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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Trois extraits autour de Montaigne

Les Lettres de M. de Plassac

Lettre LXIV1

Paris, Antoine de Sommaville, 1648.

À Monsieur Humeau, Médecin à Poitiers

Monsieur,

Je suis fort aise d'apprendre que vous continuez le discours dont vous m'avez fait voir un si beau commencement. Quand Montaigne ne vous aurait pas offensé en votre particulier2, les choses que j'en ai lues, sont si judicieuses, et si pleines de doctrine, qu'elles vous doivent obliger d'en voir la fin. Pour lui répondre, vous n'auriez qu'à lui montrer l'exemple de vos Cures. Mais vous ne souhaitez pas de le convaincre par des témoins ; vous voulez que vos preuves soient tirées purement de la raison, et des secrètes causes de la nature. Ce que vous m'en avez fait voir, m'a beaucoup plu, et je ne trouve pas mal plaisant ce que vous dites de lui, qu'il n'a jamais vu d'autres médecins que des charlatans des places publiques. Pour ne rien vous dissimuler, je crois que dans les choses qui vous regardent, vous avez raison, et je vous l'abandonne sur votre sujet : mais au reste je ne saurais croire que l'Antiquité ait produit un plus bel esprit, d'une lumière plus pure, et plus étendue que la sienne. Je ne parle point de ce qui concerne les sciences, je ne les entends pas, je m'arrête seulement aux choses exquises, qui sont honnêtes et nécessaires à l'usage. C'était un homme rempli de belles connaissances, et qui n'avait pas les sentiments bornés par ceux de la coutume. La réponse que fit Socrate qu'il était du monde, et non pas d'Athènes, ne fait pas voir un esprit plus universel que les discours qu'il fait sur la vie. Peu de gens l'entendent bien, et il faut être habile homme pour cela. Ceux qui le veulent comparer à Charron, témoignent leur peu de sens. L'un n'est qu'une médiocre copie, et l'autre un excellent original. S'il avait eu plus de soin de l'agrément, s'il eut mieux choisi les choses, s'il en eut retranché les petites, lui qui en concevait de si grandes ; s'il y eut apporté de l'ordre qu'il a toujours négligé, et qu'il eût eu l'élocution aussi noble que la pensée, il y a peu d'hommes, à mon avis, à qui on le peut comparer. Il est vrai qu'en matière d'élocution il avait ses défauts, ceux de son siècle, et ceux de Périgord, son pays : mais je m'imagine que tout cela lui venait du peu d'état qu'il faisait de l'éloquence ; et un témoignage infaillible qu'il la prisait peu, c'est qu'après avoir dit que Cicéron a été le plus éloquent homme qui fut, et sera jamais, il le méprise partout, et n'allègue ses sentiments que pour lui faire injure. Ses ennemis lui reprochent d'avoir gâté quantité de personnes : mais ce malheur vient de leur faiblesse ; et vous savez qu'Aristote a rempli toute la terre de pédants. Ce sont des singes qui se tuent eux-mêmes en maniant les armes des hommes, et qui au lieu de s'instruire, se corrompent. Voilà mes sentiments que vous désiriez savoir. C'est pourquoi si vous voulez que votre discours ait mon entière approbation, ne le touchez que sur votre chapitre, et ne faites point d'injustice à un homme qui sans doute vous eût estimé, si vous eussiez été de son temps, et de sa connaissance. Nous en dirons davantage à notre première vue. Cependant je vous souhaite une pareille santé à celle que vous m'avez donnée, et croyez que je suis cordialement [...]

