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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Un cours de Gérard Granel : "Le travail aliéné dans les "Manuscrits de 1844" "

Gérard Granel

" Nous sommes partis des prémisses de l'économie politique. Nous avons accepté son langage et ses lois. Nous avons supposé la propriété privée, la séparation du travail, du capital et de la terre, ainsi que celle du salaire, du profit capitaliste et de la rente foncière, tout comme la division du travail, la concurrence, la notion de valeur d'échange, etc. En partant de l'économie politique elle-même, en utilisant ses propres termes, nous avons montré que l'ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable, que la misère de l'ouvrier est en raison inverse de la puissance et de la grandeur de sa production [c'est-à-dire que plus il produit, plus sa misère est grande], que le résultat nécessaire de la concurrence est l'accumulation du capital en un petit nombre de mains, donc la restauration encore plus redoutable du monopole ; qu'enfin la distinction entre capitaliste et propriétaire foncier, comme celle entre paysan et ouvrier de manufacture, disparaît et que toute la société doit se diviser en deux classes, celle des propriétaires et celle des ouvriers non propriétaires.

L'économie politique part du fait de la propriété privée. Elle ne nous l'explique pas. Elle exprime le processus matériel que décrit en réalité la propriété privée, en formules générales et abstraites, qui ont ensuite pour elle valeur de lois. Elle ne comprend pas ces lois [begreift : elle ne les saisit pas dans leur concept], c'est-à-dire qu'elle ne montre pas comment elles résultent de l'essence de la propriété privée. L'économie politique ne nous fournit aucune explication sur la raison de la séparation du travail et du capital, du capital et de la terre. Quand elle détermine par exemple le rapport du salaire au profit du capital, ce qui est pour elle la raison dernière, c'est l'intérêt des capitalistes ; c'est-à-dire qu'elle suppose donné ce qui doit être le résultat de son développement. "

Karl Marx, Manuscrits de 1844,
Premier manuscrit, tr. fr. E. Bottigelli, p. 55-56,
Paris, Éditions sociales, 1962

Descartes est le premier âge de la Modernité considérée comme philosophie, et non pas du tout comme formation d'un monde ; il est le premier cri de la chouette de Minerve qui prend son vol quand la réalité d'un monde accomplit son achèvement. Le deuxième moment, la deuxième génération, n'est pas seulement Spinoza, mais au moins Spinoza et Leibniz, et même Malebranche qui est un summum (le bon père ennuyeux, la vision en Dieu, etc., dont Gattoz remarquait qu'il ne tient pas vraiment à la Méthode). Spinoza et Leibniz en revanche compactent, chacun à sa façon, la manière de philosopher de Descartes, d'autant que ce sont des cartésiens, des Modernes. Descartes est la première forme historique, encore insuffisante, de l'Idée de la Modernité. Spinoza et Leibniz l'engagent dans un processus de mûrissement qui se poursuivra jusqu'au XIXe siècle, en passant par Kant et Hegel, pour arriver à Marx.

C'est pourquoi ce que nous cherchons, dans notre lecture des Manuscrits de 1844, tourne autour de la perversion de la production propre au mode de production capitaliste - du retournement de l'essence de la production dans la monstruosité (Unwesen). Selon son essence, la production devrait être la manifestation des caractères génériques de l'activité humaine ; selon la perversion de cette essence, elle se réduit au travail ravalé au rang de dépense de la force de travail, dont Marx n'a pas encore expliqué, au point où nous en sommes, qu'il possède une telle détermination essentielle. Il ne mettra au point le concept de " force de travail " que dans la Critique de l'économie politique (1859), et élaborera alors la théorie du salaire conformément à la loi de la valeur. Mais nous n'en sommes pas encore là, bien que nous soyons sur le chemin du concept de travail, lui-même travaillé de telle façon que le travail apparaît comme mort, comme pure perte, pure dépense : en lui, plus rien ne subsiste de la manifestation du caractère générique de la pratique de l'étant par l'homme. C'est le chemin balisé par ces textes que je voudrais retrouver.

Il y a dans les Manuscrits, vers le dernier tiers du premier, un texte intitulé " Le travail aliéné " où Marx dit : " Nous sommes partis des prémisses de l'économie politique... ". S'il le dit, c'est parce que ce Premier manuscrit est essentiellement un compte rendu de lecture des économistes, au moins en ce qui concerne le salaire, la rente, le profit, etc. Depuis le début, on y suit le langage de l'économie politique essentiellement selon la méthode de Smith - voir déjà le " troisièmement " de la page 26 : " La domination du capital sur le travail et les motifs du capitaliste ". Il faudra y revenir, d'autant plus que ce genre de langage annonce un fameux texte de la maturité (les Grundrisse) sur la subordination formelle et la subordination réelle du travail au capital.

