Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Cahiers philosophiques

Éditorial

Éditorial du numéro 115 ("La rationalité sceptique")

Proposer un numéro dont le point de départ est le scepticisme antique, c'est se donner l'occasion de s'intéresser à une tradition philosophique connue de quelques spécialistes et peu pratiquée dans l'institution scolaire. Mais assembler les articles autour de la question de la " rationalité sceptique " permet surtout de montrer que la philosophie sceptique ne se limite pas à être cette philosophie critique négative que le dogmatisme réfute et utilise pour se fonder lui-même, que diverses procédures rationnelles y sont à l'oeuvre ouvrant sur une pratique différente de la philosophie. Plutôt que de poser la question de la cohérence du scepticisme - comment un sceptique peut-il vivre, parler, agir, penser... et rester sceptique ? - question stimulante, souvent travaillée mais qui implique d'adopter un point de vue extérieur puisqu'elle reconduit précisément ce critère de cohérence que le scepticisme interroge, il s'agit de proposer une lecture en quelque sorte immanente, qui prenne acte d'une rationalité originale, repérable aussi bien dans un langage et un style que dans un rapport à la vie quotidienne ou aux usages et à travers la mobilisation de formes de raisonnements étrangers à la philosophie, dont la médecine est le meilleur exemple.

Il y a une " expérience " sceptique. Le reconnaître, c'est déjà mettre au jour une forme de rationalité. Si le scepticisme renonce à découvrir entre les phénomènes des relations causales universelles et nécessaires, il ne refuse pas pour autant toute valeur à l'expérience, aussi bien sur le plan épistémologique que sur le plan éthique.

C'est en partant du contexte médical que Sextus Empiricus élabore un concept d'expérience susceptible de justifier l'attitude cognitive et éthique propre au vrai sceptique. À cette fin, il opère un choix terminologique et remplace le terme empeiria et ceux de la même famille, par une série de termes qui sont du registre de l'observation (têrêsis) - que certains commentateurs choisissent de traduire par " observance " - termes qui renvoient au simple fait d'observer avec les moyens perceptifs naturellement mis à notre disposition. Ce niveau élémentaire de l'expérience s'articule à une sémiologie, qui constitue une forme de rationalité inférentielle limitée aux seuls signes commémoratifs, association mnémonique de deux affects reliés sur un mode évident et régulier dans l'expérience (cicatrice et blessure) à l'exclusion des signes indicatifs, fictions dogmatiques qui relient l'évident au caché (le mouvement du corps à une âme).

Sans présupposer une continuité anhistorique du scepticisme, on remarquera néanmoins le parallélisme qui peut être établi entre le modèle explicatif développé par Sextus et les positions de philosophes contemporains, tels Hempel ou Popper ; toute tentative pour déterminer " comment sont vraiment les choses " est vouée à un échec dont la positivité consiste à restituer la valeur conjecturale, antidogmatique, des contenus comme des procédures cognitifs. Dans un cas comme dans l'autre, c'est une critique de la science qui est en jeu et l'élaboration d'une alternative empiriste aux constructions rationalistes. L'étude du scepticisme antique déborde ainsi largement les approches historiques et érudites, pour prendre un sens pleinement philosophique ; les formes et procédés de la rationalité sceptique participent de notre actualité, qu'il s'agisse de la détermination de l'expérience ou de la critique de la logique. Plus précisément, la critique de l'implication développée par Sextus dans les Esquisses pyrrhoniennes trouve un écho singulier dans la controverse qui oppose les logiciens du XXe siècle : la conséquence logique peut-elle être réduite à la validité du conditionnel matériel ou n'exige-t-elle pas plutôt ce que les logiciens appellent la pertinence ? Sextus réfute successivement quatre critères permettant d'établir la validité d'une implication laissant ainsi apparaître les difficultés inhérentes à la logique elle-même. Il existe un parallélisme entre le caractère circulaire de la réfutation de Sextus et l'insolubilité de la controverse contemporaine autour de la conséquence logique, qui met aux prises des logiciens tels Quine, Lewis, Belnap et Anderson. Tout se passe comme si la logique devenait sceptique lorsqu'elle se heurte à une aporie constitutive. Le texte de Sextus en est un témoignage épistémologique irremplaçable.

Si l'on reconnaît son actualité épistémologique, on pourrait être tenté de conclure en revanche au caractère obsolète du scepticisme antique en matière éthique. Pourtant, les critiques modernes et contemporaines adressées aux sagesses anciennes ne peuvent atteindre le scepticisme qui en développe lui-même une vive critique, ainsi qu'en témoigne le Contre les moralistes de Sextus Empiricus. Mais le coût théorique de cette critique du dogmatisme moral serait élevé : le scepticisme ne serait pas même un bios, une forme de vie légitime et cohérente. Le sceptique serait purement et simplement apraxique. Ce qui est en jeu ici c'est ni plus ni moins la définition même de l'action, interrogation contemporaine s'il en est.

C'est encore le recours à l'expérience, à la rationalité qui s'en dégage, qui permet d'aborder en sceptique la question de l'orientation dans le monde, et même de l'accès au bonheur. Le comprendre suppose un effort pour accéder à la logique différente qui guide l'action du pyrrhonien et pour ne pas renvoyer cette action vers une passivité quasi végétale. Dans la Métaphysique, Aristote comparaît déjà la vie de celui qui suspend son jugement à la vie d'une plante pour en faire ressortir l'incohérence.

