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Cahiers philosophiques

Dossier : La rationalité sceptique

Sextus empiricus, l'expérience sceptique et l'horizon de l'éthique

Emidio Spinelli, " Sapienza " - Université de Rome

Le scepticisme implique-t-il de refuser toute valeur à l'expérience ? Le corpus de Sextus Empiricus permet de montrer que la notion d'expérience joue un rôle central dans la philosophie néo-pyrrhonienne. Si l'on accepte de renoncer à établir des relations causales universelles et nécessaires entre les phénomènes, le scepticisme néo-pyrrhonien trouve dans l'observation empirique un modèle alternatif d'explication de la réalité comparable à celui qui est à l'oeuvre dans l'empirisme contemporain. De même, l'attention portée par Sextus Empiricus à l'observation (têrêsis) - qui prend alors le sens d'observance - permet de comprendre en quel sens le scepticisme propose une éthique originale tout entière tournée vers le projet de l'adaptation à la vie ordinaire.

1. Est-il possible de trouver une théorie de l'expérience ou même simplement une définition stable ou solide de ce concept à l'intérieur de la riche et complexe tradition sceptique antique, dans sa double version académicienne et pyrrhonienne1? La première tentation, justifiée en apparence, est de répondre non. Au fond les sceptiques, plus ou moins aguerris, doivent (ou devraient) éviter absolument tout compromis avec le dangereux vice dogmatique lié à la prétention de forger, sur des fondements épistémologiques et ontologiques bien établis, des convictions et des doctrines qui détermineraient l'homme dans son rapport à la réalité. Mais, même si ce dernier point est incontestable, on ne doit pas pour autant jeter trop rapidement l'éponge ni, par conséquent, renoncer à la tentative de parcourir certains textes significatifs de la tradition sceptique, dans l'intention de montrer la présence et l'usage en eux d'une acception toute particulière de la notion d'expérience.

Le corpus de Sextus Empiricus2, représentant le plus important du néo-pyrrhonisme antique, nous offre en ce sens un point de vue privilégié. En effet, bien que ses oeuvres ne nous soient pas toutes parvenues, une grande partie a été sauvée, en tout cas une proportion suffisante pour offrir une " photographie " crédible tant de la justification philosophique fondamentale de l'agôgê (la voie) pyrrhonienne (avant tout dans le premier des trois livres des Esquisses pyrrhoniennes = PH), que de sa force polémique dans ses aspects les plus précis, occupés à attaquer, soit les trois parties canoniques de la philosophie dogmatique (logique, physique et éthique, combattues dans les livres II et III des PH, ainsi que dans les livres VII-XII de l'Adversus Mathematicos = M), soit les positions particulières de ceux qui font profession d'être experts dans les différents champs du " savoir encyclopédique " (c'est-à-dire les grammairiens, les rhéteurs, les géomètres, les arithméticiens, les astrologues, les musiciens, attaqués en M I-VI). C'est donc à l'intérieur de cet univers textuel homogène que seront déclinées les différentes et précises nuances du traitement sceptique - plus exactement pyrrhonien3 - du concept d'expérience, en prenant en compte la nécessité de mettre tout particulièrement en évidence les passages où Sextus traite de cette question en son nom propre, sans assumer en caméléon ou seulement pour les besoins de l'argumentation des doctrines ou des thèses étrangères. Dans le cadre de cette interprétation, un élément original en même temps que surprenant fera son apparition : la possibilité non seulement de lier la réflexion de Sextus Empiricus à des solutions parfois " modernisantes " d'un point de vue épistémologique, mais aussi, et peut-être surtout, à l'essai de défendre de manière cohérente le caractère pleinement vivable du scepticisme.

2. En ce qui concerne la simple occurrence du terme, il faut noter que l'usage d'empeiria et de ses composés (empeirikos/empeirikôs, empeiros/empeirôs) n'est central ni d'un point de vue quantitatif, ni d'un point de vue qualitatif. Nous trouvons en premier lieu un usage que l'on pourrait dire standard de cette famille de termes, dans un contexte où elle sert à désigner celui qui a accumulé un ensemble de notions et qui possède par conséquent un savoir technique4. Un tel " expert " est alors évidemment distingué de l'idiotês (l'homme ordinaire), qui, au contraire, est et demeure au niveau de son manque d'expérience des choses5. En dehors de ces occurrences, cependant, empeiria et ses composés apparaissent constamment associés à la caractérisation d'une école médicale précise, justement celle qui est dite empirique. Cette utilisation n'est certainement pas surprenante chez Sextus dont la profession de médecin est bien connue et dont le nom est associé par la tradition (textuelle et manuscrite) au nom d'" Empirique6 ". Bien que dans une section des Esquisses pyrrhoniennes (PH I, 236-241) Sextus exprime quelques différences avec cette école7, dans beaucoup d'autres endroits, comme nous l'avons évoqué, Sextus se fait le reporter convaincu de positions qui peuvent vraisemblablement être attribuées à l'école médicale empirique. Ces positions vont du refus décidé de toute forme d'apodeixis (la démonstration, cf. M VIII, 327) - partagé à ce qu'il semble par Démocrite, mais pas par les hoi skeptikoi, qui en restent fermement au ou mallon (au " pas plus ") suspensif - à l'akatalêpsia (l'insaisissabilité) des choses non évidentes (cf. M VIII, 191)8, laquelle est liée à l'admission dialectique du caractère enseignable du signe seulement en tant qu'il est sensible (cf. M VIII, 204). Ces derniers problèmes, qui appartiennent à la sémiologie au sens large, méritent d'être analysés de plus près, surtout parce qu'ils introduisent de manière adéquate à la position prise par Sextus non pas tant de porte-parole neutre des thèses médico-empiriques, que de défenseur convaincu du caractère utilisable et bien fondé de leur théorie. Nous approchons alors ces passages (peu nombreux, en vérité) dans lesquels émerge de manière positive une - et peut-être même l'unique - grille interprétative acceptée par le néo-pyrrhonisme ; cette dernière est fondée - et ce n'est pas un hasard - sur un concept bien déterminé d'" expérience ", d'abord proposé, certes, dans un contexte médical, mais réélaboré ensuite et soumis philosophiquement aux fins de la justification cohérente de l'attitude cognitive et éthique propre au vrai sceptique.

3. Si nous décidons de nous arrêter à ces passages, la première remarque à faire est de caractère terminologique. Quand Sextus a l'intention de proposer ce concept d'expérience, qu'il estime pouvoir insérer sans dommages dans la " vision du monde " sceptique, il n'utilise plus le terme d'empeiria et les termes voisins, mais il utilise une autre famille sémantique. Il s'agit du verbe têrô - observer - (et des termes de la même famille, comme paratêrô - observer attentivement - ou symparatêrô - observer ensemble) et des substantifs têrêsis - observation - (ou des termes de la même famille comme têrêtikos/têrêtikôs, paratêrêsis, symparatêrêsis), qui indiquent et décrivent le fait d'observer avec les moyens perceptifs mis à notre disposition, présentant un niveau d'expérience que nous pourrions définir comme élémentaire ou " de degré zéro ".

Les passages ne manquent pas dans lesquels ces vocables sont utilisés de manière discrète et quasiment " neutre ", sans impliquer par conséquent la nuance précédemment définie9. Néanmoins, il apparaît tout aussi incontestable que, dans les contextes dans lesquels Sextus s'applique à montrer le visage positif des choix méthodologiques pyrrhoniens ou à justifier directement le seul sens dans lequel il est possible selon lui de parler d'un " critère " pratique sceptique, l'observation empirique joue un rôle central 10. C'est le cas surtout, comme cela a été déjà évoqué, pour la " sémiologie sceptique " qui est claire et cohérente, sur laquelle il vaut peut-être la peine de s'attarder plus longuement, bien que synthétiquement, afin de circonscrire de manière adéquate le type de rationalité inférentielle (faible) qu'elle propose et utilise, en s'en tenant au moins à la reconstitution sextienne11.

