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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

L'attraction morale et politique selon George Berkeley (1)

Presentation de Vanessa Nurock.

Si l'oeuvre de George Berkeley est loin d'être oubliée ou méconnue en France, notamment grâce au travail de traduction et de commentaire dirigé par Geneviève Brykman, une partie de celle-ci reste néanmoins dans l'ombre. On peut, en effet, regretter que ne soient traduits en français ni les Sermons ni les articles journalistiques2, lesquels offrent très probablement, avec la correspondance du philosophe - elle aussi encore inédite en français -, des clés indispensables pour la compréhension d'ensemble d'une pensée qui, si elle n'est certes pas systématique, n'en possède pas moins une profonde cohérence.

Les articles publiés dans le Guardian visent principalement à répondre à des débats polémiques de l'époque, à diffuser, et éventuellement vulgariser, la doctrine immatérialiste, ainsi qu'à répondre aux "libres penseurs" auxquels s'oppose Berkeley. Leur ton est, pour cette raison, assez différent de celui des autres oeuvres du philosophe et sa liberté est d'autant plus grande que tous sont parus dans l'anonymat ou signés de pseudonymes.

Parmi ces articles journalistiques, "Le lien social", publié en 1713, occupe une place toute particulière parce qu'il offre une analyse psychologique des origines de la morale qui n'est reprise dans aucune autre oeuvre publiée du penseur irlandais3. Celle-ci joue pourtant un rôle déterminant dans la manière dont Berkeley conçoit notre capacité morale. Aussi, le titre choisi par l'édition de référence de Luce & Jessop4, "Le lien social5", est-il peut-être moins éclairant que celui utilisé dans l'autre édition de référence, celle de Fraser6, laquelle intitule ce texte "L'attraction morale".

Cet article du Guardian est surprenant à trois égards au moins. Premièrement, il entérine et transpose en philosophie morale et politique le paradigme newtonien que Berkeley combat pourtant à maints égards dans ses travaux scientifiques. Deuxièmement, il use d'un modèle matériel, corporel, pour élucider un fonctionnement psychologique alors même que seuls les esprits sont des causes actives pour le penseur idéaliste. Troisièmement, enfin il met en lumière l'existence chez ce philosophe irlandais, que l'on connaît pourtant essentiellement pour sa métaphysique et sa philosophie de la connaissance, d'une pensée morale et politique élaborée, à tel point qu'elle peut apparaître comme l'une des sources d'inspiration de la morale "sympathique" que développeront par la suite David Hume et Adam Smith.

De ces trois sources d'étonnement, la dernière est peut-être la plus remarquable au sens où l'intérêt majeur de ce texte réside dans la transition qu'il marque entre une conception dominée par une approche néo-stoïcienne de la morale et une conception plus "expérimentale", marquée par l'importance de la sympathie. Or, toutes trois sont inséparables. Dans cet article, qui est probablement le premier à utiliser le paradigme newtonien en philosophie morale et politique, Berkeley ne cherche pas à étendre le newtonianisme, mais à transposer l'attraction dans le domaine où cette théorie lui semble la plus fructueuse, c'est-à-dire pour rendre compte du mouvement non pas des corps, mais plutôt des esprits. Ce modèle qu'il conteste en physique lui paraît ainsi particulièrement opératoire en psychologie et c'est précisément grâce à lui que s'opère la transition vers la théorie moderne de la sympathie.

La métaphore newtonienne : une physique du social

"Le lien social" paraît dans le Guardian en 1713, soit la même année que sont réédités les Principia de Newton augmentés du scholium generale dans lequel Newton souligne que le magnifique agencement de l'univers ne peut être l'oeuvre que de Dieu, ouvrant ainsi le propos sur des considérations métaphysiques et théologiques. Or, comme le souligne Alexandre Kojève, il est probable que le scholium ait précisément été rédigé par Newton pour répondre (entre autres) aux objections de Berkeley en démontrant que sa théorie "conduit nécessairement non pas à nier mais à affirmer l'existence de Dieu et son action dans le monde7".

Il est difficile de déterminer avec assurance si Berkeley a, ou non, eu connaissance du Scholium Generale des Principia avant de publier son article dans le Guardian8, mais toujours est-il que le scholie rend probablement aux yeux du philosophe irlandais la référence à Newton plus "acceptable" encore qu'elle ne l'était auparavant, même si le Dieu de Berkeley n'est certes pas celui de Newton.