Lettre XC 3

À Monsieur de Mitton, Conseiller du Roi, et Trésorier Provincial de l'Extraordinaire des guerres en Picardie

Monsieur,

Je vous ai souvent parlé des obligations que j'avais à l'excellent Montaigne. Je n'oserais pas dire qu'il m'ait conduit dans le monde, de crainte de lui faire tort ; mais si je n'ai pu faire mon profit des biens qu'il m'a présentés, au moins j'avoue qu'il a toujours été le consolateur de ma vie. Je regarde donc sa mémoire avec un grand respect, et m'intéresse des moindres choses qui la peuvent toucher4. J'ai regret qu'il ait si fort méprisé l'élocution, et que le peu de soin qu'il en a pris, le fasse lire avec moins de plaisir. Cette négligence est cause que quelques uns n'ont point eu de honte de lui préférer certaines gens, qui, à dire vrai, ne se fussent point fait de tort d'être ses secrétaires. Peut-être que l'estime qu'il faisait de Sénèque, que les auteurs de son siècle ont accusé de rudesse, a contribué quelque chose à sa façon brusque, et peu cultivée. S'il a quelques défauts qui lui soient propres, je n'y voudrais pas toucher ; mais je lui voudrais ôter ceux de son temps, qui ne sont pas supportables dans celui-ci. Je connais peu d'hommes qui lui puissent rendre ce bon office, et à ceux qui se plaisent dans ses ouvrages. Vous le pouvez, Monsieur, avec succès, vous qui avez de si belles connaissances, tant d'esprit, et de bon sens. Je souhaite de tout mon coeur que vous preniez cette peine, ou pour mieux dire ce divertissement. Lui qui méprisait tant les paroles, je m'assure que s'il revenait au monde, il ne trouverait pas mauvais que vous en eussiez mis d'excellentes pour les siennes, qui ne sont pas toujours les meilleures. Sans doute vous êtes capable de l'éclaircir, et de l'ajuster sans l'affaiblir, ni l'étendre. Vous en pouvez retrancher de petites comparaisons, et des superfluités qui ne font rien à son sens, et vous conduire dans les choses essentielles, avec autant de scrupule que vous feriez aux mystères d'une religion5. J'ai connu que vous n'étiez pas éloigné de ce dessein ; et vous m'avez dit qu'autrefois Aristote prit le même soin des oeuvres d'Homère. Il se pourra faire qu'à votre exemple quelque esprit délicat, et nourri parmi les dames, comme vous pourriez dire Monsieur de Voiture, purifiât ces trois beaux volumes d'Astrée, où il ne faudrait pas être si scrupuleux, bien que dans ce genre d'écrire je n'ai rien vu de plus exquis. Je voudrais connaître la personne qui a le plus de pouvoir sur lui, afin que par mes prières, elle pût l'obliger à l'entreprendre. Si je ne me trouvais assez habile homme, je n'en quitterais pas la gloire à un autre. Pour revenir à Montaigne, lisant ce matin le chapitre qu'il a fait " De la vanité des paroles ", j'ai voulu voir s'il ne leur faisait point d'injustice, et connaître en m'essayant sur le même chapitre, si le changement de quelques paroles ne le pourrait pas embellir. Vous devez croire que si je ne l'ai point quitté6, moi qui suis si faible, et si maladroit, vous le mettrez en perfection. À faire comme j'ai fait, il ne vous coûtera pas davantage qu'à le copier, et vous obligerez parfaitement une personne qui est de toute son âme [...]

Montaigne

" De la vanité des paroles7 "