Malgré la profusion des précisions dans le passage parallèle du Contre les logiciens12 qui s'insère dans le cadre de la polémique antidogmatique, il est plus productif, sur le plan interprétatif, de s'arrêter particulièrement à ce véritable " résumé de sémiotique ", présenté en PH II, 97-10313. En plus de fournir une forme de résumé, les distinctions préliminaires avancées par Sextus servent à déterminer, toujours dans le sillage des thèses dogmatiques, l'exact champ d'application des signes14. Ceux-ci se révèlent inutiles soit dans le cas des choses évidentes, dont la connaissance n'a nullement besoin d'une médiation, soit dans le cas des choses absolument non évidentes, dont il n'existe aucune forme de compréhension. Deux types différents de signes, en revanche, semblent pouvoir être distingués en ce qui concerne les choses momentanément non évidentes et les choses par nature non évidentes, ce qui confirme en outre " qu'aux yeux de Sextus l'élément crucial consiste dans la nature des signifiés15". Il s'agit respectivement du signe commémoratif et du signe indicatif. Le premier est fondé sur l'association mnémonique de deux pathê (affects) associés sur un mode évident et régulier dans l'expérience, selon des rapports de contemporanéité, d'antériorité ou de postérité chronologique (comme, par exemple, respectivement : fumée ==> feu ; cicatrice ==> blessure ; blessure/coup au coeur ==> mort)16. Le second est, en revanche, considéré par les dogmatiques17 comme permettant de conduire " par nature " de ce qui est évident à ce qui ne l'est pas (par exemple : mouvements du corps ==> âme ; ou sueur ==> pores " intelligibles " de la peau)18. Comme s'il voulait indiquer immédiatement à son propre lecteur l'adversaire par excellence de la polémique qui sera développée à partir du paragraphe suivant (le § 104), Sextus ajoute en PH II, 101 la définition que les Stoïciens donnaient du signe indicatif19. Les attaques des pyrrhoniens se concentrent exclusivement contre ce dernier, en tant que pure invention et fiction des dogmatiques20. Les pyrrhoniens, sans tomber dans aucune forme de dogmatisme négatif, se limitent - en toute sincérité21- à exposer l'égale force des logoi en faveur et contre l'existence de tels signes et se laissent en revanche guider, en évitant aussi dans ce cas avec soin toute forme d'adhésion dogmatique, par les seuls signes commémoratifs, dont la force heuristique, bien que limitée au plan phénoménal, se trouve continuellement confirmée par l'observation empirique qui accompagne et régit la vie quotidienne22.

4. Pour ce qui est de la possibilité de s'orienter dans la réalité et de fournir une explication au moins acceptable, bien qu'elle ne soit pas fondée sur d'hypothétiques causes dogmatiques, de ce qui en elle apparaît à notre faculté perceptive, il ne semble donc pas que le dernier mot de Sextus soit totalement négatif. Sans multiplier inutilement les références, il sera suffisant d'opposer un contre-exemple clair - du moins je l'espère - à toute forme de conclusion radicale23. En se souvenant du " schéma sémiotique " caractérisé dans les passages du second livre des Esquisses pyrrhoniennes discutés précédemment, un examen attentif des derniers paragraphes du bref traité tiré de la polémique anti-encyclopédique sextienne, le Contre les astrologues, permettra en effet de retracer un modèle explicatif (de type rigoureusement empirique) qui se rapproche sur de nombreux points et sous de nombreux aspects des solutions valables même à l'intérieur de certaines tendances de l'épistémologie contemporaine.

Dans ce cas le parallèle devrait être fait non pas tant avec la critique humienne du concept de cause24, qu'avec certaines prises de positions théoriques de Carl G. Hempel, plus exactement du " premier Hempel25". En plus de rappeler le rapprochement entre la position sextienne et l'empirisme scientifique contemporain déjà proposé par Chisholm de manière " enthousiaste26 ", enfin, une autre piste éventuelle de recherche (que je crois fructueuse) pourrait être celle qui va dans la direction de la conception critique de la science défendue par exemple par Popper27.

En plus des rapprochements ici ébauchés, et sans entrer dans les détails des objections présentées dans le Contre les astrologues, l'adversaire de l'attaque sextienne semble clair : il s'agit de celle qu'Anthony Long a définie comme une astrologie " hard ", liée à la thèse extrêmement forte selon laquelle " les corps célestes sont soit des signes soit des causes des affaires humaines ", explicitement distinguée d'une astrologie " soft ", qui se limite en revanche à les considérer seulement comme signes et non pas comme causes28.

C'est sur ce terrain que se meuvent les observations avancées par Sextus dans les derniers paragraphes du traité. À cet endroit, en effet, il semble concéder la fonction sémantique des astres : ceux-ci sont des signes, mais quel type de signe ? Et quelle est la relation qui relie les configurations astrales d'une part et d'autre part les différents événements d'une vie humaine ? Puisque notre vie future relève des choses non évidentes, peut-être pas de manière absolue, mais au moins par nature, on devrait alors dire qu'on ne peut la connaître que par le moyen des signes indicatifs (sur l'existence et l'efficacité desquels la diaphônia - le désaccord - est cependant indécidable)29, et non assurément par le biais des signes commémoratifs, un rôle qu'en aucun cas nous ne pouvons reconnaître aux astres et à leurs dispositions30. En outre, même en concédant tout ce que prétendent les astrologues, pour parvenir à formuler une prévision vraiment sérieuse et connaître la relation de causalité entre une configuration déterminée d'étoiles et un effet déterminé sur terre, nous devrions être en mesure de co-observer ces deux aspects ensemble et de manière répétée, selon un lien constant dans tous les cas possibles examinés (epi pantôn). La configuration des étoiles, enfin, devrait pouvoir être l'objet d'une observation empirique non seulement une fois, mais " souvent pour de nombreux cas " (pollakis epi pollôn), afin que puisse fonctionner comme indice ou signe révélateur d'un certain mode de vie. Le paradigme positif de référence devient alors celui de la médecine empirique, dont Sextus montre qu'il en accepte les principes. Celle-ci, en effet, vérifie et évalue le lien constant et mortel existant entre une blessure infligée au coeur et l'apparition de la mort en une multiplicité de cas (Dion, Téon, Socrate, " et beaucoup d'autres " : M V, 104), au point d'arriver à considérer la première comme aition (cause) de la seconde31. Mais précisément l'exigence de découvrir une régularité générale à base empirique, c'est-à-dire un lien constant entre l'explanans (ce qui explique) et l'explanandum (ce qui est à expliquer), ne peut pas être satisfaite dans l'observation astrologique, à cause d'une série d'obstacles (qui vont de la longueur de la Grande Année aux nombreuses destructions cosmiques, par exemple) rappelés de manière polémique par Sextus en M V, 105.

Le champ de référence des critiques sextiennes ainsi examinées semble donc être, selon une terminologie chère à nos débats philosophiques actuels, celui de la détermination exacte des procédures correctes qui président au fonctionnement de nos connaissances. L'enjeu paraît élevé et va bien au-delà d'une polémique circonscrite au " naufrage épistémologique " de l'astrologie : l'intention qui se laisse deviner derrière l'attaque sextienne semble en effet se diriger vers l'énoncé d'une forme de modèle d'explication alternative (pour être exact, le modèle d'explication médical dans sa version empirique). Les astres comme les autres phénomènes célestes ou terrestres pourraient faire l'objet d'une recherche légitime, s'il l'on ne cédait pas à la tentation dogmatique de constituer des liens inférentiels contraignants et nécessaires, et si l'on se contentait plutôt de produire et d'exploiter seulement les connexions garanties par une observation empirique répétée et constante, très vraisemblablement soutenue théoriquement par une confiance implicite dans la régularité du cours de la nature32. Dans un tel contexte l'insistance sur le rôle de la têrêsis et de la mémoire paraît difficilement interprétable uniquement comme un dérivatif dialectique : cette insistance doit plutôt être comprise comme " une explication non théorique du mode selon lequel nous arrivons à avoir des connaissances spécialisées ", sans avoir à recourir à aucun type d'inférence rationnelle stricto sensu33.

Une telle conclusion ne vaut cependant pas en sens absolu ni ne doit faire oublier que pour finir le sceptique - proche des positions de la médecine empirique - peut accepter une forme de généralisation empirique seulement à condition de la circonscrire entre des limites de validité bien précises, qui ont été rappelées à propos du signe commémoratif et énoncées de manière plus claire dans un passage du Contre les logiciens, qu'il est opportun de donner ici en entier (M VIII, 288)34:

" [...] et même si nous admettons que l'homme se distingue des autres animaux d'après soit la raison soit la représentation transitive soit de la notion de consécution, cependant nous ne concéderons pas qu'il soit tel aussi selon les choses non évidentes et sujettes à des discordances indécidables, mais que respectivement aux choses qui apparaissent il possède un certain sens de la consécution empirico-observative (têrêtikên tina...akolouthian) en vertu de quoi, en se rappelant quelle chose a été observée en même temps qu'une autre, et laquelle avant laquelle, et laquelle après laquelle, à partir de la rencontre de ce qui précède, il fait revenir la mémoire des choses restantes."