La stratégie mise en oeuvre par Berkeley dans cet écrit consiste à marquer une analogie extrêmement prononcée entre sa conception de l'attraction sociale et la théorie newtonienne de la gravitation, même si le nom de Newton n'est jamais prononcé explicitement dans l'article. Connaissant l'écho rencontré à l'époque par les travaux de ce dernier, une telle analogie pourrait sembler à première vue n'être rien de plus qu'un simple effet de mode, a fortiori s'agissant d'un article publié dans un journal comme le Guardian, à plus large diffusion que les ouvrages philosophiques.

Deux raisons, cependant, s'opposent à une telle interprétation et nous invitent à prendre au sérieux l'analogie proposée par Berkeley, même si celle-ci n'est pas forcément d'une très grande rigueur dans la mesure où il s'agit davantage d'une adaptation et d'une transposition que d'une application. Tout d'abord, l'extension de la théorie de l'attraction au domaine moral et politique n'est pas encore répandue à l'époque où ce texte est publié. Ensuite, et ce point est sans doute plus important, il serait peu approprié de taxer Berkeley d'un engouement pour les travaux de Newton. Tout au contraire, le philosophe irlandais figure à de multiples égards parmi les opposants au newtonianisme.

Toutefois, ses critiques sont, pour partie, postérieures à l'article du Guardian et, pour cette raison, susceptibles de nous égarer. En 1713, en effet, Berkeley partage l'élan général d'enthousiasme à l'égard des Principia, ainsi qu'en témoignent ces autres Principia9 quant à eux publiés pour la première fois en 1710, que sont le Traité des principes de la connaissance humaine. Il y loue Newton en ces termes : "La meilleure grammaire du genre dont nous parlons est un célèbre traité de mécanique démontrée et appliquée à la nature, écrit par un philosophe d'un pays voisin et qui est admiré par tout le monde10." Il ne reniera pas ces propos, mais il les précisera cependant en ces termes dans la seconde édition, publiée en 1734 : "On reconnaîtra facilement que la meilleure clé pour comprendre ladite analogie ou la science naturelle, est un traité célèbre de mécanique11." Cet enthousiasme n'est cependant en rien aveugle : la suite du paragraphe consiste en une remise en question de l'espace et du temps absolus, proprement inconcevables pour Berkeley puisqu'une réalité qui ne saurait être perçue est absurde selon lui. Ce point constitue l'une des principales critiques de Berkeley envers la mécanique de Newton, contribuant à séparer radicalement leurs théories respectives.

Même si dresser la liste des points de désaccord scientifiques et théologiques entre Berkeley et Newton nous éloignerait trop du centre d'intérêt du présent article, il importe néanmoins de souligner que Berkeley critique dès les Principes de la connaissance humaine, publiés en 1710, soit trois ans avant "Le lien social", le terme même d'"attraction", lequel n'apporte rien de plus, à son sens, que ceux d'"impulsion" ou de "poussée" pour décrire ce phénomène mécanique12. Ces critiques seront certes reprises et développées plus tard dans son De Motu.

Pourtant, il semblerait bien, qu'en 1713, Berkeley considère la chose autrement lorsqu'il s'agit de décrire ce qui s'exerce non pas entre des corps, mais entre des esprits. La position de Berkeley n'est en rien paradoxale : il critique l'attraction newtonienne lorsqu'elle prétend s'appliquer aux corps mais il considère également que celle-ci a en quelque sorte raté sa cible. Le terme de "grammaire" prend ainsi tout son sens, celle de la grammaire de l'auteur de la nature, si chère au philosophe irlandais. Ce que n'a pas compris Newton, c'est que sa grammaire parlait la langue non des corps mais des esprits et de leurs relations à distance. Ainsi, même si Berkeley combat le modèle de l'attraction lorsque celui-ci s'attache aux corps, ce paradigme serait en quelque sorte rendu acceptable, et même fructueux, en raison de sa pertinence analogique pour décrire la mécanique sociale !

De sorte que l'on peut suggérer que la référence (à peine) implicite à la théorie newtonienne de l'attraction dans "Le lien social" doit être prise au sérieux pour deux raisons : d'une part la pertinence du modèle utilisé pour exprimer l'analyse berkeleyenne de la dynamique sociale et d'autre part, l'intérêt du philosophe irlandais pour la méthode newtonienne.

