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Cahiers philosophiques

Note de lecture

Note de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 115")

Ambroise Paré, la main savante
Jean-Michel Delacomptée.
Paris, Gallimard, 2007. 264 p.
Coll. " L'un et l'autre "
ISBN : 978-2-07-077965-9

Jean-Michel Delacomptée brosse dans ce livre un portrait magnifique d'Ambroise Paré et de la chirurgie tout au long du XVIe siècle. Tableau des maladies d'un siècle qui a connu de terribles guerres, marquées par les progrès spectaculaires de l'artillerie, et donc également de l'horreur des blessures, et de grandes épidémies : la vérole, la lèpre et la peste. Portrait d'un homme qui a passé sa vie à perfectionner son savoir, à soigner pour apprendre, à apprendre pour soigner, se refusant à tout dogmatisme, à toute généralisation hâtive, privilégiant toujours le cas par cas, disant que " le médecin ne doit chausser tous malades à une forme ".

Jeune barbier-chirurgien, qui n'a pas accédé à la maîtrise parce qu'il ne sait pas le latin, Ambroise Paré se forme d'abord à l'Hôtel-Dieu. Il y apprend le maniement des ventouses, l'art des clystères, les remèdes, les bandages ; il y sculpte surtout sa main en se formant aux cinq opérations de la chirurgie : ôter le superflu (un kyste, le dard d'une flèche, le plomb d'un mousquet), remettre en place ce qui est sorti (une articulation, un oeil hors de son orbite) ; séparer le continu (amputer un bras, désunir des doigts palmés, scier des dents ébréchées) ; joindre le séparé (recoudre des plaies, réduire des fractures) ; aider la nature dans ce qui lui fait défaut (remplacer une jambe, une oreille, une main par des organes artificiels). Il peut y disséquer : on recourt à l'autopsie des cadavres pour comprendre le décès d'un patient, pour décider s'il s'agit d'un empoisonnement.

Il apprend ensuite beaucoup à la guerre : dans les armées françaises lors des campagnes de François Ier pour reprendre les possessions piémontaises dont Charles Quint s'était emparé, son habileté et dextérité sont aussitôt reconnues. Il comprend lors de cette campagne l'importance de la chirurgie et se fixe pour mission d'en rénover l'exercice, d'en réformer l'enseignement, de lui conférer un nouveau statut. La révolution des armes de guerre, les plaies produites par de nouveaux projectiles supposent d'inventer de nouvelles méthodes pour soigner. Ambroise Paré est le premier à fabriquer des instruments pour extraire les balles ; il invente une méthode pour deviner leur emplacement. Il fabrique un appareil pour scarifier les contusions, perfectionne des onguents pour cicatriser les blessures, pour éviter la pourriture ou l'inflammation. Toujours à la recherche de méthodes pour soigner, il puise partout ses informations, vérifie l'efficacité des remèdes et recourt aussi bien au procédé d'une vieille villageoise qui soigne les brûlures en les recouvrant d'oignons crus qu'au cautère efficace fabriqué par un médecin à qui il achète sa recette. Mais dans tous les cas il divulgue ses procédés, considère comme un devoir de les publier : nul n'a le droit de se réserver l'usage d'un remède profitable à tous, seul compte le bien des patients. Et son ignorance du latin lui permet de diffuser son savoir aussi bien à la cour que dans les provinces. Il reçoit des informations de partout, s'intéresse à tous les cas inédits, cherche des soins nouveaux.

Constamment préoccupé par la souffrance des malades, ne les abandonnant jamais, il cherche autant à les guérir qu'à les apaiser. Au début de sa carrière, il cautérise sur les champs de bataille, comme tous les chirurgiens de son temps, les plaies causées par les armes à feu en versant dessus l'huile de sureau, la plus bouillante possible pour contrer le poison dont on croit enduits les projectiles et la poudre. Il s'inquiète de la douleur que cause un pareil remède ; lors de la campagne du Piémont, à la fin d'un combat particulièrement violent, il n'a plus d'huile de sureau et utilise à la place un suppuratif pour apaiser la douleur et cicatriser les brûlures : les blessés traités ainsi vont bien le lendemain alors que les autres sont couverts de cloques et souffrent atrocement. Il adopte aussitôt cette découverte faite par hasard. Il soigne, il calme les douleurs, il cherche aussi à faciliter la vie : il invente et perfectionne des prothèses de la jambe, du bras et de la main qui ne seront quasiment pas modifiées jusqu'à la guerre de 1914-1918 ; il fabrique des yeux artificiels pour les borgnes, des bottines pour redresser les pieds tournés des petits enfants.

Le premier intérêt de ce livre est d'ordre historique : il peint une grande fresque des maladies et des soins tout au long du XVIe siècle, montrant les liens entre les progrès de la guerre et l'horreur des blessures, entre la violence des épidémies et les passions qu'elles font naître chez les hommes : si les hommes portent encore secours à des lépreux, la peste conduit à l'abandon général, à la perte de toute sollicitude, de toute entraide, de toute compassion.

Il pose ensuite des problèmes épistémologiques fondamentaux en travaillant sur le rôle de l'expérience en médecine, sur le rapport du savoir et de l'habileté. Caractériser Ambroise Paré par le savoir de sa main, c'est montrer contre toute épistémologie cartésienne le caractère inséparable du corps et de la connaissance, de l'art et de la science, définissant ainsi ce que peut être un savoir pratique.

Enfin il travaille sur l'humanisme comme horizon ultime de la médecine. Les progrès techniques effectués par Ambroise Paré sont toujours au service de sa bonté envers les patients : loin de notre tendance actuelle à morceler l'homme, à le perdre dans l'anonymat des expertises, il porte sur ses malades un regard non technique.

Barbara de Negroni.

Cahiers philosophiques, n°115, page 125 (10/2008)

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