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Cahiers philosophiques

Dossier : Vernant, philosophe

Vernant et Meyerson : le mental, le social et le structural

Frédéric Fruteau de Laclos, Université Paris-I Panthéon-Sorbonne, IHPST

Jean-Pierre Vernant présente ses premiers travaux comme des "études de psychologie historique". Il se réclame par là de la discipline inventée par son maître Ignace Meyerson. Ce dernier a renouvelé le champ de la psychologie par une réflexion méthodologique originale sur la nature de ses objets : en vue de rendre compte des progrès de la pensée, il propose de sortir du laboratoire et de s'appuyer sur les produits culturels de l'activité humaine. Nous montrons que Vernant, tout en appliquant à l'homme grec les principes de cette méthode, les modifie sur deux points essentiels : d'abord, il rapporte plus nettement le mental aux conditions sociales de son apparition ; ensuite, grâce aux acquis de l'analyse structurale, il enrichit considérablement l'étude des oeuvres elles-mêmes.

Jean-Pierre Vernant, à travers son projet d'une "anthropologie historique de l'homme grec", s'est toujours réclamé de deux maîtres, l'helléniste spécialiste du droit antique Louis Gernet d'une part, le psychologue Ignace Meyerson, dédicataire en 1965 de Mythe et pensée chez les Grecs, d'autre part. L'ambition des pages qui suivent n'est pas de rendre compte des réflexions, nombreuses, riches et variées, de Vernant sur Meyerson1. Nous voudrions plutôt interroger le sens et la portée de la reprise par Vernant de la "psychologie historique" que Meyerson entendait fonder. Nous pensons que Vernant ne s'est pas contenté d'appliquer les thèses historiques et psychologiques de son maître à un objet singulier, la connaissance de l'homme grec. En s'appropriant la psychologie historique, puis en la prolongeant par le biais de fructueuses collaborations avec Pierre Vidal-Naquet et Marcel Detienne, il a résolu certaines des impasses méthodologiques et conceptuelles dans lesquelles l'entreprise meyersonienne menaçait de s'empêtrer.

Nos remarques sur l'oeuvre d'Ignace Meyerson (Varsovie 1888 - Paris 1983) seront critiques sur bien des points, mais elles ne nous semblent affecter en rien l'intérêt et la puissance de ses écrits. Elles sont nées plutôt de la découverte enthousiaste d'un ouvrage aussi fulgurant qu'original, Les Fonctions psychologiques et les oeuvres, thèse principale de Meyerson soutenue en 19472. Les psychologues et psychologues sociaux contemporains commencent à percevoir tout le parti que leurs études pourraient tirer de l'approfondissement des pistes ouvertes par Meyerson, en particulier, dans des disciplines où règne le paradigme cognitiviste, d'une prise en compte de la dimension historique et culturelle du mental3. En historien de la philosophie, nous avons pour notre part tendance à juger trop timide encore la considération des faits sociaux par Meyerson. La psychologie historique, malgré certaines de ses positions de principe, est restée tributaire de schèmes spiritualistes empruntés aux philosophies qui l'ont inspirée.

La "psychologie historique" d'Ignace Meyerson4

Les fonctions psychologiques et les oeuvres

Pour Ignace Meyerson, l'esprit humain a une fonction essentielle, la fonction d'objectivation, qui est la capacité à produire des formes objectives signifiantes. Dans le premier chapitre de sa thèse de 1947, Les Fonctions psychologiques et les oeuvres, sont étudiées les conditions générales de réalisation de l'esprit dans ses oeuvres. Le langage, les mythes, les moeurs, les religions et les sciences sont les différents types d'oeuvres en lesquelles s'objective l'esprit. Du caractère ininterrompu du travail d'objectivation résulte la production d'objets toujours différents, qui interfèrent et ne se ressemblent pas, parfois s'opposent et se contredisent - qui, en tous les cas, se succèdent dans une histoire. Il reviendra au psychologue attentif à la fonction générale d'objectivation de retracer cette histoire.

