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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Jean-françois Lyotard : notes du traducteur

Déjouer

Votre peur (vous m'avez laissé le " vous ", bonne mesure, convenue) dans le grand et dans le menu, d'être fait captif. D'être fait. Peur ici décuplée par le réseau, les contraintes contractées, elles-mêmes contraintes (Ordre). Décuplé votre sens du défaut, d'une faille à la cuirasse crainte, d'une défaillance, par où échapper. Déconstruire aurait ce motif, fuir ? Déconstruire, aussi soulage la peur, la sublime, l'humorise. Le captif en vous, ou qui se pense tel, dit : trouverais-je la filière d'évasion, il n'y a pas de dehors, et je serais dehors comme dedans, captif d'un réseau (Code). Ainsi il n'y a pas d'action ni d'interaction, mais de l'entre qui acte (Interaction).

Et quant au présent réseau à l'ordre et à l'ordonnancement des Épreuves, vous en aurez respecté scrupuleusement les contraintes. Mais non sans leur ajouter celle d'" employer ", le plus et au mieux, dans votre texte, les mots du vocabulaire imposé (Temps). Cela n'était pas demandé. Insoumission dans la soumission. L'enrichissement des contraintes passera-t-il inaperçu ? Votre réseau double, truffe le réseau imposé, s'y clandestine (Réseau). Vous le signalez, pourtant. Vous vous trahissez ? L'aveu n'est pas dû à la peur mais à la logique de la peur menée à bien. Se trahir, traduire donc, est plus sûr que se taire, pour le captif. Votre ruse - défaire - travaille à même les mots et leur arrangement en phrases, dans votre langue maternelle. Ils et elles sont intraduisibles (Traduire), non restituables " à l'arrivée ". Le réseau est ainsi captivé par lui-même, ses déterminations livrées à l'indétermination de sa matière maternelle. Laquelle ne décide rien, signe tout, suspend et laisse la pensée pendante, pensante (Maternité).

L'intraduisible laisse du " traductible ", à traduire encore. " Que nous nous attendions à ceci ou cela, à l'arrivée " n'est pas " l'essentiel ", mais " que nous nous attendions, toi et moi, à l'arrivée ". Non pas dans la langue d'arrivée, mais dans la " langue de notre pays ". (Je diffère ce " toi et moi ".) S'attendre : réfléchi, transitif ? Comment traduire ce dé-jeu ? Dans la langue où il s'écrit. Vous résistez à la capture grâce au seul amour de la langue captivante. Comme elle capte par ses amphibolies, vous les marquez. Pour la séduire. Non pour la captiver à son tour, l'attirer à vous (Séduire). Pour la rappeler à son suspens. " Une capture efficace ou effective [...], il lui faut rester suspendue " (Capture). La capture essentielle, c'est le " à traduire " de la langue dans la langue, le suspens, la pensée. Ce qui pense dans la langue est ce qui déjoue les sens de " sens " (Sens). Vous ne permettriez pas qu'on l'appelle insensé.

Encore

J'obéis à des contraintes, ici. Celles du numéro spécial, de la Festschrift, écriture de quelle fête ou de quelle fermeté ? J'essaie d'approcher. Vous me donnez votre voix (Voix). Mais vous n'avez rien à donner. Que le suspens. J'essaie le suspens. Mais il ne faut pas s'y suspendre. Pas plus qu'il n'y a de geste à " faire " (Geste). Il y a beaucoup trop du geste dans mon approche. Un beau geste ? Mon suspens pèse trop lourd. Poids mort, pastiche. Vous n'en aurez pas peur, au moins. Vous sourirez. Encore un qui se sera trompé. Vous me regardez regarder votre regard dans le miroir que je nous tends (Miroir). Il y a toujours quelqu'un derrière, comme toujours un réseau dehors. Les confins " sont aussi dans notre dos " (Code/Confins). Les frontalités sont illusoires. Donc les approches aussi. Et les oppositions futiles, les deux ne s'opposant jamais (Confins). On est encerclé. On est habité, c'est-à-dire hanté (Habiter). On n'a pas le désir de détraquer la matrice, mais de la plier au désir (Code/Confins). " Pauvre désir. " La machine saura-t-elle restituer quelque chose du ton de " Pauvre désir " ? Mais même supputer que " Pauvre désir " n'a qu'un ton est encore trop pauvre. À déjouer : " Dire plusieurs choses à la fois dans un même soupir à plusieurs tons " (ibid.). " Encore " dit une chose et son contraire, pas assez ou trop, selon le ton de son impatience, suppliant ou irrité. Mais il peut y avoir pas assez de trop, trop de trop, etc. Et encore l'" encore " interrogatif (some more ?), impérieux (again !), restrictif (although...), etc. " Encore " a beaucoup à faire avec le désir. Encore que celui-ci " ne manque de rien " (Désir). Qu'il s'inspire même de ce qui l'étouffe, comme les conditions espace-temps (Espace).