Ce qui importe dans l'immédiat est de voir que, déjà en 1844, il est question du thème de la domination du capital sur le travail, ce qui est certainement un des éléments de notre " monstruosité " (Unwesen). Dans le Premier manuscrit, on lit donc l'économie politique, mais on ne la lit pas n'importe comment ; on la lit à partir de [XXII] qui porte le titre ajouté par les éditeurs : " Le travail aliéné ". On se dégage de l'immédiateté des textes de l'économie politique, et on en cherche les présupposés.

" Nous sommes partis des prémisses de l'économie politique. Nous avons accepté son langage et ses lois. Nous avons supposé la propriété privée, la séparation du travail, du capital et de la terre, ainsi que celle du salaire, du profit capitaliste et de la rente foncière, tout comme la division du travail, la concurrence, la notion de valeur d'échange, etc. En partant de l'économie politique elle-même, en utilisant ses propres termes, nous avons montré que l'ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable, que la misère de l'ouvrier est en raison inverse de la puissance et de la grandeur de sa production. "

D'une certaine façon, le thème de la domination du capital sur le travail est déjà dans la simple inversion de la richesse en la misère, d'un système de la richesse (c'est-à-dire d'un système de la production dont la logique est chrématistique, comme dit Aristote) en une sorte de prolifération de la misère du travail. Il n'y a là rien qui ne soit déjà dans Les principes de la philosophie du droit de Hegel qui explique que " la richesse des nations " - il parle exactement comme Smith - n'est pas suffisante, quelque infinie qu'elle tende à être, pour jamais empêcher la misère du travail de marcher du même pas qu'elle. Et si l'on veut tout de même trouver une coupure chez Marx (sans même que ce soit une " coupure épistémologique1 " - à laquelle moi je ne crois pas - entre le Marx antérieur à La contribution et le Marx postérieur, celui qui définitivement engouffre tout son travail dans la critique de l'économie politique), et donc aussi un passage de la dénonciation au savoir, de la recherche essentielle à la démonstration (c'est-à-dire à l'analyse concrète des processus), il faut reconnaître qu'il n'y a pas encore l'analyse concrète en 1844. Mais il y a néanmoins déjà cette espèce d'inversion - d'Unwesen - comprise comme raison inverse (cf. " la misère de l'ouvrier est en raison inverse de la puissance et de la grandeur de sa production "). Ce qui veut dire qu'il va falloir revenir sur le début du Premier manuscrit pour montrer comment l'économie politique elle-même comprend tout cela.

Mais, dans l'immédiat, poursuivons notre lecture :

" [...] que le résultat nécessaire de la concurrence est l'accumulation du capital en un petit nombre de mains, donc la restauration encore plus redoutable du monopole ; qu'enfin la distinction entre capitaliste et propriétaire foncier, comme celle entre paysan et ouvrier de manufacture, disparaît, et que toute la société doit se diviser en deux classes, celle des propriétaires et celle des ouvriers non propriétaires. "

Ici, le thème important est celui de la disparition de la diversité des déterminations de la propriété et de la diversité du travail. La montée en puissance de la logique de l'argent dans la Modernité ne développe vraiment son essence au niveau des phénomènes qu'en les colonisant ou les subjuguant tous, c'est-à-dire qu'elle n'atteint sa divergence (sa masse critique) que dans la grande industrie. Encore ne le fait-elle pas en toute industrie, même moderne. Elle ne le fait pas, par exemple, lorsque le caractère moderne de l'industrie n'affecte que certaines branches incapables d'entraîner l'ensemble de la production, ou lorsque des bases naturelles ou des bases finies continuent à jouer un rôle déterminant dans le développement de la production industrielle. Les premières auxquelles correspondent, dans la théorie, le discours des physiocrates (notamment de Quesnay) sont un vestige du rôle de la terre, les secondes les vestiges d'une forme encore finie, malgré tout, du capitalisme : le capital commercial.

Il y a une distinction entre le propriétaire foncier et le capitaliste (en langage de l'époque entre le fermier et le capitaliste) - le premier n'a pas fini de se faire " bouffer " par le second ! -, tout comme il y en a aussi une entre le paysan et l'ouvrier de manufacture ; ces deux distinctions sont l'une et l'autre vouées à disparaître : la propriété qui était propriété foncière devient simplement le fait nu de propriété. Toutefois cette disparition ne s'est pas faite d'un coup, mais c'est elle qui était en marche à l'époque de Marx. Actuellement, elle est réalisée, il n'y a plus de paysans ; mais il y a, à la terre, des employés de l'industrie agroalimentaire. Ce n'est pas du tout la même chose ! Apparemment, il y a encore des paysans surtout dans les pays de petite culture familiale (qui curieusement fournissent la clientèle du MODEF, l'organisation communiste de ce secteur de la production) ; mais en réalité il n'y en a plus, ou alors s'il y en a, c'est en tant qu'ils appartiennent à un secteur complètement assisté. Ils sont complètement expropriés, ne serait-ce que par leur endettement auprès du Crédit Agricole. La terre, parce qu'elle s'est endettée à l'égard de l'industrie, appartient à l'État par l'intermédiaire du Crédit Agricole. En gros, c'est à peu près le style actuel de tout ce qui peut apparemment subsister de paysannerie.

