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Cahiers philosophiques

Éditorial

Éditorial du numéro 113 ("Théâtre et philosophie")

La dénonciation, récurrente dans l'histoire de la philosophie, du caractère trompeur ou vain du théâtre apparaît aujourd'hui bien désuète. Le risque de séduction démagogique provenant de spectacles aux apparences fallacieuses existe sans doute mais nul ne songerait désormais à incriminer le théâtre. Pas davantage à condamner l'immoralité des représentations théâtrales, ces divertissements accusés à l'âge classique de ruiner nos défenses en nous exposant aux objets de désir et aux passions coupables. Nous ne sommes pourtant pas devenus plus moraux ou moins crédules mais le divertissement prend désormais d'autres formes. L'inflation visuelle dont notre monde est affecté ouvre paradoxalement un espace pour le théâtre, spectacle non consensuel et non hypnotique.

Est-ce à dire que le théâtre, libéré du poids des pesantes suspicions d'illusion et d'immoralité, se soit rapproché de la philosophie et la philosophie du théâtre ? Difficile d'acquiescer à une proposition d'une telle généralité et si l'on en juge par la publication d'importants ouvrages philosophiques récents, il semble que le cinéma retienne davantage la réflexion que le théâtre.

Ce numéro des Cahiers philosophiques nous convie pourtant à un examen des fortes affinités entre théâtre et philosophie, tout particulièrement dans le contexte politique et social qui est le nôtre.

Il est difficile d'aller au théâtre. C'est un effort et, en un sens, une épreuve. En ces temps de captation numérique sous de multiples formes qui permettent à chacun de disposer chez soi de toutes sortes d'images et de sons d'une grande qualité technique, le théâtre oppose une résistance : il ne se laisse pas numériser, il faut impérativement se déplacer pour voir et entendre du théâtre de même qu'il faut s'installer dans la temporalité instaurée et imposée par la représentation. Ce fût vrai un temps du cinéma mais les moyens techniques - le développement du home cinema l'atteste - permettent de profiter, dans un cadre strictement privé, à domicile et à sa convenance, des chefs-d'oeuvre du septième art. Le home theater ne verra jamais le jour car il n'est point de théâtre hors d'un dispositif scénique impliquant des acteurs et une mise en scène. La seule lecture d'une oeuvre ne suffirait pas non plus : le texte d'une pièce sans mise en scène ni jeu reste un texte, et ne se déploie jamais comme du théâtre. Quelle sorte d'expérience faisons-nous donc en nous soumettant à l'épreuve du théâtre, ce lieu où l'on vient s'asseoir les uns à côté des autres et partager un espace et un temps en commun ? Qu'allons-nous aujourd'hui y chercher, y voir, y entendre ?

Aller au théâtre n'est plus un rite politique imposé comme cela pouvait l'être dans la cité athénienne mais une activité culturelle dont l'initiative est privée même si, par sa nature même, le théâtre requiert un espace public, aujourd'hui souvent dépendant d'institutions et de subventions publiques. Dès lors, il est légitime de se demander comment l'art du théâtre contribue aujourd'hui à l'expérience des spectateurs, expérience comprise à la fois comme connaissance du monde, comme formation subjective et exercice du jugement.

L'invention de la photographie, du cinéma font ressortir ce qu'est le théâtre et ce qu'il a toujours été : la construction d'un dispositif de représentation et non la présentation d'un simulacre de la réalité. Non que les oeuvres photographiques et cinématographiques soient le moins du monde des simulacres mais cet écart se manifeste avec moins d'évidence que dans un spectacle de théâtre. Quels que soient les arts, représenter, ce n'est nullement reproduire ou copier quoi que ce soit. Il serait légitime de se demander si les représentations véritables, celles qui se savent représentations, n'échappent pas à la classification proposée par Platon à la fin du livre VI de La République : où les situer elles qui ne sont ni des ombres, ni des reflets et qui ne sont pas non plus des essences ? De ce point de vue, la pertinence des analyses proposées par Aristote dans la Poétique reste entière. Les oeuvres théâtrales - les tragédies - sont des fictions dont la finalité est de donner à connaître quelque chose de la réalité, ce qu'elles font au moyen d'une histoire qu'elles " composent " et de personnages dont les caractères et surtout les actions sont porteurs d'universalité. Si l'écriture théâtrale est philosophique, " plus philosophique " que la simple chronique qui rapporte les faits, c'est qu'il lui revient de " dire non pas ce qui a lieu réellement, mais ce qui pourrait avoir lieu dans l'ordre du vraisemblable ou du nécessaire ". La fiction théâtrale permet d'accéder au " général ", de le donner à voir, à entendre, à reconnaître à travers une histoire c'est-à-dire un certain agencement d'actions cohérent afin que l'intelligible puisse sortir de l'accidentel, le général du singulier.