Bien que ces considérations laissent se dessiner le scénario d'un scepticisme nullement "grossier", mais dirigé vers l'acceptation positive, et même raffinée, d'une "alternative empiriste aux constructions rationalistes"35", qui fonctionne pour toute technè spécialisée et peut probablement être rapprochée de forme élaborée de " mémorisme " qui a été récemment attribuée à Ménodote36, il faut cependant rester prudent. Il sera ainsi possible d'éviter les projections et les confusions qui risquent d'obscurcir la particularité de la solution proposée par Sextus, solution qui, quelle que soit la polémique anti-dogmatique dans laquelle il s'engage, ne s'appuie sur aucune thèse forte qui serait relative à la structure ou à l'essence de la réalité. Bref, derrière son attitude continue d'agir sa conviction pyrrhonienne de départ, celle selon laquelle toute tentative de saisir la vérité, de déterminer " comment sont vraiment les choses ", est condamnée à un échec heuristique inévitable.

5. Comment cependant un semblable, du moins en apparence, défaitisme, un tel refus de toute forme d'intentionnalité ontologique, peut-il aboutir à la conquête du bonheur, qui, selon les pyrrhoniens, est pourtant toujours accessible aux hommes37? Comment est-il possible, enfin, de concéder au sceptique non seulement qu'il continue à vivre, à s'orienter dans le monde avec les autres hommes, et à l'intérieur des autres choses, mais même à revendiquer pour lui (comme pour celui aussi qui décide de suivre son exemple) la possession de cette eudaimonia (le bonheur) que vise toutes les formes d'éthique antique sans exception ?

Même pour les profondes questions morales dans lesquelles nous nous trouvons impliqués, il semble que le recours à une certaine forme d'expérience ou de têrêsis constitue encore une solution privilégiée. C'est sur elle, en effet, que Sextus s'appuie pour réfuter une des attaques dogmatiques les plus radicales contre la possibilité même de considérer le scepticisme comme un bios, comme une forme de vie légitime et cohérente. Il s'agit de l'accusation d'inactivité (apraxia ou, comme préfère dire Sextus, anenergêsia)38, qui apparaît avec force dans deux passages du corpus sextien et mérite une analyse précise39.

Il convient de commencer par la brève et dense section du Contre les moralistes (M XI, 162-167), dans laquelle des objections dogmatiques plus anciennes, probablement et même presque certainement d'origine stoïcienne, sont résumées et combattues sous le double mot d'ordre de la fameuse " inactivité " (anenergêsia) et de l'" incohérence " (apemphasis).

Examinons la première accusation. Aux yeux du dogmatique (stoïcien) la position du sceptique est condamnée à l'inactivité la plus complète et est ainsi comparable à la vie d'une plante40. Elle est, en effet, pour le dire avec les mots de Timon - cités en M XI, 164 - " privée de choix et de refus ", au sens où elle remet en question l'existence même des valeurs et des critères de jugements absolus, eux qui, guidant les choix et les refus, sont les éléments essentiels du " vain bavardage " dogmatique (c'est-à-dire stoïcien) dans le domaine moral (cf. sur ce point M XI, 133).

En ce qui concerne la seconde accusation, elle cherche à attaquer la cohérence des affirmations sceptiques. Ceux qui veulent à tout prix et sans concession aucune rester " privés de choix et de refus " ne peuvent pas ne pas se montrer incohérents dans leurs actions. Pour faire émerger plus clairement une telle " incohérence ", les dogmatiques se réfèrent à une situation-limite41. En effet, sous la contrainte d'un tyran qui veut lui imposer d'accomplir des actions honteuses et indicibles (comme par exemple tuer son propre père), le sceptique se trouvera en face de l'alternative suivante :

a) ne pas obéir au tyran et se donner volontairement la mort ;

b) obéir et ainsi accomplir le parricide ou quelque autre crime, horribile auditu et dictu.

Dans les deux cas, cependant, son comportement sera dû à un choix (et/ou au refus correspondant) et s'appuiera, pourrait-on sous-entendre en un sens dogmatique, sur un critère supérieur, capable de discerner ce qui est vraiment bien ou mal. Le sceptique, par conséquent, malgré son refus de principe de toute norme éthique, agira en fait comme le dogmatique, qui est le seul en réalité à avoir compris - dans le sens fort et technique de katalambanô42 - " avec conviction qu'il y a des choses à fuir ou à choisir ".

6. En M XI, 165-167, nous trouvons la réponse à cette accusation. En premier lieu, le mode de procédure de l'argumentation anti-pyrrhonienne risque immédiatement de tomber dans une sorte de pétition de principe, parce qu'il ne se place pas du tout sur le terrain du sceptique, mais il se contente de répéter les positions théoriques fortes de la pratique morale dogmatique et les applique de manière mécanique - ou si on préfère les impose - au comportement que devrait par conséquence assumer l'adversaire43. Il n'y a en résumé aucun effort fait pour comprendre ou pour partager, ne serait-ce que de manière dialectique, la logique différente qui guide l'action du pyrrhonien. Or, c'est justement en se servant de cette dernière, qui est une caractéristique singulière de sa propre agôgè, et en en revendiquant l'originalité que Sextus répond aux accusations que nous venons d'examiner44.

La réaction initiale de Sextus semble être exactement opposée aux réponses abusives de ses adversaires dogmatiques. En effet, il a clarifié la dynamique qui guide leur action et détermine leur réflexion morale, tout entière centrée sur le rôle prédominant de la raison comme instrument et donc régulée kata ton philosophon logon (suivant la raison philosophique). Ce serait ce logos qui aurait la capacité de rechercher jusqu'à découvrir, avec certitude et sans qu'il n'y ait plus aucun doute résiduel, le vrai et le faux, le juste et l'injuste, le décent et l'indécent dans le domaine éthique. La réalisation pleine de notre existence serait donc impensable, inconcevable, sans l'intervention de la rationalité, laquelle, selon ce que continuent à répéter contre les sceptiques des philosophes contemporains comme Nicolas Rescher, " offre la meilleure promesse pour réaliser nos buts45". Cette avancée cognitive, qui aurait une retombée immédiate dans la pratique, mettrait le dogmatique dans la condition de pouvoir toujours et de toute façon décider quel comportement adopter, grâce à la détermination d'une série de croyances qui non seulement fondent nos décisions positives, mais qui rendent aussi légitimes tous nos refus. Bref, une telle médiation " philosophique " constituerait l'unique garantie, non seulement pour accepter une situation déterminée et les valeurs qu'elle suppose, mais aussi pour la changer, en introduisant des modèles alternatifs de comportements.

Cet essaim substantiel et violent d'accusations semble jouer comme une sorte de requiem pour le pauvre sceptique et pour le caractère prétendument vivable de son existence, abattu en même temps sous le poids de ses insupportables manques (évidemment rationnels) et de ses qualités contradictoires (naturellement irrationnelles). Comment sortir de cette impasse ? Sextus assume une position conciliante en apparence, mais en réalité fermement décidée à revendiquer - justement grâce aux médiations d'un concept bien déterminé d'expérience - un espace propre, autonome et légitime à l'action morale des sceptiques.

