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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Du bon et du mauvais usage des "Essais" au XVIIe siècle

Aude Volpilhac, Université Lyon-II

[Consulter le document présenté, Article : Trois extraits autour de Montaigne].

"Puisque cet ouvrage a tant de cours, et qu'on rencontre souvent l'occasion d'en parler, et que même on peut être en balance si on en doit faire la lecture, il est bon de découvrir le bien et le mal qu'on lui attribue ", écrit C. Sorel à propos des Essais1. Figure polémique, Montaigne se révèle un enjeu majeur dans les débats littéraires, religieux, moraux et philosophiques du XVIIe siècle. Autour des Essais naissent en effet à cette époque deux camps adverses formés des partisans et des ennemis de Montaigne. Les premiers entretiennent avec lui un rapport privilégié, de l'ordre de l'intime, qui tend à en faire, plus qu'un auteur et un modèle, un " familier ", un ami avec lequel on aime à s'entretenir. Mais, alors que les Essais se trouvent désormais entre toutes les mains, des voix s'élèvent pour affirmer qu'ils sont cependant illisibles. Au sens linguistique du terme, ils ne pourraient plus être lus après la révolution malherbienne ; au sens moral et religieux, ils ne devraient pas être lus par les lecteurs les plus vulnérables. En effet, leur scepticisme conduit à l'athéisme ou, selon les analyses de Nicole, à une forme dévoyée d'épicurisme, pendant que la peinture de soi mène à l'orgueil. P.-D. Huet leur reproche en outre d'avoir favorisé la paresse et l'ignorance. Bref, tous les lecteurs ne sont pas capables d'un bon usage des Essais : on recommande d'en interdire la lecture2, quand justement certains, comme Plassac, se réservent le droit exclusif de les lire.

Pour autant, l'antagonisme qui oppose ces deux partis se révèle plus ambigu qu'il n'y paraît. Tandis que les admirateurs des Essais, tel Plassac, ne manquent pas d'en percevoir certains défauts, leurs détracteurs, comme Huet par exemple, ne peuvent s'empêcher de leur reconnaître des qualités exceptionnelles et originales. Même Nicole, contre toute attente, réalise le tour de force d'en faire une lecture édifiante. Ces trois textes témoignent ainsi de la manière dont la " réception critique3 " des Essais à l'Âge classique fut constituée d'un ensemble de discours prononcés par des hommes qui, bien que se répartissant spontanément dans le débat pour ou contre Montaigne, ne cessèrent de déroger à l'orthodoxie de leur propre camp.

Les Essais se trouvèrent très vite au centre des discussions linguistiques et littéraires de l'époque. Huet, en rapprochant les Essais du modèle des " ana ", apparie l'analyse de la dispositio de l'ouvrage à une réflexion plus générale sur son genre. Le manque de cohésion logique et la lâcheté argumentative font des Essais un " corps en pièces4 ". Cette critique, commune à l'époque, rend compte de l'hésitation qui marqua le siècle entre la reconnaissance de l'originalité du projet montaignien et la tentative de l'appréhender en le rattachant à des formes répertoriées. En outre, ce qui constituait l'une des qualités de l'elocutio montaignienne - son sénéquisme - devint rapidement un obstacle, non seulement à la compréhension du texte, mais aussi au plaisir de la lecture. Tel est l'embarras dans lequel se trouvent les admirateurs mondains des Essais, à l'instar de Plassac, frère du chevalier de Méré et proche de Balzac et des milieux puristes parisiens. Quelques décennies ont suffi pour que la langue de Montaigne, au regard de la révolution malherbienne, soit désormais obsolète. La " rudesse " de la langue des Essais fait de Montaigne un " barbare " du Périgord5 : aux " défauts [de] son siècle " s'ajoutent ceux de " son pays6 ". Avec Malherbe, décidé à " dégasconner la cour7 " et à purifier la langue française, les critères de la nouvelle prose d'art se sont progressivement imposés. Aussi, à l'époque où fleurissaient les traductions de Perrot d'Ablancourt, Plassac proposa-t-il, afin d'amender les défauts conjoncturels de la langue de Montaigne, une " belle infidèle " d'un chapitre des Essais.

Par ailleurs, le statut d'auteur, qui se trouve en jeu dans le texte de Huet, articule la dimension littéraire de la réception des Essais à une réflexion d'ordre moral. L'évêque d'Avranches, à travers la figure de Montaigne, s'interroge sur la légitimité d'une parole qui, en érigeant le trivial et l'anecdotique au rang de l'universel, confond le domaine du privé et celui du public et transgresse le contrat moral qui la lie à son lecteur. Avatar de Narcisse, Montaigne cristallise ainsi, chez ses adversaires, tous les griefs prononcés contre l'amour-propre, la vanité et la dissimulation8. En dépit de ces accusations, il ne cesse d'apparaître auprès des gens du monde, ainsi que le prouvent les lettres de Plassac, comme le parangon de l'honnêteté mondaine.