Cet orateur du temps passé, qui dit que son métier était de faire paraître les choses grandes petites, et les petites grandes, n'eut pas été bien reçu en Lacédémone, où le peuple déclarait la guerre au mensonge, et à toute sorte de piperie. Je m'assure que leur prince fut fort surpris de la réponse de Thucydide, quand il lui demanda lequel était le plus fort à la lutte de Périclès, ou de lui : c'est, dit-il, une question difficile à résoudre. Car quand nous luttons tous, il me semble bien que je le mets bas, et le renverse sans beaucoup de peine ; mais nous ne sommes pas relevés, qu'il regarde l'assemblée avec un visage riant, et ne cesse point de parler qu'il n'ait fait croire à tout le monde qu'il m'a vaincu, et souvent il me le persuade à moi-même. Ceux qui fournissent de fard aux dames, sont moins à blâmer : il nous importe peu de les voir en leur naturel, et même, si l'artifice les embellit, nous le gaignons. Mais ces Messieurs qui déguisent toutes choses, veulent tromper votre jugement8, et cette tromperie est bien plus à craindre que celle de nos yeux. Les plus sages républiques, et les mieux policées, comme celles de Crète, et de Lacédémone, n'ont jamais fait grand compte des orateurs. Ariston définit plaisamment la rhétorique, une science à persuader le peuple, c'est-à-dire, les faibles et les ignorants. Socrate et Platon disent que c'est l'art de flatter, et d'en faire accroire. Je sais bien que les maîtres du métier assurent qu'on ne peut être orateur, sans être homme de bien, et très sincère : mais les préceptes qu'ils ont donnés s'accordent mal à ce beau sentiment, et leurs ouvrages les démentent. Cicéron même ne reprocha-t-il pas à un ingrat de son temps, qu'il était perdu, s'il n'eut jeté de la poussière aux yeux de ses juges. En tout l'Empire du grand Seigneur l'usage en est défendu, comme d'une chose nuisible, ou du moins très inutile. Dans la ville d'Athènes où les harangues avaient tant de crédit, l'Aréopage s'apercevant combien elles étaient dangereuses, ordonna que la principale partie, qui consiste à toucher les passions, en fut retranchée, et n'y voulut souffrir ni l'avant-propos, qui forme presque toujours des nuages pour cacher la vérité, ni ce qu'on appelle péroraison, qui ne tend d'ordinaire qu'à faire pleurer les juges, ou à les mettre en colère. C'est un métier, aussi bien que la médecine, qui ne demande que les maladies. Les États plus malsains, comme celui de Rhodes, d'Athènes et de Rome, par le crédit qu'ils donnèrent aux orateurs, en firent voir un étrange nombre. Et sans mentir, en cette grande et superbe République, on ne trouve que peu d'hommes qui se soient élevés sans le secours de l'éloquence. Pompée, César, et tant d'autres, pour monter à cette suprême autorité, se sont plus servis de la parole, que des armes. Cette voie n'était pas approuvée dans les meilleurs siècles ; et nous le pouvons juger du discours de Volumnius, sur l'élection qui fut faite au consulat de Fabius et de Decius. Ce sont gens, dit-il, nés à la guerre, et aux grandes choses, qui ne savent que c'est de haranguer ; esprits vraiment romains, et dignes d'être consuls. Les subtils, les savants, et les éloquents, ne sont bons que pour la ville, à rendre justice aux chicaneurs. Jamais l'éloquence n'a fait tant de bruit à Rome, que quand les affaires ont été en mauvais termes, et que la guerre a tout mis en confusion. Il semble qu'elle n'ait pas tant de pouvoir dans les États, qui dépendent d'un prince. Car une multitude est toujours si stupide, et si bête, qu'elle ne saurait connaître la force des raisons, et se laisse conduire aux vaines exclamations, et au doux son des paroles. On peut élever de telle sorte un prince, et le conseiller si sagement, que tout cela ne pourra pas faire grand effet sur son esprit. La Macédoine et la Perse n'ont jamais produit de grands orateurs. Un Italien que je viens d'entretenir, est cause que j'en ait dit ce mot. Il a servi le cardinal Carafe de maître d'hôtel jusqu'à sa mort. Pour lui parler de son métier, je l'ai mis sur le sujet de la bonne chère. Il m'en a fait un discours avec autant de gravité, que s'il eût décidé quelque grave point de théologie. Il a traité par le menu de la différence de toute sorte d'appétits, de celui que nous avons à jeun, après le second et tiers service, des moyens de lui plaire simplement, et quelquefois de le piquer avec surprise. Il m'a représenté la police de ses sauces en général, et en particulier : de ce qui entre en leur composition, leurs qualités, et leurs effets ; la diversité des salades selon leur saison. Celles qui doivent être réchauffées ; celles qu'il faut servir froides, la façon de les orner, et embellir pour les rendre encore plaisantes à la vue. Après cela, il est entré sur l'ordre du service, plein de belles et importantes considérations : et tout cela enflé d'aussi riches et magnifiques paroles, que s'il avait traité du gouvernement d'un empire. Il m'est souvenu de mon homme.

Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum,

Illud recte ; iterum sic memento, sedulo

Moneo quae possum pro mea sapientia.

Postremo tanquam in speculum, in patinas, Demea,

Inspicere jubeo, et moneo quid facto usus sit 9.

Toutefois il est vrai que les Grecs mêmes louèrent beaucoup l'ordre et la disposition que Paul Emile observa au festin qu'il leur fit à son retour de Macédoine ; mais ici je ne parle que des mots, et non pas des effets. Je ne sais s'il arrive aux autres la même chose qu'à moi. Quand j'entends mes architectes s'enfler de ses gros termes, pilastres, architraves, corniches, ouvrage dorique, ouvrage corinthien, mon imagination se saisit incontinent du palais d'Apolidon, où je trouve en effet, que ce sont les chétives pièces qui se rencontrent à la porte de ma cuisine. Quand vous entendez dire métonymie, métaphore, allégorie, et pareilles figures de la grammaire, ne vous semble-t-il pas qu'on vous entretient de quelque forme de langage rare et merveilleux ; et cependant toutes ces excellentes figures se trouvent dans le babil de votre servante ? C'est une piperie semblable à celle-ci, de donner aux offices de notre État les titres superbes des Romains, n'ayant aucune ressemblance de charges, et beaucoup moins de puissance et d'autorité. N'est-ce pas aussi un abus insupportable, et qui peut-être un jour fera honte à notre siècle, de donner indignement à qui bon nous semble, des noms si glorieux, qu'en une longue suite d'années, l'Antiquité n'en a jugé qu'un ou deux qui les méritassent ? D'un consentement universel elle a donné celui de divin à Platon, et depuis personne n'a essayé de le lui ôter. Les Italiens qui se vantent, et avec raison, d'avoir ordinairement l'esprit plus vif, et le raisonnement plus sain que les autres nations, en viennent de faire présent à l'Arétin ; et sans mentir hors d'une façon de parler enflée, et pleine de pointes, ingénieuses à la vérité, mais tirées de loin, et fantastiques ; et enfin hors quelque sorte d'éloquence. Je ne vois pas qu'il ait rien dit au-dessus des communs auteurs de son temps, bien loin d'approcher de cette divinité ancienne. Il serait encore fort difficile de s'excuser des noms de Grand, que nous donnons à des princes, qui n'ont rien de grand au-dessus du peuple 10.

Pierre Nicole

Essais de morale, contenus en divers traités sur plusieurs devoirs importants

Sixième volume, Paris, Guillaume Desprez et Jean Desessartz, 1715.

XXIX Des plaisirs. Jugement des Essais de Montaigne11

Il y a deux manières de s'abandonner aux plaisirs. L'une brutale, et l'autre philosophique ; l'une toute sensuelle, parce qu'elle n'a point d'autre principe que l'attrait des sens ; l'autre raisonnable, parce qu'elle a pour principe la raison, quoique corrompue et déréglée.

La recherche des plaisirs qui ne vient que des sens, emporte la raison ; mais elle ne l'étouffe pas ; et elle est quelquefois assez éclairée pour voir la bassesse de ces plaisirs en même temps qu'elle s'y laisse emporter.

Cette passion brutale a plusieurs remèdes dans la nature même. La satiété qui accompagne la jouissance, produit souvent le dégoût ; la vanité humaine nous en détache par le mépris qui est joint à cette sorte de vie ; enfin l'intérêt, l'ambition, la philosophie sont quelquefois capables de nous en détourner.

