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Cahiers philosophiques

Dossier : La rationalité sceptique

Logique poétique et logique sceptique : Homère, le premier des Sceptiques

Sylvie Perceau, Université de Picardie-Jules Verne

" La littérature (profane - c'est-à-dire la vraie -) commence avec Homère (déjà grand sceptique)...1"
Raymond Queneau

Certains, selon Diogène Laërce, voyaient en Homère le premier des Sceptiques. Or, trois problématiques fondamentales du scepticisme (mise en cause du principe d'identité, de la Vérité comme norme absolue et donc du langage) semblent en quelque sorte illustrées dans les Poèmes homériques qui mettent en scène, par différents procédés narratifs, syntaxiques ou stylistiques, la relativité des choses (relativité de l'apparence d'un individu, relativité des classements, relativité des perceptions). Dans les Poèmes homériques s'exprime une forme de logique, poétique, qui s'inscrit dans les modulations de l'allocution, en particulier dans les discours en catalogue où les éléments apparaissent dans un processus de différenciation qui peut préfigurer le " style suspensif " des Sceptiques.

Après qu'au VIe s. avant J.-C. l'Iliade et l'Odyssée ont été fixées par écrit à l'initiative de Pisistrate pour être récitées lors des fêtes des Panathénées, " Homère ", perçu comme l'" éducateur de la Grèce2 ", a incarné la figure exemplaire du prôtos eurétès, inventeur et initiateur de tous les grands courants de pensée qui se sont développés en Grèce après lui3 : on le considéra à la fois comme le " premier des Sophistes4 ", le " premier des Tragiques5 ", le " premier des Stoïciens ", le " premier des Historiens6 ", et c'est aussi à lui que Platon rapporte la tradition héraclitéenne du relativisme de Protagoras7.

Rien d'étonnant alors que certains, à ce que rapporte Diogène Laërce, fassent aussi remonter les origines du Scepticisme à Homère :

" Cette école, disent certains, a commencé avec Homère, parce que plus que personne, sur les mêmes sujets, il se prononce tantôt ainsi, tantôt autrement, et ne dogmatise en rien de façon déterminée dans sa manière de se prononcer8. "

D'ailleurs, précise Diogène Laërce, " Philon d'Athènes, qui était son familier, disait [...] que Pyrrhon citait volontiers Homère qu'il admirait9 ", et il donnait comme exemple ces vers de l'Iliade :

" Ployable est la langue des mortels, beaucoup de paroles l'ont pour demeure,
Riche pâturage de mots dans un sens et dans l'autre ;
Tel le mot que tu as dit, tel celui que tu entends en retour "

(Iliade, XX, 248-250). [...]

que Pyrrhon commentait en termes sceptiques : " (Homère) veut ici parler de la force égale (isosthenia) et de l'opposition des discours (dunamis antithetikè)10."

Ce témoignage de Diogène Laërce est précieux puisqu'il nous révèle que, ce que Pyrrhon admire chez Homère, c'est l'absence de dogmatisme et de définitions, et la reconnaissance de ce que les penseurs sceptiques appelleront plus tard " l'équipollence " du langage.

C'est la pertinence de ce point de vue sur " Homère " que cette étude vise à éclairer en confrontant quelques exemples tirés de l'Iliade et de l'Odyssée aux " tropes " sceptiques, c'est-à-dire aux modes de la suspension du jugement, dont Sextus Empiricus reproduit la liste dans ses Esquisses pyrrhoniennes (I, 14 [36-163]) et qu'il attribue à Énésidème11 dans son Contre les Professeurs (VII, 345). Ces tropes, au nombre de dix, peuvent être résumés ainsi :

  1. La variété des animaux et de leurs organes de perception a pour conséquence que d'un objet connu par les sens nous pourrons bien dire comment il nous apparaît non ce qu'il est par nature.
  2. Les différences entre les humains ont les mêmes conséquences que le premier trope.
  3. Les différences de constitution des organes des sens font qu'un objet apparaît différemment selon le sens qui le perçoit.
  4. Les circonstances extérieures font varier les perceptions et changent la disposition de l'objet.
  5. Les positions, distances et lieux des objets font varier les perceptions.
  6. Les mélanges compliquent la perception puisque toute chose est toujours perçue mélangée à d'autres.
  7. La quantité et la constitution des objets en font varier l'aspect.
  8. La relation de toute chose à la fois à d'autres choses avec lesquelles elle est perçue et à celui qui la perçoit entraîne que rien n'est donc connu en soi-même.
  9. Le caractère ou continu ou rare des rencontres modifie nos perceptions.
  10. La diversité et l'opposition des modes de vie, des coutumes, des lois et des opinions entraînent à son tour l'instabilité des perceptions.

Ces tropes " par lesquels, semble-t-il, on est conduit à la suspension de l'assentiment " (I,14 [36]), se ramènent en fait à un seul trope, celui du " relatif, de sorte que le relatif est le genre le plus haut... (auquel) sont subordonnés les dix " [39]12.

Suspendre son jugement concernant les objets extérieurs revient à reconnaître l'impossibilité d'en définir la nature, ce qui remet en cause non seulement le principe d'identité lui-même (avec ses corollaires logiques, en particulier la non-contradiction, la taxinomie, la causalité ou la dichotomie), mais aussi une certaine conception de la Vérité, ce qui affecte le langage lui-même, convié à s'adapter autant que faire se peut à ces multiples fluctuations des phénomènes.

Or, ces trois problématiques fondamentales du Scepticisme (mise en cause du principe d'identité, de la Vérité comme norme absolue et donc du langage) semblent illustrées d'une certaine manière dans les Poèmes homériques.

Homère et le principe d'identité

La représentation relative

C'est dans le huitième trope d'Énésidème qu'est précisément exposée la relativité des représentations :

" Chaque chose apparaît relativement à tel animal, à tel humain, à tel sens, et cela selon telle circonstance [...] et relativement à tel ou tel mode de mélange, à telle composition, à telle quantité et à telle position " (I, 14 [136])13.

" Il est clair que nous ne pourrons pas dire ce que chaque objet réel est selon sa nature, c'est-à-dire purement et simplement, mais seulement ce qu'il paraît être relativement à quelque chose " (ibid. [140]).

Or, dans l'épopée homérique, les choses sont présentées d'une façon qui met en évidence cette relativité. Par exemple, lorsqu'il expose l'ecphrasis du bouclier d'Achille au chant XVIII de l'Iliade, le poète fait se succéder des points de vue variés pour présenter les boeufs : simples objets de rapine dans l'optique des soldats ennemis (vers 524 sq.), ils sont, en tant que bêtes de sacrifice, dotés d'une valeur religieuse par le roi (vers 559), tandis que les paysans les voient comme des animaux d'élevage (vers 573-576), et les lions comme du gibier de chasse (vers 580)14.

De la même façon, comme s'il anticipait la définition que donnera Sextus de la relativité des représentations, le poète montre qu'un individu n'est pas réductible à un " type générique15 " et ne peut être figé dans une identité qui constituerait son essence mais qu'il offre des visages différents, voire contradictoires au gré des circonstances.

Un exemple particulièrement éclairant figure au chant III de l'Iliade dans l'épisode bien connu de la Teichoscopie, qui permet d'observer l'acuité avec laquelle le poète a illustré cette vertigineuse labilité des apparences. Le roi troyen Priam interroge Hélène sur les héros achéens qu'il distingue au loin, du haut du rempart troyen : il lui demande de venir les observer afin de les lui nommer. Or, chacun des guerriers évoqués apparaît sous un jour différent selon qu'il est présenté à travers le regard étranger de Priam ou le souvenir d'Hélène. Priam, qui les découvre, s'arrête sur leur apparence physique : il perçoit Agamemnon comme un homme qui en impose par sa " taille extraordinaire " (pelôrios, vers 166), Ulysse comme un guerrier " aux larges épaules " (euruteros, vers 194), et Ajax comme quelqu'un dont se manifeste " la noblesse et la grandeur " (èus te megas te, vers 226). Mais le point de vue d'Hélène, qui les connaît bien, introduit des variations dans leur description : elle caractérise Agamemnon par " l'étendue de son pouvoir " (euru kreiôn, vers 178), Ulysse par son " esprit rusé " (polumètis, vers 200) et Ajax par " sa taille extraordinaire " (pelôrios, vers 229).