En premier lieu, après avoir reconnu l'impossibilité d'une totale anenergêsia46, il précise que le pyrrhonien est bien inactif, mais seulement si l'on accepte les prémisses fondamentales dogmatiques qui ont été rappelées. Or, ces dernières sont justement les lignes de conduites que Sextus refuse et dont il cherche à mettre en lumière la contradiction intrinsèque. Si agir signifie respecter les règles fixées une fois pour toutes du dogmatisme éthique, quelles qu'elles soient et quelle que soit " l'école " qui les défende, alors le sceptique sera très certainement inactif. Il y a cependant une alternative, qui consiste non pas à " végéter " mais à vivre dans le sens le plus complet du terme et à opérer également des choix et des refus : kata tên aphilosophon têrêsin. En reprenant comme exemple la situation limite représentée par la coercition d'un tyran, Sextus précise mieux quel rôle a dans un tel contexte la têrêsis et ce qu'on doit donc entendre par une " observance a-philosophique47". Mis en face de l'alternative entre obéir ou non, et par conséquent de " faire quelque chose d'indicible ", en effet, le sceptique ne reste pas du tout paralysé et n'adopte pas non plus - de manière quasi mécanique, comme s'il était fatalement destiné à cela - des solutions ignobles ou moralement injustes. Au contraire, il décide au cas par cas - ou mieux encore " à l'aventure ", je dirais " comme cela lui arrive48" - ce qu'il faut choisir et ce qu'il faut refuser sur la base d'une préconception logée en lui, logiquement et chronologiquement antérieure à toute forme d'action morale. Sextus l'appelle à raison prolêpsis (prénotion), en la considérant cependant de manière bien distincte des prénotions dogmatiques, parce qu'elle est ici produite non pas par la réflexion théorique, mais par les usages propres aux normes traditionnelles et aux lois49. Ces dernières, intégrées à d'autres facteurs, constituent un système complexe de valeurs données50, qui précèdent et conditionnent tout le comportement du sceptique. Celui-ci, bien qu'il ne possède pas de critères supérieurs de vérité ni de croyances morales d'une validité absolue, constitue comme canon une forme de " disposition éthico-empirique ", représentée ici par les règles de conduite transmises par l'éducation, règles soit qui dominent à l'intérieur de la société dans laquelle il vit, soit qui constituent n'importe quel autre " système de priorité ou de principes ", et qui se révèlent à ses yeux hautement capables de produire simultanément son imperturbabilité intellectuelle et le contrôle modéré de ses propres et inévitables " passions51". Sa réaction - qui dans tous les cas n'est ni déterminable à l'avance de manière mécanique ni soustraite à la possibilité d'une révision ou d'un changement - dépend de quel homme il est, ou plutôt quel type d'homme il s'est forgé au contact de l'expérience variée et complexe du " monde de la vie ". Une telle attitude - qui, si elle n'est pas envisagée dans l'optique unilatérale des critiques dogmatiques, n'est pas nécessairement le signe d'une passivité ou pire encore d'un conformisme ambigu - garantit au sceptique un chemin tranquille, en accord avec le " cours du monde ", en le libérant en outre de la promesse dogmatique de donner une valeur ou de dévaloriser de manière absolue les normes du comportement, qui constituent simplement une partie intégrante de notre vie quotidienne.

En voulant instaurer un parallèle peut-être audacieux, mais vraisemblablement légitimé par les textes, de telles normes semblent être quasiment l'analogon des affects naturels élémentaires52. Sur le plan biologique, il n'est pas possible de mettre en discussion les sensations (désagréables) de faim, soif, froid, etc. Puisqu'elles arrivent indépendamment de notre volonté et qu'elles ne rentrent dans aucun schéma théorique préconstitué, elles représentent un donné non modifiable, pas même par le logos sceptique. De manière analogue sur le terrain de l'éthique : le même caractère de donation que la faim et la soif semble en effet pouvoir être attribué aux lois et aux normes traditionnelles, qui constituent les fondements de notre formation morale. L'analogie est du reste encore plus exacte. Des affects naturels, en effet, il n'est pas possible de dire qu'ils sont vrais/faux ou même bons/mauvais, de telle manière que le fait de ne leur assigner aucune charge négative ou positive (c'est en somme cela le mê prosdoxazein - le " ne pas avoir en plus une opinion ") devient la recette pyrrhonienne pour éliminer les souffrances fictives générées par les opinions dogmatiques53. De la même manière les lois et les coutumes ne peuvent être définies comme vraies ou fausses, bonnes ou mauvaises dans un sens absolu, soit à cause de leur relativité, qui est liée aux temps et aux circonstances et qui est spécifiquement et amplement utilisée dans les oppositions élaborées dans le dixième trope54, soit par l'absence plusieurs fois répétées par Sextus, d'un critère de jugement indiscutable. Aux règles traditionnelles de comportement, par conséquent, ne peuvent être attribuées cet ajout de valeur, positive ou négative, que prétendraient leur appliquer les dogmatiques et qui produit des souffrances inutiles. En les acceptant comme des conditions préalables indiscutables de toute action, en revanche, le pyrrhonien peut vivre facilement55, en supportant aussi - " modérément ", pourrait-on gloser - d'éventuelles conséquences désagréables.

7. Selon certains interprètes, le type d'actions décrites par Sextus en réponse aux accusations dogmatiques et réalisées selon les lois ou les coutumes données dans l'expérience, sans impliquer aucune croyance fondée sur un usage prescriptif de la raison, peut être rapproché, sur le plan théorique et historique, de l'éloge aristotélicien des vertus éthiques, au point d'affirmer que " le scepticisme de Sextus est tout au moins compatible avec la doctrine aristotélicienne des habitudes morales, si ce n'est reconductible à elle " : ainsi, en accomplissant de manière répétée les mêmes gestes techniques, pour travailler le bois ou pour jouer du piano, on devient respectivement menuisier ou pianiste56.

Le rapprochement, bien que difficilement défendable en sa totalité produit une lueur interprétative, qu'il vaut peut-être la peine de suivre et qui nous ramène, de manière quasiment circulaire, à certains noeuds fondamentaux de nos propos précédents, tous liés à l'utilisation de la part de Sextus de modèles épistémologiques et comportementaux traités dans la pratique médicale (cf. sur cela § 2), avec une nette insistance - presque behaviouriste ? - sur le rôle " directif " de la vie ordinaire et sur la fonction de guide reconnue aux phainomena. Cette dernière disposition apparaît, avec une abondance de détails, dans de nombreux passages du corpus sextien. Dans ce sens, on pense tout de suite à la section des Esquisses pyrrhoniennes dans laquelle est proposée une distinction sémantique nette à propos du terme hairesis (PH I, 16-17). Il peut en réalité être entendu en deux sens (mis à part les acceptions dans lesquelles, chez Sextus aussi, le terme signifie dans un contexte éthique " choix " - ou plutôt, acte de choix - en opposition à phygê, la fuite) :

a) comme inclination à suivre un système de dogmes, non seulement fortement structuré de l'intérieur mais aussi dans la relation externe tant aux phénomènes qu'aux " choses non-évidentes " ;

b) comme un quasi synonyme d'agôgê dans le sens faible, ou comme une attitude qui se fie simplement au discours a-philosophique ou pré-philosophique, celle qui, répondant aux indications provenant du monde phénoménal et s'achevant dans la capacité à atteindre la suspension du jugement, se limite à " indiquer la voie " pour sembler vivre droitement (orthôs dokein zên)57.

Si donc on accepte ce dernier sens, dont le contexte de référence semble circonscrit à la sphère de l'action, alors le sceptique effectue un choix. Lui aussi, enfin, est en mesure d'accomplir, selon l'étymologie du vocable hairesis, qui, sans prétendre s'imposer au cours des choses, se contente de suivre les coutumes traditionnelles, les lois, les modes de vie et les affects inévitables qui le caractérisent comme un être vivant.

8. Cette liste, qui conclut PH I, 17 et PH I, 237, est discutée et développée ensuite en PH I, 23-24, et constitue le terrain privilégié de justification de la pratique quotidienne du pyrrhonisme.

On se tourne nettement, en effet, vers la pleine acceptation des éléments " passionnels " de notre vie quotidienne, de ces pathê ou " feelings ", qui " peuvent faire naître des choix et des refus et qui par conséquent peuvent former les causes antécédentes des actions, sans constituer des motifs rationnels pour ces choix, refus et actions58". Pour ne pas rester inactif le sceptique semble choisir comme guide seulement les " apparences ", les phainomena qui s'imposent par leur caractère de nécessité ou mieux d'indépendance vis-à-vis de notre volonté, et se soustraient à la possibilité même de la recherche et de l'aporie (cf. PH I, 13, 19, 22). C'est en se conformant à de tels phénomènes - après et en vertu d'une attentive têrêsis - qu'il vit. Son existence est apparemment identique, de l'extérieur, à celle de tous les autres hommes. En réalité, cependant, toutes ses actions sont faites adoxastôs, sans embrasser aucune opinion qui aspirerait à être absolue, et de même " racontée " adoxastôs sur le plan linguistique (comme cela est spécifié à la fin de PH I, 24)59.