Pourtant le désir de plier la matrice du jeu au désir manque de temps. Vous vous en plaignez. Vous êtes essoufflé. (Quelle célérité, quand même.) Je cours à Temps pour voir si votre désir de plier (faire plier ?) la matrice en manque : " Il en faudrait trop pour la définition du temps - en particulier " (Temps). Quelle particularité ? S'agissant du temps, " le défini définit le définissant ". Voir aoriste (Confins). " Donc, il [le défini, donc le définissant] ne définit pas assez. Ou trop " (Temps).

Voilà encore l'" encore ", la supplique, l'insupportable. Celui de l'écriture même, dite " insupportable " entre autres (Écriture). Elle non plus ne manque de rien. Sauf de temps. De temps ? Non, elle est le temps, en tant qu'il est ce qui se manque. Traduire : il se manque. Votre hama impossible (Simultanéité) (Vous essayez de me circonvenir avec ce hama. Mais non). Pas impossible, improbable (ibid.). Contre quoi vous déclarez pourtant votre " sentiment ", votre révolte, ou votre ruse : il y a de la simultanéité, par-delà tous les différés temporels. Il y a du " à toute vitesse ", à vitesse quasiment infinie (ibid.), qui fait des synchronies, des contemporanéités politiques par exemple, même " ignobles ", mais surtout l'" en même temps " grâcié, absolu, d'un être ensemble hors réseau, en " dyade ", qui échappe à tout tiers (Miroir). Cela, c'est " toi ", j'y reviens.

L'importance du téléphone pour cette vitesse. Proust résume l'amour : espace et temps rendus sensibles au coeur. Le téléphone aussi les rend sensibles mais autrement. Comparer le sentiment téléphonique avec celui du gardien de La Prisonnière. Ce sentiment en tous les cas s'appelle " encore ", sur tous les tons, de tous les souffles. Analyser l'attente du message et sa fin quand celui-ci parvient par téléphone et parvenait par diligence (Vous n'avez rien défait de " diligence ", encore ?). Ou parvient par caresse amoureuse, diligente aussi. Je me demande si la toute vitesse, votre " creuse certitude " (Simultanéité) de la simultanéité possible, pour ainsi dire dérobée à la différance, soufflée à tous les de-, est à prendre comme une franchise, l'affranchissement au moins escompté par le captif des délais et reports, ou bien comme un forçage du désir par lui-même, l'effacement de son encore, une ruse de la patience simulant l'impatience absolue. La résolution. Elle trancherait. Avec toi et moi, ça tranche.

Toi

Franchise ou simulation, l'opposition est à déjouer. Si l'on simule la souffrance, c'est qu'on souffre de la possibilité infinie de la simulation (Simulation). Direz-vous qu'il y a de la franchise quant à la simulation si l'on simule la franchise ? Vous direz assurément qu'on est bien résolu quant à la simulation, à simuler la résolution. Wittgenstein demande : la différence entre un sentiment et le simulacre de ce sentiment ? L'original, vous en faites " le double " du simulacre (Simulation). Votre ruse patiente ici : vous acceptez l'épreuve de ce jeu mais pour signifier que vous le refusez (Vitesse). Non pour tromper les sots qui l'inventèrent. Pour déjouer les codes et que l'enjeu fixé se plie au vôtre, malgré tout. Ce fut l'épreuve même pour et de votre écriture. La soumettre à des règles définies, à des demandes de définition, à un lexique arrêté d'ailleurs, à la définition d'espaces à remplir et de délais à respecter, à une ou des problématiques extrinsèques, à des partenaires d'écriture imposés, inconnus et soustraits à aucune simultanéité de face à face (Code/Confins). Je veux dire : aucun d'eux ne pouvait être toi. " A-t-on le droit de se tutoyer ? " (Droit). Qui avait " le droit conféré " de me faire subir cette épreuve ? Comment pourrais-je la signer ?