Ce qui est autonome et florissant dans le domaine agricole est d'un tout autre type, c'est la grande industrie agroalimentaire : betterave, céréales dans les terrains qui s'y prêtent, là où la forme de la propriété s'y prête. C'est-à-dire, par exemple, les grandes exploitations de la Beauce ou de la Brie où l'on fait 50 quintaux à l'hectare ; alors que les bonnes années, si l'on en fait 35 sur les coteaux de Pech-David2, on a de la chance ! Dans tous ces cas, il n'y a plus de paysannerie. Dans le cas grosso modo " méridional ", il y a une apparence de paysannerie, mais en réalité un enlisement complet par l'endettement et la dépendance à l'égard des crédits - enlisement dans l'assistance étatique ou dans la dette industrielle. Ou bien alors, il y a carrément une industrie agroalimentaire qui maintient des salariés à la terre. C'est le cas de l'industrie véritablement moderne, dont le triomphe est évident aux États-Unis : Kansas, etc. On y sème et désherbe en avion et les moissons se font avec dix moissonneuses-batteuses géantes de rang, c'est-à-dire que l'on voit la fumée, la poussière à 35 kilomètres au moins. Le produit se vend par cargos et passe par le lac Michigan, Chicago, les Grands Lacs, le Saint-Laurent pour aller directement en URSS. C'est cela l'industrie agricole. Il y a bien longtemps que l'agriculture, ou bien fait semblant de subsister - et c'est un paravent -, ou bien est devenue une industrie.

C'est en ce sens-là qu'il n'y a plus de paysans. Mais la distinction entre différents états de la production, entre différentes formes du travail, entre différents modes de la propriété, et par conséquent entre différents états sociaux, ne s'est pas effacée en peu de temps ; cela a pris deux à trois siècles. Marx dégage la logique de cet effacement, en montrant qu'il y a une différence entre le paysan et l'ouvrier de manufacture, tandis qu'il n'y en a pas entre le salarié agricole de l'industrie agroalimentaire et l'ouvrier de chez Renault, - apparemment il y en a une, mais en fait, il n'y en a pas ! Et c'est pour cela qu'apparaît une division de toute la société, quelles que soient les modalités du travail et quelles que soient les branches de la production, en deux classes politiques : celle des propriétaires et celle des ouvriers non propriétaires.

Il se fait donc une division entre capital et travail. C'est tout ! Ce qui implique que le travail devient travail quelconque, pure dépense de force de travail dont la mesure est horaire. Cela n'est pas encore thématisé dans notre texte, mais c'est cependant en train. Quant aux propriétaires, ils seront eux aussi privés de toute l'aura qui s'attachait aux landlords, aux propriétaires fonciers, ou même à l'entrepreneur de manufacture en tant qu'aventurier capitaliste de la Belle Époque. Les capitalistes eux-mêmes deviendront, en un sens, les employés du capital qui, dans la logique de Marx, finit par les dévorer. Ce qui apparaît dans le monde moderne de la production est donc l'entité abstraite comme telle - entité qui modèle la réalité et la rend réellement abstraite, en l'organisant dans une bipolarité travail/capital. Mais travail/capital, c'est travail et travail, c'est l'opposition entre travail vivant et travail mort.

Il y a un postulat ininterrogé qui va rester commun à Marx, à l'économie politique et à la philosophie politique des Modernes : l'essence de la richesse, c'est le travail. Et dire cela ne se démontre pas, pas plus que ne se démontre, en un sens, la définition moderne du mouvement comme mouvement d'un point de masse nulle en ligne droite à l'infini. C'est, littéralement, le postulat. La loi de la valeur est à l'économie politique moderne ce que la loi de la gravitation de Newton est à la physique moderne (la macrophysique). La comparaison est faite par Marx lui-même. Dans Le Capital, la loi de la valeur apparaît dans toute son abstraction ; Marx explique en effet que les agents du marché d'une part ne peuvent l'apercevoir, et d'autre part sont tentés de ne pas y croire. Aussi leurs théoriciens - ceux qui reflètent immédiatement la conscience empirique des agents du marché : les économistes - n'arrivent-ils jamais à la penser non plus jusqu'au bout. Mais le système de la production, dit Marx, est bien obligé de croire à la loi de la valeur, lorsque la crise s'installe, de même qu'on ne peut pas ne pas croire à la gravitation universelle, quand on reçoit sa maison sur la tête ! On n'en est pas encore là, cependant !