Malgré ce refus manifeste de toute forme de théorie de l'action, qu'elle soit le fruit des spéculations des philosophes ou d'autres formes de convictions dogmatiques du sens commun, il reste pour le sceptique la possibilité de régler son propre comportement sur la base de normes de conduites déduites de ce qui est observable dans la vie quotidienne : c'est-à-dire kata tên biôtikên têrêsin. C'est ce qui est explicitement affirmé en PH I, 23-24 : dans ce passage il semble60 qu'il y ait quatre " catégories " fondamentales, elles aussi soustraites à une quelconque adhésion dogmatique, qui sont acceptées par le sceptique dans sa confrontation quotidienne avec la réalité de la pratique :

  • le guide de la nature, qui est une nécessité spécifique auquel les êtres humains doivent se soumettre en tant qu'ils sont dotés de sensibilité et d'intellect ;
  • la nécessité présente dans les affects élémentaires ou les besoins primaires, comme la faim et la soif, et dans les réactions mécaniques qu'ils génèrent ;
  • la tradition liée aux lois et aux coutumes en vigueur qui s'imposent sous la forme de l'acceptation des normes de conduite de la communauté particulière, au point de faire que, par exemple, le sceptique aussi considère dans le champ religieux la piété comme un bien, et l'impiété comme un mal61;
  • l'enseignement des arts, en tant qu'apprentissage passif de règles déterminées promu par de telles technai.

On pourrait dire beaucoup de choses sur le caractère plausible et praticable de ce critère. Je crois qu'il est suffisant, ici, de consacrer quelques lignes à la signification complexe de cette option éthique néo-pyrrhonienne. Il faut avant tout répéter que le point de référence de la conduite humaine n'est plus aux yeux du néo-pyrrhonisme défendu par Sextus une théorie philosophique déterminée, mais la " vie commune " (koinos bios), ou, ce qui revient au même, une forme particulière d'expérience, celle de la biôtikê têrêsis, qui se spécifie dans les quatre catégories mentionnées.

Une fois posées ces prémisses et en voulant résumer le scepticisme moral de Sextus en un slogan, on pourrait affirmer qu'il constitue - sur le fond d'une constante interaction avec le monde - une sorte de " retour à l'état de nature ", qui prend sa place de manière originale dans le sillon de la philosophie hellénistique. Une précision importante cependant s'impose immédiatement pour éviter toute forme de malentendu à propos du concept " d'état de nature ", et pour ne pas réduire la proposition néo-pyrrhonienne à une forme de primitivisme irrationnel, prompt à célébrer une prétendue et inaccessible " innocence originaire62". La physis dont se réclame fréquemment Sextus doit être comprise comme un polyêdre, comme une réalité à plusieurs faces63, caractérisée en même temps, comme nous l'avons vu, par la reconnaissance du caractère inévitable des exigences physiologiques, par l'acceptation des conventions et des règles éthico-juridiques de la société dans laquelle il vit, et enfin de la mise en pratique d'un patrimoine culturel acquis, fait soit de normes pédagogiques intériorisées, soit du know-how de certains arts (comme par exemple : la grammaire élémentaire, un type déterminé d'astronomie, l'agriculture, la navigation, et naturellement la médecine), dont l'utilité consiste à affronter et à résoudre les nécessités quotidiennes64.

9. Aux lumières de la valeur éthique que peut et doit assumer pour un sceptique l'appel à l'observation empirique, il est peut-être légitime de conclure sous la forme d'une récapitulation et quasi d'un avertissement. Nous tous nous réglons notre existence sur la base non pas de valeurs objectives inexistantes, mais sur celle qui au cas par cas nous apparaît bien ou mal, selon le milieu culturel dans lequel nous nous trouvons vivre et selon la simple nécessité de garantir à un degré maximum, mais simultanée, l'ataraxia (la tranquillité) et la métriopatheia (la modération des affects). Derrière cette conclusion opère probablement la conviction de Sextus, selon qui le comportement de l'homme est sans aucun doute une forme de consensus et d'acceptation du cours des choses, une sereine, non excessive et douce65 - selon certains nous devrions peut-être dire tranquillement conformiste - adaptation à la vie ordinaire. Une telle disposition veut en tout cas aussi éviter les risques de l'angoisse provenant de la présomption de connaître le vrai dessein rationnel qui gouverne la réalité, étant donné que les sceptiques, jamais satisfaits, continuent à chercher la vérité, toute forme de vérité.

Traduit de l'italien par Stéphane Marchand


(1) Pour une première approche, textuelle et bibliographique de la difficile question de la différence entre ces deux courants du scepticisme antique, je renvoie à E. Spinelli, L'antico intrecciarsi degli scetticismi, in M. De Caro-E. Spinelli (a cura di), Scetticismo : una vicenda filosofica, Roma, Carocci, 2007, p. 17-38.

(2) Pour les maigres informations sur la biographie et l'oeuvre de Sextus Empiricus, cf. pour commencer D. K. House, " The Life of Sextus Empiricus ", in The Classical Quarterly, 74, 1980 (NS 30), p. 227-238, mais aussi maintenant D. Machuca, " Sextus Empiricus : His Outlook, Works, and Legacy ", in Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie, 55, 2008 p. 28-63 et E. Spinelli, s.v. Sextus Empiricus, in R. Goulet (éd.), Dictionnaire des philosophes antiques (à paraître).

(3) En revanche, l'attitude de l'Académie sceptique à propos de la question de l'expérience, ne sera pas analysée, mais cette question pourrait être intéressante avant tout pour la pensée de Carnéade.

(4) Il s'agit dans ce cas de l'expérience relative aux navires (cf. M IX, 27) ; à celle de la sage-femme (cf. M V, 66), de l'expérience musicale, plus ou moins liée à la connaissance des instruments de musique (cf. M VI, 1 et 32), celle de la grammaire, concentrée dans le savoir des lettres (cf. M I, 47) ou cristallisée dans la définition bien connue de Denys le Thrace, rapportée et longuement discutée par Sextus en M I, 57 et sq. (un passage très intéressant pour lequel je me contente de renvoyer à la riche analyse de D. L. Blank (ed.), Sextus Empiricus. Against the Grammarians, Oxford, Clarendon Press, 1998, en particulier p. 124 sq.), ou enfin de l'exigence (stoïcienne, sera-t-il précisé) exprimée par Crates, pour qui à l'intérieur de la grammatikê le vrai critique devra être expert " de toute la science logique " (cf. M I, 79, avec le commentaire in Blank (ed.), Sextus Empiricus Against the Grammarians, op. cit., p. 140-141). Dans ce cadre aussi le recours à l'empeiria apparaît fondamental (seulement dans le contexte de PH II, 254 il semble interchangeable avec la biôtikê têrêsis, sur laquelle seront fondées, comme nous le verrons, d'importantes conclusions épistémologiques et éthiques chez Sextus : cf. infra, § 3 sq.). Elle est en effet présentée comme l'unique instrument en mesure de résoudre et de défaire les ambiguïtés linguistiques, sur lesquelles les dialecticiens jouent de manière éristique : voir à ce propos l'attaque radicale de Sextus en PH II, 256-258 et plus en général E. Spinelli, Dei sofismi : Sesto Empirico, gli eccessi della logica dogmatica e la vita comune, in Miscellanea in onore di Antonio Battegazzore (à paraître).

(5) Une distinction, ou plutôt une opposition, identique se retrouve par exemple en M I, 147 et 155 ; dans le passage déjà cité M VI, 32, ainsi qu'en M VIII, 187 ; pour d'autres références, cf. R. La Sala, " La coerenza logica dello scetticismo pirroniano " (S. E. M XI, 162-166), Annali della Facoltà di Lettere e Filosofia dell'Università di Siena, 17, 1996, p. 45.

(6) Pour sa probable profession de médecin, cf. M I, 260, XI, 47 et PH II, 238 ; voir aussi les témoignages de Diogène Laërce (IX, 116) et du pseudo-Galien dans l'Introductio seu medicus (XIV, 683, 5 sq.).

