Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Le Marx philosophe de Gérard Granel

Élisabeth Rigal,
Françoise Fournié,
Alain Desblancs,
Didier Claverie.

[Consulter le document présenté, Article : Un cours de Gérard Granel : "Le travail aliéné dans les "Manuscrits de 1844" "].

Gérard Granel (1930-2000) suivit au lycée Louis-le-Grand les cours de Michel Alexandre, et à l'École normale supérieure ceux de Louis Althusser et de Jean Beaufret. Agrégé de philosophie et docteur d'État, il enseigna à Bordeaux, Toulouse et Aix, avant d'être nommé en 1972 professeur à l'université de Toulouse-le-Mirail. Traducteur de Husserl, Heidegger, Wittgenstein, Gramsci et Vico, il a fondé en 1980 les Éditions T.E.R. et les a dirigées jusqu'à sa disparition.

Il a publié Le Sens du temps et de la perception chez Husserl (Gallimard, 1968), L'Équivoque ontologique de la pensée kantienne (Gallimard, 1970) Traditionis traditio (Gallimard, 1972), De l'université (T.E.R., 1982), Cartesiana (T.E.R., 1984), Écrits logiques et politiques (Galilée, 1990), Études (Galilée, 1995). En 2001, un livre d'hommage - Granel : l'éclat, le combat, l'ouvert (Belin) - a salué son oeuvre. Un site Web lui est consacré où certains de ses cours sont publiés (d'autres le seront) : www.gerardgranel.com. Les Éditions T.E.R. republieront en 2009 ses deux thèses (Le Sens du temps et de la perception chez Husserl et L'Équivoque ontologique de la pensée kantienne), ainsi qu'un recueil de ses textes non encore reproduits sous la forme d'un volume.

L'inédit que nous proposons ici fait partie d'un cours donné pendant l'année universitaire 1983-1984 et intitulé " Lecture générale de Marx ". Guy Séguéla en a assuré la saisie dactylographique sur la base d'enregistrements et de jeux de notes (fournis par lui-même, Didier Claverie, et Philippe Maury). C'est à partir des ces matériaux que nous travaillons à l'établissement du texte définitif de ce cours, dont nous donnons ci-dessous un fragment.

Ce cours n'est pas un cours magistral. Donné quasiment sans notes, sous la forme d'un commentaire de différents textes centraux, il est un travail de lecture rigoureux et approfondi de l'oeuvre marxienne1, et constitue l'aboutissement de travaux antérieurs qui s'étendent sur une quinzaine d'années. En cela, il illustre la conviction de Granel selon laquelle :

" Bien que la philosophie étale seulement une série de textes dans l'histoire, la pensée dans la philosophie, elle, est de tradition orale2. "

L'objet de cette " Lecture " est de montrer, contre la double tradition universitaire et marxiste3, que l'oeuvre de Marx est de part en part philosophique, et ceci selon trois modalités :

(a) ontologique : elle détermine le sens de l'être comme production ;

(b) méthodologique : elle propose, par-delà sa démystification de la dialectique hégélienne, une analyse des " formes logiques " qui fait paraître leur irréductibilité aux catégories de l'économie politique ;

(c) historiale : elle détermine l'être de l'homme comme pro-ducteur4 et établit que cette détermination est seule à pouvoir rendre compte du mouvement de l'histoire.

Or pour Granel, l'ontologie de Marx se décide dans les Manuscrits de 1844. C'est donc en eux qu'il faut aller chercher le sens et le centre de son projet qui accomplit, comme le montre le cours I, un " saut en arrière hors de la métaphysique occidentale " en prenant appui sur la critique de Hegel par Feuerbach5 et en établissant les limites de cette critique. Sur la base de ces acquis, le fragment que nous publions ici s'attache à repérer, de façon précise et détaillée, la réalité et la portée de l'ontologie marxienne.

Au départ, c'est une lecture singulière de la première partie d'être et Temps de Heidegger6 qui a conduit Granel à s'intéresser au corpus marxien et à mettre en évidence une homothétie entre la détermination heideggerienne du Dasein comme praxis et la détermination marxienne de l'homme comme pro-ducteur (de son ek-sistence, du monde, et de l'histoire). Dès l'Incipit Marx de 1969, Granel se démarque en effet de l'interprétation de Marx par Althusser, dont il récuse la thèse célèbre sur la " coupure épistémologique " ainsi que sa conséquence fondamentale : l'idée que le Marx de la maturité quitterait la philosophie au profit d'une science économico-politique de l'histoire :

" La pensée de Marx consiste bien à reculer en deçà de la philosophie que l'humanité moderne a su se donner jusqu'ici, mais pour accomplir le philosophique qui définit dans son essence le Da-sein moderne7. "