La mise en scène des variations du point de vue est encore plus subtile si l'on considère l'ensemble du passage. Ainsi, le portrait d'Ulysse est successivement brossé non seulement par Priam et Hélène, mais encore par un autre vieillard troyen, Anténor. Tout d'abord Priam, qui ne le (re)connaît pas, se concentre sur la description de l'homme qu'il voit hic et nunc du haut des remparts : c'est pourquoi il le compare spontanément à celui dont il vient juste de brosser la silhouette et dont Hélène lui a révélé le nom, c'est-à-dire Agamemnon : " Il est inférieur pour la tête à l'Atride Agamemnon, mais plus large des épaules et de la poitrine, à ce que je vois " (vers 193-195). Puis il recourt à une comparaison animale pour caractériser son attitude :

" Tel un bélier, il parcourt les rangs des héros ; pour ma part, je le compare à un mouton à la laine drue qui traverse un troupeau de blanches brebis "

(vers 196-198).

En réponse, Hélène présente Ulysse en adoptant un point de vue générique, c'est-à-dire en établissant pour Priam une sorte de fiche d'identité du héros conforme à la tradition épique : c'est ainsi qu'elle décline successivement sa généalogie, ses épithètes traditionnelles, son nom, son origine géographique et son caractère :

" C'est le fils de Laërte, Ulysse aux multiples ruses, qui fut élevé sur le territoire d'Ithaque, si dure soit-elle, expert en stratagèmes de toutes sortes et en desseins bien consistants "

(vers 200-202).

Prenant alors la parole, Anténor présente à son tour Ulysse à travers un souvenir personnel qui fournit à ses interlocuteurs des informations de type empirique et leur offre un portrait du personnage en mouvement et en situation, brossé au fil d'une suite de scènes recomposées par la mémoire :

" Déjà, en effet, il est venu ici-même autrefois le divin Ulysse, à cause d'un message à ton sujet, avec Ménélas chéri d'Arès. C'est moi qui ai hébergé ces hommes et les ai reçus amicalement dans le palais, et j'ai apprécié la prestance de chacun d'eux et leurs desseins bien consistants. "

Mais loin de se borner à caractériser Ménélas et Ulysse pour illustrer leur différence, Anténor décrit ensuite les modifications subies par leurs apparences elles-mêmes, qui varient au gré des circonstances et des postures qu'ils adoptent. Successivement et sans pour autant se contredire, Anténor commence par montrer un Ulysse inférieur en taille à Ménélas, puis un Ulysse plus imposant que Ménélas, avant de décrire son comportement bizarre comme celui d'un homme apparemment stupide :

" Tant qu'ils étaient debout, Ménélas dépassait de ses larges épaules ; quand ils étaientassis en revanche, Ulysse était le plus imposant [...] Mais quand Ulysse aux multiplesruses se redressait, il se tenait debout, il regardait par en dessous, les yeux fixés à terre.[...] Il se tenait immobile, semblable à un homme ignorant. Tu aurais dit un homme trèsfâché ou, tout bonnement, qui a perdu la raison "

(vers 210-220).

Non seulement dans ce passage le poète pratique une forme moderne de polyphonie descriptive, en prêtant la parole à différents observateurs, mais il va jusqu'à nous faire observer les oscillations kaléidoscopiques de la réalité, avec une acuité qui ne pouvait laisser indifférent l'auteur du trope concernant la relativité des représentations.

La logique du classement

Dépourvues d'identité, c'est-à-dire d'essence, les choses ne peuvent être classées ou hiérarchisées. Sextus Empiricus illustre ce principe en racontant de façon humoristique les tentatives absurdes de certains philosophes pour hiérarchiser les valeurs. Dans son Contre les Moralistes (51-58), il rapporte un amusant Concours de valeurs, mis en scène par un Académicien du IIIe siècle avant J.-C. du nom de Crantor, au cours duquel Santé, Richesse, Plaisir et Courage plaident leur cause pour décrocher le premier prix16 :

" Académiciens et Péripatéticiens disaient que la santé est assurément un bien, mais non le premier : il fallait selon eux assigner à chacun des biens sa place et son rang propre (tèn oikeian taxin). Aussi Crantor, voulant nous proposer une illustration de son propos, se servit d'un bien plaisant exemple.

"Si nous concevions quelque théâtre où tous les Grecs fussent rassemblés, dans lequel chacun des biens se produirait et concourrait pour le premier prix, nous ne pourrions pas faire autrement que concevoir aussitôt la différence entre les biens. Car la Richesse, s'avançant la première, dira : 'Moi, Messieurs les Grecs, honneur je prête à tous les hommes, ainsi que vêtements, chaussures, et reste du confort ; utile je suis aux malades et aux bien-portants, et à la paix prêtant mon luxe, je deviens le nerf de la guerre.' Sitôt entendu ce discours, tous les Grecs d'un seul mouvement ordonnèrent que le premier prix soit décerné à la Richesse (apodoûnai ta prôteia tôi ploutôi). Mais à peine aura-t-on embouché la trompette que s'avance le Plaisir,

'En qui siège l'amour, le désir, la chaleur,
Le discours tentateur qui la raison dérobe,
Aux fous et même aux sages'17.

Il dirait, campé au beau milieu, que ce serait justice de le proclamer vainqueur :

'Richesse point ne dure, et elle est éphémère,
Délaisse nos maisons, ne fleurit qu'un instant18,

et si les hommes la poursuivent, ce n'est pas pour elle-même mais pour le confort qu'elle apporte, et pour le Plaisir'. Alors ensemble les Grecs, comprenant qu'il en est bien ainsi, et pas autrement, proclameront qu'il faut couronner le Plaisir (deîn tèn hèdonèn stephanoûn). Mais alors qu'il s'apprête à remporter la palme, brusquement la Santé fait son entrée, escortée d'un ballet de dieux, et professe qu'il n'est ni plaisir, ni richesse, si elle vient à manquer.

'Si je tombe malade, à quoi sert ma richesse ?
De peu j'aimerais mieux me contenter toujours
Et vivre sans douleur, que souffrir étant riche'19.

À l'écoute de ces mots (akousantes palin), de nouveau les Grecs, comprenant que pour l'alité et le malade il n'est point de bonheur, déclareront la victoire pour la Santé (nikân tèn hugeian). Mais au moment où la Santé est sur le point de triompher, voilà que s'avance le Courage entouré d'une troupe nombreuse de preux et de héros, et s'arrêtant, il déclare : 'Sans moi, Messieurs les Grecs, aliénée deviendrait la propriété de vos biens ; ils formeraient des voeux, vos ennemis pour que vous regorgeassiez de toutes sortes de biens, car il s'apprêteraient à s'emparer de vous.'

À l'écoute de ces mots (akousantes) les Grecs accorderont à la vaillance le premier prix (ta men prôteia tèi aretèi apodôsousi), à la santé le second (ta de deutereîa tèi hugeiai), au plaisir le troisième (ta de trita tèi hèdonèi) et mettront la richesse au dernier rang (teleutaîon de taxousi ton ploûton).""

Et Sextus, pour suggérer l'absurdité des taxinomies dogmatiques, se contente, sans commentaire, de conclure ironiquement l'histoire en ces termes : " Ainsi, Crantor plaçait la santé en deuxième position ".

Or, la question cruciale de l'excellence et donc de la première place est déjà présente au coeur même de toute l'Iliade où elle s'exprime en particulier à travers l'expression récurrente : " Qui est le meilleur (aristos)20?". Toutefois et contrairement à toute attente, loin d'être attribué de façon exclusive à un individu précis, le superlatif absolu aristos vient qualifier plusieurs personnages différents au fil du poème et des focalisations énonciatives : ainsi Agamemnon est-il appelé " le meilleur " par Achille (I 91), par Nestor (II 82), par le poète (II 580), ou encore par Hector (XI 288) ; Ajax fils de Télamon est aussi qualifié ainsi par le poète en II 768, et Diomède se voit décerner le même titre par Dioné, par le poète ou par le fils de Lycaon au fil du chant V. De même l'épithète presque synonyme phertatos (ou pheristos) est appliquée tantôt à Achille (par exemple par le poète en II 769, par Nestor en XI 110, par Patrocle en XVI 21, ou par Ulysse en XIX 216), tantôt à Hector (par le poète qui le compare à Ménélas en VII 105).