Ces textes, ces " petits textes " de 1844 qui ont peut-être l'air d'être simplement humanistes et moraux dans la mesure où ils dénoncent l'aliénation comme concept moral - c'est du moins ainsi qu'Althusser les a lus -, sont en fait déjà des textes sur la logique du développement de la production dans la société moderne. L'important est que le propriétaire - dont il s'agit à la fin du paragraphe que nous lisons - n'est plus, en un sens, aucun des propriétaires sous une forme réelle, aucun des propriétaires réels donnés, mais la forme propriété. C'est la forme propriété dans son abstraction qui aligne sur cette abstraction toutes les formes réelles connues historiquement par la propriété moderne. Le devenir réel de la Modernité se trouve dans l'alignement sur l'abstraction. Il en va de même pour les ouvriers, et il faudrait dire qu'il n'y a d'ouvriers que modernes. Il y avait auparavant tout un tas de choses : des esclaves, des serfs, des artisans, des ouvriers - dans la mesure où l'oeuvre parlait encore dans l'ouvrier, où il restait une manifestation de l'homme dans son produit. Tandis que l'ouvrier moderne, en tant qu'il n'est même plus ouvrier de manufacture, mais bien ouvrier de la grande industrie - et ce n'est pas seulement une question d'échelle -, est avant tout le signe d'une autonomisation de la logique de l'abstrait qui n'a plus rien à voir avec la manufacture. En dépit de la langue, l'" ouvrier ", n'a affaire dans son produit à aucune oeuvre, mais comme l'on sait, à des tâches parcellaires, etc., et finalement à des formes de concrétisation de la dépense de forces de travail quelconques. En disant cela, on touche immédiatement au but : on se rend compte que l'idée de l'alignement du réel sur la forme abstraite ne fait pas partie de la logique de l'économie politique, mais qu'elle est l'horizon du mouvement par lequel Marx excède le discours de l'économie politique.

C'est justement cet excès de son propre discours sur celui de l'économie politique qui fait l'objet des Manuscrits de 1844.

" L'économie politique part du fait de la propriété privée. Elle ne nous l'explique pas. Elle exprime le processus matériel que décrit en réalité la propriété privée, en formules générales et abstraites, qui ont ensuite pour elle valeur de lois. Elle ne comprend pas ces lois, c'est-à-dire qu'elle ne montre pas comment elles résultent de l'essence de la propriété privée. "

Déclaration méthodologique. En poursuivant ainsi le thème du travail mort comme Unwesen du travail vivant, on ne quitte pas l'autre volet des questions - le volet que j'ai appelé " logique ", le repérage de la nature du travail logique que jusqu'ici je n'ai abordé que dans la critique de Hegel3. Les deux questions sont la même, il s'agit donc de descendre dans les présupposés de l'économie politique. Par conséquent, la propriété privée qui est, pour elle, un horizon, devient pour nous un objet de recherche. Bien entendu, l'économie politique dit quelque chose de ces questions ; mais comme elle ne s'interroge pas sur l'essence de la propriété privée (parce qu'elle n'a même pas le soupçon de l'exigence et des moyens de le faire), les abstractions rationnelles qu'elle manipule pour décrire les propriétés privées sont en réalité une sorte de métaphysique empirique, de mélange de métaphysique et d'empirie.

En mettant d'un côté l'analyse de la logicité matériale d'un processus réel, et de l'autre côté la forme philosophique ou idéaliste, on voyait déjà dans les textes que nous avons lus (qui étaient critiques de Hegel)4, se superposer l'idéal et la simple réalité - l'affirmation de l'idéal (c'est-à-dire le mouvement en soi du soi : le Savoir Absolu) et la simple nomination de simples réalités matérielles comme la constitution de l'État, le civisme, etc. La même chose se passe ici : à la différence du travail logique qui dégage des formes qui ne sont pas dans l'expérience, mais qui sont les formes de l'expérience dans sa matérialité5, l'idéalisme, lui, juxtapose un idéal sans contenu et un contenu sans forme ; c'est-à-dire que l'analyse idéaliste, ou plutôt le discours métaphysique idéaliste, en reste à la donnée matérielle, tandis que l'analyse matérialiste se montre capable du dégagement des formes. Et cela est fondamental, parce que, quand on dit que Marx est un matérialiste historique, on dit bien ; mais le matérialisme historique n'est pas du tout la collection ou la simple récollection de réalités matérielles : il est le dégagement des formes logiques de l'essence de la réalité matérielle. Au contraire, la prédication métaphysique de l'Idée a pour simple contenu la matière de la soi-disant donnée primitive telle qu'elle est ramassée dans le contenu de l'expérience - la matière triviale de l'apparence du fait, parce qu'en réalité il n'y a de fait que dans le discours théorétique. Il faut donc juger le matérialisme et l'idéalisme d'après la définition de ce qui constitue le caractère métaphysique d'un discours, ou, à l'opposé, son efficacité analytique et logique. Il ne faut pas faire l'inverse, et dire c'est du matérialisme, parce qu'on parle de réalités matérielles, ou pis encore parce qu'on invoque le concept de matière. On a affaire à l'idéel (on fait du travail vraiment philosophique) parce qu'est affirmé le déchirement en soi de l'Idée, alors que l'hystérie des parthénogenèses idéalistes fait bon ménage avec la simple récollection des données matérielles banalement rencontrées dans l'expérience (sans analyse logique). En revanche, le travail sur la matérialité logique est un travail de dégagement des formes. C'est lui qui est philosophiquement matérialiste et qui permet de comprendre que Marx est philosophe - et surtout comment il écrit.