Mais la fonction générale d'objectivation se particularise bien plus que ne le laisserait penser la classification des genres de produits. Il ne suffit pas de tout classer en larges rubriques. Meyerson veut suivre la courbe d'évolution historique de notions singulières. À cette fin, il part de "faits de civilisations" : "Dans le détail, l'abondance des exemples de faits symboliques, faits de religion et faits de langues notamment, a aidé à une analyse plus précise de la fonction symbolique en général5." Cependant, le relevé sociologique de tels faits de civilisations ne suffit pas. Il faut encore isoler en eux des "faits psychologiques" déterminants, et de là remonter de ces faits à d'autres, contemporains, antérieurs ou immédiatement ultérieurs. Meyerson appelle "fonction psychologique" une telle notion spirituelle susceptible de variations dans le temps : "Le travail du psychologue, dans un domaine ainsi préparé par les spécialistes, consiste à rechercher des significations et des opérations derrière les formes, à les grouper en fonctions psychologiques consistantes et à voir ce que deviennent ces fonctions, ce qu'a été l'effort de l'esprit dans l'histoire de la discipline envisagée6." C'est ainsi qu'on obtient une fine et complexe histoire des conceptions, la carte complète des changements de significations de la multiplicité des objets de l'esprit. Si Meyerson invoque après Mauss le "fait social total7", il ne veut cependant pas tout dissoudre dans des catégories générales. Tous les aspects, historiques, sociologiques et psychologiques sont à prendre en compte, sans que cette complexité équivaille à tout noyer dans l'abstraction d'un ou deux grands partages. La psychologie historique invite à travailler le détail de l'évolution d'une fonction.

À ce propos surgit une difficulté : Meyerson déclare que Mauss demandait une "théorie des interactions et des rapports entre les fonctions, ajoutée à une analyse précise des fonctions8". Or, Mauss, dans son texte sur les Rapports réels et pratiques de la sociologie et de la psychologie, parlait de catégories et non de fonctions. La difficulté porte ici sur la définition même de la fonction. La fonction est-elle une faculté ou une catégorie ?

Ce problème de définition découle de la situation dans laquelle se trouve la nouvelle discipline : la psychologie historique est prise entre la philosophie et les sciences de l'esprit et de la culture (psychologie et sociologie). Meyerson aura parfois tendance à parler des fonctions comme de facultés de l'esprit, suivant en cela l'usage de l'ancienne psychologie qui a cours en son temps : ainsi, l'organisation du Traité de psychologie de Dumas auquel participe Meyerson obéit encore à une répartition en chapitres selon les diverses facultés de l'esprit humain, la raison, la sensibilité, l'imagination, la mémoire, etc. Mais Meyerson, lorsqu'il rédige sa thèse, entend ne pas s'en tenir aux objets étudiés jusqu'alors par la psychologie. Si la "mentalité" au sens de Lévy-Bruhl est trop large pour appréhender les différences fines, il semble qu'il en aille de même pour les facultés de la psychologie traditionnelle : elles sont trop larges pour assurer une prise quelconque sur les faits historiques qui requièrent l'attention de l'historien. On ne doit pas hésiter, dans ces conditions, à se tourner vers la philosophie : la liste des facultés peut être rouverte et complétée en puisant aux concepts des philosophes. On pourra commencer par reprendre la liste des catégories d'Aristote. Toutefois, il ne sera sans doute pas possible d'en rester là : le nombre et la nature des concepts fondamentaux du Stagirite dépendent étroitement de la langue grecque et du sens commun de son temps9. Les images, la personne, la mémoire et le travail sont autant de notions susceptibles d'élargir le spectre des facultés héritées de la psychologie. Elles feront tour à tour l'objet des analyses de la psychologie historique dans le Nouveau Traité de psychologie, dans la thèse puis à l'occasion d'un colloque à l'École pratique des hautes études, dans le cours de 1975-1976 édité récemment, enfin dans une analyse reprise dans les Écrits10.

Une notion de la philosophie exportée en psychologie sera baptisée "fonction". Cependant, l'usage de Meyerson ne vise pas simplement à signaler qu'on a changé de domaine. L'appellation est en rapport avec le fonctionnement propre à l'esprit : un esprit "fonctionne", au sens où l'objectivation s'exerce dans des directions correspondant au travail de diverses "fonctions" psychologiques. La fonction générale d'objectivation se spécifie en fonctions hétérogènes qui produisent des objets différents. Soit l'exemple de la personne : c'est une fonction, car c'est un fait psychologique premier dont résultent différents produits dans la vie de l'esprit. Que produit la fonction de personne ? Non pas assurément des personnes de chair et d'os, plutôt des conceptions toujours singulières de la personne, à des époques et en des lieux différents, selon les groupes humains considérés.

