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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Le lien social (1)

George Berkeley. Traduction Vanessa Nurock, révisée par Geneviève Brykman.

Homo sum, humani nihil a me alienum puto.

Si nous considérons dans toute son étendue le spectacle que nous offre la création, le monde moral et intellectuel aussi bien que le monde naturel et corporel, nous ne pouvons manquer de percevoir partout une certaine correspondance dans les parties, une similitude dans le fonctionnement et une unité de dessein qui montrent clairement que l'univers est l'oeuvre d'un être d'une bonté et d'une sagesse infinies et que le système des êtres pensants est mis en action par des lois procédant de ce même pouvoir divin qui a fixé celles qui régissent le système corporel.

Considérant l'ordre, le mouvement et la cohésion des corps naturels, les philosophes s'accordent désormais à reconnaître l'existence d'une attraction mutuelle s'exerçant tout du moins entre les parties les plus distantes de ce système solaire. Tous ces corps qui tournent autour du soleil sont attirés les uns vers les autres et tous vers le soleil, en vertu de quelque principe secret, uniforme et ininterrompu. Il s'ensuit que la Terre (à l'instar des autres planètes) sans prendre de tangente, gravite constamment autour du soleil, et la lune autour de la Terre, sans qu'elle ait abandonné sa compagne depuis tant de milliers d'années.

Et, de même que les plus grands systèmes de l'univers sont maintenus ensemble par cette cause, de même c'est d'elle que les sphères particulières tiennent leur cohésion et leur consistance. Si maintenant nous changeons de point de vue et faisons passer nos pensées du monde corporel au monde moral, nous pouvons observer l'existence, dans l'esprit ou intelligence des hommes, d'un principe d'attraction similaire qui les pousse à s'unir les uns aux autres dans des communautés, clubs, familles, relations d'amitié, et toutes les diverses formes d'association. Comme dans les corps ayant la même quantité de matière, où l'attraction est plus forte entre ceux qui sont les plus proches les uns des autres, de la même manière s'exerce dans l'esprit des hommes, caeteris paribus, une attraction entre ceux dont la relation est la plus étroite. Bien que situés à plusieurs millions de miles de distance, des corps peuvent néanmoins s'attirer et interagir constamment, même si cette action ne se manifeste pas par une réunion ou un rapprochement de ces corps éloignés, tant que ceux ci sont retenus par les forces contraires d'autres corps qui, simultanément, les attirent dans des directions différentes ; et pourtant, à supposer que l'on supprime tous les autres corps, ces corps éloignés se rapprocheraient mutuellement et s'uniraient ensemble. Il en va de même en ce qui concerne l'âme humaine dont l'attachement pour les individus de même espèce avec lesquels elle entretient une relation distante, passe inaperçue en raison de l'attraction plus grande éprouvée envers ceux qui lui sont plus proches. Mais si l'on supprime ces derniers, l'inclination auparavant dissimulée se dévoile graduellement.

Un homme qui n'a pas de famille est attiré plus fortement vers ses amis et voisins ; et, en l'absence de ceux-ci, il se lie naturellement avec ceux qui sont originaires de la même ville ou du même pays que lui et viennent à se trouver par hasard au même endroit. Deux Anglais se rencontrant à Rome ou à Constantinople deviennent vite intimes. Et, en Chine ou au Japon, des Européens penseraient que le fait même d'être européens constitue une bonne raison pour nouer une relation privilégiée. Allons plus loin encore, supposons le cas où, transportés sur Jupiter ou Saturne, nous y rencontrions un Chinois ou quelque autre habitant de la plus lointaine contrée de notre planète, nous viendrions à le considérer comme un proche, et serions bientôt disposés à nous lier d'amitié avec lui. Ce sont là des réflexions bien naturelles et propres à nous convaincre que nous sommes reliés à chaque individu de l'espèce humaine par une chaîne imperceptible.

Les nombreux grands corps composant le système solaire ne peuvent pas se réunir en leur centre de gravité commun parce que les mouvements rectilignes que l'Auteur de la nature a imprimés en chacun d'eux les en empêchent et parce que ceux-ci concourent avec le principe d'attraction pour former les orbites respectives de ces corps autour du soleil : que ces mouvements cessent, la loi générale de la gravitation jusque-là contrecarrée dans ses effets, se manifesterait en les rassemblant en une masse unique. De la même manière, dans le cas parallèle des sociétés, les passions privées et les mouvements particuliers de l'âme font souvent obstacle à l'action de cet instinct bienveillant et unificateur implanté dans la nature humaine, instinct qui, pourtant, ne cesse de s'exercer et ne saurait manquer de se manifester une fois ces obstacles levés.