À travers le statut d'auteur, c'est aussi celui de philosophe qui lui est refusé par ses ennemis : pour Huet, Montaigne, lui-même ignorant, est responsable de la décadence du " pays des Lettres ", parce que les " apédeutes9 ", les nouvelles générations de " gens ignares et non lettrés ", se sont revendiqués de l'auteur des Essais pour s'exempter de l'étude plus approfondie des anciens. Devenus livre d'apparat, les Essais sont le symbole de ce déclin10. Nicole s'attache également à dénier à Montaigne le statut de philosophe11. Le chapitre que nous publions, édité de manière posthume, s'inscrit dans le faisceau des discours de Port-Royal consacrés à l'auteur des Essais, qu'il s'agisse de La Logique ou l'Art de penser, des Pensées ou de l'Entretien de Pascal avec M. de Sacy. Se détachant de La Logique qui avait fait de Montaigne l'archétype du pyrrhonisme, Nicole se rapproche, sur deux points essentiels, de la démarche de Pascal. Si Montaigne avait déjà hanté Pascal, il ne laisse pas d'entêter Nicole12. " Demi-habile " comme dans les Pensées, l'auteur des Essais révèle l'abêtissement aporétique à laquelle mène la raison sans les lumières de la foi. De plus, Nicole propose, comme l'avait fait Pascal dans l'Entretien, une lecture apologétique des Essais sur le modèle patristique des " dépouilles d'Égypte ", les faisant servir à l'établissement de la religion chrétienne.

Ces trois textes témoignent ainsi du statut encore problématique et incertain des Essais au XVIIe siècle, et de la manière dont le discours critique se donna pour tâche de fixer l'héritage d'une oeuvre qui demeurait déconcertante13.


(1) La Bibliothèque française, seconde édition, revue et augmentée, Paris, La Compagnie des libraires du Palais, 1667, p. 81.

(2) Les Essais sont d'ailleurs mis à l'Index en 1676. Mais les prohibitions romaines n'étaient pas reçues en France avec rigueur.

(3) Nous empruntons cette formule à O. Millet, La Première Réception des Essais de Montaigne (1580-1640), Paris, Champion, 1995, p. 3.

(4) Guez de Balzac s'est fait l'arbitre officiel des Essais dans ses Entretiens. Tous les textes qui viendront à sa suite le démarqueront. Entretien XVIII, " De Montaigne, et de ses écrits ", édition critique avec introduction, notes et documents inédits, établie par B. Beugnot, Paris, STFM, 1972, p. 289. Le XVIIe siècle retint trois griefs principaux : l'absence d'organisation raisonnée du discours, l'inadéquation des titres et du contenu des chapitres et enfin la prolifération des digressions.

(5) G. de Balzac, Entretiens, Entretien XIX, " Qu'au temps de Montaigne notre langue était rude ", op. cit., p. 297-298.

(6) Lettres de M. de Plassac.

(7) G. de Balzac, Entretiens, Entretien XIX, op. cit., p. 297-298.

(8) Le réquisitoire de Malebranche reposait sur les mêmes griefs : De la recherche de la vérité, II, IIIe partie, chapitre V, " Du livre de Montaigne ".

(9) Huetiana ou Pensées diverses de M. Huet, évêque d'Avranches, Paris, J. Estienne, 1722, p. 2.

(10) C. Poulouin, " L'inscription de l'expérience romanesque dans la culture lettrée ", Bonnes Lettres/Belles Lettres, Actes des colloques du Centre d'études et de recherches éditer/interpréter de l'Université de Rouen, 2003, réunis par C. Poulouin et J.-C. Arnould, p. 264-265.

(11) Déjà dans La Logique ou l'Art de penser, la dénomination de philosophe était ironique.

(12) La présence de Montaigne dans les Essais de morale, bien qu'elle soit discrète et souvent implicite, n'en est pas moins diffuse et ambivalente.

(13) Plassac, à l'orée de la seconde lettre, rappelle qu'il veut s'acquitter de la dette qu'il a contractée auprès de Montaigne. Se présentant alors comme son héritier, il se donne pour tâche de préserver sa " mémoire ".

Cahiers philosophiques, n°114, page 85 (06/2008)

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