Mais la seconde manière de s'abandonner aux plaisirs est infiniment plus dangereuse, lorsque c'est la raison même qui nous livre aux sens ; et c'est ce qui arrive à certains esprits qui ont assez de lumière pour reconnaître qu'il n'y a rien de solide en tout ce que les hommes estiment, et que les grandes charges, les grands desseins, la science, la réputation, et toutes les autres choses semblables n'ont qu'un faux éclat, et une véritable misère.

Car lorsque l'on demeure dans cette connaissance, que l'on ne s'en sert pas pour penser sérieusement à une autre vie, elle nous rejette insensiblement dans la vie sensuelle, parce que nous faisant concevoir du mépris et du dégoût pour toutes les occupations laborieuses des hommes, et pour la sagesse même considérée comme bornée dans l'étendue de cette vie, elle nous fait regarder les plaisirs comme ayant quelque chose de plus réel et de plus solide.

C'est ce que Dieu a voulu dépeindre d'une manière admirable dans plusieurs endroits du livre de l'Ecclésiaste. Le sage y représente d'abord cette première recherche des plaisirs qui vient des sens : " J'ai dit en moi-même, Je prendrai toutes sortes de délices, et je jouirai des biens. DIXI ego in corde meo, Vadam et affluam deliciis, et fruar bonis12. " C'est ce que la volupté suggère à l'esprit des jeunes gens.

Mais lorsqu'ils ont du jugement et du courage, ils s'en dégoûtent aussitôt, et c'est ce qui est marqué par les paroles qui suivent : " Et vidi quod hoc quoque esset vanitas, et reputavi errorem : ET j'ai reconnu que cela même n'était que vanité, et je l'ai regardé comme une folie. "

C'est ce qui leur fait prendre la résolution de s'appliquer à quelque chose de plus solide : " Cogitavi in corde meo abstrahere a vino carnem meam, ut animum meum transferrem ad sapientiam : J'AI pensé en moi-même de retirer ma chair de ces voluptés, pour porter mon esprit à la sagesse13. "

C'est de ce motif que naissent les grands ouvrages, " magnificavi opera mea14 " : les grands bâtiments, " aedificavi mihi domos15 " : l'amas des richesses, " coacervavi mihi argentum ".

Mais ensuite la raison venant à considérer le peu de fruit qu'elle tire de toutes ces choses, les peines qui les accompagnent, et que tout cela ne la peut garantir de la mort, lorsqu'elle n'est pas éclairée par une autre lumière, elle ramène l'homme au lieu même d'où elle l'avait tiré, et elle lui fait embrasser par raison et par désespoir cette vie brutale dont elle l'avait éloigné.

Quid enim proderit homini de universo labore suo et afflictione spiritus, qua sub sole cruciatur ?16 Cuncti dies ejus doloribus et aerumnis pleni sunt, nec per noctem mente requiescit : et hoc nonne vanitas est ? Nonne melius est comedere et bibere, et ostendere animae suae bona de laboribus suis ? CAR que retirera l'homme de tout son travail, et de l'affliction d'esprit avec laquelle il se tourmente sous le soleil ? Tous ses jours sont pleins de douleur et de misère, et il n'a point de repos dans son âme, même pendant la nuit. Et n'est-ce pas là une vanité ? Ne vaut-il pas mieux manger et boire, et faire goûter à son âme du fruit de ses travaux ? "

On peut dire que ce dernier degré comprend tout le livre et tout l'esprit de Montaigne. C'est un homme qui après avoir promené son esprit par toutes les choses du monde, pour juger ce qu'il y a en elles de bien et de mal, a eu assez de lumière pour en reconnaître la sottise et la vanité.

Il a très bien découvert le néant de la grandeur et l'inutilité des sciences : mais comme il ne connaissait guère d'autre vie que celle-ci, il a conclu qu'il n'y avait donc rien à faire qu'à tâcher de passer agréablement le petit espace qui nous en est donné.

