Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Scepticisme et fidéisme

Barbara de Negroni

[Consulter le document présenté, Article : Éclaircissement. Que ce qui a été dit du Pyrrhonisme, dans ce Dictionnaire, ne peut point préjudicier à la religion.].

L'" Éclaircissement sur les Pyrrhoniens " est un des quatre textes publiés par Bayle en annexe de la seconde édition de son Dictionnaire historique et critique et qui portent respectivement sur les athées, les manichéens, les pyrrhoniens et les obscénités. Beaucoup de lecteurs se sont inquiétés de son intérêt pour les arguments des athées, des manichéens et des pyrrhoniens : non seulement son oeuvre en contient un grand nombre, mais elle en montre toute la force, les considère comme philosophiquement consistants et ne prétend pas les réfuter rationnellement, en particulier en employant les armes que le christianisme peut offrir contre eux. À quoi s'ajoute le fait que les pages du Dictionnaire contiennent un grand nombre de textes obscènes, comme s'il était possible de les recopier sans offenser la pudeur. Les quatre éclaircissements publiés par Bayle lui permettent de justifier sa démarche et de montrer que sa position non seulement ne s'oppose pas à la théologie ou à la morale chrétiennes, mais au contraire est utile d'un point de vue religieux.

L'article " Pyrrhon " avait souligné la cohérence et la force des différents modes sceptiques, tels qu'ils sont en particulier exposés par Sextus Empiricus. Loin de faire du pyrrhonisme une attitude philosophique paradoxale et impossible à tenir, Bayle en souligne l'intelligence et la subtilité. Non seulement les arguments de Pyrrhon restent actuellement sans réplique et conduisent nécessairement à la suspension du jugement, non seulement la théologie chrétienne n'a rien à leur rétorquer, mais on peut même dire que les développements philosophiques et théologiques les plus récents ne feraient que renforcer la position sceptique.

Tout l'objet de l'" éclaircissement sur les Pyrrhoniens " est de montrer que cette thèse n'est en rien incompatible avec la foi chrétienne. Loin de voir dans la philosophie la servante de la foi, Bayle fait au contraire du scepticisme la meilleure préparation au fidéisme. Le tribunal de la philosophie n'est pas compétent pour juger les controverses des chrétiens : ces dernières doivent être soumises au tribunal de la révélation. La raison ne fondant pas la foi, celle-ci repose uniquement sur la reconnaissance de la divinité de l'Écriture. Que le pyrrhonisme réussisse à confondre toutes les subtilités des philosophes, qu'il débouche dans les mêmes incertitudes qu'il établit, est une position qui ne présente pas le moindre danger d'un point de vue religieux : " la nacelle de Jésus-Christ " n'est pas faite pour voguer sur de tels arguments mais " pour se tenir à l'abri de cette tempête au port de la foi 1". Bayle perfidement montre que le lecteur alarmé à la lecture des arguments pyrrhoniens fait " paraître l'infirmité de sa foi ", prend " du mauvais sens ce qu'il fallait prendre de la bonne anse 2".

Bayle conclut l'éclaircissement en insistant sur l'intérêt qu'il y aurait à présenter de grandes listes raisonnées des difficultés de la foi : paradoxalement elles devraient la renforcer et non pas l'affaiblir, en conduisant les lecteurs à renoncer à toute recherche de l'accord de la foi et de la raison. Réfléchir sur la nature de la foi, c'est comprendre le rôle de la grâce ; la difficulté ici est un stimulant, elle doit empêcher les hommes de sombrer dans l'indolence, elle doit affaiblir leur orgueil et leur apprendre à humilier leur raison devant la grandeur divine.