La distinction capitale entre l'analyse matérialiste qui dégage les formes logiques et l'analyse métaphysico-idéaliste est ce que Gramsci a saisi dans Marx et qui fait de lui, outre sa génialité propre, le seul en un sens qui ait donné au style de pensée marxien une postérité originale et fidèle. Sa critique du caractère profondément idéaliste de ce qui n'est qu'une métaphysique matérielle est le contenu du cahier 11 des Cahiers de prison qui critique le Manuel populaire de sociologie marxiste de Boukharine (1921). À l'époque, cela ne manquait pas de courage, puisque Boukharine était l'enfant chéri de l'Internationale ! S'attaquer à Boukharine n'était pas rien ! C'était même anticiper par provision une sorte de critique du stalinisme dans le domaine théorique, car Staline a fait sa fortune d'abord dans l'ombre de Boukharine, si bien que la vigilance théorétique de Gramsci est ici tout à fait marxienne. Peut-être pourrait-on mieux saisir, par la compréhension des textes de Gramsci, ce qui est difficile à comprendre dans les textes de Marx : les analyses du point de vue logique. Le cahier 11 est en effet un fameux texte dans lequel Gramsci réutilise tout le matériel hégéliano-idéaliste de Croce. Gramsci peut donc sembler être quelqu'un menacé de philosophie, un dangereux intellectuel qui tendrait peut-être à confondre révolution et révolution culturelle, infrastructures et superstructures, et qui donnerait trop d'importance aux analyses du rôle des intellectuels ou aux formes institutionnelles des organisations du prolétariat, bref un " conseilliste " intellectuel dangereux menacé d'idéalisme crocien. (Cf. ce qu'Annick Jaulin analyse comme le " Delta Croce-Boukharine6 "). Mais en réalité, c'est tout le contraire !

Le matérialisme est la puissance du dégagement des formes. En revanche, l'économie politique est du même côté que la métaphysique hégélienne, c'est du reste pourquoi Hegel inclut dans sa petite machine spéculative tout le contenu direct de l'économie politique. Or Marx dit :

" Elle [i. e. l'économie politique] exprime le processus matériel [en italiques dans le texte] que décrit en réalité la propriété privée, en formules générales et abstraites. "

Et non pas, dirai-je, en formules génériques capables d'exprimer les axiomes régionaux d'un genre. Ce qui veut dire que pour Marx : " il n'y a de science que du général ", mais qu'il n'y a pas de science en général. Il y a science d'un certain général, si " général " est compris comme l'adjectif de genre. Quand Aristote dit : " Il n'y a de science que du général7 ", il ne veut sûrement pas dire que la science consiste à remuer des généralités, mais simplement qu'il n'y a de science que des formes logiques, et que les formes logiques elles-mêmes se distribuent dans une espèce de diversité topologique selon des bassins, tels les bassins fluviaux : le genre mathématique, le genre physique, le genre signe, le genre image, etc., et même le genre monde, et le genre figure. C'est seulement à l'intérieur des limites d'un genre qu'un maniement d'abstractions rationnelles a du sens. Encore faut-il comprendre quels sont les axiomes régionaux d'un genre donné, ce qui se double, chez Marx, d'une limitation historique du genre : le genre est chaque fois un tout historique donné. Et si l'on retrouve sous la plume de Marx des abstractions rationnelles - comme la monnaie, la propriété, le travail, etc. - qui, formellement, sont les mêmes que celles que l'économie politique utilise de façon trans-générique (c'est-à-dire au sens le plus vaste, le plus formel), cela ne donne jamais que des " formules générales et abstraites ". Car, si je veux connaître une forme, le travail par exemple, je dois en déterminer à chaque fois la formalité, en tenant compte du tout historique auquel elle appartient. Ce qui veut dire que la production est chaque fois un tout qui a une ousia (au sens aristotélicien) : une essence singulière concrète. Le genre est un genre non seulement limité, concret, mais aussi historique. En revanche, faire passer pour lois des faits la généralisation abstraite de ces mêmes faits tels qu'ils sont ramassés dans l'expérience, c'est de la pseudo-science - de l'empirisme et de la métaphysique à la fois. Ce n'est pas de la logique, du matérialisme, de l'analytique. C'est à peu près ainsi que se fait le partage, pas totalement, mais enfin...