La lecture granelienne de Marx se présente elle-même comme une " "répétition" de Marx au sens de la Wider-holung heideggerienne8 ". Elle vise à " la "destruction" des diverses versions existantes du marxisme depuis 60 ans, pratique et théorie mêlées9 " et cherche à établir la percée décisive de Marx, mais en reconnaissant la présence d'un versant métaphysique dans ses analyses (i. e. ce que Granel nomme " équivoque ontologique ")10. L'enjeu fondamental de la " répétition " de Marx par Granel est de montrer que le véritable Sujet Moderne (Cogito, Ich denke) n'est autre que la production11, telle que la détermine, par une inversion remarquable, le mode de production capitaliste ; ce dont il s'acquitte en recroisant les analyses marxiennes de ce mode de production spécifique (qu'il caractérise en termes d'Unwesen, c'est-à-dire de monstruosité) et l'élaboration heideggerienne de la question de l'essence de la technique (planétaire). Pour lui en effet :

" Nés tous deux au sein de l'Entreprise, le métier valorisé et la gestion sont deux modes différents, et cependant complémentaires et même interpénétrables, de technicité matérielle, que l'entreprise propage et applique progressivement (et depuis peu à une allure galopante) "à l'extérieur" ; c'est-à-dire dans toutes les activités sociales non immédiatement productives et dans la sphère du politique elle-même. Ce faisant, elle s'incorpore tous les moyens effectifs d'une moralité enfin "sérieuse", ayant trouvé l'art de contenir dans les limites de la production la "réalisation" de l'individu, la "sécurité" du socius et la responsabilité de l'État. Elle domine le progrès des sciences par la mainmise sur la recherche et sur l'université, elle réforme l'appareil scolaire pour l'adapter à l'outil de production, elle transforme la vie de l'esprit en industrie culturelle, elle réduit la jeunesse à une clientèle à travers la sponsorisation des sports et l'organisation d'un ensemble de produits et de "services" spécifiques, elle homogénéise enfin l'expression de toute liberté et la formulation de toute question au sein de son pluralisme aseptisé : journaux, radio, télé - et même les livres. Ainsi se prolonge, dans une époustouflante relève dialectique centrée sur l'Entreprise, un monde fini. est le véritable sujet réel : dans cette "forme" sous laquelle le Capital est parvenu à embaucher l'humanité12. "

Quant au principe de l'argumentation sur lequel Granel étaie son interprétation ontologico-historiale de Marx, il s'articule autour de l'irréductibilité du concept proprement marxien de forme au concept moderne (purement formel) de forme. Granel montre en effet que Marx, à l'instar d'Aristote et à la différence des Modernes, détermine génériquement (matérialement) la forme, et en outre qu'il la pense historiquement. Son " matérialisme historique13 " doit donc être compris comme un renversement du platonisme qui témoigne de ce que les " amis de la terre " (les matérialistes authentiques) sont en réalité les véritables " amis des formes ".


(1) Cf. cette affirmation de Granel au début du cours IX : " Je crois que la véritable lecture que je veux faire suppose qu'il faut passer le plus tard possible à des cours magistraux proposant une "interprétation en forme" de Marx, le plus important étant d'apprendre à lire. [...] J'ai lu, relu, re-relu une fois de plus avant vous, mais chaque fois qu'on prépare un commentaire, on en fait un autre ! "

(2) G. Granel, Écrits logiques et politiques, Galilée, 1990, p. 191-192, note 2.

(3) Tradition qui, comme l'on sait, scinde la pensée de Marx en un versant philosophique et un versant économico-politique.

(4) Selon Granel, deux concepts de production sont en réalité présents dans le texte de Marx : la production comme production industrielle d'une part, et la pro-duction comme production de la vie, du monde, de la conscience et de l'histoire mondiale d'autre part.

(5) Cf. cours II à IV.

(6) Les Cahiers philosophiques (n° 111, octobre 2007, p. 115-126) ont publié un fragment d'un cours de Granel sur Heidegger, où est invoqué, in fine, cet " axe " Marx/Heidegger.

(7) " L'ontologie marxiste de 1844 et la question de la "coupure" ", Traditionis Traditio, p. 228.

(8) Ibid.

(9) " Gramsci et le pouvoir ", Écrits logiques et politiques, op. cit., p. 384.

(10) L'équivoque ontologique de Marx (présente dans les Manuscrits de 1844 tout comme dans Le Capital) s'enracine, selon Granel, dans " la détermination ontico-ontologique du Monde comme Production ", c'est-à-dire dans un concept productiviste de production (ibid., p. 392-393). Dans le texte que nous publions ici, l'équivoque est abordée sous l'aspect de la double relation de continuation et de critique de l'économie politique par Marx.

(11) Production dont tous les échelons " récupèrent " les différents aspects du sujet pensant.

(12) " Qui vient après le sujet ", Écrits logiques et politiques, p. 331-332.

(13) Voir infra, le passage où Granel définit le matérialisme véritable comme " dégagement des formes logiques de l'essence de la réalité matérielle ", et explique que " le travail sur la matérialité logique est un travail de dégagement des formes ".

Cahiers philosophiques, n°116, page 105 (12/2008)

Cahiers philosophiques - Le Marx philosophe de Gérard Granel