La gravitation mutuelle des corps ne peut s'expliquer d'une autre façon que par l'action immédiate de Dieu, qui ne cesse jamais de disposer et de mettre en action ses créatures d'une manière qui convienne à leurs êtres respectifs. Cette attraction réciproque s'exerçant dans l'esprit des hommes ne peut donc être expliquée par quelque autre cause. Elle ne résulte ni de l'éducation, ni de la loi ou de la mode ; il s'agit bien plutôt d'un principe que l'Auteur de notre nature a enraciné dans notre âme dès la toute première origine de sa formation.

Et, de même que le pouvoir d'attraction est dans les corps le principe le plus universel, aux effets innombrables, et qu'il constitue une clé pour expliquer les divers phénomènes de la nature ; de même, l'appétit social qui lui correspond dans l'âme des hommes, constitue le grand principe et la grande source des actions morales. C'est lui qui incline chaque individu à tisser des relations avec ses congénères et imprime en chacun le mode de comportement qui convient le mieux au bien-être commun. Il s'ensuit que l'on trouve dans notre nature cette sympathie par laquelle nous ressentons les peines et les joies de notre prochain. Il s'ensuit qu'il est rare de ne pas trouver chez les parents cet amour envers leurs enfants, lequel n'est fondé ni sur le mérite de son objet, ni non plus sur l'intérêt égoïste. C'est cet attrait qui nous rend avides de savoir ce qui se passe dans les nations éloignées, même si cela ne peut avoir nulle incidence sur nos propres affaires. C'est cet attrait qui étend notre soin aux générations futures et qui nous incite à agir avec bienveillance à l'égard de ceux qui ne sont pas encore au monde, et dont par conséquent nous ne pouvons attendre nulle récompense. En un mot, c'est ainsi que se manifeste ce sens d'humanité diffus, si étranger à l'égoïste qu'un tel sentiment ne peut atteindre, et qui est vraiment une sorte de monstre ou d'anomalie de la création.

Ces réflexions suggèrent tout naturellement les remarques de détail suivantes. Tout d'abord, étant donné que les inclinations sociales sont absolument indispensables au bien-être du monde, il est du devoir et de l'intérêt de chaque individu de nourrir ces dernières et de travailler à les renforcer pour le bénéfice de l'humanité ; de son devoir parce que cela est conforme au dessein de l'Auteur de notre existence, qui vise au bien commun de ses créatures et qui, telle une indication de sa volonté, a planté les graines de la bienveillance mutuelle dans nos âmes ; de son intérêt parce que le bien du tout est inséparable de celui des parties ; donc, en assurant la promotion du bien commun, chacun promeut son propre intérêt privé. Il me faut faire découler une autre réflexion de ces prémisses : le fait que le principal devoir, inculqué avant tous les autres, soit la charité, constitue la preuve insigne de la divinité de la religion chrétienne. Des maximes et des préceptes divers ont distingué les différentes sectes philosophiques et religieuses ; le précepte particulier à notre Seigneur est "aime ton prochain comme toi-même. Ainsi, tous les hommes sauront que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres".

Je ne prétendrai pas que cela même qui constitue une preuve des plus éclatantes en faveur de notre religion n'est pas souvent transformé en reproche à l'endroit de ceux qui la professent ; mais je pense qu'à considérer l'analogie de la nature - telle qu'elle apparaît dans l'attraction mutuelle ou les gravitations du système du monde, dans la structure et la constitution générales de l'âme humaine, ou en dernier lieu, dans les fins et dispositions que l'on peut découvrir dans toutes les parties du monde visible et intellectuel - nous ne douterons pas que le précepte caractéristique de notre religion nous est venu de l'Auteur de la nature. Quelques-uns de nos libres penseurs modernes insinueront sans doute que la morale chrétienne présente (disent-ils) le défaut que ne soit pas fait mention dans les Évangiles de cette vertu qu'est l'amitié. Ces hommes sagaces ne voient (si l'on m'autorise à utiliser cette expression commune) que "l'arbre qui cache la forêt". Qu'une religion incite avant tout ses fidèles à l'amour le plus noble et le plus désintéressé, à la charité, et à la bienfaisance envers toute l'humanité, ou en d'autres termes à l'amitié pour chaque personne, puisse être accusée de manquer précisément de cette vertu, témoigne sans nul doute avec une évidence criante de l'aveuglement et des préjugés de ses adversaires.


(1) Article paru dans le Guardian, le 5 août 1713. The Works of George Berkeley, Bishop of Cloyne, vol. VII, A. A. Luce & T. E. Jessop, Bibliotheca Britannica Philosophica 1955/Nendeln, Liechtenstein, Klaus Reprint, 1979, p. 225-228. Voir A. C. Fraser, The Works of George Berkeley D. D. ; Formely Bishop of Cloyne, Oxford, Clarendon Press, 1901, vol. 4 : Miscellaneous Works, 1707-50, p. 186-190 : "Moral Attraction" (in Essays in The Guardian).

Cahiers philosophiques, n°112, page 100 (12/2007)

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