C'est toi qui signes, seulement toi. " Ces mots que je n'adresse qu'à toi et que pourtant tu signes, dont tu es la destinatrice, il dirait la mère " (Sens). Il a eu bien tort de le dire. Maternité, c'est " tout sauf " la fonction de destinateur du message (Maternité). Toi, tu ne détermines, ne décides, ne destines rien. Maternité " emporte d'avance les de- de toute sorte, signe tout " (ibid.). Ne s'oppose à rien, c'est sa " sublime toute-puissance ", " la sainte infinie perversité " (ibid.), celle de " khora peut-être ", insensibilité, restance " au-delà des oppositions ", " intraitable " (Matière). Voilà des noms pour toi. Quand je m'envoie à moi-même l'écriture, c'est " avec toi " (ibid.). Mais ce sont des noms donnés " mis là pour toi, pour l'autre en moi " (Capture). " Ton image est en moi ", voilà la " chose très simple ", dont on n'a jamais rien dit. Pourtant la seule chose à dire (Image). C'est elle, toi, qui laisse pendante la pensée, qui laisse penser. Taire tout ce qu'on peut dire (Maternité). Dire seulement ce qu'on ne peut pas dire. Avec toi, " je veux prendre tout mon temps " (Vitesse), toi qui " me donnes le temps qu'il fait, if you see what I mean " (Temps).

" Il y a l'immortalité entre toi et moi, qui nous verrons mourir " (Immortalité). À traduire. Mais vous traduisez vous-même (?) : " L'essentiel [est] que nous nous attendions, toi et moi, à l'arrivée, dans la langue de notre pays " (Traduire). À traduire, encore. J'essaie. Mais j'ai peur de forcer, de vous forcer et de me forcer à une thèse du toi et sur le toi, et à une argumentation forcément vaine. Peur issue de votre ruse issue de votre peur. Je traduis. Nous nous attendrons l'un l'autre. Tu m'attendras et je t'attendrai, lors de l'arrivée et au lieu de l'arrivée. Ou bien : l'un et l'autre ensemble, nous pensons qu'il y aura une arrivée, non, l'arrivée. Ensemble nous anticipons que ça arrivera, que la rive sera touchée. Quelle rive ? " Nous nous verrons mourir. " Tu me verras et je te verrai mourir. Ou bien : mourir nous arrivera à tous deux ensemble et nous le saurons ensemble. La rive : à l'autre bout des lacs où nous naviguons. " Plus ou moins grands, il n'y a que des lacs " (Naviguer). Nous transférons (traduisons) à travers eux quelque chose comme " une déesse " (ibid.), faites-vous dire à Nietzsche. La déesse, c'est toi. Ayant navigué, nous nous serons attendus l'un l'autre sur l'autre rive, et l'un et l'autre, nous nous serons attendu à ce qu'il y ait l'autre rive. Je navigue, j'écris, pour toi, mais c'est toi qui signes. Tu signes tout, tu es sur toutes les barques, sur tous les avions. Je navigue dans les lacs, dans les lacets, dans les pièges, toi dans ma barque, moi dans ta hantise. Écrire est traduire, " c'est un piège " (Naviguer). Il y a l'immortalité entre toi et moi parce que nous nous verrons mourir ensemble. Nul jamais mort pour l'autre. Mais moi, je la désire, l'immortalité, moi qui pilote à travers, traduis, écris. Tandis que toi, non, rien, perverse, sainte, toute-puissante et tacite. " Quiconque distingue le désir d'immortalité et l'immortalité elle-même n'a jamais aimé ni promis " (Immortalité). Le désir est de traverser toujours les lacs, de trouver les passes, l'amour de la langue. L'immortelle, c'est toi dans moi tandis que je m'oriente sur toi qui n'a pas d'orient. Qui est là, simultanée. J'aime la déesse, je lui promets d'y arriver, à la dire, elle, la muette, la mute (Mutation). Elle n'a pas besoin (= désir) (Désir) d'aimer. Pourtant : " Apprends-moi une toute autre langue, dans laquelle je suis aujourd'hui muet " (Mutation). Ta langue, la langue que tu es. Mais tu ne m'apprendras rien. Tu m'auras laissé en suspens. " Cela dépend de toi, c'est à ta voix suspendu " (Simulation). Ta voix qui ne dit rien. Celui qui te confond avec moi, qui confond l'immortalité, la déesse même avec le désir d'écriture dans l'écriture, n'a jamais aimé, ne sait pas ce qu'est promettre, envoyer là-bas, sur la rive, aux confins des lacs, devant et derrière, envoyer l'arrivée avant l'arrivée. Et si l'on distingue la langue et l'écriture, c'est encore faute d'amour, pour cause d'abstraction. Les abstractions oppositives : compétence/performance, pensée/langage, matière/forme. Comme si je pouvais même espérer (désirer) naviguer, attendre l'arrivée, si tu n'étais pas à bord. Comme si tu m'attendais sur la rive. Quand tu es à bord. De ma barque et des lacs. Voilà, très vite, ma traduction.