Le modèle de dynamique sociale dépeint par Berkeley épouse ainsi le modèle du rapport des forces qu'il met en scène : les hommes, de même que les corps célestes, sont attirés les uns vers les autres en même temps qu'ils sont retenus de suivre cette attirance par des forces opposées contrariant cette dynamique. L'homme est tiraillé jusqu'à l'écartèlement par des passions contradictoires, dont l'attraction sociale est pourtant généralement la plus forte. Que l'on change d'échelle, et l'on s'aperçoit bien vite que cette attraction lie avant tout les hommes entre eux dans une grande "chaîne des êtres". Celle-ci annonce déjà la Siris, témoignant ainsi de la grande cohérence de la pensée de Berkeley et de la parfaite intégration de ce court texte au sein de l'ensemble de l'oeuvre. Cependant, la puissance avec laquelle cette attraction nous semble s'exercer dépend en bonne partie du rapport des forces en présence et de la conjoncture extérieure. Le lien social réside donc essentiellement dans le rapport des forces "centrifuges" et "centripètes", qui nous poussent à une sociabilité néanmoins contrariée par un instinct insociable, nourri par l'intérêt privé.

De plus, la référence à Newton se situe non seulement dans la lettre, mais également dans l'esprit, du point de vue de la méthode. Depuis ses tout premiers écrits, le philosophe irlandais est en effet habité par l'idée d'une science de la morale, très probablement héritée de Locke13 et d'un désir, récurrent en son temps, de rendre la morale aussi objective que les sciences démonstratives. L'idée d'un monde rationnel semble naturellement aller de pair pour le jeune Berkeley avec la conception d'une morale systématique, dont les lois s'inscriraient dans un parfait parallélisme du monde physique, que propose explicitement "Le lien social". Ainsi, le sous-titre des Sermons sur l'obéissance passive, publiés en 1712, nous indique qu'ils développent "la doctrine chrétienne du pouvoir souverain, démontrée et justifiée d'après les principes de la loi de la nature, dans un discours prononcé à la chapelle de Trinity College à Dublin14". Reste donc à établir une science de la morale en tous points identique aux sciences de la nature, et Berkeley de considérer que "la moralité peut se démontrer comme les mathématiques appliquées15".

Tout comme Newton a mathématisé la nature physique, Berkeley cherche donc à mathématiser la nature morale. C'est ainsi la méthode newtonienne au moins autant (sinon plus) que le contenu de la théorie qui est ici reprise. Toutefois, cette expression de "mathématiques appliquées" doit être comprise en accordant un poids égal à chacun des deux termes. Ce que souhaite proposer Berkeley, en vérité, c'est une forme de démonstration morale. Il suggère ainsi dans son Carnet de notes que "pour faire une morale démonstrative, il semble qu'on n'ait qu'à faire un dictionnaire et voir quels mots incluent quels autres ; du moins, c'est cela qui constitue la plus grande partie et le plus gros du travail16".

Cependant, dès son Carnet de notes, cette prétention démonstrative est quelque peu atténuée17 et l'on peut suggérer que cet affadissement de la dimension démonstrative, formelle, ou encore "mathématique", de la morale va de pair avec l'accentuation de sa dimension pratique ou appliquée. Berkeley craint en effet de voir l'autorité des scientifiques s'étendre au domaine moral et servir de soutien à la libre pensée. On peut interpréter de la sorte les propos qu'il tient dans L'Analyste : "Tout comme vous, qui êtes un calculateur ou un analyste habile, vous ne pouvez pas pour cela passer pour un anatomiste habile, tout comme, vice versa, un homme capable de disséquer avec art peut néanmoins tout ignorer de votre art du calcul, tout de même, tous les deux, malgré votre habilité particulière dans vos arts respectifs, vous êtes tout aussi incompétents pour porter des jugements en logique, éthique et religion18." Ce que l'on pourrait prendre pour le désaveu berkeleyien de la démontrabilité de la morale consiste plus précisément à remettre la démonstration à sa juste place, à savoir celle d'un jeu mathématique, d'un formalisme, car la démonstration porte avant tout, selon lui, sur la forme des énoncés.