Ainsi, comme le Saint-Esprit a jugé si important de nous faire connaître l'aveuglement de notre raison, lorsqu'elle est privée de la lumière de la foi, qu'il a voulu nous représenter ses égarements dans un livre canonique, pour nous faire estimer davantage le bien inestimable qu'il nous a fait de nous donner la connaissance du véritable bonheur de l'homme ; de même il semble qu'on puisse tirer quelque utilité du livre de Montaigne17, puisqu'il représente très naïvement les mouvements naturels de l'esprit humain, ses différentes agitations, ses démarches pleines de tiédeur, et la fin brutale où il se réduit après avoir bien tourné de tous côtés.

Dans ce misérable état l'âme ne s'attache point aux plaisirs par l'estime qu'elle en fait, mais par le mépris et le dégoût qu'elle a de toutes les autres choses. C'est une espèce de désespoir qui l'y porte, et ce n'est pas tant pour en jouir, que pour y noyer ses déplaisirs et ses tristesses.

Cet état est sans remède dans la nature, parce qu'il est impossible de l'en tirer, en lui proposant les biens du monde, puisqu'elle ne s'y est plongée que par le mépris qu'elle fait de ces biens, et par l'expérience qu'elle a de leur vanité.

Ainsi la brutalité est le commencement et la fin de l'homme corrompu, et les sens et la raison s'accordent dans l'extinction de sa raison.*

Huetiana, ou Pensées diverses de M. Huet, évêque d'Avranches

Essais de Montaigne18

Paris, Jacques Estienne, 1722.

VI

Les Essais de Montaigne sont de véritables Montaniana, c'est-à-dire un recueil des pensées de Montaigne, sans ordre et sans liaison19. Ce n'est pas peut-être ce qui a le moins contribué à le rendre si agréable à notre nation, ennemie de l'assujettissement que demandent les longues dissertations ; et à notre siècle, ennemi de l'application que demandent les traités suivis et méthodiques. Son esprit libre, son style varié, et ses expressions métaphoriques, lui ont principalement mérité cette grande vogue, dans laquelle il a été pendant plus d'un siècle, et où il est encore aujourd'hui : car c'est, pour ainsi dire, le bréviaire des honnêtes paresseux, et des ignorants studieux20, qui veulent s'enfariner de quelque connaissance du monde, et de quelque teinture des Lettres. À peine trouverez-vous un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée. Mais cette liberté, qui a son utilité, quand elle a ses bornes, devient dangereuse, quand elle dégénère en licence. Telle est celle de Montaigne, qui s'est cru permis de se mettre au-dessus des lois, de la modestie, et de la pudeur. Il faut respecter le public, quand on se mêle de lui parler, comme on fait quand on s'érige en auteur. La source de ce défaut dans Montaigne, a été sa vanité et son amour-propre. Il a cru que son mérite l'affranchissait des règles ; qu'il devait donner l'exemple, et non pas le suivre. Ses partisans ont beau excuser cette vanité, qu'on lui a tant reprochée ; tous ces tours et cet air de franchise qu'il prend, n'empêchent pas qu'on n'entrevoie une affectation secrète de se faire honneur de ses emplois, du nombre de ses domestiques, et de la réputation qu'il s'était acquise. Qu'on ramasse tout cela, qu'il a semé par-ci par-là adroitement dans ses écrits, on trouvera qu'il s'est rendu son propre panégyriste. Scaliger avait grande raison de dire, " J'ai bien affaire de savoir si Montaigne aime le vin blanc, ou le vin clairet21 ". En effet, n'est-ce pas abuser de l'audience de son lecteur, que de l'entretenir de ses goûts, et de toutes ses autres fadaises domestiques ? Scaliger pourtant ne parlait pas ainsi sans intérêt de son compatriote. Montaigne avait donné dans ses écrits à Juste-Lipse la première place dans l'empire des Lettres22 : quoiqu'en cela d'un mauvais goût, comme en bien d'autres choses23. Quand il avance quelque sentiment hardi, et sujet à contradiction, " Je ne le donne pas pour bon, dit-il, mais pour mien24 " : et c'est de quoi le lecteur n'a que faire ; car il lui importe peu de ce qu'a pensé Michel de Montaigne, mais de ce qu'il fallait penser pour bien penser. Il déclare dans tout son ouvrage, qu'il a voulu s'y peindre au naturel, et se représenter aux yeux du public. Pour se proposer un tel dessein, ne faut-il pas être persuadé que cet original mérite d'être regardé, étudié, et imité de tout le monde ? Et cette idée a-t-elle pu naître ailleurs que dans un grand fonds d'amour-propre ?