" Elle [i. e. l'économie politique] ne comprend pas ces lois, c'est-à-dire qu'elle ne montre pas comment elles résultent de l'essence de la propriété privée. L'économie politique ne nous fournit aucune explication sur la raison de la séparation du travail et du capital, du capital et de la terre. Quand elle détermine par exemple le rapport du salaire au profit du capital, ce qui est pour elle la raison dernière, c'est l'intérêt des capitalistes ; c'est-à-dire qu'elle suppose donné ce qui doit être le résultat de son développement. "

En clair, cela veut dire que l'économie politique, qui doit à l'invention et au respect de la loi de la valeur la puissance théorique limitée (mais cependant déjà assez réelle qu'elle possède dans l'économie classique (Smith, Ricardo)), échoue sur la théorie des formes complexes que sont le salaire, la rente et le profit. D'une certaine façon en effet, la théorie du salaire est la bonne manière d'entrer dans les analyses non pas économiques, mais critiques de l'économie ; puisqu'on trouve, dans Salaire, prix et profit (1865) par exemple, des expositions simples de la théorie.

Dans le Premier manuscrit, Marx suit ce que l'on appelle traditionnellement en économie politique les formes complexes : 1. salaire, 2. profit, 3. rente. Dans Le Capital et La Contribution (mais c'est plus clair dans Le Capital), il analysera le mode de production capitaliste selon un schéma inverse : il ne commencera pas du tout par les formes complexes (salaire, profit, rente), mais par les formes simples. Il commencera par les abstractions rationnelles simples : la marchandise, la forme valeur, la forme argent, etc., et en restera longtemps à l'analyse du procès de production dans ces formes simples. Ce ne sera que plus tard - quand il aura ajouté à la théorie du procès de production du capital la théorie du procès de circulation du capital (au moment où ce capital s'échange avec les marchandises) - qu'il unifiera les deux, production et circulation du capital, dans le troisième versant de son oeuvre. C'est seulement à ce moment-là qu'il pourra passer aux formes complexes, c'est-à-dire s'élever de la plus-value au profit, passage qui n'est pas une petite affaire... Et à partir de là, il règlera historiquement et théoriquement la question de la rente (qui est une survivance).

Parmi les questions concernant les formes complexes, celle du salaire est la première qui se trouve résolue, parce qu'elle est la plus proche de la maîtrise de l'essence de la production. Mais les formes complexes ne peuvent être abordées dans l'ordre salaire-profit-rente qu'après l'analyse des formes simples, c'est-à-dire que ce que Marx annonce ici comme programme de travail vise à comprendre les lois - sous-entendu, du mode de production capitaliste (il faudrait même dire, du mode de production capitaliste achevé : la grande industrie) - où passe historiquement à l'acte ce qui est toujours en puissance, autrement dit la logique de la propriété privée. Or cela est hors de portée de l'économie politique, mais c'en est le début.

En dehors de la connaissance de l'essence du tout concret, la manipulation des abstractions rationnelles est toujours tâtonnante, même si le point de départ de la théorie (la loi de la valeur) a été trouvé. De fait, Adam Smith renonce à la loi de la valeur dans sa théorie du salaire, alors qu'il la maintient dans son analyse de la valeur de la marchandise. D'ailleurs, toute la critique qu'en fait Marx porte sur son traitement de la question du salaire. Quant à Ricardo, il maintient au contraire le point de vue de la valeur jusque dans la théorie du salaire. Du même coup, le progrès théorique qu'il accomplit fait apparaître le discours théorique de l'économie politique comme un discours cynique, c'est-à-dire qu'il fait apparaître l'exploitation du travail comme telle. En ce sens, Marx est ricardien : il y a un effet de savoir qui est un effet cynique. Cependant Ricardo ne fait que repousser plus loin la difficulté sur l'origine du profit - sur la transformation de ce qu'en un sens il a trouvé, même s'il ne l'a pas bien théorisé - à savoir la difficulté relative à ce qui deviendra la plus-value chez Marx. Ce que Ricardo a, en un sens, trouvé se transforme, dans son texte, en théorie du profit d'une façon magique tout à fait analogue à la façon dont Adam Smith élabore sa théorie du salaire en cherchant la source du profit dans la circulation, alors même qu'en elle règne l'échange des marchandises à leur prix. Marx est un économiste classique rigoureux pour qui la loi de la valeur implique que les marchandises s'échangent à leur prix. C'est là toute l'énigme.

Toute l'énigme de la propriété privée, c'est justement que la propriété n'est pas le vol. S'il y a un point de vue moraliste et faiblard, c'est celui de Proudhon pour qui " La propriété, c'est le vol ". Marx ne marchera jamais là-dedans ; il maintiendra, avec les économistes, que les marchandises se vendent à leur valeur. Et, comme le travail est une marchandise, tant qu'on parle simplement du travail et qu'on n'a pas encore mis au point la différence entre travail et force de travail - ce qui sera le levier théorique de tout le reste -, le travail s'achète et se vend sur le marché du travail comme n'importe quelle marchandise, et il se paie à son prix. Donc on ne voit pas du tout d'où vient " le plus ", d'où vient la transformation de l'argent en " argent-prime " (A' ou A+).