L'analyse du philosophe irlandais s'assume donc comme scientifique en un sens assez particulier, qui le rapproche d'une certaine manière de Descartes, dont la philosophie était également tournée vers une application pratique. Plutôt que de considérer livrer une étude absolument vraie, Berkeley entend offrir des considérations utiles pour nous permettre de mener au mieux notre vie. Ainsi, la loi la plus naturelle régissant le comportement social est définie par un lien qui donne à la sociabilité comme à la société, figure de nécessité.

L'appel à une métaphore matérielle pour figurer une causalité universelle ne pose ainsi aucune difficulté car c'est bien des esprits, seules causes actives selon Berkeley, dont il est ici question. Il s'agit d'une reprise psychologique de la théorie de la gravitation. La cosmologie est mise au service de la psychologie, dans une sorte de "psycho-cosmologie19" qui expose une mécanique du social. La théorie newtonienne de l'attraction est davantage qu'une simple métaphore ; toutefois Berkeley cherche moins à la transposer à la lettre qu'à s'en servir pour montrer l'efficacité de sa théorie du lien social.

La sympathie comme mécanisme clé de la psychologie morale

Si l'originalité du "Lien social" réside pour partie dans sa transposition singulière de certaines méthodes et théories de Newton, sa dimension la plus marquante tient néanmoins probablement à son rôle pivot dans l'élaboration de la théorie moderne de la sympathie. On peut en effet suggérer deux idées complémentaires afin de mieux mettre en lumière l'intérêt spécifique de ce texte. La première est que la doctrine de la sympathie qui y est élaborée joue un rôle central au sein de la psychologie berkeleyenne. La seconde est que cette élaboration est le pivot qui permet de passer de la doctrine néo-stoïcienne prévalente à l'époque de Berkeley, à ce que l'on peut appeler la doctrine "moderne" de la sympathie, telle qu'elle sera notamment élaborée par David Hume.

On peut suggérer que la philosophie morale et politique de George Berkeley repose pour partie sur une psychologie morale qui lie étroitement capacité morale et capacité sociale. Cette psychologie morale met en oeuvre au moins trois mécanismes distincts au sein de ce que Berkeley nomme la "conscience morale". Ces mécanismes sont, d'une part, la sympathie, notamment analysée dans "Le lien social", d'autre part, la contagion des notions et enfin, le sentiment d'une justice immanente20.

Une analyse approfondie de chacun de ces mécanismes est ici inutile et l'on peut se contenter de les décrire rapidement. Tout d'abord, le sentiment d'une justice immanente est caractérisé par Berkeley comme une forme de dynamique affective et volitive nous inclinant à penser que les bonnes actions seront récompensées et les mauvaises punies. Berkeley le présente dans un de ses sermons comme un sentiment instinctif "implanté(s) dans l'âme de chaque homme, premier à toutes les déductions de la raison, ce qui fait qu'il n'y a rien de plus naturel à nos yeux que le dégoût, l'inquiétude ou le remords qui accompagnent les mauvaises actions ni, d'autre part que la joie et la satisfaction qui récompensent toujours les bonnes actions21". Ensuite, le mécanisme de contagion des notions, quant à lui, est la forme intellectuelle de sympathie par lequel nos croyances se propagent. Enfin, la sympathie, telle que la conçoit Berkeley procède à la fois de la bienveillance ou de la charité chrétienne - ce qui n'est guère surprenant à l'époque, a fortiori pour un prêtre - et de la contagion émotionnelle, ce qui est beaucoup plus singulier.

Si l'on approfondit l'analyse de la sympathie, la doctrine berkeleyenne semble à première vue seulement partager l'approche néo-stoïcienne de l'époque moderne, que l'on trouve chez nombre de ses contemporains. C'est notamment le cas chez son ennemi intime, le libre penseur Shaftesbury, dont Berkeley dénonce avec virulence la doctrine du sens moral, même s'il partage avec ce dernier l'idée que la conscience morale ne saurait être le produit ni de la tradition, ni de l'éducation. Par de nombreux aspects, "Le lien social" pourrait en effet apparaître comme n'étant rien de plus qu'une reprise de l'antienne stoïcienne de la "recommandation22" sur l'image des cercles concentriques si chère à Cicéron par exemple23. Plus encore, de même que la "recommandation" est un "logos spermatikos", à la fois développement de sa propre nature (humaine) et participation à la raison divine, l'"attraction" est semée en graine dans l'esprit humain par le dieu berkeleyen et c'est de ce principe que procèdent à la fois la prédisposition morale de l'homme et sa prédisposition sociale ou politique. Pourtant, l'utilisation par le philosophe irlandais du paradigme de l'attraction lui permet précisément de faire le pont entre cette conception antique si répandue encore à son époque, et une conception plus moderne de la sympathie, qui trouvera à s'épanouir à l'époque moderne, notamment chez David Hume et Adam Smith.

