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Cahiers philosophiques

Éditorial

Éditorial du numéro 114 ("Montaigne")

Les Cahiers philosophiques n'avaient jamais consacré de numéro à l'un des plus célèbres philosophes français. Trop célèbre, trop peu philosophe, trop français et même trop périgourdin ? Malgré les efforts déployés par Marcel Conche1 pour faire valoir la complexité philosophique de sa pensée, Montaigne a longtemps été le plus méconnu des philosophes célèbres. Les philosophes de métier l'abandonnaient plutôt aux " littéraires ", et, jusqu'à une date récente, les études marquantes sur l'auteur des Essais, qu'elles soient anciennes2 ou récentes3, étaient dues à des spécialistes de la littérature française, non à des philosophes. La situation change, et heureusement4. Ce n'est pas que Montaigne soit mieux lu par les " philosophes " que par les " littéraires ", mais il l'est autrement. Chaque discipline a son corpus, ses références, ses méthodes, ses attentes, ses préjugés aussi. Il est bon que Montaigne soit lu et commenté par des spécialistes d'histoire littéraire et de rhétorique, et qu'il le soit aussi par des philosophes, des historiens, et des juristes, par des théologiens et des historiens d'art, par des spécialistes de science politique et d'histoire des représentations.

Le présent numéro entend mettre l'accent moins sur la diversité des lecteurs que sur celle des modes de lecture. Il serait paradoxal que Montaigne, penseur et écrivain si libre, ne suscite que des lectures de forme scolastique et convenue. Il demande à être présenté et discuté selon toute une gamme de modalités d'examen et d'argumentation. C'est ainsi que nous proposons deux articles relevant du genre de l'histoire de la philosophie, un article exposant une méditation libre à partir de Montaigne et avec lui, un dossier d'" Introuvables " composé de trois pièces fort intéressantes concernant la réception de Montaigne au XVIIe siècle, et enfin un entretien concernant un livre récent. La diversité des genres de discours fait aussi partie de la philosophie de Montaigne : de celle qu'il pratiquait, de celle qu'il peut nous permettre de construire.

Sylvia Giocanti5 étudie la critique sceptique de la causalité proposée par Montaigne dans ses Essais. Le scepticisme de Montaigne est actuellement fort discuté, et parfois remis en cause. Ce n'est de toute façon pas un scepticisme simple ; il a ses propres procédures, son " ton " si singulier, un rapport très libre avec la tradition sceptique issue de Sextus Empiricus. La critique de la causalité est critique de la raison, dont Sylvia Giocanti pense qu'elle est en son fond, pour Montaigne, identique à l'imagination. Montaigne propose une double critique, logique et ontologique, de la causalité ; mais les " recherches causales de la vie ordinaire " ne sont pas pour autant mises en danger ; sans prétentions scientifiques, elles relèvent d'une forme de croyance qui ouvre la voie à une " éthique de la fabulation " que développera, au XVIIe siècle, La Mothe Le Vayer.

Biancamaria Fontana6 examine la position de Montaigne concernant la question de la tolérance religieuse et de la liberté de conscience. Il est frappant que, même dans le chapitre des Essais qui porte ce titre (" De la liberté de conscience ", II, 19), Montaigne ne définisse pas la notion de " liberté de conscience ". L'approche de Montaigne, qui fait un vibrant éloge de l'Empereur Julien dit " L'Apostat ", est pragmatique et politique. Dans le contexte violent des guerres de religion, il ne s'agit pas de protéger la notion abstraite de liberté de conscience, il s'agit de mettre les êtres humains et leur intégrité physique à l'abri de la violence de l'État. C'est un retrait de l'État que prône Montaigne sur cette question.

L'article proposé par Hubert Vincent7 est d'une nature toute différente. Il ne s'agit pas pour lui d'examiner en historien de la philosophie tel ou tel point de la pensée de Montaigne, il s'agit de penser, activement, avec lui. Hubert Vincent s'étonne à juste titre que les ressources de la pensée de Montaigne aient été si peu exploitées dans la pensée contemporaine. La question du métier, des pratiques, de la formation, du rapport à sa propre humanité, amène Hubert Vincent à des formulations fortes concernant l'aveu, les " commerces " (au sens de Montaigne), l'apparence. Il s'agit surtout d'un exercice de pensée et d'écriture qui entend se situer au-delà de l'opposition sommaire entre objectivisme et subjectivisme.