Le caractère chrématistique du circuit de la production moderne tient à ce que ce circuit est l'inverse du circuit antique (Marchandise-Argent- Marchandise). Il est : Argent-Marchandise-Argent' (Argent-Marchandise-Plus d'Argent). Ce qui le caractérise est que la circularité s'y fait de l'argent à l'argent, et non de la marchandise à la marchandise ; et par-dessus le marché, le cercle est en vérité une spirale - spirale aspirante de l'argent qui revient en plus d'argent. Tel est le problème auquel, en un sens, l'économie politique ne comprend rien, parce qu'elle n'a aucune vue sur l'essence de la propriété privée.

Qu'est-ce que l'essence de la propriété privée ? C'est, si vous voulez, ce que j'ai nommé tout à l'heure l'alignement de toute la réalité de la production sur la forme abstraite, ce qui sous-entend aussi la circulation. Mais, dit comme cela, c'est encore sans doute bien énigmatique. L'essence de la propriété privée est la disparition de toutes les formes concrètes de la propriété, de toutes les formes concrètes du travail au profit d'une seule division. Il y a longtemps que les philosophes l'ont dit, et Rousseau en particulier : la propriété privée est la division du travail. Même chose chez Hume, chez Smith, et peut-être même déjà chez Locke. Donc il y a bien longtemps que division du travail et propriété privée sont identiques. Mais avant Marx, par division du travail, on entendait un processus matériel exprimé en formules générales abstraites allant de soi, c'est-à-dire que l'on prenait comme loi le fait répété dans sa forme générale et réduit à la division des tâches : les uns produisent ceci, les autres produisent cela. Or ce n'est plus du tout - je veux dire ce n'est pas essentiellement - ce qu'entend Marx par division du travail. Bien entendu, il s'agit pour lui d'une division des tâches ou d'une division de la production, mais comme moyen de réalisation de la division du travail d'avec son essence. C'est tout à fait autre chose. L'équivalence de la propriété privée et de la division du travail ne peut se comprendre que si l'on remonte du fait matériel et de la formule générale abstraite de la division du travail (au sens banal) à la compréhension de ce qui fait l'essence historique de la division du travail - à savoir la division en lui du mort et du vif, dans laquelle le mort saisit le vif. Et la division à l'intérieur du travail, entre travail mort et travail vivant, est ce qui constitue la division capital-travail. Elle se fait au sein du travail. Le capital n'est jamais que le travail, mais il est le travail mort accumulé contre lui-même. Travail mort accumulé en produits, c'est-à-dire bientôt en moyens de production : entrepôts, machines, etc., et cela quelle que soit la forme qui permet d'employer le travail vivant (celui qui se vend sur le marché), ou plutôt le squelette du travail vivant - ce qu'il en reste : le travail comme simple dépense de force de travail.

Il n'y a qu'une mesure du travail mort : le temps, qui est la forme générale du compte, de l'abstraction. Time is money. L'essence du temps, c'est l'argent. Le temps est la mesure du travail par l'argent. C'est pour cette raison que, du travail autrefois appelé par Marx " vivant " en un sens essentiel, il ne reste qu'un seul caractère : être survivant. Un tel travail n'est pas encore passé à la machine de la production, et il se vend comme valeur d'échange sur le marché pour être ensuite employé comme valeur d'usage par le capitaliste dans la production. C'est-à-dire qu'en définitive il est au service du travail mort matérialisé dans les matières premières, les matières adjuvantes, les bâtiments, les machines, etc. Et ce travail vivant est employé par le capitaliste pour recréer plus d'argent, c'est-à-dire l'argent sous la forme où il se capitalise, où il se résume en son chef, où il s'augmente par le chef. Aussi la production s'augmente-t-elle de son propre chef en augmentant son chef ; elle est vraiment Selbst-behauptung, récapitulation de l'auto-affirmation de la " substance automatique " : un A, qui revient comme A+. Dans le mode de production de la grande industrie, le travail vivant n'est donc plus que le carburant de l'augmentation du travail mort en lui-même.

En sorte que ce qui explique A-M-A', ce n'est pas la terre comme chez les physiocrates, pas le commerce comme chez les mercantilistes, ce n'est pas le miracle initial du luxe et le bonheur incompréhensible de l'enrichissement dans la circulation comme chez les idéologues du capital industriel, mais c'est la division du travail d'avec son essence dans " l'activité productive elle-même ", et seulement cela. Dans cette division, toute proportionnalité est absente : il n'y a aucun rapport entre la force de travail comme valeur d'échange (acquise sur le marché) et la mobilisation de cette force de travail dans l'appareil de production (comme travail producteur de marchandises). Il n'y a donc aucune unité de valeur entre la valeur d'échange et la valeur d'usage.