Avant d'être bienveillance ou charité - ce qu'elle est certes aussi - la sympathie est en effet pour Berkeley une orientation vers autrui telle que "nous ressentons les peines et les joies de notre prochain". Aussi n'est-il guère étonnant de voir Fraser rendre en anglais la célèbre citation latine "Homo sum, humani nihil a me alienum puto", mise en exergue de l'article du Guardian par "I am a man, and have a fellow feeling of every thing belonging to man". Or, le terme anglais de "fellow feeling" est celui-là même qu'utilisent Hume ou Smith pour parler d'une sympathie qu'ils caractérisent précisément, dans sa forme la plus simple, comme cette contagion émotionnelle que décrit justement Berkeley. Plus encore, le philosophe irlandais adjoint à cette conception une véritable géographie affective, qui constitue l'une des dimensions les plus originales de la conception humienne de la sympathie24. Il affirme ainsi : "Un homme qui n'a pas de famille est attiré plus fortement vers ses amis et voisins ; et, en l'absence de ceux-ci, il se lie naturellement avec ceux qui sont originaires de la même ville ou du même pays que lui et viennent à se trouver par hasard au même endroit. Deux Anglais se rencontrant à Rome ou à Constantinople deviennent vite intimes. Et, en Chine ou au Japon, des Européens penseraient que le fait même d'être européens constitue une bonne raison pour nouer une relation privilégiée." Ces mots dépeignent de manière à la fois parallèle et inverse, par la privation, cette géographie affective que Hume met en scène en des termes similaires, lorsqu'il écrit dans le Traité de la nature humaine qu'il est naturel de préférer ses enfants à ses neveux, ses neveux à ses voisins, et ses voisins aux étrangers, en des termes aujourd'hui souvent cités mais également, le plus souvent, mal compris.

Dans les deux cas, la logique est la même : la sympathie "limitée" débouche nécessairement sur une forme "étendue" de sympathie. C'est pourquoi il est nécessaire que la sympathie apparaisse sous sa forme restreinte dans un premier temps afin de mettre en scène la manière dont celle-ci constitue le ferment d'une relation sociale primordialement morale. Dans les deux cas, également, la sympathie exprime la commune nature des hommes. Pour autant, à la différence de ce que l'on trouvera chez Hume, susceptible de dissocier sympathie et bienveillance, toutes deux sont inséparables chez Berkeley, ce qui explique peut-être en bonne part que la notion, connotée positivement, d'"attraction" trouve grâce à ses yeux.

La visée de Berkeley dépasse pourtant cette seule dimension puisqu'il ajoute : "Allons plus loin encore, à supposer le cas où, transportés sur Jupiter ou Saturne, nous y rencontrions un Chinois ou quelque autre habitant de la plus lointaine contrée de notre planète, nous viendrions à le considérer comme un proche, et serions disposés à nous lier d'amitié avec lui." La psychocosmologie se double ainsi d'un cosmopolitisme qui fait fi des diversités religieuses et culturelles, elles aussi relatives et soumises également à la loi de l'attraction. Les dimensions psychologique, morale et politique sont ainsi étroitement liées dans cette théorie du "lien social", pour reprendre le titre de Luce. Ce lien est avant tout une forme de force irrépressible, ou, en d'autres termes, un véritable instinct social dont on peut rendre compte grâce à la psychocosmologie cosmopolitique de la sympathie décrite par Berkeley.

La sympathie est ainsi tout à la fois, on l'a vu, contagion émotionnelle et bienveillance ; mais elle constitue également un sens de la communauté. Il s'agit d'une sorte de communication singulière, analogique, dont la cause et le ressort reposent sur notre communauté de nature avec les autres hommes. À partir de notre propre expérience, nous pouvons comprendre et interpréter les signes émotionnels que nous communique autrui.