Nous proposons ensuite à nos lecteurs trois textes du XVIIe siècle, de Plassac, Huet et Nicole respectivement. Dans sa riche présentation de ces textes, Aude Volpilhac souligne l'impossibilité où se trouvent les admirateurs de Montaigne (Plassac, frère du chevalier de Méré) comme ses détracteurs (Huet, Nicole) de s'en tenir à une lecture univoque des Essais. La complexité de la pensée et de l'écriture de Montaigne focalise le débat sur la question de sa " lisibilité " - question qui est encore la nôtre. Les Essais sont-ils " lisibles " ? En quel sens de cet adjectif ? Et lisibles par qui ? Les Essais déroutent, et, comme le montre Aude Volpilhac, ce livre contraint ses lecteurs, de quelque bord qu'ils soient, à " déroger à l'orthodoxie " de leur camp. L'adversaire ne pourra pas refuser de reconnaître l'originalité et même le génie de Montaigne, le partisan ne pourra en méconnaître les défauts.

De ce texte génial et instable, Paul Mathias a récemment proposé une interprétation d'ensemble centrée autour de la notion d'" usage du monde ", qui est aussi un exercice de soi8. Frank Burbage, dans un long entretien avec l'auteur, met en lumière la fécondité de cette lecture, qui nous renvoie sans cesse à la complexité du texte de Montaigne. Mais cette complexité n'est pas autre que la complexité du monde lui-même.

Dans la diversité de leurs voix et de leurs approches, les différents textes rassemblés dans le présent numéro entendent, en réalité, nous ramener au texte même des Essais9 qui est à lire, et à relire.


(1) Marcel Conche, Montaigne et la philosophie, éditions de Mégare, 1987 ; repris aux PUF, 1996 et 2007.

(2) Notamment Hugo Friedrich, Montaigne (1949), Gallimard, 1996 ; Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Gallimard, 1993.

(3) Jean-Yves Pouilloux, Montaigne, l'éveil de la pensée, Champion, 1995 ; André Tournon, Montaigne, la Glose et l'Essai, édition revue et corrigée, Champion, 2000 ; " Route par ailleurs ", le " nouveau langage " des Essais, Champion, 2006.

(4) Évoquons, entre autres, Thierry Gontier, De l'homme à l'animal. Paradoxes sur la nature des animaux, Montaigne et Descartes, Vrin, 1998 ; Frédéric Brahami, Le Travail du scepticisme, Montaigne, Bayle, Hume, PUF, 2001 ; le recueil Montaigne : scepticisme, métaphysique, théologie, V. Carraud et J.-L. Marion dir., PUF, 2004. ; Bernard Sève, Montaigne. Des règles pour l'esprit, PUF, 2007.

(5) Voir notamment son livre Penser l'irrésolution, Montaigne, Pascal, La Mothe Le Vayer, trois itinéraires sceptiques, Champion, 2001.

(6) Voir notamment son récent livre Montaigne's Politics, Authority and Governance in the Essais, Princeton University Press, 2008.

(7) On lira notamment ses livres Éducation et scepticisme chez Montaigne, ou pédantisme et exercice du jugement, L'Harmattan, 1997 ; et Vérité du scepticisme chez Montaigne, L'Harmattan, 1997.

(8) Paul Mathias, Montaigne, ou l'Usage du monde, Vrin, 2006.

(9) L'édition la plus courante est celle dite Villey-Saulnier, aux PUF, désormais disponible en un seul gros volume dans la collection " Quadrige " (la pagination est la même que lors des éditions précédentes aux PUF en deux volumes, puis en trois volumes). Cette édition suit le texte de l'Exemplaire de Bordeaux. Suit également le texte de l'Exemplaire de Bordeaux l'édition, philologiquement meilleure que celle de Villey-Saulnier, donnée par André Tournon (Imprimerie Nationale, 3 volumes, 1998). Ces deux éditions indiquent les différentes " couches " de l'écriture du texte. D'autres éditions préfèrent suivre l'édition dite " de 1595 ", due principalement à Marie de Gournay ; ce sont celle de Jean Céard à la Pochothèque (2001) et la récente édition de la collection " Bibliothèque de la Pléiade " (Gallimard, 2007) due à Jean Balsamo, Michel Magnien et Catherine Magnien-Simonin. Ces deux éditions n'indiquent pas les différentes couches du texte de Montaigne. Parmi les instruments de travail indispensables, on mentionnera le Dictionnaire de Michel de Montaigne, dirigé par Philippe Desan (Champion, 2007 pour la 2e édition revue et augmentée).

Cahiers philosophiques, n°114, page 5 (06/2008)

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