Finalement, pour le fondateur de la philosophie de la praxis (comme le dit toujours Gramsci quand il parle de Marx), la philosophie de la praxis consiste exactement en ceci qu'il n'y a pas d'unité commune à la valeur d'échange et à la valeur d'usage. Et cette thèse se joue sur un point précis - qui, même s'il n'apparaît pas comme tel, est décisif - à savoir sur le non-rapport entre le travail comme valeur d'échange et le travail comme valeur d'usage. Le travail, en tant que valeur d'échange, ne doit pas porter le nom de travail, comme chez les économistes qui imaginent que le capitaliste achète le travail de l'ouvrier ; il doit porter, comme c'est toujours le cas, le nom de Bourse du Travail. D'ailleurs, si les organisations de la classe ouvrière étaient fidèles lectrices de Marx, elles devraient rayer l'inscription " Bourse du Travail ", et écrire à la place : " Bourse de la Force de Travail ". Alors, la prochaine fois que vous irez boire un pot au Saint-Sernin8, vous monterez sur une échelle et vous rajouterez, juste en face : " de la force de travail ".

Or travail et force de travail, ce n'est pas du tout la même chose, puisque la valeur du travail est mesurée en temps comme celle de n'importe quelle marchandise. Que dit en effet la loi de la valeur formulée dans Le Capital, sinon que la valeur d'une marchandise est égale au temps de travail social moyen nécessaire à sa production ? La valeur est curieusement exprimée en temps, ce qui est une analogie étonnante - mais il n'y a que des analogies parce qu'il n'y a pas de modèle réel d'un concept ! Effectivement, la valeur d'une marchandise est seulement mesurable par le temps de travail social moyen nécessaire à sa production ; et c'est là sa seule valeur. Cette loi de la valeur, commune à l'économie politique et à sa critique par Marx, montre qu'en un sens, Marx intègre l'économie politique, mais aussi qu'il entretient avec elle un rapport très curieux qui est à la fois un rapport de continuation (puisqu'il la considère comme une science) et un rapport de critique ravageante, dans un excès théorique absolu sur cette dite science. On a là l'une des formes de ce qu'il faut bien appeler l'équivoque ontologique de la pensée marxienne9. Comment l'appeler autrement ? 


(1) La notion de " coupure épistémologique " a été introduite par Louis Althusser dans Pour Marx (Paris, Maspéro, 1965). Althusser y soutient la thèse qu'il y aurait deux Marx : le Marx " philosophe " des Manuscrits de 1844, et le Marx " scientifique " des textes postérieurs. À tort selon Granel, pour qui c'est le même Marx philosophe qui va poursuivre l'oeuvre qu'il a entamée dans les Manuscrits de 1844 et dont les fondements philosophiques guideront tout le travail du Capital. Cf. " L'ontologie marxiste de 1844 et la question de la "coupure" ", Traditionis traditio, p. 179-230. (Éd.)

(2) Coteaux des environs de Toulouse. (Éd.)

(3) Point développé dans les cours II à IV. (Éd.)

(4) Déjà dans sa critique de Hegel, on voyait Marx proposer l'analyse de la logique effective par laquelle l'État sort de la Société Civile. Il ne la détaillait pas. Et nous verrons quelques exemples de la matérialité logique à laquelle Marx se réfère, dans l'opposition de la forme logique du mode de production capitaliste et des catégories de l'économie politique.

(5) Pour approfondir cette question centrale, voir le texte de la conférence de Granel : " Le concept de forme dans Das Kapital ", paru dans Granel : l'éclat, le combat, l'ouvert, p. 21-35. (Éd.)

(6) Cf. La Peau du marxisme, Mauvezin, T.E.R., 1980, p. 55-70. (Éd.)

(7) Cf. Métaphysique, Gamma 2, 1003b19 : " Pour chaque genre, de même qu'il n'y a qu'une seule sensation, ainsi il n'y a qu'une seule science " (trad. Tricot, p. 178). (Éd.)

(8) Café toulousain situé sur la place Saint-Sernin, à quelques pas de la Bourse du Travail. (Éd.)

(9) Granel reprend ici la notion d'" équivoque ontologique " qu'il avait élaborée dans son interprétation de Kant. Dans L'équivoque ontologique de la pensée kantienne (p. 27), il la définissait comme ce " qui permet à une pensée de se construire sur deux mondes à la fois (sur deux significations de l'être lui-même), en gardant pourtant à ses propres yeux l'apparence de l'univocité et de l'autonomie ", le premier de ces mondes correspondant à " ce qui est "pensé proprement" et que l'auteur "a voulu dire" " et le second à ce qui se dissimule comme " l'im-pensé " de sa pensée expressément thématisée - au sens où Heidegger définit l'im-pensé dans Qu'appelle-t-on penser ?, p. 117-118. (Éd.).

Cahiers philosophiques, n°116, page 108 (12/2008)

Cahiers philosophiques - Un cours de Gérard Granel : "Le travail aliéné dans les "Manuscrits de 1844" "