Ce "sens de l'humanité" se traduit par la sympathie que les hommes ressentent naturellement les uns vers les autres. Et ce sentiment s'exerce tant dans un sens "horizontal", en unissant les membres en une société, et les diverses sociétés en une humanité, que "vertical", d'une génération vers l'autre. Il permet aux hommes d'accomplir leur nature, laquelle vise à tendre au bien commun, en fonction duquel convergent les attitudes individuelles guidées par les lois de la nature. C'est pourquoi, légitimé par sa fonction ainsi que par sa fin, cet instinct social devient un devoir et la sympathie se trouve, de la sorte, "humanisée". Le paradigme newtonien, contestable s'il prétend décrire les mouvements corporels, trouve alors selon Berkeley, sa dimension la plus fructueuse : la description des mouvements ou des relations des esprits, lesquels constituent les seules véritables causes dans la doctrine immatérialiste. Ce faisant, Berkeley ouvre à la fois la porte à l'utilisation d'une méthode newtonienne "expérimentale" en morale et d'une doctrine de la sympathie qui soit autre chose qu'une simple adaptation de la doctrine néo-stoïcienne.


(1) Merci à Sabine Lodéon, qui a bien voulu relire ce texte, pour ses remarques fructueuses et ses encouragements. Je me permets de "détourner" le terme de "psychocosmologie", que je dois aux analyses de Michaël Biziou sur Shaftesbury, car il me semble qualifier parfaitement ce texte de Berkeley, sans pour autant nier le fossé (explicite) qui sépare ces deux philosophes.

(2) Les deux éditions de référence de Berkeley divergent sur le nombre d'articles du Guardian attribués à Berkeley. Quatorze sont dénombrés dans l'édition Fraser et seulement douze dans l'édition Luce & Jessop (l'édition des articles est de Luce). Toutefois, l'attribution du "Lien social" à Berkeley n'est remise en doute ni par l'une ni par l'autre.

(3) On sait que Berkeley avait le projet de consacrer le tome II des Principes de la connaissance humaine à la question morale, et que cet ouvrage a probablement été perdu lors d'un voyage en Italie. Savoir si la théorie berkeleyenne de l'attraction morale y a, ou y aurait, figuré en bonne place reste du domaine de la conjecture.

(4) The Works of George Berkeley, Bishop of Cloyne, vol. VII, A. A. Luce & T. E. Jessop, Bibliotheca Britannica Philosophica, 1955/Nendeln, Liechtenstein, Klaus Reprint, 1979, p. 225-228.

(5) Le titre original de Luce est "The Bound of Society". Ainsi que me l'a fait remarquer à très juste titre Geneviève Brykman, il est plus pertinent de le traduire par la formule "lien social" plutôt que "lien de la société", car cette dernière traduction risquerait de substantialiser indûment la société et de la transformer en un semblant d'idée abstraite.

(6) A. C. Fraser, The Works of George Berkeley D. D. ; Formely Bishop of Cloyne, Oxford, Clarendon Press, 1901, vol. 4 : Miscellaneous Works, 1707-50, p. 186-190 : "Moral Attraction" (in Essays in The Guardian).

(7) A. Koyré, Du monde clos à l'univers infini, Paris, Gallimard, 1962, coll. "Tel", p. 208.

(8) C'est toutefois d'autant plus probable que la préface de Newton est datée du 28 mars 1813, alors que l'article du Guardian a été publié le 5 août 1813. Berkeley a sans doute eu le temps d'en prendre connaissance, directement ou indirectement.

(9) Il est probablement inutile de préciser ici que la référence commune de ces deux titres est celle de Descartes, dont se démarquent très clairement tant par le contenu de leur pensée que par leur démarche Newton comme Berkeley.

(10) G. Berkeley, "Principes de la connaissance humaine", OEuvres, tome I, Paris, PUF, 1985, § 110, p. 377.

(11) Ibid, note 2.