Un contresens est ici à éviter. À la question : "qu'est-ce que la personne ?", on pourrait en effet répondre : "cela dépend, elle est elle-même fonction de beaucoup d'autres choses, et notamment d'éléments étrangers à une analyse purement conceptuelle : de circonstances historiques, d'un contexte social, d'une structure économique, etc.". La notion de "fonction" est dans ce cas utilisée en vue d'insister sur la relativité de la forme psychologique à laquelle on a affaire. Or, dans la psychologie historique, la personne est une fonction au sens où elle est l'instance générale de la psyché qui, en fonctionnant, donne des conceptions historiques singulières. Est fonction non pas ce qui est déterminé du dehors de l'esprit, mais ce qui détermine un dehors pour l'esprit11.

Histoire de la fonction psychologique, histoire du fait social

Toutefois, le rapport des oeuvres à la culture est plus complexe que ne le laisse penser Meyerson. Un sens de la réalité aurait pu en effet être pris en considération : la réalité sociale, comme ce dont naît une oeuvre, comme ce à quoi elle retourne inévitablement. Tout ne peut pas se passer simplement entre les fonctions et les oeuvres. La société vient compliquer, en amont et en aval, les relations entre l'esprit et ses symboles. La symbolisation est une activité collective, elle engage un partage de normes et de règles12. Ce niveau des échanges psychosociaux manque chez Meyerson. On pourrait s'en étonner, car la tentative de Meyerson a souvent été comprise comme un essai de renouvellement de la psychologie sociale13.

Meyerson dialogue certes avec les sociologues. Il précise tout ce que la psychologie gagnerait à tenir compte de leurs conclusions. Il analyse de près le travail de Durkheim, pour qui le social détermine la nature des oeuvres. Mais dans le même temps, il déplore que l'opération décrite par la sociologie obéisse à un même et unique mouvement : "problème d'origination avant tout, pour Durkheim et pour les sociologues de stricte observance, et explication de tous les faits psychologiques et logiques par un mécanisme unique et allant dans le même sens, le social modelant l'humain et l'ayant, pour l'essentiel, modelé dès l'origine14". Pour les durkheimiens, les oeuvres "symbolisent" simplement la société. Or, Meyerson plaide pour un système d'échanges incessants entre la psychologie et la sociologie. Il affirme que les "apports de la sociologie à la psychologie sont inappréciables", il insiste sur "la primitivité du social" ; il écrit enfin que "les études sur les groupements sociaux et leur structure conduisent la psychologie à examiner le rapport de ces groupes avec leurs oeuvres15".

Mais, chez lui, à bien y regarder ce jeu d'interactions entre psychologie et sociologie, conséquence du rapport entre un groupe et ses oeuvres, importe moins que le travail de repérage des fonctions par-delà les faits sociaux :

"En décrivant les groupements sociaux, les sociologues ont apporté des faits concrets très nombreux, notamment des faits mythiques ou religieux, juridiques ou moraux. Dans le détail, l'abondance des exemples de faits symboliques, faits de religion et faits de langue notamment, a aidé à une analyse plus précise de la fonction symbolique en général16."

L'étude des interactions cède le pas à la recherche de la pure relation d'objectivation de l'esprit dans ses symboles. Meyerson encourage bien à chercher dans tous les domaines du savoir les cas dont il sera possible d'inférer les fonctions psychologiques. On doit se confronter à une immense collection d'exemples historiques puisés dans toutes les disciplines17. Selon nous, pourtant, une collection d'oeuvres objectives, dont on dégage par régression les caractères spirituels, n'est pas encore un collectif d'humains confrontés à des conditions d'existence économiques et matérielles concrètes. Il manque à la collection deux traits essentiels pour accéder à la dimension sociale du collectif : d'une part, l'interaction entre les producteurs d'oeuvres, et les effets de cette interaction sur la production même des oeuvres ; d'autre part, la complexité des actions du contexte historique, social ou économique sur les producteurs, en même temps que la réaction de ces producteurs à ce contexte à travers leurs oeuvres : tantôt les oeuvres sont à considérer comme le reflet, partiel ou total, des conditions historico-sociales, tantôt comme la réaction, plus ou moins originale, à ces circonstances. Or, le plus souvent, Meyerson se contente de retracer les différentes conceptions de la fonction qu'il trouve chez des écrivains ou des philosophes.