Pour son style, il est d'un tour véritablement singulier, et d'un caractère original. Son imagination vive lui fournit sur toutes sortes de sujets une grande variété d'images, dont il compose cette abondance d'agréables métaphores, dans lesquelles aucun écrivain ne l'a jamais égalé. C'est sa figure favorite, figure qui selon Aristote est la marque d'un bon esprit, " eujiaV "25 ; parce qu'elle vient de la fécondité du fonds qui produit ces images, de la vivacité qui les découvre facilement et à propos, et du discernement qui sait choisir les plus convenables.


(1) Dans l'édition originale, p. 352-358. Josias Gombaud, seigneur de Plassac, serait né en 1605, et mort en 1661.

(2) Montaigne n'a de cesse, dans les Essais, d'affirmer sa " haine " et son " mépris " des médecins. Voir en particulier II, XXXVII.

(3) Dans l'édition originale, p. 524-544.

(4) La correspondance de Mme de Sévigné peut nous éclairer sur cette intimité vécue avec l'auteur des Essais. Évoquant sa lecture de Montaigne, elle s'exclame : " Ah, l'aimable homme ! Qu'il est de bonne compagnie ! C'est mon ancien ami, mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. " Correspondance, " Lettre à Madame de Grignan ", 6 octobre 1679, texte établi, présenté et annoté par R. Duchêne, Paris, Gallimard, 1974, tome II, p. 697.

(5) Plassac développe ici les principes théoriques qu'il va appliquer dans sa propre traduction. Conformément à la pratique d'un Perrot d'Ablancourt, Plassac s'attache à préserver la " naïveté " du style de l'auteur tout en l'adaptant à l'usage au nom d'un principe intangible de clarté. Afin d'éviter toute ambiguïté, il supprime les expressions jugées encombrantes. Il élimine ainsi certaines images, comme celle du cordonnier dans les premières lignes du texte, allège les énumérations, émonde et synthétise les phrases complexes. Au contraire, il développe les expressions qu'il trouve obscures, glosant par exemple " le peuple " par la formule " c'est-à-dire les faibles et les ignorants ". Enfin, il modernise ce qui lui semble daté, comme les noms communs et les noms propres, et développe les tournures elliptiques du sujet ou du verbe. Pascal, dans les Pensées, modernise aussi certaines expressions des Essais.

(6) C'est-à-dire : si je n'ai pas renoncé à ce projet.

(7) I, LI, édition de P. Villey, Paris, PUF, 1965, p. 305-307. Nos références au texte des Essais seront données dans cette édition.

(8) Il y a vraisemblablement ici une erreur d'impression : il faudrait " notre jugement ".

(9) Térence, Adelphes, vers 425-429 : " "Voilà qui est salé. Voilà qui est brûlé. Voilà qui n'est guère soigné. Ça, c'est bien ; souviens-t'en pour une autre fois." Je les instruis du mieux que je peux, selon mes talents ; enfin je les engage à regarder dans leurs casseroles, Déméa, comme en un miroir, et les instruis de ce qu'il faut faire. " Traduction de J. Mazoureau, Belles Lettres, 1961.

(10) C. Sorel salua le projet inauguré par Plassac tout en regrettant que cette traduction fasse disparaître ce qui constituait la spécificité du discours montaignien, sa " naïveté " : " ce n'est plus le discours de Montaigne, mais une imitation de ses raisonnements en autre style ". La Bibliothèque française, op. cit., p. 87.