(12) Il écrit ainsi : "Le grand principe mécanique actuellement en vogue est celui de l'attraction. Aux yeux de certains, un tel principe explique suffisamment la chute d'une pierre vers la terre et la monte de la mer vers la lune. Mais en quoi sommes-nous éclairés par le fait qu'on nous dise que cela est fait "par attraction"? Ce mot désigne-t-il la manière de tendre ; y a-t-il attrait mutuel des corps au lieu d'une impulsion et d'une poussée de l'un vers l'autre ? Mais on en définit en rien la manière ou l'action, et on peut aussi justement l'appeler (pour autant que nous sachions) "impulsion" ou "poussée" qu'"attraction"." G. Berkeley, "Principes de la connaissance humaine", OEuvres, tome I, op. cit., § 103, p. 373.

(13) Locke, lui aussi, fait référence à Newton lorsqu'il parle d'une morale mathématique. Toutefois, il ne fait guère usage de la théorie de l'attraction.

(14) "Passive obedience, or the christian doctrine of the supreme power, proved and vindicated upon the principles of the law of nature in a discourse delivered at the chapel of Trinity College, Dublin."

(15) G. Berkeley, "Notes philosophiques", OEuvres, tome I, op. cit., § 755, p. 125.

(16) Ibid., § 690, p. 116.

(17) Il écrit par exemple : "Nous n'avons pas d'idée des vertus et des vices, pas d'idée des actions morales. D'où l'on peut se demander si nous sommes capables de parvenir à leur sujet à des démonstrations." Ibid., § 669, p. 113.

(18) G. Berkeley, "L'analyste", OEuvres, tome II, Paris, PUF, 1985, § 33, p. 311.

(19) Je reprends ici le terme utilisé par Michaël Biziou pour qualifier la morale de Shaftesbury dans M. Biziou, Shaftesbury, le sens moral, Paris, PUF, 2005, coll. "Philosophies". Toutefois, à la différence de Saftesbury, dont la cosmologie est néo-stoïcienne, celle que Berkeley utilise dans son analogie se réclame, on l'a vu, du newtonianisme.

(20) Pour une analyse plus détaillée de ces trois mécanismes et de l'architecture de la conscience morale selon Berkeley, voir V. Nurock, "Conscience morale et sentiments moraux chez George Berkeley", dans G. Brykman et L. Jaffro (éd.), Berkeley's Alciphron, English Text and Critical Essays, à paraître aux éditions Olms. Je me contente ici d'énoncer les deux premiers pour me concentrer plus précisément sur la doctrine de la sympathie qui se trouve au centre de mon propos.

(21) Sermon X, On the will of God, The Works of George Berkeley, Bishop of Cloyne, op. cit., p. 130.

(22) La doctrine stoïcienne de la recommandation répond à un double mouvement, à première vue contradictoire : un mouvement autocentré de conservation de soi et un mouvement d'extension hétérocentré, qui vise à créer du lien avec autrui, en un sens que l'on retrouve notamment dans la "lettre de recommandation". D'emblée, pourtant, ces deux mouvements ne sont en rien contradictoires puisque la conservation de soi s'exprime notamment dans l'élan des parents envers leur progéniture. Ainsi que le fait remarquer Valéry Laurand, Caton fait de cette tendance "à la fois le fondement d'un humanisme térencien (l'homme, parce qu'il est homme et s'approprie cette nature humaine, comprend celle-ci) et le fondement du lien social dans les cités". V. Laurand, La Politique stoïcienne, Paris, PUF, 2005, p. 28. Or, la citation de Térence placée en exergue de l'article du Guardian accentue explicitement cette référence, dont le reste de l'article se démarque pourtant, précisément grâce à l'appel au paradigme newtonien, situant le propos de Berkeley entre l'héritage de certains aspects néo-stoïciens et la rupture concernant le paradigme cosmologique. Ainsi, le philosophe irlandais partage notamment avec la doctrine de la recommandation l'idée que la sagesse consiste dans l'élargissement des cercles, du premier vers le dernier, dans une forme d'appropriation du dernier cercle.

(23) Voir, entre autres, Cicéron, De Officiis, I 54.

(24) Comme chez Hume, on trouve chez Berkeley une conception affective de l'espace ou, plus exactement, ainsi que le caractérise Jean-Pierre Cléro, d'un "espace affectif". J.-P. Cléro, La Philosophie des passions chez David Hume, Paris, Klincksieck, 1985, chapitre troisième : "L'espace affectif", p. 104 sq.

Cahiers philosophiques, n°112, page 91 (12/2007)

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