Alors, je tombe sur Corps, que vous commentez pour commencer par l'équivoque " Tombe " (Corps). Et reprenez par : " Deux sens au moins de "corps". Tombent l'un sur l'autre (toi et moi) [...] " (ibid.). Je m'arrête à ce " toi et moi ", que vous disséquez et déployez ainsi, commentant le premier sens de corps, le corps " propre " : " Le tien là-bas, le mien ici, ton pays et le mien en leur point supposé central, définis par cela seul qu'on ne les quitte jamais et que donc jamais on n'y arrive ou n'y revient " (ibid.). Ce qui me renvoie au texte de l'attente à et de l'arrivée, que je viens d'essayer de traduire, en " oubliant " sa fin : " [...] à l'arrivée, dans la langue de notre pays " (Traduire). Ai-je commis un contresens ? " Notre pays " est-il possible ? Notre pays à l'arrivée ? Si, au pays, on n'arrive jamais et si le pays, étant corps, ne se partage pas ? Notre pays, à toi, immortelle, et à moi, ton désir, ce serait quand nous tomberions l'un sur l'autre. Quand nous aurions fini de traverser les lacs, simultanément, mais jamais ensemble. Enfin rencontrés ? Coït funèbre, auquel nous nous attendons. Sur la rive d'arrivée, nous nous verrons mourir (ici, je tranche : " se voir ", impersonnel, irréfléchi, comme dans : " la bataille se vit réduite à un duel "), parce que ton corps à toi et mon corps à moi auxquels ni toi ni moi ne pouvons arriver, nous n'y arriverons pas, nous arriverons à l'autre corps. Ce serait un autre pays. Sombre. Traduire. Où nous ne nous verrons pas. Où seulement nous nous verrons sombrer, être aveuglés, in-écrire, être livrés aux traducteurs et aux passeurs. Nous, ne sommes " nous " que posthumes. Toi et moi nous y attendons. Ce n'est pas que la langue sombrera jamais. Elle est sur la barque de tous les transits. Mais elle est son image en moi. L'arrivée, c'est quand elle tombe sur moi. Nous sombrons. C'est-à-dire : je sombre, elle sera déjà ailleurs, promise aux mains vaines des autres. Mais moi, " je voulais séduire ta mémoire même, l'habiter jusque dans les moments où je n'étais pas là pour toi " (Séduire). Te prendre à mon bord à jamais, alors que tu passes avec d'autres l'océan d'écriture. Cela en moi qui t'appelle est " au-delà du "moi" de "arrive-moi" " (Séduire). Tu signes ce désir, avec ma signature ?