C'est particulièrement clair dans la thèse, lorsqu'il relève l'inflexion introduite par Chrétien de Troyes dans la nature du sentiment amoureux18. La nature des effets que le texte de Chrétien de Troyes - s'il s'avérait qu'il a été la première expression de l'amour courtois - aurait eu sur le contexte n'est pas davantage étudiée. On passe de la conception "objectivée" dans une oeuvre à une autre notion de l'amour objectivée dans d'autres oeuvres, littéraires ou philosophiques : la démarche demeure étrangement interne à l'histoire de la littérature ou de la philosophie. Le philosophe Étienne Souriau, rendant compte de la thèse, souhaitait que la suite de l'oeuvre d'Ignace, à savoir les analyses de cas qui mettraient en oeuvre ce discours de la méthode psychologique, irait jusqu'aux fonctions elles-mêmes19. Cela ne fut pas le cas : le cours récemment publié fait apparaître une histoire des conceptions philosophiques de la mémoire plutôt qu'une évolution de la fonction mémorielle20.

L'"anthropologie historique" de Vernant

La prise en compte du social dans l'analyse de l'homme grec

Toutefois, que la psychologie historique doive atteindre aux conditions de déterminations sociales des fonctions, et qu'elle le puisse sans renoncer à l'irréductibilité du mental, c'est ce que montre l'oeuvre de Jean-Pierre Vernant. Vernant se montre extrêmement soucieux d'appréhender des "faits humains totaux", selon un type d'analyse hérité de Mauss qui ne dissocie jamais les dimensions individuelles et collectives des événements historiques. Mythe et pensée chez les Grecs, publié en 1965, est dédié à Ignace Meyerson et se présente comme un recueil d'"études de psychologie historique21". Pourtant, dans tous les articles qui le composent, comme dans les autres livres écrits par Vernant, l'explicitation des fonctions mentales est toujours éclairée par, et d'abord ancrée dans, le concret de la situation sociale. Rien ne le montre mieux que le petit ouvrage de 1962 sur Les Origines de la pensée grecque, qui se présente par bien des aspects comme une analyse de l'origine sociale de la pensée grecque22.

Le texte fourmille de distinctions de "plans23", d'"ordres de phénomènes24", de "secteurs", de "terrains" ou de "domaines"25. Au premier abord, on pourrait penser que ces distinctions sont seulement le moyen pour Vernant de cerner l'évolution de la pensée grecque : après une mise en série des faits de civilisation religieux et politiques, elles serviraient à montrer le hiatus qui sépare le culte dû au roi et la laïcisation du sacré dans la polis, ou encore l'acceptation de l'inégalité sociale et la recherche de l'isonomia entre tous les citoyens considérés comme égaux26. Mais il y a plus important : par-delà cette sériation des faits de civilisation, Vernant vise, à chaque fois, l'entrecroisement des séries, les correspondances entre ordre de phénomènes. L'helléniste déploie dans les Origines de la pensée grecque un riche champ sémantique de la relation, de la liaison ou de la connexion, dont le but est de révéler la variété et la profondeur des échanges entre plans. Il entend tout particulièrement montrer la corrélation entre deux des plans les plus souvent invoqués, ceux du social et du mental :

"Retentir" d'un plan sur l'autre (p. 34), "rejoindre" et "se confondre" pour deux plans (p. 53), "traduire" (p. 61, 77), "incarner" (p. 64, 77), "conduire" d'un plan à l'autre (p. 67), "réagir" par rapport à un autre plan (p. 71), "transposer" et "répondre" (p. 77), "orienter" (p. 90, 128), "exprimer" (p. 88, 99), "extérioriser" (p. 89), "recouvrir" (p. 90) "s'insérer" (p. 77, 90), "s'intégrer" (p. 92), "impliquer" (p. 93), "fournir un modèle" pour un plan ou, pour le plan qui se modèle, produire un "analogue" (p. 125, 126), "réaliser" (p. 126), "recouper" (p. 127), "interférer" (p. 128), "être lié" (p. 128), "correspondre" (p. 129) : tels sont les effets que les plans peuvent avoir les uns sur les autres. Dans le détail, il s'agit toujours pour Vernant de révéler comment l'abstraction de la pensée rationnelle s'origine dans le "concret de la vie sociale", comment le corps social s'objective dans telle ou telle "attitude psychologique". Ainsi, d'emblée, l'helléniste entend "souligner la portée des transformations sociales qui ont le plus retenti sur les cadres de la pensée" (p. 34). Se penchant en particulier sur le moment de crise qui s'amorce à la fin du VIIe siècle, il précise que "le point de départ de la crise est d'ordre économique", c'est la reprise et le développement des contacts avec l'Orient, et "elle conduit en définitive à la naissance d'une réflexion morale et politique" (p. 67). Ce qui est propre à la Grèce par rapport aux cités phéniciennes, soumises aux mêmes changements, c'est "la réaction qu'elle suscite dans le groupe humain" (p. 71) : Vernant note qu'un "effort de renouveau joue sur plusieurs plans : il est à la fois religieux, juridique, politique, économique". Il ajoute - point essentiel pour notre propos - que les "rapports sociaux" et la nature des "passions individuelles" en sont transformés. Naît dans la cité l'exigence de rapports d'égalité, de répartition équitable du pouvoir entre "les individus et les factions qui composent le corps social", et Vernant analyse les fonctions mentales et les sentiments individuels que favorise et même crée la nouvelle situation économique et sociale : la pistis, ou confiance, apparaît ainsi comme une "notion sociale et politique au même titre que la homonoia [conformité des sentiments] dont elle constitue l'aspect subjectif : la confiance que les citoyens éprouvent les uns à l'égard des autres est l'expression interne, la contrepartie psychologique de la concorde sociale" (p. 87-88).