Un fameux épisode de compétition peut d'ailleurs être rapproché du concours des valeurs rapporté par Sextus Empiricus. Il s'agit de la course de chars qui figure au chant XXIII de l'Iliade et offre un exemple intéressant de la façon dont Homère aborde cet épineux problème des hiérarchies21, préfigurant en quelque sorte les réflexions du philosophe.

Après la mort de son compagnon puis sa propre victoire sur son ennemi Hector, Achille a décidé de procéder à des jeux funèbres en l'honneur de Patrocle, qui pourraient préfigurer, comme l'ont remarqué les commentateurs, les futures épreuves des jeux Olympiques22. La course de chars, où s'affrontent cinq des plus prestigieux héros (Eumèle, Diomède, Ménélas, Antiloque et Mérion) en constitue la première épreuve. Au cours de cet épisode, le titre de " meilleur " (aristos) se trouve attribué non seulement à deux héros différents, mais de façon plus surprenante encore à deux hommes classés chacun le dernier à un moment donné : Diomède, classé dernier (hustatos, vers 356) par tirage au sort, et Eumèle, proclamé par Achille " le meilleur ", au moment même où il arrive le dernier de la course, dans un oxymore qui souligne le paradoxe de sa situation (" le dernier, homme le meilleur (aristos) ", vers 538).

De fait, l'examen détaillé du déroulement de la compétition révèle l'acuité avec laquelle le poète saisit la succession des bouleversements qui viennent perturber les classements et au final, l'absurdité d'un classement définitif toujours susceptible d'être remis en cause.

Le classement des concurrents subit, en effet, de multiples variations23.

Premier classement. Les héros sont présentés et classés (comme en témoignent les adjectifs ordinaux utilisés) dans l'ordre dans lequel ils entrent dans la compétition lorsqu'ils se lèvent pour atteler leurs chars (vers 287-352) : Eumèle est " le tout premier " (polu prôtos, vers 288), Diomède arrive " juste derrière lui " (tôi d'epi, vers 290), Ménélas " juste derrière celui-là " (tôi d'epi, vers 293), Antiloque en " quatrième position " (tetartos, vers 301), et Mérion en " cinquième position " (pemptos, vers 351)24.

Deuxième classement. Les cinq héros sont ensuite classés en fonction de l'ordre fixé par un tirage au sort qui leur assigne leur place sur la ligne de départ25 : Antiloque se range le premier (vers 354), suivi par Eumèle (meta, vers 354), Ménélas (tôi d'epi, vers 355), Mérion (vers 356), et Diomède qui devient ainsi " le dernier " (hustatos, vers 356).

Troisième classement. Le déroulement de la course offre au poète l'occasion de reformuler le classement dans le parcours du dernier stade : Eumèle arrive alors en tête (vers 376) talonné par Diomède (vers 377) ; derrière eux se placent Ménélas, puis Antiloque et enfin Mérion.Quatrième classement. Diomède, sur le point de dépasser Eumèle, est gêné dans sa progression par Apollon dont l'intervention déclenche la colère d'Athéna qui intervient à son tour pour mettre Eumèle hors course en le faisant chuter. Diomède prend alors la tête de la course et Ménélas, qui se trouvait en troisième position, se retrouve second (vers 401), suivi par Antiloque qui de quatrième est devenu troisième (vers 402).

Cinquième classement. Un accident de terrain offre à Antiloque l'occasion de passer devant Ménélas et de prendre la deuxième position (vers 433), reléguant son rival " derrière lui " (opissô, vers 433), en troisième position. Tel est l'ordre d'arrivée à l'issue de la course, et donc le classement des concurrents que l'on croit définitif : Diomède est arrivé le premier (vers 507) ; Antiloque, qui a franchi la ligne juste derrière lui (tôi d'epi, vers 514), est second ; Ménélas est troisième ; Mérion occupe la quatrième position (autar, vers 528) ; et Eumèle arrive " bon dernier ", ce que le poète souligne fortement par une hyperbole (panustatos, vers 532 et 547).

Ainsi Eumèle, le premier en lice, a ensuite occupé la seconde, puis la première, puis la cinquième place (c'est-à-dire la dernière).

Diomède, le second en lice, a été successivement cinquième et second avant de finir premier.

Ménélas, d'abord troisième, est passé en seconde position avant de retrouver la troisième place (mais le poète a bien précisé que cette troisième place n'est qu'un effet des circonstances et ne correspond pas à une valeur fixe du concurrent : il serait arrivé deuxième sans la ruse d'Antiloque - vers 515 -, ou aurait repris la deuxième place si la course avait été un peu plus longue - vers 526-527 -).

Antiloque, d'abord quatrième, devient premier, puis rétrograde en quatrième position, avant de remonter à la troisième puis à la seconde place.

Mérion, d'abord cinquième, se retrouve finalement quatrième.

Qu'une compétition dans son déroulement événementiel donne lieu à des classements différents ne nous surprendra pas, même si l'on peut s'étonner du soin avec lequel le poète en signale les fluctuations. Mais ce qui est plus surprenant, c'est que ce classement final n'a rien de définitif, puisqu'au moment d'attribuer les prix, Achille vient le remettre en cause.

Sixième classement. Si Diomède est confirmé dans sa première place en emportant le premier prix (vers 538), Eumèle, arrivé dernier, est symboliquement classé deuxième par Achille qui veut lui attribuer le deuxième prix (deuter', vers 538) en alléguant, par le biais de l'oxymore évoqué précédemment, qu'il est " le meilleur tout en étant le perdant " (vers 538). Ce discours d'Achille établit donc momentanément un nouveau classement : le candidat arrivé le second (Antiloque) est virtuellement relégué à la troisième place, ce qui repousse le troisième (Ménélas) à la quatrième place et le quatrième (Mérion) à la cinquième place26.

Septième classement. Grâce à ses protestations, Antiloque récupère finalement sa deuxième place et son deuxième prix. Mais Eumèle, au lieu de recevoir le deuxième prix (comme le désirait Achille) ou le cinquième prix (qui lui revient pour sa dernière place), est doté alors d'un prix hors compétition (une cuirasse, vers 565), qui rend inassignable sa place dans le classement et laisse ainsi vacante la cinquième place. Or, cette cinquième place sera attribuée symboliquement à Nestor qui se voit offrir le cinquième prix, resté sans destinataire, alors qu'il n'a pas participé à la compétition27 (vers 616).

Huitième classement. Ménélas conteste à son tour le classement, et Antiloque finit par accepter de lui reconnaître la deuxième place en lui cédant le deuxième prix à titre de réparation (vers 596-597), ce qui inverse l'ordre des deuxième et troisième concurrents.

Neuvième classement. Touché par le geste d'Antiloque, Ménélas lui rend le deuxième prix en guise de réconciliation et accepte finalement le troisième prix et la troisième place (vers 613). Quant à Mérion, il emporte le quatrième prix (tetartos, vers 615) en récompense de sa quatrième place, qui devient de fait la dernière...

Dixième classement. Un dernier classement, qui oblige à tout reconsidérer est enfin suggéré par Achille lorsqu'il imagine au vers 275 que, s'il avait lui-même participé à la compétition, il aurait remporté le premier prix (ta prôta labôn), redistribuant ainsi l'ordre d'arrivée des autres concurrents !

Conclure après cela qui est le meilleur ou le premier relève de la gageure. En présentant les faits au fil de leur déroulement, le poète a donc choisi de mettre en évidence les fluctuations dues au hasard, aux interventions divines, aux circonstances, à l'imagination, à la ruse ou aux décisions humaines, comme autant de " tropes " de la suspension du jugement, afin de montrer comment les modalités dans lesquelles se manifeste la réalité transforment constamment les classements et rendent précaires les hiérarchies.

Le monde que met en scène l'épopée homérique est présenté comme un monde de phénomènes toujours en mouvement, impossibles à ramener à des taxinomies. Une telle appréhension de la réalité entre en convergence avec la pensée sceptique qui, pour combattre le dogmatisme, va jusqu'à refuser tout discours théorique qui aboutirait à fixer les choses et à établir une Vérité. Or nous allons voir que le poète de l'épopée a déjà posé les bases d'une telle réflexion sur la Vérité et le langage.