(11) Dans l'édition originale, p. 163-167. Ce chapitre fait partie d'une section intitulée " Pensées sur divers sujets de morale ". L'ouvrage parut bien après la mort de P. Nicole (1625-1695).

(12) En marge : chap. 2. v. 1.

(13) En marge : v. 3.

(14) En marge : v. 4.

(15) En marge : v. 8.

(16) En marge : chap. 2. v. 22, v. 23, v. 24.

(17) De manière aussi provocatrice que Pascal dans l'Entretien avec M. de Sacy, Nicole défend l'idée d'un bon usage des Essais, alors qu'à Port-Royal, on affirme que Montaigne " ne doit pas être mis entre les mains de tout le monde ". Port-Royal insolite, édition critique du " Recueil de choses diverses ", J. Lesaulnier, Klincksieck, 1992, p. 312.

(18) Dans l'édition originale, p. 14-17. L'ouvrage fut publié un an après la mort de Huet (1630-1721).

(19) Dans une " lettre au Père de la Duquerie ", Huet donne la définition suivante des ana : " recueils de quelques discours remarquables, de sentences, d'apophtegmes, de bons mots de gens renommés, et principalement dans les lettres ". Dissertations sur diverses matières de religion et de philologie, recueillies par Monsieur l'abbé de Tilladet, Paris, F. Fournier, 1712, tome II, p. 164.

(20) P.-D. Huet détourne une formule à succès de l'époque, qui qualifie les Essais de " bréviaire des honnêtes gens ", et dont l'invention est attribuée, pendant cette période, au cardinal Du Perron, sans pourtant que l'on en trouve la trace dans les Perroniana (A. M. Boase, The Fortunes of Montaigne. A History of the Essays in France, 1580-1669, London, Methuen and Co., 1935, New York, Octagon, 1970, p. 116, note 3). L'expression apparaît déjà dans les Essais pour désigner la traduction de Plutarque faite par Amyot (" c'est notre bréviaire ", II, IV, p. 364) et Marie de Gournay, dans une lettre de 1593, qualifie le livre de Montaigne de " bréviaire des demi-dieux ". Mais J.-P. Camus, en 1613, dans l'un des passages des Diversités consacrés aux Essais, les désigne comme " le bréviaire des gentilhommes " ; O. Millet, La Première Réception des Essais de Montaigne (1580-1640), op. cit., p. 163. C. Sorel évoquant les éloges des Essais, souligne qu'on le considère comme " le manuel ordinaire des gens de la cour et du monde ", La Bibliothèque française, op. cit., p. 88.

(21) " En plusieurs choses je sens mon estomac et mon appétit aller ainsi diversifiant : j'ai rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc. " Essais, III, XIII, p. 1102-1103. Scaliger aurait dit la chose suivante : " La grande fadaise de Montaigne, qui a écrit qu'il aimait mieux le vin blanc, que diable a-t-on à faire de savoir ce qu'il aime ? " Scaligeriana sive excerpta ex ore Josephi Scaligeri, Genevae, apud P. Columesium, 1666, p. 231.

(22) Juste Lipse est qualifié de " plus savant homme qui nous reste ", Essais, II, XII, p. 578.

(23) Telle fut également la critique de Guez de Balzac à l'encontre de Montaigne.

(24) P.-D. Huet résume l'avis " au lecteur ", ou radicalise une formule des Essais : " Car aussi ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire. " I, XXVI, p. 148.

(25) Il s'agit manifestement d'une erreur. Le terme exact de la Poétique est, en 1459 a 7 " eujiaV " : " [...] le plus important de beaucoup, c'est de savoir faire les métaphores ; car cela seul ne peut être repris d'un autre, et c'est le signe d'une nature bien douée. Bien faire les métaphores, c'est voir le semblable. " Aristote, La Poétique, trad. R. Dupont-Roc et J. Lallot, Paris, Seuil, 1980, p. 117.

Cahiers philosophiques, n°114, page 88 (06/2008)

Cahiers philosophiques - Trois extraits autour de Montaigne