C'est parce qu'il correspond à une reconnaissance que le plaisir du théâtre est à la fois sensible et intellectuel : la représentation théâtrale nous donne à voir une situation que nous pouvons, malgré la distance, identifier comme nôtre et qui nous donne à comprendre ou nous permet d'interroger ce que nous sommes et ce que nous faisons, jusqu'aux doutes mêmes qu'impliquent nos entreprises et nos échecs. Texte et parole tragiques articulent le muthos - l'histoire, l'intrigue - au logos. La catharsis rendue possible par le spectacle peut être interprétée non comme une purgation visant à nous débarrasser de certains affects mais comme un processus de clarification au cours duquel le pathos n'est pas éliminé mais représenté, mis à distance et ainsi pensé. Le théâtre fait de nous des " spectateurs " à part entière : nous ne subissons pas passivement ce qui nous est donné à voir et entendre. Le jeu de théâtre est l'occasion de regarder avec plus ou moins de clarté, et de manière non solitaire, des choses que l'on ne peut dans la vie ni regarder longtemps, ni dire, ni surtout partager. La fiction, qui instaure la distance entre le jeu et le passage à l'acte, permet au contraire un partage sans censure et peut faire une place à une évaluation réfléchie des actions dont nous sommes le témoin. La clarification n'implique pas la simplification réductrice des situations et des affects représentés. C'est au contraire leur complexité même que nous pouvons apercevoir : dans la tragédie - mais cette proposition est généralisable à tout spectacle de théâtre -, " tout est contradiction, on est dans la mêlée et les dieux même se battent1 ". être spectateur, c'est bien être à la fois dans la mêlée et à distance de la mêlée.

Le théâtre nous représente à nous-même comme sujet du désir et de la rationalité, comme homme et comme citoyen, comme héritier d'une nature et d'un passé que nous n'avons pas choisis ; ainsi, la force de la tragédie, son universalité et son actualité, vient de ce qu'elle ne nous parle pas d'un destin qui décide de tout et aux décrets duquel nous serions confrontés mais qu'elle est une présentation de notre nécessaire situation d'ignorance, du décalage invincible entre ce que nous croyons faire et ce que nous faisons, et la mise en exergue de notre responsabilité malgré l'impossibilité dans laquelle nous sommes d'accéder à la maîtrise de ce qui arrive et que nous n'avons pas voulu. Dans la tragédie écrit Jean-Pierre Vernant, l'homme apparaît " non pas profilé comme une nature stable, une essence qu'on pourrait cerner et définir, mais comme un problème : il prend la forme d'une interrogation, d'un questionnement2 ". La délimitation et l'exposition d'un problème rapprochent le théâtre de la philosophie. Est-ce aussi ce qui les sépare ?

Mais le théâtre n'a pas seulement vocation à nous montrer et nous permettre de reconnaître l'humaine condition. Il intervient aussi toujours dans un contexte politique et social déterminé et dans des formes qui ne sont plus réductibles à l'héritage antique. Et le choix de mettre en scène un texte correspond à l'intuition d'une résonance possible avec le présent, du moins pour ceux qui revendiquent un théâtre qui ne soit pas simplement un théâtre de la présence, un théâtre de " vision ", mais bien de représentation. L'insistance sur la narration est un enjeu actuel, politique et esthétique, et l'on peut soutenir que c'est notamment parce qu'il met en scène des " histoires " que le théâtre est pour nous l'occasion d'une authentique expérience. En ces temps de fascination mémorielle mais aussi historienne, où la commémoration et la connaissance du passé loin de nous éclairer tendent parfois à occulter les enjeux du temps présent, la vertu philosophique et politique de la fiction théâtrale est manifeste. Dans Petites portes, grands paysages, le metteur en scène Stéphane Braunschweig écrit : " Raconter c'est très difficile et chercher à raconter aujourd'hui c'est tenter de résister au discours dominant qui enterre toute possibilité de formuler des choses articulées sur le monde contemporain3. "

Nous traversons une époque dans laquelle les représentations critiques de la société et du monde sont en crise. Dans le monde social et politique qui est le nôtre, beaucoup de grands récits se sont brisés et nous sommes embarrassés par des questions que nous ne savons plus poser avec justesse, dont nous ne savons pas si nous les posons avec justesse. Parce que le théâtre organise l'affrontement des représentations du monde, parce que dans la fiction théâtrale la parole tend à s'organiser comme une confrontation problématique de discours, parce que les histoires de théâtre ne sont ni des histoires édifiantes ni des histoires dont l'interprétation pourrait être univoque, la réalité, le sens, les valeurs, sont susceptibles d'y faire l'objet d'une réflexion, d'un débat. Faut-il se protéger de l'étranger ou le protéger ? le fou doit-il être puni ? qu'avons-nous en commun les uns avec les autres et qu'est-ce qu'être frère et soeur ? où se trouve la justice ? comment trouver notre place dans ce monde et comment y agir ? L'énumération pourrait se poursuivre. Ces interrogations qui sont les nôtres prennent forme sous nos yeux au théâtre. Un spectacle ne nous offre pas de réponses, il fait exister une étrange communauté, communauté non mystique au sens où elle ne se retrouve pas dans l'unité d'une vérité mais fait l'expérience collective d'émotions complexes. C'est dans cette mesure que le théâtre a vocation à offrir à la société dont il émane une représentation critique d'elle-même qui a un sens politique.


(1) Jean-Pierre Vernant,OEdipe notre contemporain ? " in Entre mythe et politique, Paris, Seuil, 1996, p. 437.

(2) Ibid., " Actualité de la tragédie ", p. 488.

(3) Stéphane Braunschweig, Petites portes, grands paysages, Arles, Actes Sud, 2007.

Cahiers philosophiques, n°113, page 5 (04/2008)

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