Une logique des sens : perception et vérité

On sait que dans la langue grecque ancienne, voir et savoir sont originellement confondus dans la même racine verbale (oida/idein)28. C'est justement parce qu'elle est fondée sur l'observation fine et méticuleuse des phénomènes que la connaissance, qui chez Homère n'est jamais théorique29, transgresse la démarcation entre les sensations et la raison30.

L'épisode de la course de chars du chant XXIII de l'Iliade illustre bien ce rapport étroit entre perception et vérité et pourrait parfaitement servir d'illustration au huitième trope d'Énésidème qui décrit la relativité de la perception. Tout l'épisode est, en effet, traversé par une réflexion sur le vrai, qui s'exprime avec précision lors de la querelle qui oppose Ajax et Idoménée pour savoir qui gagnera la course (vers 450-498).

Au fil de la course, Idoménée, placé un peu à l'écart des Achéens, en hauteur, est le premier (prôtos) à apercevoir dans la dernière ligne, le char de tête (vers 450) et à reconnaître (egnô, vers 453) la voix de son conducteur et la robe de ses chevaux, qui lui révèlent qu'il ne s'agit pas de celui que tous attendent, le favori Eumèle. Il en informe aussitôt ses compagnons, conscient que cette information qui relève de sa perception singulière de la réalité (dokeousi, vers 459) va les surprendre31 : " Les juments (d'Eumèle) ont dû buter en route, dans la plaine, elles qui jusque-là étaient meilleures (pherterai, vers 461) ; je les ai pourtant vues tourner en premier la borne (prôta idon, vers 462) et maintenant (nûn) je ne peux les voir (ideein) nulle part (vers 463). " Après avoir formulé diverses hypothèses visant à expliquer la disparition des chevaux d'Eumèle, il demande aux Achéens de regarder (idesthe) à leur tour eux-mêmes (kai hummes, vers 469), afin de confronter leur propre perception de la réalité à la sienne (dokeei de moi, vers 470) et de réaliser de factu que c'est bien Diomède qui a pris la tête de la course (vers 472)32. Ce discours d'Idoménée prend explicitement en compte la dimension temporelle de la course et les modifications qu'elle génère, comme le montre le jeu des temps verbaux et des adverbes temporels qui permet de confronter la réalité passée (" j'ai vu ") et la réalité présente (" maintenant je ne peux les voir "), et l'usage du comparatif relatif " meilleures " (pherterai).

La vive réaction d'Ajax à ses propos permet d'opposer deux conceptions de la " vérité ". Ajax proclame, en effet : " Ce sont les mêmes chevaux qui toujours tiennent la tête (easi), les mêmes qu'avant, les juments d'Eumèle, et lui-même est debout (bebèke) dans son char, rênes en main " (vers 480-481). Refusant l'expérience concrète de la réalité proposée empiriquement par Idoménée, Ajax brandit une certitude abstraite, posant d'emblée une réalité qui serait indépendante des circonstances extérieures, comme le révèlent les temps verbaux (le présent dit de " vérité générale " et le parfait de l'indicatif) et les adverbes qu'il utilise (" toujours "). La certitude dogmatique d'Ajax, qui pourtant ne voit rien de la course, procède de sa croyance en une permanence des valeurs qui reposerait sur l'identité des êtres et fonderait leur Vérité sub specie aeternitatis : les chevaux d'Eumèle possèderaient une qualité absolue et définitive, celle d'être les premiers toujours et partout.

Désireux de mettre un terme au débat, Achille soutient alors que seule une perception circonstancielle des choses peut faire connaître la " vérité " dans la situation présente et que l'on ne doit se fier qu'au regard d'un observateur attentif aux fluctuations du réel hic et nunc : " Allons ! restez donc là, assis dans l'assemblée, et tournez vos regards (eisoraasthe) vers les chars. Ils se hâtent vers la victoire et vont être bientôt ici (enthade). C'est alors que vous saurez chacun (tote de gnôsesthe hekastos) quels sont parmi les chars d'Argos, ceux qui sont au second et au premier rang " (vers 495-498). Confirmant l'approche empirique d'Idoménée auquel il emprunte son vocabulaire (verbes de perception et adverbes spatio-temporels), Achille proclame qu'il faut savoir se défaire des identités ou des taxinomies préétablies, pour se rendre apte à capter les manifestations véridiques de la réalité. Car l'excellence se manifeste concrètement à certains moments critiques, dans certaines circonstances imprévisibles le plus souvent, comme le note le poète à propos du dernier stade de la course, dans un vers où la mise en relief du verbe par l'enjambement en accentue l'importance sémantique : " C'est alors que l'excellence de chacun/se manifeste (phainetai) " (vers 374-375).

Rendant compte dans cet épisode d'une vérité qui n'existe qu'à travers la présentation que l'observateur en offre à son destinataire, c'est-à-dire dans l'interaction d'un discours où se construit le sens33, le poète montre en même temps que c'est dans l'échange discursif que le langage se montre capable de rendre visibles les fluctuations de la réalité. Or cette problématique du langage est précisément l'une de celles qui intéressent aussi les Sceptiques.

Dire les singularités : langage sceptique et style homérique

Est-il possible d'adapter le langage à une réalité toujours labile et peut-on échapper à l'heuresilogia (l'excès de facilité de la faculté locutoire) reprochée aux Dogmatiques par les Sceptiques (HP 1, 63) ? Pour le dire autrement, la langue est-elle capable de rendre compte de la pensée sceptique ?

" Je vois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler : car il leur faudrait un nouveau langage ", écrivait Montaigne34.

S'il veut entrer en coïncidence avec la démarche sceptique, le langage doit, en effet, pouvoir se plier à trois préoccupations35 :

  • Ne pas introduire de causalité36.
  • Rendre le mouvement perpétuel des choses.
  • Exprimer la relativité des perceptions.

Si l'on observe la langue utilisée par les Sceptiques comme Sextus Empiricus, on constate qu'ils mettent en pratique certaines stratégies langagières qui permettent de se faire une idée de ce que l'on peut appeler un " style suspensif ", capable de rendre le caractère continu, ininterrompu de leur recherche, et de faire échec à la propeteia (la précipitation) des Dogmatiques critiquée tout au long des Esquisses pyrrhoniennes. Trois principes peuvent être dégagés dans la démarche adoptée par Sextus Empiricus :

     a. Pour exposer les choses sans les hiérarchiser, il tend à privilégier la coordination (ou parataxe) et à réduire la subordination (ou hypotaxe) qui vise toujours à introduire une hiérarchie : il adopte donc la juxtaposition, notamment par le biais du système coordonnant ...men ...de.

      b. Afin de ne pas figer la pensée, il reformule constamment les propositions en multipliant les explications et les digressions, y compris par la négative : par exemple, il expose successivement en quoi le Scepticisme " diffère de la philosophie d'Héraclite ", " de la philosophie de Démocrite ", " du Cyrénaisme ", " de la voie de Protagoras ", " de la philosophie académique " et " de la médecine empirique "37.

     c. Pour ne pas bloquer le mouvement de la pensée, il cherche des expressions " révélatrices de la disposition sceptique38", telles les comparaisons ou les approximations, comme " pas plus (ou mâllon)39 " ou " peut-être (tacha)40", expressions dont l'auteur explique pour conclure qu'elles sont " relatives ".

Or, de tels principes sont repérables dans la langue des poèmes homériques et quelques exemples suffiront à rappeler que la parataxe, les figures d'accumulation et les expressions relatives constituent des traits récurrents bien connus du style homérique.

Parataxe et techniques d'accumulation chez Homère

L'usage homérique de la parataxe est bien connu et a été abondamment étudié41. On se contentera donc ici de rappeler que, négligeant tout l'appareil explicatif et argumentatif de la langue, la parataxe consiste à coordonner les éléments d'un énoncé42, c'est-à-dire à les juxtaposer au lieu de les organiser logiquement en hypotaxe par le biais de propositions subordonnées. Ce procédé relève d'une technique apparentée à celle qu'Aristote appelle, en la critiquant pour le désagrément que provoque son caractère infini, lexis eiroménè, style qui procède par ajouts successifs et suit le rythme de la pensée, contrairement au style périodique qui la reconstruit logiquement43.