Deuil

" Un signe de toi, ma langue quotidienne. Ce pour quoi je pleure. Traduire " (Signe). Déjà traduit : tu me fais pleurer, je pleure après toi, je pleurerai toujours, jusqu'à l'arrivée. Il n'y aura pas de deuil. La mémoire sera gardée. " Mes chances : que la seule forme du malheur soit de perdre et non de garder la mémoire [...] " (Mémoire). La chance pour moi est cette malchance méchante que tu sois inoubliable. Tu me hantes. C'est ma chance d'être captivé. Tu me gardes et je te regarde me garder " (regard sur la garde même, vérité de la vérité : donc non vraie) " (ibid.). L'écriture plus vraie que vraie. Déjouant la vérité des définitions, des oppositions. Ce n'est pas qu'elles soient devenues impertinentes. Elles ne l'ont jamais été. " Pourquoi le "deuil" et le "chagrin" " de cette vérité supposée perdue (Matière) ? " Désir d'histoire encore et d'habiter un langage déserté ? " (ibid.). Ce n'est pas pour cette perte prétendue que je pleure, mais pour et après ta présence à toi, la langue, jamais désertée. Qui auras toujours eu lieu tandis que j'aurais écrit, hors lieu. Cet écart donne place et temps aux larmes.

Tout signe de toi me fait tort. " Reconnaître ou prouver son tort, est-ce possible ? Non, c'est donc la seule chose intéressante. Ce n'est jamais probable " (Preuve). Le tort que je subis de ta toute-puissance indifférente, je ne le prouverai pas, l'éprouverai. Le tort que je te fais subir en écrivant, tu ne peux pas le prouver. " Deux peuvent-ils s'être fait le même tort, un tort symétrique (syn-mât) ? Non, par définition " (ibid.). Impossible de liquider notre différend. Impossible de se pardonner. " Pas de preuve pour un pardon (demandé ou accordé) " (ibid.). L'épreuve à laquelle vous vous soumettez ici, en vous en démettant, vous demande : " faites un geste ", elle appelle ainsi à " la paix, à la réconciliation " (Geste). Mais l'épreuve ne cause qu'un dommage. Il ne mérite pas qu'on lui pardonne. On vous demande : " Nous allons effacer le mal " (ibid.). Le mal de l'écriture. Mais le dommage n'appelle que le litige et la décision, pas le pardon, qui échappe au règlement. Le pardon pardonnerait le tort seul. Mais il n'est pas un geste et ne fait aucun geste. Le pardon " l'a déjà laissé [le tort] s'effacer de lui-même : ce que j'appelle l'écriture " (ibid.). C'est pourquoi il n'y en a pas de preuve. Tandis que j'écris, tu me fais tort et je te pardonne, mais ce ne sera jamais prouvé, même par mes larmes. Tandis que tu hantes mon écriture, sans que ta sainteté demande rien, je te fais tort. Est-ce que tu me pardonnes ? Qui le prouvera ? Muette.

La dette transite, asymétrique, avec la traduction des mots en mots, leur " remplacement " (Signe), l'écriture. Nous passons les lacs, l'un avec l'autre, l'un sans l'autre, l'avec et le sans n'étant pas les mêmes pour l'un et pour l'autre, duels, toi inoubliable, moi terminable. " Quelle est la limite d'une voix basse, d'une voix intérieure comme voix de l'autre ? " (Voix). Tu me souffles (insuffles) ta voix, je te souffle (dérobe) ta voix. Je suis ton " supplément ", ta " prothèse " (Prothèse). C'est pourquoi il y a cet écart, la " mélancolie ", un tort excédant le pardon déclaré, se consommant et se consumant dans l'écriture. Dont tu n'as nul besoin. C'est pourquoi le deuil n'est jamais levé, l'incendie éteint. Vain d'escompter s'acquitter de ton insaisissabilité, par l'incinération (Immortalité/Signe), par la consumption de l'écriture en un feu immédiat et par la signature en cendres. Singerie de cette signerie. La cendre est encore matière. Je signe dans l'humus. De l'inhumaine, je témoigne inhumé. Faux témoins. " Je n'aime que la foi, ou plutôt dans la foi, son épreuve irréligieuse " (Preuve).

Cahiers philosophiques, n°117, page 92 (04/2009)

Cahiers philosophiques - Jean-françois Lyotard : notes du traducteur