(7) Dans ce passage, en effet, Sextus déclare qu'entre les différentes écoles médicales, la plus proche est l'école méthodique, et non l'empirique. Comme ce n'est pas le lieu pour traiter de la difficile question du " parti médical " choisi par Sextus, je me limite à formuler une hypothèse de fond : Sextus, comme peut-être certains de ses prédécesseurs (pyrrhoniens ou non, comme par exemple Ménodote et Cassius), tout en continuant à professer une fidélité de fond à l'empirisme médical, décide, de manière autonome et de façon absolument originale (comme le laisse penser l'expression hos emoi dokei à la fin de PH I, 236), de polémiquer contre ses collègues d'école qui se sont laissé aller à des assertions dogmatiques sur la nature (incompréhensible) des choses. Dans cette direction, cf. surtout les observations de Michael Frede in Galen. Three Treatises on the Nature of Science, transl. by R. Walzer and M. Frede, intr. by M. Frede, Indianapolis/Cambridge, Hackett 1985, XXV-XXVI. De manière plus générale, enfin, voir aussi J. Hankinson, " Art and Experience : Greek Philosophy and the Status of Medicine ", Quaestio, 4, 2004, p. 3-24.

(8) Il faut noter comment dans ce passage la doctrine de l'incompréhensibilité de ce qui est adêlon (non évident) n'est pas jugée négativement, mais utilisée pour alimenter une plus grande diaphônia (désaccord), de telle manière que convergent vers elle non seulement hoi apo tês empeirias iatroi (les médecins empiriques) mais aussi hoi apo tês skepseôs (les sceptiques).

(9) Il s'agit dans ces cas de significations proches de notre " faire " ou " rendre " ou " garder/conserver " (cf. M VII, 374, ainsi que M I, 303) au sens nuancé et faible de " montrer " ou " noter " (cf. PH I, 71 ; M IX, 21), mais proches aussi des contextes " grammaticaux " (cf. M I, 61, 153, 281, voir le commentaire ad loc. in D. L. Blank ed., Sextus Empiricus. Against the Grammarians, op. cit.) ou " astronomo-astrologique " (cf. M V, 2 et de manière détaillée 23-24, 27, 29, 53, 70-72, 79-80, 83, 86-87, sur lesquels cf. E. Spinelli (a cura di), Sesto Empirico. Contro gli astrologi, Napoli, Bibliopolis, 2000, ad loc.).

(10) En ce sens, le passage du Contre les logiciens (M VII, 436) dans lequel Sextus souligne la nécessité que le critère sceptico-académique (ou plutôt carnéadien) des représentations probables (pithanai phantasiai) trouve son fondement dans la têrêsis, s'il veut vraiment servir à guider la conduite de notre vie mérite une mention particulière. Sur cette question, cf. R. M. Chisholm, " Sextus Empiricus and Modern Empiricism ", Philosophy of Science, 8, 1941, p. 378-379.

(11) Sur cette question, n'est pas toujours pertinente la longue et récente analyse de J. Allen, Inference from Signs. Ancient Debates About the Nature of Evidence, Oxford, Clarendon Press, 2001, p. 87 sq.

(12) Cf. M VIII, 141-299 : sur cette section dense, je renvoie aux remarques de P. Porro, Sesto Empirico : il segno tradito. Una rilettura di Adversus mathematicos VIII, p. 141-299, Annali della Facoltà di Lettere e Filosofia/Università degli Studi di Bari, 30,1987, p. 237-261.

(13) En ce qui concerne les sources que Sextus utilise comme sur la " paternité " de la classification qu'il discute, nous n'avons aucune indication certaine : pour un status questionis synthétique, je renvoie à E. Spinelli, Questioni scettiche. Letture introduttive al pirronismo antico, Roma, Lithos, 2005, p. 111, n. 96 ; voir aussi P. Pellegrin, Scepticisme et sémiologie médicale, in R. Morelon-A. Hasnawi (éd.), De Zénon d'Élée à Poincaré. Recueil d'études en hommage à Roshdi Rashed, Louvain-Paris, Éditions Peeters, 2004, p. 645-664.

(14) Voir aussi M VIII, 148-155 ; pour de possibles ambiguïtés décelables à l'intérieur de cette classification, cf. P. Porro, Sesto Empirico : il segno tradito, op. cit., p. 240.

(15) C. Chiesa, Sextus sémiologue : le problème des signes commémoratifs, in A.-J. Voelke (éd.), Le Scepticisme antique. Perspectives historiques et systématiques, Genève-Lausanne-Neuchâtel, 1990 (Cahiers de la Revue de Théologie et de Philosophie, 15), p. 156. Voir aussi le témoignage du Pseudo-Galien in Hist. Phil. 9 (=Dox. gr. 605, 10-18) ; un compte rendu légèrement différent se trouve chez Diogène Laërce (IX, 96-97), tandis que M VIII, 143 mentionne une division des signes considérés koinôs/idiôs, qui, selon certains interprètes, pourraient ne pas être parfaitement " superposable " avec celle discutée dans les Esquisses : cf. par exemple G. Manetti, Le teorie del segno nell'antichità classica, Milano, Bompiani, 1987, p. 147-148 et p. 150, ainsi que P. Pellegrin, Scepticisme et sémiologie médicale, op. cit., p. 647, n. 3.

(16) Pour d'autres références, cf. M. Burnyeat, The Origins of Non-Deductive Inference, in J. Barnes/J. Brunschwig/ M. Burnyeat/M. Schofield (eds.), Science and Speculation. Studies in Hellenistic Theory and Practice, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, p. 234, n. 95. Sur le caractère conventionnaliste et en même temps polysémique des signes commémoratifs, cf. P. Porro, Sesto Empirico : il segno tradito, op. cit.

(17) Par tous, les philosophes comme les médecins, cf. M VIII, 156 et 285.

(18) Cf. aussi M VIII, 155 ; à partir de M VIII, 173 nous devrions ajouter aussi : rougeur->honte. Pour une interprétation radicalement différente et non dogmatique du concept de deixis, cf. le passage déjà mentionné à propos de la médecine méthodique (en particulier PH I, 240).

(19) Outre les problèmes textuels liés à ce passage, pour les " conséquences dévastatrices " de la polémique sextienne, cf. R. J. Hankinson, The Sceptics, London/New York, Routledge, 1995, p. 202 ; C. Chiesa, Sextus sémiologue, op. cit., p. 151.

(20) Cf. Les occurences des verbes comme plattô, anaplattô, ce dernier peut-être de l'ordre du lexique énésidémien : cf. Photius, bibl. 170 b 28. Sextus attaque probablement la version philosophique de la distinction signes commémoratifs/signes indicatifs : cf. M. Burnyeat, The Origins of Non-Deductive Inference, op. cit., p. 212, n. 48 ; P. Pellegrin (Scepticisme et sémiologie médicale, op. cit., p. 658 sq.) pense en revanche à une version issue du milieu médical, à la fois rationaliste et empirique.

(21) Pace D. Glidden, " Skeptic Semiotics ", Phronesis, 28, 1983, p. 241-243.

(22) L'attitude méthodologique de Sextus apparaît encore plus clairement en M VIII, 159-160 ; voir aussi M VIII, 156-158 ; par ailleurs, cf. J. Barnes, Diogenes Laertius IX, 61-116 : The Philosophy of Pyrrhonism, in ANRW II 36, 6, Berlin/New York, de Gruyter, 1992, p. 4251-4252 ; C. Chiesa, Sextus sémiologue, op. cit., p. 153 ; R. J. Hankinson, The Sceptics, op. cit., p. 203. Pour les origines de cette attitude, cf. PH I, 23-24, un passage discuté en détail infra § 8.

(23)  Un autre terrain sur lequel on pourrait suivre l'acceptation pyrrhonienne du poids et de la valeur de la têrêsis serait sans doute celui de la grammatistikê ou " grammaire élémentaire " : pour des raisons d'espace je ne peux cependant m'engager ici dans un examen détaillé et je me limite seulement à renvoyer tout du moins à certaines occurrences du Contre les grammairiens (§ 55, 61, 176, 179, 189, 193, 207, 209, 214), commentées comme il se doit dans l'excellent travail de Blank (cité supra n. 4).

(24)  Sur ce point, cf. l'analyse générale de E. von Savigny, " Inwieweit hat Sextus Empiricus Humes Argumente gegen die Induktion vorweggenommen ", Archiv für Geschichte der Philosophie, 57, 1975, p. 269-285.