Car les poèmes homériques, comme l'a bien montré Charles Mugler44, présentent des séquences d'actions successives, sans les relier explicitement à un principe de causalité ou de finalité. Or les systèmes coordonnants, qui varient de la coordination simple (...te ...te, ou ...te kai) au système ...men ...de, offrent la possibilité d'évoquer les choses selon une pure suite temporelle ou factuelle (comme c'est le cas pour la course de chars étudiée plus haut), détachée de l'optique taxinomique, de la réorganisation causale ou de la réinterprétation rétrospective45. La parataxe permet donc au poète de capter dans leur flux irrégulier des images fulgurantes et instantanées, pour les exposer, au fil de leur surgissement, sous les yeux des spectateurs.

Usant de l'anaphore, ou de sa forme élaborée l'épanaphore, la parataxe vise en effet à donner à chacun des éléments qui se succèdent un relief particulier, à faire accéder chacun au premier plan, tout en introduisant un mouvement continu qui interdit toute taxinomie : on fait en quelque sorte partager la découverte des éléments singuliers à l'interlocuteur au fil d'un discours qui s'apparente à ce que G. Molinié appelle des " phrases-tapisseries46 ". Cette technique d'accumulation des motifs constitue une constante de la diction homérique47. Un seul exemple permettra d'en saisir l'efficacité. Dans un discours qu'il adresse à Héra, Zeus tente de lui montrer la force du désir qui l'envahit au moment où il parle (XIV, 313-328). Aussi construit-il son discours sur le mode de la priamel48, énumérant successivement toutes les situations qui ne sont pas la sienne au moment où il parle, avant de refermer sa déclaration sur un climax circonstanciel, qui exprime le caractère exceptionnel du désir qu'il éprouve pour Héra hic et nunc.

315     " Non jamais encore (ou gar pô pote) pareil désir d'une déesse ni d'une femmen'a à tel point inondé et dompté mon coeur en ma poitrine non pas même
quand (oud'hopote) je fus pris de désir pour l'épouse d'Ixion [...]

319     non pas même (oud'hote) pour Danaé aux fines chevilles, la fille d'Acrisios [...]

321     non pas même (oud'hote) pour la fille de l'illustre Phénix [...]

323     non pas même (oud'hote) pour Sémélé, ni même pour Alcmène, à Thèbes [...]

326     non pas même (oud'hote) pour Déméter la reine aux belles tressesnon pas même quand (oud'hopote) ce fut pour Léto la glorieuse,
ni même (oude) pour toi-même comme aujourd'hui je te désire et que me tient le doux désir49. "

Non seulement dans ce discours, la relativité des situations est mise en relief par l'accumulation comparative des expériences, mais encore les deux derniers vers, où se concentre le climax de la priamel, suggèrent la relativité même de la relation de Zeus à Héra à l'intérieur d'une sorte d'auto-comparaison (" ni même pour toi-même ").

Mutatis mutandis, on peut comparer cette démarche à " l'allure poétique à sauts et à gambades " qu'adopte Montaigne dans ses Essais, pour capter les mouvements d'une pensée fondée sur l'expérience, qui le contraint constamment à délaisser la construction logique pour pratiquer des ajouts qu'il appelle " farcissures50 ". Elle offre aussi des points communs avec ce que Roland Barthes appelle la " syntaxe concomitante " de la langue proustienne, qui permet de décrire les facettes parfois contradictoires d'un personnage51 et de ne pas le figer dans une identité qu'il ne possède qu'en apparence.

L'usage des reformulations chez Homère

Laissant de côté la digression, qui constitue une pratique discursive de la langue homérique bien connue, on peut s'attarder un instant sur une autre caractéristique de la langue épique qui correspond assez bien à ce que les Sceptiques cherchent dans le langage. Il s'agit de l'usage des reformulations dont la fonction heuristique chez Homère peut être appréhendée à partir d'un exemple tiré du chant XIX de l'Iliade.

Dans un discours injonctif qu'il adresse à Achille, pour le persuader de ne pas envoyer ses hommes combattre avant qu'ils ne soient restaurés, Ulysse procède à un véritable inventaire de conseils qui modulent en fait la même idée sur un ensemble d'une trentaine de vers (vers 155-183). Ce discours présente une série de dix conseils ou défenses, formulés à l'impératif et organisés de façon complexe, puisqu'ils ne s'adressent pas tous directement à leur destinataire direct52. Par exemple, et pour s'en tenir au début de ce discours53, les cinq premiers conseils adressés directement à Achille sont distribués en trois temps : une défense puis deux invitations (vers 155, 160 et 171).

155     " Non (), pour brave que tu es Achille semblable aux dieux54, sans être restaurés, ne les pousse pas (otrune) ainsi contre Ilion, les fils des Achéens, pour combattre (machèsomenous) les Troyens, car il ne sera pas de courte durée cet assaut, aussitôt que se seront mêlés les rangs des guerriers et que le dieu leur aura insufflé l'ardeur (menos) aux uns et aux autres.

160     Mais exige (alla anôchthi) qu'ils absorbent, près des rapides nefs, les Achéens, le pain et le vin. Car l'ardeur (menos), c'est aussi la vigueur (alkè). Car aucun guerrier pendant une journée tout entière jusqu'au soleil couchant, sans avoir pris du pain, n'aura l'énergie de combattre (machesthai) en face à face. Car même s'il brûle du désir de batailler (polemizein),

165     insidieusement ses membres pourtant s'alourdissent, le talonnent faim et soif, et ses genoux sont touchés dans sa marche. Mais le guerrier qui, de vin rassasié et de nourriture, lancé pour la journée tout entière contre des guerriers hostiles bataille (polemizèi), a le coeur résolu en sa poitrine, et ses membres

170     ne se fatiguent pas avant, non pas avant que tous ne se retirent de la bataille (polemoio). Mais va (all'age), disperse (skedason) ton peuple et exige (anôchthi) que le repas soit préparé. Que d'autre part ses cadeaux, le seigneur des guerriers Agamemnon [les] porte (oisetô) au milieu de l'assemblée (es messèn agorèn) afin que tous les Achéens [les] voient de leurs yeux (ophthalmoîsin idôsi) [...] "

La défense, exprimée par un seul verbe à l'impératif (mè otrune, " ne les pousse pas ", vers 156) bien mis en relief par une coupe penthémimère, est développée par cinq vers explicatifs (vers 155-159). Si la première invitation prend elle aussi la forme d'un seul verbe à l'impératif, souligné aussi par une coupe penthémimère (anôchthi, vers 160), l'explication qui lui est jointe est beaucoup plus longue, puisqu'elle occupe onze vers (vers 160-170). Quant à la deuxième invitation, elle occupe un vers entier et le début du suivant (vers 171-172), et se décompose en trois impératifs. Or, ces impératifs constituent l'explicitation de la première invitation, que le dernier impératif (anôchthi), mis en relief en finale du vers 171, réitère à l'identique : on voit ainsi se structurer en boucle la liste des conseils positifs (anôchthi, age, skedason, anôchthi) dont la cohérence se dessine à travers un dispositif mobile d'énonciation, qui renforce ou atténue selon le cas l'importance de chacun.

Dans son discours, Ulysse procède en outre à une description détaillée et dramatisée de scènes variées et contrastées (combats, offrandes, repas, serment) destinées à émouvoir son interlocuteur en lui donnant à voir (comme en témoigne la figure étymologique du vers 174, ophthalmoîsin idôsi)55 le spectacle pitoyable des tourments infligés par sa faute à ses hommes. Mais tout en étant entièrement présenté selon la focalisation d'Achille dont la présence, matérialisée dans l'emploi récurrent de la deuxième personne du singulier, s'inscrit en toile de fond du discours, cet inventaire fait pourtant éclater les perspectives : il suggère, selon l'importance ou le relief que lui donne la situation, aussi bien le point de vue d'Agamemnon que celui du " coeur " d'Achille, ou encore la vision élargie de l'ensemble des Achéens.