En écrivant une sorte de discours de la non-conformité de la foi avec la raison, Bayle défend certes une stricte position fidéiste. On peut avoir au reste le sentiment que l'" éclaircissement sur les Pyrrhoniens " a principalement comme objet le caractère sacré et incompréhensible de la révélation. Cela étant, si cette position aboutit à assurer certains droits à la foi, elle aboutit aussi symétriquement à assurer des droits imprescriptibles à la raison. L'incapacité de la raison à saper les fondements de la foi signifie que la foi n'a pas à intervenir sur le terrain de la raison. Nous sommes ici dans le domaine de l'art historique, où on a à la fois le droit de développer tout ce qui peut instruire et amuser le lecteur, et le devoir de restituer avec exactitude les arguments, sans les déformer. Bayle défend certes par moments le fidéisme avec un ton très pascalien, mais derrière l'apologie de la foi, il justifie également l'intérêt de l'histoire. Tout se passe comme si le divertissement avait une valeur et une importance : l'anthropologie construite par Bayle n'a pas pour unique finalité une apologie de la religion chrétienne. Le fidéisme est redoutablement efficace pour défendre une stricte liberté de penser et montrer l'impertinence de la censure théologique des thèses philosophiques. La spéculation rationnelle est régie seulement par ses propres critères : elle devient à la fois une occasion de plaisir et d'amusement 3, et d'instruction théorique procédant de règles intellectuelles précises et exactes, et non de règles morales édifiantes. On ne saurait alors lui reprocher d'avoir, sous prétexte de leur critique, développé les difficultés pyrrhoniennes et manichéennes : un historien des opinions a le devoir d'exposer exactement les arguments, de ne pas les déformer, de renseigner ses lecteurs.

Le fidéisme et le scepticisme sont compatibles, on trouve d'ailleurs dans le premier des arguments du second. La raison ne fondant pas la foi, celle-ci repose sur une révélation transmise par l'éducation et la coutume. Pour Bayle comme pour Montaigne, nous sommes chrétiens comme nous sommes périgourdins ou allemands. La défense du fidéisme peut, selon Bayle, satisfaire aussi bien les catholiques que les protestants, il suffit de faire varier les dogmes : la transsubstantiation est aussi indémontrable rationnellement par un théologien catholique que la trinité par un théologien protestant. Cette thèse rappelle peut-être un passage important du Contrains-les d'entrer dans lequel Bayle montre qu'il faut se méfier de l'accusation d'opiniâtreté religieuse : nous appelons obstination ce qui diffère des dogmes religieux auxquels nous sommes accoutumés. Le " même juif qui est si opiniâtre dans ses erreurs, serait un chrétien à brûler, si à l'âge de deux ans on l'eût ôté à son père pour le faire élever par de bons et zélés chrétiens 4 ". Le zèle religieux ne repose pas sur une conviction théorique objective, mais sur une certitude purement subjective, qui a été acquise par l'éducation et l'habitude. Tout se passe comme si le fondement ultime de la foi était la coutume, comme si le fidéisme recourait à certains arguments pyrrhoniens.

Les arguments de Bayle ôtent à ses lecteurs tous leurs scrupules, ils leur permettent aussi une vie intellectuelle exempte de contraintes morales ou religieuses.

Le texte de l'éclaircissement reproduit ici est celui publié dans les appendices du Dictionnaire historique et critique depuis sa seconde édition. Le texte original contient des notes en marge, que nous mettons en bas de page ; ces notes contiennent souvent des abréviations que nous n'avons pas modifiées. Bayle cite de très nombreux auteurs latins : lorsque ces citations ne sont pas accompagnées d'une traduction ou d'une paraphrase, leur traduction est entre parenthèses. Je remercie Marie Goudot pour sa traduction de ces citations.


(1) Voir infra, p. 99.

(2) Voir infra, p. 104.

(3) On peut bien sûr songer à Montaigne : voir Essais III, 3 : " Si quelqu'un me dit que c'est avilir les muses de s'en servir seulement de jouet et de passe-temps, il ne sait pas comme moi combien vaut le plaisir, le jeu et le passe-temps. "

(4) Supplément du commentaire philosophique, in OEuvres diverses, La Haye, 1727, tome II, 14, p. 526.

Cahiers philosophiques, n°115, page 95 (10/2008)

Cahiers philosophiques - Scepticisme et fidéisme