(25)  Sur son covering law model, sur les critiques qu'il suscite ainsi que sur les ajustements successifs et réélaborations avancées par Hempel, cf. surtout G. Wolters, Die pragmatische Vollendung des logischen Empirismus. In Memoriam Carl Gustav Hempel (1905-1997), Journal for General Philosophy of Science, 31, 2000, p. 205-242 ; pour un premier essai dans cette direction, cf. E. Spinelli, Questioni scettiche, op. cit., p. 101.

(26)  Cf. R. M. Chisholm, Sextus Empiricus and Modern Empiricism, op. cit., p. 372.

(27)  Comme le suggère subtilement Francesco Coniglione dans ses remarques introductives à G. Preti, Scetticismo e conoscenza, Catania, CUECM, 1993, XXXV-XXXVII.

(28)  Cf. A. A. Long, Astrology : Arguments Pro and Contra, in Id. From Epicurus to Epictetus, Oxford, Clarendon Press, 2006, p. 133, n. 19 ; cf. aussi E. Spinelli (a cura di), Sesto Empirico. Contro gli astrologi, op. cit., passim.

(29)  Il semble par conséquent significatif que Sextus utilise dans ce cas, au début de M V, 103, le verbe endeiknymai, puisque ce terme apparaît avec la même nuance dans les autres passages : cf. par exemple M VIII, 195 ; 208 ; 263 (bis) ; 264 ; 274 (bis).

(30) Le verbe, utilisé trois fois en M V, 103-4, est symparaterô : Sextus l'utilise toujours (et pas seulement à des fins dialectiques, cf. D. Glidden, Skeptic Semiotics, op. cit.) pour présenter le faible mécanisme inférentiel à l'oeuvre dans les cas des signes commémoratifs (cf. PH II, 100-1 ; M VIII, 152, 154, et aussi 143) ;  sur ces questions, cf. F. Desbordes, Le Scepticisme et les " arts libéraux ", une étude de Sextus Empiricus, Adv. Math. I-VI in A. J. Voelke (éd.), Le Scepticisme antique. Perspectives historiques et systématiques, op. cit., p. 178.

(31)  Pour l'exacte construction du texte en M V, 104, cf. E. Spinelli (a cura di), Sesto Empirico. Contro gli astrologi, op. cit., p. 97, n. 35. L'exemple de la blessure mortelle au coeur se retrouve aussi en M VIII, 254-5 ; voir en outre M VIII, 153 et 157, et Galen. subf. emp. 58, 18-20 ; 44, 4-51, 9 ; Quint. V 9, 5 et 7. Il ne faut pas oublier, enfin, qu'aussi " les médecins empiriques [...] étaient souvent heureux de parler (non théoriquement) de cause " (R. J. Hankinson, The Sceptics, op. cit., p. 349, n. 15).

(32)  Sur ce point, cf. R. J. Hankinson, " Causes and Empiricism : A Problem in the Interpretation of Later Greek Medical Method ", Phronesis, 32, 1987, p. 346-347.

(33) Cf. M. Frede, An Empiricist View of Knowledge : Memorism, in S. Everson (ed.), Epistemology, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 249 ; pour la possibilité de fonder sur les observations empiriques et les comptes rendus répétés d'expérience un système de theôrêmata, cf. surtout M VIII, 291. Il vaut la peine de rappeler, en tout cas, que la têrêsis n'est pas " une hypothèse explicative ou une inférence - elle est simplement une accumulation d'observations conjointes, elle est empeiria. Ni la teresis n'est une conjecture causale " : ainsi J. Barnes, Scepticism and the Arts, in R. J. Hankinson (ed.), Method, Medicine and Metaphysics. Studies in the Philosophy of Ancient Science (Apeiron, 21), p. 72 ; voir aussi D. L. Blank (ed.), Sextus Empiricus. Against the Grammarians, op. cit., p. 212-213.

(34)  Pour une technè qui se situe uniquement à l'intérieur de l'horizon des ta phainomena, il est possible cependant de créer un système de théorèmes ou de règles (theoremata), basées sur " les choses observées ou examinées fréquemment " : cf. de nouveau AM VII, 391 et P. Pellegrin (éd.), Sextus Empiricus, Contre les professeurs, op. cit., p. 460-462. De manière générale sur la question, cf. Galenus, subf. emp. 58, 15 sq. et meth. med. II 7, (X, 126 Kühn), voir aussi les observations incontournables de M. Frede, An Empiricist View of Knowledge, op. cit., p. 243 ; des analyses intéressantes figurent aussi dans R. M. Chisholm, Sextus Empiricus and Modern Empiricism, op. cit., p. 372-375 ; P. Porro, Sesto Empirico : il segno tradito, op. cit., p. 256-259 et C. Chiesa, " L'épistémologie génétique dans la philosophie ancienne ", Revue de théologie et de philosophie, 129, 1997, p. 31-49.

(35)  J. Barnes, Scepticism and the Arts, op. cit., p. 70.

(36)  Cf. M. Frede, An Empiricist View of Knowledge, op. cit., p. 248-249.

(37)  Pour cette attitude fondamentale du choix philosophique pyrrhonien, cf. PH I, 12 et 26-29.

(38)  Cf. en particulier PH I, 226 et M VII, 30 ; voir aussi DL IX, 108 et naturellement M XI, 162 et sq. que je vais examiner.

(39)  Je reprends ici et je réélabore certaines considérations développées dans E. Spinelli, Questioni scettiche, op. cit., chap. VI ; sur la question cf. aussi R. La Sala, La coerenza logica, op. cit., et Die Züge des Skeptikers. Der dialektische Charakter von Sextus Empiricus' Werk, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2005, p. 40-57.

(40)  La comparaison avec la condition végétale de celui qui suspend son jugement semble avoir une longue histoire derrière elle : elle apparaît déjà chez Aristote (Métaph., 1006 a 14-15 ; cf. aussi 1008 b 10-19, ainsi que G. Striker, Sceptical Strategies, in M. Schofield/M. Burnyeat/J. Barnes, eds., Doubt and Dogmatism. Studies in Hellenistic Epistemology, Oxford, Oxford University Press, 1980, p. 63, n. 25), si ce n'est directement du Théétète de Platon (171 d) : cf. F. Decleva Caizzi (a cura di), Pirrone. Testimonianze, Napoli, Bibliopolis, 1981, p. 266, avec d'autres références.

(41)  Parmi les nombreuses références possibles, cf. les observations utiles dans R. Bett (ed.), Sextus Empiricus. Against the Ethicists, Oxford, Clarendon Press, 1997, p. 175-176 et surtout l'analyse substantielle de J. C. Laursen, Yes, Skeptics Can Live Their Skepticism, and Cope with Tyranny as Well as Anyone, in R. Popkin/J. Maia Neto (eds.), Skepticism in Renaissance and Post-Renaissance Thought : New Interpretations, New York, Amherst, 2004, p. 201-234.

(42)  Dans ce sens, cf. R. Bett (ed.), Sextus Empiricus. Against the Ethicists, op. cit., p. 176.

(43)  Cf. dans le même sens aussi K. M. Vogt, Skepsis und Lebenspraxis. Das pyrrhonische Leben ohne Meinungen, München, Alber, 1998, p. 129-130 ; il s'agit d'un " malentendu " selon La Sala, La coerenza logica, op. cit., p. 46.

(44)  Les analyses qui suivent doivent beaucoup aux considérations pénétrantes faites par M. Hossenfelder (hrsg. von), Sextus Empiricus. Grundriss der pyrrhonischen Skepsis, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1968, p. 66 sq. ; voir aussi G. Striker, Sceptical Strategies, op. cit., p. 67-68 et A. Engstler, " Urteilsenthaltung und Glück. Eine Verteidigung ethisch motivierter Skepsis ", Zeitschrift für philosophische Forschung, 49, 1995, p. 207-211.

(45)  N. Rescher, Scepticism : A Critical Reappraisal, Totowa (New Jersey), Rowman & Littlefield, 1980, p. 223.

(46)  Cette dernière apparaît comme une constante de l'attitude morale de Sextus ; dans notre passage elle reste implicite mais elle est explicite in PH I, 23-24 ; 226 et in M VII, 30.

(47)  Je remarque que cette traduction souligne mieux le caractère de passivité qui est implicite dans l'usage du terme têrêsis.