On constate aussi que les propos d'Ulysse oscillent constamment du singulier hic et nunc à une vision plus générale, mais toujours circonstanciée et précise. Ainsi, la description de la situation concrète, qui occupe les sept premiers vers (155-161), est suivie d'une explication qui développe, en neuf vers (162-170), l'étude de deux cas particuliers à valeur générale ; ensuite, après un retour à la situation des protagonistes qu'il décrit en onze vers (171-181), deux vers apportent une explication à valeur générale, à travers l'étude d'un cas particulier : c'est le substantif anèr (" un homme ") qui sert de support à l'exposition de ces cas aux vers 162, 167 et 183. Ces explications font éclater les structures temporelles et modales, puisqu'on y rencontre des présents de vérité générale56 ou de narration57, des futurs de prolepse58, ou des subjonctifs à valeur éventuelle ou finale59.

Dans ce discours aux antipodes du résumé ou de la théorie, Ulysse expose à Achille toutes les facettes de la situation qu'il a sous les yeux, en développe chaque aspect, y compris les plus désastreux. Par exemple, il présente d'abord les vains efforts guerriers d'un homme " non restauré ", avant d'illustrer les exploits d'un guerrier " restauré ", mais cette apparente symétrie dans l'antithèse fait encore mieux apparaître les subtiles modulations qui caractérisent la mise en scène des deux situations à travers un jeu de variations lexicales sur le thème du combat60 ou sur celui de l'énergie nécessaire au combattant61.

Commentant ce discours prononcé par Ulysse, Agamemnon précise que ce dernier a " parcouru toutes les informations en s'en tenant aux faits " (en moirèi gar panta diikeo), et qu'il les a " énoncées en catalogue " (kai katelexas, vers 186). Dans la langue homérique, le verbe katalegein62 sert à exprimer un type particulier de discours caractérisé par son ancrage dans une situation d'énonciation circonstancielle et dont le style paratactique permet au locuteur de donner à voir et à comprendre à son interlocuteur la réalité dans ses diffractions et ses variations. Or, dans les discours en catalogue homériques, les éléments sont fréquemment présentés dans un processus de différenciation qui permet d'en relativiser les valeurs, comme tente de le faire Sextus Empiricus dans le style qui lui est propre.

Approximations et comparaisons chez Homère

Stylistiquement, les comparatifs et les superlatifs constituent les outils de différenciation les plus performants. Par exemple, dans l'épisode de la course de chars étudié précédemment, ce sont les comparatifs et les superlatifs qui contribuent à souligner les vertigineux paradoxes des classements. Nous avons pu observer comment Eumèle, d'abord désigné comme le " tout premier " au vers 288, est appelé de façon hyperbolique " bon dernier ", au moyen du superlatif panustatos (vers 532 et 547) à l'issue de la course, alors qu'au même moment Mérion, qui arrive pourtant devant lui en quatrième position, est paradoxalement qualifié par le superlatif èkistos (" le plus traînard ")63 et ses chevaux par le superlatif bardistoi (" les plus lents ", vers 530-531).

On relève dans le même épisode un autre exemple intéressant de tels jeux comparatifs dans le discours de recommandations de Nestor à son fils Antiloque : après lui avoir rappelé qu'il possède " les chevaux les plus lents " (bardistoi, vers 310 où le superlatif est mis en valeur par un enjambement), si on les compare à ceux des autres qui sont " plus rapides " (comparatif apharteroi, vers 311), il lui dit que néanmoins ses adversaires n'ont pas l'esprit aussi fertile en ruses que lui (formule comparative : oude... pleiona... sethen autoû mètisasthai, vers 312), et qu'en exerçant sa " ruse multiple " (mêtin pantoièn, vers 314), il pourrait vaincre même les chevaux de Laomédon qui sont pourtant les plus " valeureux " (esthloi, vers 348). Par le jeu des comparaisons, la langue de Nestor révèle l'instabilité des valeurs confrontées à l'expérience de la réalité : ce qui semble un handicap absolu peut à tout moment se transformer en force si les circonstances sont favorables, et inversement le meilleur peut se révéler un handicap, car les qualités comportent de multiples facettes et peuvent changer de sens au gré des circonstances.

Les exemples de ces jeux comparatifs sont fréquents dans l'épopée. Signalons seulement pour conclure que dans l'épisode précité de la teichoscopie (Iliade III) le discours d'Anténor, analysé précédemment, offre un subtil faisceau de comparaisons miroitantes pour décrire la multiformité des deux héros achéens. Physiquement d'abord, Ménélas dépasse Ulysse de ses larges épaules (préverbe hup-eirechen, vers 210), tant qu'ils sont debout, mais dès qu'ils sont assis, c'est Ulysse qui l'emporte (comparatif gerarôteros, vers 211). Quand il s'agit de parler, Ménélas manifeste de l'aisance mélodieuse (epitrochadèn, vers 213), tandis qu'Ulysse semble si embarrassé qu'il " ressemble à un homme qui boude ou a perdu l'esprit " (vers 219). Mais les choses ne s'arrêtent pas là et Anténor met aussitôt en lumière une nouvelle facette d'Ulysse en précisant que dès qu'il laisse sortir " sa grande voix de sa poitrine, avec des mots tombant pareil à des flocons de neige en hiver, aucun mortel alors ne pouvait plus lutter avec lui " (vers 221-223)64. Ainsi chacun des deux héros l'emporte tour à tour sur l'autre non seulement selon le point de vue adopté pour juger de leurs qualités, mais aussi selon le moment, la position ou l'action de chacun, et la langue homérique, par le tressage tout en finesse des approximations et des comparaisons successives, guide pragmatiquement l'auditeur dans le dédale des modulations induites par les points de vue.

La langue homérique permet donc de prendre en considération une forme de logique qui s'inscrit dans les modulations de l'allocution, et sa richesse poétique parvient à nous faire sortir de la logique étroite mise en place par la délocution et l'écriture.

L'organisation des inventaires homériques tient du libre " parcours " souplement balisé par les regards d'un locuteur sensible aux manifestations de la réalité. Échappant aux modèles logiques binaires qui s'appuient sur le principe de non-contradiction65, la langue homérique, et en particulier sa forme allocutive catalogale, s'adapte à une logique des singularités66 perçues dans leur déroulement aléatoire sans principe hiérarchique67, et dans une temporalité ouverte qui brise l'uniformité du temps linéaire.

Si en toute rigueur chronologique l'on ne peut parler d'un scepticisme d'Homère, ces quelques exemples auront au moins permis de montrer que les poèmes homériques illustrent une façon poétique de percevoir et de communiquer68 que les Sceptiques anciens ne pouvaient qu'admirer et considérer comme une précieuse source d'exemples pour leur propre réflexion. Citer Homère, pour les Sceptiques, était donc tout à la fois s'inscrire dans la continuité d'une véritable paidéia, mais aussi rendre hommage à un poète dont l'acuité avait ouvert un chemin si fertile qu'il n'allait plus laisser aucun penseur indifférent.


(1) R. Queneau, Bâtons, chiffres et lettres, Paris, Gallimard, 1965, p. 116. Une première version de cette étude a été présentée en 2003 dans le cadre d'une journée d'études " Scepticisme et logique : une alliance paradoxale ", organisée par A. G. Wersinger, à l'Université de Paris-I-Sorbonne (" Traditions de la Pensée classique "). Je remercie l'organisatrice pour les remarques stimulantes formulées à cette occasion.

(2) Voir l'état des lieux établi par N. N. Richardson, " La lecture d'Homère par les Anciens ", Lalies n° 10, 1990, p. 293-329 : " C'était un lieu commun ancien de considérer qu'Homère lui-même était comme l'Océan, le fleuve qui entoure la terre et qu'il désigne comme la source de toutes les eaux du monde " (p. 294).

(3) D'Héraclite à Socrate en passant par Xénophane (Diogène Laërce, " Vie de Pyrrhon ", in Vies et doctrines des philosophes illustres, trad. J. Brunschwig, Le Livre de Poche, 1999, coll. " La Pochothèque ", IX 1 et 18). Voir N. N. Richardson, " La lecture d'Homère par les Anciens ", art. cit. passim.

(4) Voir par exemple Platon, Protagoras 316 d-e.

(5) Selon les témoignages d'Isocrate (À Nicoclès 48) ou de Platon (République 598 d-e : " Le premier instructeur et chef de tous les poètes tragiques ").

(6) Polybe, Histoire, livre XII, XIII.

(7) Théétète 152 d-153 a.