L'anthropologue montre également comment des impératifs psychologiques nouveaux parviennent à se matérialiser dans des institutions politiques ou des pratiques collectives. C'est particulièrement clair pour l'apparition du droit hellène :

"On ne saurait donc concevoir les débuts du droit en dehors d'un certain climat religieux : le mouvement mystique répond à une conscience communautaire plus exigeante ; il traduit une sensibilité nouvelle du groupe à l'égard du meurtre, son angoisse devant les violences et les haines qu'engendre la vengeance privée, le sentiment d'être collectivement engagé, collectivement menacé chaque fois que coule le sang, la volonté de réglementer les rapports des génè et de briser leur particularisme27."

Cette matérialisation peut en retour avoir des effets sur la forme même de la pensée initialement engagée, ainsi que le souligne Vernant28 :

"Les aspirations communautaires et unitaires vont s'insérer plus directement dans la réalité sociale, orienter un effort de législation et de réforme ; mais en remodelant ainsi la vie publique, elles vont elles-mêmes se transformer, se laïciser ; en s'incarnant dans l'institution judiciaire et dans l'organisation politique, elles vont se prêter à un travail d'élaboration conceptuelle, se transposer sur le plan de la pensée positive29."

De l'économique au philosophique, du collectif à l'individuel ou, inversement, du mental au social, dans tous les cas, à travers tous ces trajets de pensée, le travail de Vernant témoigne de la nécessité pour l'historien psychologue de reconnaître un ancrage matériel à l'esprit.

Sans doute Vernant n'a-t-il pas seulement été sensible aux leçons de Meyerson, mais également à celles de son autre maître, l'helléniste Louis Gernet. On aurait tort de croire que Vernant a simplement emprunté au premier les principes de sa méthode, au second la matière de son objet - se contentant d'appliquer la psychologie historique à l'Antiquité grecque. Vernant s'est certes nourri du savoir immense de Gernet, en particulier sur le droit hellène, et sur le passage du prédroit au droit proprement dit, comme de nombreuses mentions le prouvent dans Les Origines de la pensée grecque30. Gernet est un puits de science, et Vernant ne cesse d'insister sur l'étendue de la science que lui a fournie son enseignement : "Gernet avait tout lu ; dans tous les domaines de l'hellénisme, son savoir apparaissait sans défaut31." Mais l'influence de Gernet sur Vernant ne tient pas qu'à la nature de l'information, elle se révèle aussi dans la formation méthodologique. À travers Gernet, c'est tout le durkheimisme, et un certain rapport au social, qui se trouvent réinvestis dans l'étude de l'homme grec. Vernant le dit explicitement dans sa préface au recueil de textes de Gernet intitulé Anthropologie de la Grèce antique :: la thèse de doctorat de Gernet était "fortement marquée par l'influence durkheimienne" et dans les articles de Gernet pour le Journal de psychologie, on trouve un "double et constant souci : partir des réalités collectives [...], en bien mesurer le poids social, mais ne jamais séparer les attitudes psychologiques, des mécanismes mentaux sans lesquels ni l'avènement, ni la marche, ni les changements des institutions ne sont intelligibles32". Dans ces lignes, la dimension spirituelle est présentée comme un complément bienvenu à l'influence durkheimienne initiale. Pourtant, il faut admettre que l'apport intellectuel des écrits de Gernet comparés aux travaux de psychologie de Meyerson et du Journal qu'il dirige se signale par cette empreinte due à la sociologie durkheimienne : si, comme s'en réjouit Vernant, Gernet ajoute à l'analyse des faits sociaux les conséquences spirituelles des évolutions institutionnelles, l'intérêt est surtout à nos yeux qu'il lie indissolublement entre eux le social et le mental. Cette liaison permet à Gernet, à l'égal de Mauss, de concilier tous les aspects des faits de civilisation : "Gernet pouvait à chaque fois envisager l'homme grec total [...] tout en respectant la spécificité des divers domaines de l'expérience humaine, leur langage et leur logique propres33." Il chercha à "pénétrer ce que furent leurs modes de penser [des groupes humains], leurs cadres ou outils intellectuels, leurs formes de sensibilité et d'action, leurs catégories psychologiques au sens que Mauss donnait à ce terme". Bref, il "examine en Grèce ancienne toute une série de "tournants" où les mutations mentales et changements sociaux apparaissent en liaison dialectique34". En associant le domaine des transformations sociales au plan des innovations intellectuelles, Gernet apporte ainsi à Vernant la concrétude des conditions matérielles d'existence qui manquait à la psychologie historique de Meyerson.