(48)  Tychon : sur cette expression, cf. M. McPherran, Ataraxia and Eudaimonia : Is the Sceptic Really Happy ?, in J. J. Cleary/D. Shartin (eds.), Proceedings of the Boston Area Colloquium in Ancient Philosophy, vol. 5, Lanham Md., University Press of America, 1989, p. 162. La présence de tychon, en outre, sert à souligner que " le sceptique accomplira tout ce qui résulte des différentes forces psychologiques en lui et qu'il n'y a aucun moyen pour prédire ce que sera un tel résultat ", comme le souligne à juste titre Bett (ed.), Sextus Empiricus. Against the Ethicists, op. cit., p. 179, lequel insiste peut-être trop, cependant, sur le caractère exclusivement relativiste du comportement pyrrhonien ; cf. enfin H. Thorsrud, " Is the Examined Life Worth Living ? A Pyrrhonian Alternative ", Apeiron, 36/3, 2003, p. 249.

(49)  Cf. aussi PH II, 246, ainsi que DL IX, 108 ; voir en outre M VIII, 368.

(50)  Cf. M. Hossenfelder (hrsg. von), Sextus Empiricus. Grundriss der pyrrhonischen Skepsis, op. cit., p. 72 ainsi que R. Bett (ed.), Sextus Empiricus. Against the Ethicists, op. cit., p. 178-179.

(51) Cf. H. Thorsrud, " Is the Examined Life Worth Living ? A Pyrrhonian Alternative ", op. cit., p. 246-247 ; voir aussi. D. Moller, " The Pyrrhonian Skeptic's Telos ", " Ancient Philosophy ", 24, 2004, p. 425-41.

(52)  Voir aussi R. La Sala, La coerenza logica, op. cit., p. 66, ainsi que J. Annas, Doing Without Objective Values : Ancient and Modern Strategies, in S. Everson (ed.), Ethics, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, p. 210-211, qui se montre cependant très critique sur cette stratégie sceptique.

(53)  Même dans ce cas, une certaine affinité avec la position d'Arcésilas semble indéniable, même si ce dernier a recours à une terminologie différente, cf. Plutarque, Adv. Col. 1122 b.

(54)  Cf. PH I, 145-163 ; sur la question, cf. aussi E. Spinelli, Questioni scettiche, op. cit., p. 48-50.

(55)  Pour ce concept, clair et sans médiation, de la facilité de la vie, cf. M XI, 1 et 111.

(56)  Cf. H. Thorsrud, " Is the Examined Life Worth Living ? A Pyrrhonian Alternative ", op. cit., p. 243-244 (la citation est tirée de la dernière page). On peut noter cependant comment un tel parallèle produit des doutes sérieux et soulève de nombreux problèmes théoriques. Ils peuvent se résumer dans l'impossibilité de penser le parcours éthique aristotélicien de manière étroite, ou sans prendre en considération les deux aspects de la vertu, l'aspect éthique, mais surtout l'aspect dianoétique, certainement inconcevable dans l'horizon épistémologique et comportemental pyrrhonien. Plus productif - mais il n'est pas possible ici de le traiter de manière adéquate - pourrait être le parallèle avec certaines observations lapidaires de L. Wittgenstein, De la certitude (Gallimard, 1976), ainsi qu'avec certaines considérations développées à ce propos par A. Naess, Scepticism (London, Routledge and Kegan Paul, 1968) ; S. Cavell, Les Voix de la raison (Seuil, 1996) et R. Fogelin, Pyrrhonian Reflections on Knowledge and Justification (Oxford, Oxford University Press, 1994). Pour d'autres possibles " permanences pyrrhoniennes " chez certains penseurs contemporains (comme Odo Marquard, Hans Albert ou Richard Rorty), cf. H. Flückiger, Die Herausforderung der philosophischen Skepsis. Untersuchungen zur Aktualität des Pyrrhonismus, Wien, Passagen Verlag, 2003.

(57)  À cela Sextus ajoute que orthôs n'est chargé d'aucune nuance propre à l'éthique dogmatique, ni n'est par conséquent lié à l'exercice d'une prétendue vertu, pace H. Thorsrud, " Is the Examined Life Worth Living ? A Pyrrhonian Alternative ", op. cit. Sur la valeur de orthôs, cf. aussi M V, 2, et le commentaire in Spinelli (a cura di), Sesto Empirico. Contro gli astrologi, op. cit., p. 21-22 et p. 104-105.

(58)  Sextus Empiricus, Against the Ethicists, Bett (ed.), op. cit., p. 173.

(59)  Sur le terme adoxastôs en général, cf. J. Barnes, The Beliefs of a Pyrrhonist, in M. F. Burnyeat-M. Frede (eds.), The Original Sceptics : A Controversy, Indianapolis/Cambridge, Hackett, 1997, p. 78-79, n. 77.

(60)  La présence de eoike au § 23 répond probablement à la précaution linguistique de Sextus et confirme sa volonté de parler adoxastôs ; voir aussi M. Hossenfelder (hrsg. von), Sextus Empiricus. Grundriss der pyrrhonischen Skepsis, op. cit., p. 82.

(61)  Cf. respectivement PH I, 231 et 237, ainsi que PH III, 2 et M IX, 49.

(62)  Dans ce sens, cf. H. Thorsrud, " Is the Examined Life Worth Living ? A Pyrrhonian Alternative ", op. cit., p. 234.

(63)  Cf. aussi à ce sujet A. Engstler, Urteilsenthaltung und Glück, op. cit., p. 214 sq. La physis sextienne représente cependant quelque chose de différent et de plus large en ce qui concerne la nature, que Arcésilas mobilise aussi pour rendre compte du comportement du sceptique et qui constitue sans aucun doute le précédent le plus autorisé de la solution pyrrhonienne ; cf. pour cela G. Striker, Sceptical Strategies, op. cit., p. 65, n. 29 ; et surtout A. M. Ioppolo, Opinione e scienza. Il dibattito tra Stoici e Accademici nel III e nel II sec. a.C., Napoli, Bibliopolis, 1986, p. 134-156 et Ead., Su alcune recenti interpretazioni dello scetticismo dell'Accademia. Plutarch. adv. Col. 1 121 f -1122f : una testimonianza su Arcesilao, " Elenchos ", 21, 2000, p. 333-360. Sur le rôle paradigmatique de la physis chez Sextus, cf. aussi, enfin, K. M. Vogt, Skepsis und Lebenspraxis, op. cit., p. 157-165. Ce recours à la force de la physis, enfin, pourrait précisément constituer un élément d'affinité entre le pyrrhonisme et Hume : cf. cependant les réserves justifiées à ce propos par J. Annas, Hume and Ancient Scepticism, in J. Sihvola (ed.), Ancient Scepticism and the Sceptical Tradition, Helsinki, Societas Philosophica Fennica, 2000 (Acta Philosophica Fennica, vol. 66), p. 271-285.

(64)  Je ne puis m'attarder ici sur cet aspect passionnant de la position pyrrhonienne ; en plus de certaines de nos observations plus particulièrement tournées sur l'" astronomie " in E. Spinelli (a cura di), Sesto Empirico. Contro gli astrologi, op. cit., p. 19-20 et p. 101-102, je renvoie aux analyses générales suivantes : S. Fortuna, " Sesto Empirico : egkyklia mathemata e arti utili alla vita ", Studi Classici e Orientali, 36, 1986, p. 123-137 ; J. Barnes, Scepticism and the Arts, op. cit. ; F. Desbordes, Le Scepticisme et les " arts libéraux ", op. cit. ; J. Hankinson, The Sceptics, op. cit., cap. XV ; P. Pellegrin (éd.), Sextus Empiricus. Contre les professeurs, op. cit.; les essais rassemblés in J. Delattre (éd.), Sur le Contre les professeurs de Sextus Empiricus, Lille, Éditions du Conseil scientifique de l'Université Charles-de-Gaulle-Lille 3, 2006 ; E. Spinelli, Pyrrhonism and the Specialized Sciences, in R. Bett (ed.), Cambridge Companion to Ancient Scepticism (à paraître).

(65)  Cf. à ce propos l'éloge de la praotes sceptique en M I, 6 et DL IX, 108.

Cahiers philosophiques, n°115, page 29 (10/2008)

Cahiers philosophiques - Sextus empiricus, l'expérience sceptique et l'horizon de l'éthique