(8) Diogène Laërce, " Vie de Pyrrhon ", op. cit., IX 71.

(9) Ibid., IX 67.

(10) Ibid., IX 73.

(11) Diogène Laërce mentionne lui aussi Énésidème (IX, 87), mais son exposé diffère en plusieurs points de celui de Sextus, en particulier sur l'ordre des tropes. Voir J. Annas et J. Barnes, The Modes of Scepticism, London-New York, Cambridge University Press, 1986, 2e éd.

(12) Traduction P. Pellegrin.

(13) Idem.

(14) Pour le détail, voir S. Perceau, La Parole vive. Communiquer en catalogue dans l'épopée homérique, Louvain-Paris, Peeters, 2002, p. 251.

(15) Contra par exemple J. A. Notopoulos (" We see in Homer's characters generic pictures of arétê ", " Generic and Oral Composition in Homer ", TAPA LXXXI, 1950, p. 28-36).

(16) Traduction P. Pellegrin (je souligne).

(17) Iliade XIV, vers 216.

(18) Euripide, Les Phéniciennes, 558.

(19) Euripide, Télèphe (frgt. 714, Nauck).

(20) Voir sur cette notion capitale l'ouvrage de G. Nagy, Le Meilleur des Achéens (1979), trad. fr. Paris, Seuil, 1994. Dès la fin du catalogue des Vaisseaux qui présente au chant II l'inventaire des Achéens venus combattre à Troie, le poète demande d'ailleurs à la Muse de lui dire qui est parmi eux " le meilleur des héros " et quel est " le meilleur des chevaux ".

(21) Je résume ici l'analyse détaillée de ce passage que je propose dans La Parole vive, op. cit., p. 252-259.

(22) On date leur fondation de 776 avant J.-C. Pour un commentaire global de l'épisode iliadique, voir en particulier N. Richardson, The Iliad. A Commentary, vol. VI, Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 201 sq., et M. M. Willcock, " The Funeral Games of Patroclus ", BICS 20, 1973, p. 1-11.

(23) La même étude peut être faite à propos de la valeur relative des prix (La Parole vive, op. cit., p. 252-259).

(24) La répartition métrique de cette présentation semble l'inscrire dans une progression hiérarchisée : deux vers pour Eumèle, trois vers pour Diomède, huit vers pour Ménélas, quarante-huit vers pour Antiloque (incluant, il est vrai, un long discours de son père). Mérion vient toutefois rompre cette gradation puisqu'il n'est présenté qu'en un vers.

(25) Le tirage au sort permet de faire intervenir le hasard dans le classement : généralement il offre, dans l'univers homérique, le moyen de résoudre les problèmes de répartition des timai entre ceux qui sont des aristoi. Comme le note N. Richardson (The Iliad. A Commentary, op. cit., note ad loc.) : " The allotment here conveniently confuses the natural order of excellence like a handicap, putting the best charioteer last, and Antilokhos before Eumelos. " Sur cette pratique, voir V. Ehrenberg, " Losung " (Real-Encyclopädie, Pauly-Wissowa, t. XIII, 2, 1927, col. 1451-1504) et P. Demont, " Lots héroïques : remarques sur le tirage au sort de l'Iliade aux Sept contre Thèbes ", REG 113, 2000, p. 299-325.

(26) Dans certains textes anciens (voir N. Richardson, The Iliad. A Commentary, op. cit., note ad. loc.) ont d'ailleurs été ajoutés, juste après le vers 537, des vers qui décrivent précisément ce nouveau classement virtuellement opéré par Achille : " ta trita d'Antilochos, tetrata xanthos Menelaos, pempta de Mèrionès ".

(27) Il faut noter l'insistance troublante avec laquelle Achille souligne ce point dans les vers 620-623 : " Je te donne ce prix car tu ne combattras ni au pugilat, ni à la lutte, ni tu ne participeras au tournoi de javelot, ni tu ne prendras part à la course à pied. " Remarquons en outre qu'il indique ainsi que ce prix aurait pu convenir aussi pour récompenser les concurrents de n'importe quelle autre compétition.

(28) K. von Fritz (" NOOS and NOEIN in the Homeric Poems ", Classical Philology XXXVIII, 1943, p. 79-93), explique comment, chez les Grecs d'Homère, la connaissance naît d'une perception (visuelle ou olfactive) et ne s'identifie jamais à un raisonnement. Voir aussi les remarques éclairantes de G. Nagy, " Sêma and Noesis : Some Illustrations ", Arethusa 16, 1983, 35-55, p. 38.

(29) Voir C. Mugler (Les Origines de la science grecque chez Homère, Paris, Klincksieck, 1963, p. 15-22, 46 et 158). B. Snell montre aussi qu'il n'existe pas d'abstraction chez Homère (Die Entdeckung des Geistes, Hambourg, 1948). Selon R. A. Prier (" Some Thoughts on the Archaic Use of Metron ", The Classical World, 1976, p. 161-169), la pensée archaïque est même en deçà de l'opposition abstrait/concret qui prévaudra à partir de l'irruption de la pensée philosophique et rationaliste du VIe siècle. Le noûs y est la faculté de saisir la dynamique immanente à une situation offerte naturellement (p. 167) et d'approprier le geste à la situation concernée.

(30) Voir C. Mugler, Les Origines de la science grecque chez Homère, op. cit., p. 215, et l'analyse de R. Brague (" Le récit du commencement. Une aporie de la raison grecque ", in La Naissance de la raison en Grèce, actes du Congrès de Nice, dir. J.-F. Mattei, Paris, PUF, 1990, 23-32, p. 25-27) qui souligne le rôle essentiel de la vue dans le mode de connaissance archaïque.

(31) Traduction P. Mazon (CUF, 1981, 8e éd.) légèrement modifiée.

(32) Le nom du héros n'apparaît lui-même, de façon éloquente, qu'à la fin du dernier vers de la tirade d'Idoménée, comme pour mieux figurer l'effet de surprise.

(33) Dans son analyse des principes de " l'interaction communicative " (Grammaire philosophique des tropes. Mise en forme et interprétation discursive des conflits conceptuels, Paris, Minuit, 1992), M. Prandi note que " lors d'une interaction directe, le destinataire du message n'est pas le récepteur d'un texte qui s'impose avec son architecture accomplie, mais le partenaire d'un sujet avec lequel il partage la responsabilité de la construction du message " (p. 161, je souligne).

(34) Montaigne, Essais, II, 12 (Apologie de Raymond Sebond).

(35) Voir F. Caujolle-Zaslawsky, " Le problème de l'expression et de la communication dans le Scepticisme grec ", in H. Joly (éd), Philosophie du langage et grammaire dans l'Antiquité, Bruxelles, Ousia & Grenoble, Université des sciences sociales : Cahiers de philosophie ancienne, 5, 1986, p. 311-324.

(36) Sextus Empiricus, Esquisses pyrrhoniennes (= HP), III, 4, sur la nécessité de " suspendre aussi son assentiment à propos de l'existence de la Cause ".

(37) HP, I, 24-34.

(38) Ibid., I, 18 [187].

(39) Ibid., I, 18 [188-190].

(40) Ibid., I, 21 [194].

(41) Voir, entre autres, H. Fränkel, " Eine Stileigenheit der frühgriechischen Literatur ", NGG, 1924, 63-127, et J. A. Notopoulos, " Parataxis in Homer. A New Approach to Homeric Literary Criticism ", Transactions and Proceedings of the American Philological Association, 80, 1949, 1-23. On trouvera dans cet article une bibliographie complète sur la question.

(42) Voir par exemple la définition de B. Dupriez, Gradus, Les Procédés littéraires, Paris, UGE, 1984, coll. " 10/18 ", p. 328.

(43) Rhétorique 1409 a, 28-36. B. E. Perry (" On The Early Greek Capacity for Viewing Things Separately ", TAPA n° 68, 1937, p. 412-413) montre que la lexis eiroménè, qui permet de suivre les méandres de la pensée qui procède par associations, est le mode fondamental d'expression de la pensée archaïque : " In the lexis eiromenè, successive thoughts tend to be uttered one after the other as soon as they come to the mind, each one being suggested by the one that precedes ; and while the narrator is occupied with one of these thoughts he takes little heed of the others. There is continuity or rather concatenation of thought almost everywhere. In contrast to the periodic style, which is post-Socratic, there is very little subordinating of one idea to another... " (je souligne).

