-Jacques-de-La-Lande, Jean-Pierre Pranlas-Descours architecte-urbaniste

Participe de cette représentation le point de vue renouvelé de la conception écologique du bâtiment dans la ville, que proposent certains architectes. Au modèle de la maison autonome en énergie, ils opposent la logique écosystèmique d'une " symbiocité " qui permettrait " de réhabiliter la diversité et l'échange comme valeurs fondatrices de l'urbanité " : " La maison n'est plus une simple machine à habiter isolée, consommatrice d'énergie et de matières premières, mais un organisme inscrit dans un réseau d'échanges19. " Aux attentes économiques et environnementales de cette approche architecturale et urbaine de développement durable, s'ajoute la dimension sociale. Les co-habitats dans la ville décrits ici témoignent du rôle politique que les architectes peuvent tenir pour résoudre des questions apparemment antagonistes, celles de l'individualité et du partage. Certains travaillent à ce dessein au niveau urbain ; d'aucuns n'hésitent plus à se déplacer du côté de la maîtrise d'ouvrage pour intervenir plus efficacement dans la programmation même de l'habitat, pour susciter des démarches nouvelles de projet ; d'autres constituent une force de propositions dans la conception de dispositifs qui invitent et permettent de cohabiter chez soi, dans l'immeuble ou la résidence, dans le quartier et dans la ville. Les formes ainsi pensées ne déterminent pas les pratiques et les rapports sociaux qui vont s'y instaurer, mais elles constituent à la fois une résistance aux logiques qui conduisent à faire la ville divisée et une potentialité qui porte l'espoir que ces co-habitats ne soient pas qu'une utopie. Il revient ensuite aux habitants d'y mettre en oeuvre " le vivre ensemble ". Les projets alternatifs et les pratiques collectives que certains développent aujourd'hui partagent avec Théodore Monod la conviction que : " L'utopie ne signifie pas l'irréalisable, mais l'irréalisé. L'utopie d'hier peut devenir la réalité, la pratique de demain ".


(1) La liste des travaux consacrés ville contemporaine qui la définissent ainsi est trop longue pour être donnée ici.

(2) Alain Ehrenberg, L'Individu incertain, Paris, Hachette, 1995, coll. " Pluriel ".

(3) Bernard Lahire, L'Homme pluriel. Les ressorts de l'action, Paris, Nathan, 1998 et La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004.

(4) Les enquêtes donnent le chiffre de 80 % de Français qui aspirent aujourd'hui à ce type d'habitation. Cette préférence est observée dans la plupart des pays dans le monde.

(5) La proportion reste cependant très faible : avérés sur un temps long, les 5 % de maisons réalisées par des architectes sont passés à 8 % en 2005.

(6) Soline Nivet, " Architectes/promoteurs : nouvelles affinités, nouveaux logements ", d'a, n° 167, octobre 2007.

(7) Norbert Elias, La Société des individus, Paris, Fayard, 1991.

(8) Préface de Christian de Portzamparc, in Olivier Mongin, Vers la troisième ville ? Paris, Hachette, 1995, p. 7-16.

(9) Cino Zucchi, " Inhabited Screens ", Housing Differentiation, Lotus n° 132, 2007, p. 87-90.

(10) http://www.palaisdetokyo.com/everland/

(11) Georges Picot, CIHBM, 1889.

(12) Monique Eleb, Anne Debarre, Architectures de la vie privée. Maisons et mentalités, XVIIe-XIXesiècles, Bruxelles, AAM, 1989, p. 138.

(13) Monique Eleb, L'Apprentissage du " chez-soi ". Le Groupe des Maisons Ouvrières, Paris, avenue Daumesnil, 1908, Marseille, Parenthèses, 1994.

(14) Ce changement de positions a été analysé par Claudio Secci, Estelle Thibault, " Espace intermédiaire. Formation de cette notion chez les architectes ", La Société des voisins, Bernard Haumont et Alain Morel (dir.), Paris, éd. de la Maison des Sciences de l'Homme, 2005, p. 23-35.

(15) Rem Koolhaas, New York Délire, Marseille, Parenthèses, 2002.

(16) L'association Habicoop de Lyon qui aide de tels projets, recense la plupart sur son site (www.habicoop.fr). Par exemple, celui porté par l'association toulousaine Aera présidée par l'architecte et philosophe Stéphane Gruet qui monte actuellement plusieurs opérations et celui de l'association Village vertical, composée d'une douzaine de familles, qui réalisera très prochainement un immeuble à Villeurbanne. Nous menons actuellement une recherche sur l'émergence de ces " habitats groupés " en France, financée par le Plan Urbanisme Construction Architecture.

(17) Les Baugruppen (groupes de construction constitués d'habitants qui assurent la promotion de leur immeuble en site urbain) rencontrent un très grand succès dans les villes d'outre-Rhin. Ilka & Andrea Ruby, " Collectif et plan de développement ", Nouvelles formes d'habitat collectif en Europe, Bordeaux, arc en rêve centre d'architecture, 2008, p. 245-246.

(18) BKK-3, 2G n° 36, avril 2005.

(19) Pascal Gontier, " Vers des écosystèmes métropolitains ", Architecture = durable, Jacques Ferrier (dir.), Paris, Pavillon de l'Arsenal/Picard, 2008, p. 24-26.

Cahiers philosophiques, n°118, page 35 (10/2009)

Cahiers philosophiques - Co-habitats dans la ville aujourd'hui