Si agir signifie respecter des règles fixées une fois pour toutes quelles qu'elles soient (quelle que soit l'école qui les défende), alors le sceptique sera très certainement inactif. Il y a cependant une alternative qui consiste non pas à végéter mais à vivre dans le sens le plus complet du terme et à opérer également des choix et des refus, kata tên aphilosophon têrêsin, par une " observance a-philosophique ". Face au tyran, sommé de choisir entre l'obéissance et la désobéissance, le sceptique décide au cas par cas, " comme cela lui arrive ", tychon, ce qu'il faut choisir et refuser, sur la base d'une préconception logée en lui, logiquement et chronologiquement antérieure à toute forme d'action morale. Ces prénotions ne sont pas dogmatiques, issues d'une théorisation a priori, mais simplement produites par les usages propres aux normes traditionnelles et aux lois. Si le sceptique ne dispose pas de critère supérieur de vérité ni de croyance morale d'une validité absolue, il s'appuie sur un système complexe de valeurs données qui constitue une " disposition éthico-empirique ". Le point de référence éthique c'est la " vie commune " soit une forme particulière d'expérience qui inclut le guide de la nature, nécessité spécifique auquel les êtres humains doivent se soumettre en tant qu'ils sont dotés de sensibilité et d'intellect, la nécessité présente dans les affects élémentaires ou les besoins primaires et les réactions mécaniques qu'ils engendrent ; mais aussi, la tradition liée aux lois et coutumes en vigueur et l'enseignement des arts en tant qu'apprentissage passif de règles déterminées.

Le sceptique agit donc en reconnaissant aux phénomènes une fonction de guide. Si son existence est extérieurement identique à celle de tous les autres hommes, toutes ses actions sont accomplies adoxastôs, et relatées de la même manière c'est-à-dire sans embrasser aucune opinion qui aspirerait à être définitive ou absolue.

Reste à savoir si la langue est capable de rendre compte de la pensée sceptique. La puissance catégorique de la langue n'empêche-t-elle pas de relater une action, de rendre compte d'une observation sans y adjoindre une opinion ? Difficulté formulée avec acuité par Montaigne dans l'Apologie de Raymond Sebond : " Je vois les philosophes pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur générale conception en aucune manière de parler : car il leur faudrait un nouveau langage. " Une langue ou un style, permettant de ne pas introduire la causalité, de se dégager du principe d'identité et de rendre le mouvement perpétuel des choses ou d'exprimer la relativité des perceptions. Pyrrhon, rapporte Diogène Laërce, admirait Homère " parce que plus que personne, les mêmes sujets, il se prononce tantôt ainsi, tantôt autrement, et ne dogmatise en rien de façon déterminée dans sa façon de se prononcer " et citait volontiers ces vers de l'Iliade (XX, 248-250) :

" Ployable est la langue des mortels, beaucoup de paroles l'ont pour demeure,

Riche pâturage de mots dans un sens et dans l'autre ;

Tel le mot que tu as dit, tel celui que tu entends en retour. "

Il serait sans doute peu éclairant de faire d'Homère le premier des sceptiques, lui qui fût tout à tour considéré comme le premier des sophistes, le premier des tragiques ou le premier des stoïciens. Mais il importe en revanche que les sceptiques se soient retrouvés dans un récit et un style dont les procédés rendent possible la saisie des singularités, la description équivoque de la variété, de la mobilité des phénomènes et peuvent servir de support à une rationalité non dogmatique.

Il n'est donc pas indispensable d'opposer la philosophie à l'histoire de la philosophie, à condition peut-être de ne pas étouffer les textes sous le poids d'une révérence antiquaire. Lire les sceptiques, c'est simplement faire de la philosophie. C'est à l'occasion de ce numéro que nous avons voulu interroger un interprète éminent du scepticisme ancien, Jonathan Barnes, sur ses pratiques de lecture de la philosophie. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, il montre bien que, si la pratique de l'histoire de la philosophie et de la philosophie doivent être distinguées, elles n'en communiquent pas moins. Il insiste sur la nécessité de toujours prendre les textes au sérieux et de les lire comme s'ils étaient nos contemporains. Le recours à la philosophie contemporaine est d'ailleurs nécessaire pour pouvoir les lire et les comprendre : comment faire un commentaire d'Euclide sans rien connaître à la géométrie contemporaine ? Comment comprendre la portée de la critique que Sextus opère de la logique sans la rapporter aux raisonnements actuels ?

La démarche adoptée par Barnes participe-t-elle d'une méthode de lecture " analytique " à laquelle il faudrait opposer une méthode " continentale " ? Aucunement, répond l'auteur qui attire en revanche notre attention sur " le paradoxe français en philosophie " : d'un côté, une sorte de conscience philosophique très développée, un enseignement généralisé à l'ensemble des citoyens ; de l'autre, peu de philosophie et une pratique doxographique de l'histoire de la philosophie. Provocation d'outre-Manche ou invitation au questionnement ?

Cahiers philosophiques, n°115, page 5 (10/2008)

Cahiers philosophiques - Éditorial du numéro 115 ("La rationalité sceptique")