(44) L'auteur rappelle que le substantif aitia n'existe pas encore chez Homère (op. cit., p. 45), et parle d'" absence de causalité réfléchie, de finalité dans l'action " (p. 211).

(45) Cette liberté poétique, que favorisent les juxtapositions paratactiques, caractérise bien ce que E. Auerbäch appelle " l'essence même du style homérique [...], un flux ininterrompu et rythmé de phénomènes " (Mimésis. La Représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Bern, 1946, trad. fr. Paris, Gallimard, 1968, " La cicatrice d'Ulysse ", 11-34, p. 15 et 16).

(46) Georges Molinié appelle " phrases-tapisseries " des phrases construites " par parallélisme [...] qui constituent le support idéal de l'amplification et de la description " (Éléments de stylistique française, Paris, PUF, 1986, p. 68).

(47) L'usage poétique de la parataxe chez Homère a d'ailleurs permis à certains commentateurs de rapprocher la description homérique des techniques picturales de juxtaposition et d'accumulation des motifs qui caractérisent l'art géométrique. Voir sur cette question en particulier T. B. L. Webster (La Grèce de Mycènes à Homère, 1958, trad. fr. Paris, Payot, 1962) et J. A. Notopoulos, " Parataxis in Homer. A New Approach to Homeric Literary Criticism ", art. cit. Comme l'écrit Notopoulos : " The mentality and technique of parataxis characterize the verbal and visual expression of the eight century, illustrated in part by Snell's observation about the human body which both in Homer and in Geometric vases appears not as a unit but as an aggregate of melea kai guîa. " (" Homer and Geometric Art : A Comparative Study in the Formulaic Technique of Composition ", Athena, 61, 1957, 65-93, p. 65).

(48) Sur la priamel, voir l'ouvrage de W. H. Race, The Classical Priamel from Homer to Boethius, Mnemosyne, Supplementum 74, 1982.

(49) Traduction P. Mazon (CUF) modifiée.

(50) Montaigne, Les Essais, livre III, chap. IX, De la vanité.

(51) " Cottard n'est ni grand ni petit, sa vérité, s'il en a une, est une vérité de discours, étendue à toute l'oscillation que la parole de l'Autre lui fait subir. À la syntaxe classique qui nous dirait que la princesse Sherbatoff n'est qu'une tenancière de maison publique, Proust substitue une syntaxe concomitante : la princesse est aussi une maîtresse de bordel " (R. Barthes, Le Bruissement de la langue, Paris, Seuil, 1984, p. 311).

(52) Vingt-cinq vers (vers 155-180) sont directement adressés à Achille, mais dans les trois derniers vers, Ulysse s'adresse en fait à Agamemnon auquel il donne directement des conseils à l'impératif (vers 181-183). Dans les vers destinés à Achille, les choses se compliquent puisqu'aux injonctions directes à la deuxième personne de l'impératif sont mêlées, dans les vers 172-180, des injonctions destinées indirectement à Agamemnon, ce qu'exprime leur formulation à la troisième personne du singulier. Voir les remarques de M. W. Edwards, The Iliad : A Commentary, vol. V, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 256.

(53) On trouvera une analyse détaillée de l'intégralité du discours dans La Parole vive, op. cit., p. 77-87.

(54) La traduction que je propose tente de mettre en évidence les subtilités de cette présentation.

(55) L'enjambement des vers 172-173 (Agamemnôn / oisetô) dessine sous les yeux d'Achille le geste d'Agamemnon. La scène se déploie en s'élargissant progressivement, par cercles concentriques : des présents (ta dôra) nommés en premier, le regard aboutit au cercle des spectateurs (pantes Achaioi) qui viennent clore la phrase, en passant successivement par l'acteur (Agamemnôn) et par le cadre de son action (es messèn agorèn).

(56) Vers 161 et 182.

(57) Vers 165-166, 170.

(58) Vers 163.

(59) Vers 158, 159, 168, 174, 180.

(60) Par exemple, la modulation machèsomenous / machesthai (vers 157/163) rapproche de façon inquiétante le sort des Achéens, désignés par le participe du vers 157, de celui du guerrier présenté au vers 163 comme incapable de poursuivre le combat. Plus subtil encore est le dessein que révèle le polyptote du verbe polemizein (vers 164, 168, 170. Pour le détail, voir La Parole vive, op. cit., p. 80-81).

(61) L'une d'inspiration divine, l'ardeur insufflée (menos, vers 159) et l'autre purement physique et liée à l'alimentation, la vigueur (alkè, vers 161). Il en présente avec précision le mécanisme, dans une antithèse qui, pour avoir une portée générale, n'en est pas moins la description de deux situations concrètes, développées dans le cadre de la mise en scène précise et détaillée de deux atmosphères opposées liées l'une à la privation, l'autre à la profusion.

(62) Faute de mieux, j'ai naguère proposé de traduire ce verbe par " énoncer en catalogue " (La Parole vive, op. cit., p. 9, note 40). Voir aussi la mise au point dans S. Perceau, " Pour une réévaluation pragmatique du "catalogue" homérique : énonciation en catalogue et performance poétique ", Textuel, n° 56, octobre 2008.

(63) Ces deux superlatifs sont des hapax dans l'épopée, ce qui en souligne encore la précision sémantique.

(64) L'enjeu éthique de ces comparaisons est éclairé dans S. Perceau, " Héros à la cithare : la musique de l'excellence chez Homère ", in F. Malhomme, et A. G. Wersinger (éd.), Mousikè et Aretè, La Musique et l'Éthique de l'Antiquité à l'Âge moderne, Paris, Vrin, 2007, 17-38, p. 35-36.

(65) Chercher à connaître les choses en leur attribuant une identité est, en effet, une démarche philosophique qui trouve son expression exemplaire dans la question de type socratique " Qu'est-ce que ? " : il s'agit de fixer une définition, c'est-à-dire la formulation concentrée d'une identité. Le fonctionnement de ce type de question est bien analysé par F. Jacques (" Dialogue et dialectique chez Platon : une réévaluation ", in La Naissance de la raison en Grèce, op. cit., 391-405, p. 397 et 398) : " Le jeu des questions et des réponses est soumis à la norme surplombante de l'essence dont il doit préparer la révélation [...]. La question par excellence est du type "qu'est-ce que A"). "

(66) B. E. Perry souligne, au début de son étude (" On the Early Greek Capacity for Viewing Things Separately ", art. cit., p. 403), que nous passons le plus souvent à côté des Grecs archaïques à force d'occulter cette " autre " logique qui les anime : " If modern habits of mind where the same as those of the pre-Socratic Greeks, we should not often err in the interpretation of their literature and thought ".

(67) J.-P. Levet (Le Vrai et le Faux dans la pensée grecque archaïque, Paris, Les Belles Lettres, 1976) a bien mis en évidence l'importance des verbes de déclaration dans les conditions de manifestation du " vrai " : " C'est dans l'échange verbal, écrit-il, que se dessine la fonction première de la langue, traitée comme outil privilégié et irremplaçable de communication, entre deux ou plusieurs consciences, d'une science qui est, primitivement, uniquement sensorielle. " B. E. Perry (ibid., p. 413) remarque que les idées, grâce à la lexis eiroménè, accèdent à une égale importance : " Like the links in a chain each tends to have equal value and to be equally detachable from the whole " (je souligne). Comparant le style homérique et le style biblique, E. Auerbäch aboutit à de semblables conclusions lorsqu'il constate la différence fondamentale qui caractérise leur mode d'exposition des choses : " D'une part, des phénomènes extériorisés, également éclairés [...] dans un perpétuel premier plan [...]. D'autre part, la seule face des phénomènes qui se trouve extériorisée est celle qui importe au but de l'action, le reste demeure dans l'ombre ; [...] le tout [...] laisse deviner un arrière-plan. " (Mimésis, op. cit., p. 20, je souligne).

(68) J.-P. Levet, Le Vrai et le Faux dans la pensée grecque archaïque, op. cit., p. 57.

Cahiers philosophiques, n°115, page 9 (10/2008)

Cahiers philosophiques - Logique poétique et logique sceptique : Homère, le premier des Sceptiques