La Leçon inaugurale de Vernant à la chaire d'études comparées des religions antiques du Collège de France permet de préciser la nature de la "liaison dialectique" entre l'individuel et le collectif, leur ordre de succession et d'enchaînement nécessaire dans l'étude de l'homme grec : l'anthropologue des religions doit mener une "enquête à double dimension concernant d'abord l'enracinement social, le statut au sein du groupe des différents types de croyances et de croyants, ensuite l'univers psychologique, les catégories mentales de l'homme religieux antique35". Le problème est donc d'origination du mental dans le social avant d'être, et pour pouvoir être, d'explicitation psychologique des catégories grecques de pensée. Que l'anthropologue conjoigne de la sorte l'enseignement de ses deux maîtres, Vernant le reconnaît immédiatement : "Comment ne pas dire ici notre dette à l'égard des deux maîtres qui nous ont formés, Louis Gernet, helléniste et sociologue aussi bien, Meyerson, psychologue, mais psychologue historien, attentif à toutes les formes de conduites humaines36." Ainsi est confirmé que l'influence de Gernet n'est pas décisive seulement par l'objet (la Grèce ancienne, le droit hellène), mais "aussi bien" par la méthode (sociologique).

Cette attention à la dimension sociale des faits mentaux ne variera pas, elle sera encore renforcée par la rencontre de Pierre Vidal-Naquet. Dans la préface à Mythe et tragédie en Grèce ancienne, ouvrage rédigé à quatre mains, les auteurs déclarent avoir cerné un "fait humain unique" où se nouent toutes les dimensions qui leur tiennent à coeur : la "réalité sociale avec l'institution des concours tragiques", la "création esthétique avec l'avènement d'un nouveau genre littéraire", la "mutation psychologique avec le surgissement d'une conscience et d'un homme tragiques". Ainsi se trouve défini un "phénomène indissolublement social, esthétique et psychologique37". Par rapport aux études de psychologie historique, la prise en compte de la multiplicité de ces dimensions est assurément une nouveauté. Vidal-Naquet l'admet implicitement, lorsque, dans un livre écrit seul, il affirme que, marxiste, il a accompli le chemin qui mène des formes de société aux formes de pensée, cependant que "Meyerson et Vernant sont partis des catégories psychologiques, et ont rencontré - parce qu'ils les cherchaient - les textes et les institutions politiques et sociales38". Nous ne pensons pas que la psychologie historique soit parvenue jusqu'à la concrétude des pratiques collectives ; si Vernant l'a atteinte, c'est parce qu'il a complété l'enseignement de Meyerson par celui de Gernet. On s'explique que, rapportant les fonctions psychologiques et les oeuvres humaines au terreau social où elles se sont épanouies, il ait préféré qualifier son entreprise d'"anthropologie historique" plutôt que de "psychologie historique".

De la fonction psychologique à l'analyse structurale

D'un autre point de vue encore, Vernant dépasse l'enseignement de son maître Meyerson : une fois étudié l'effet des conditions sociales et matérielles sur la productivité des oeuvres, le mode d'analyse des produits eux-mêmes, en l'occurrence des textes antiques, diffère grandement de ce qu'il était chez Meyerson. Meyerson, on l'a dit, déplore chez les durkheimiens l'origination trop facile du mental dans les conditions matérielles d'existence, l'identification trop rapide de l'humain au social ; il plaide pour un repérage des fonctions par-delà le social. Mais le problème est que lui-même s'en tient à un repérage simple, unilatéral et toujours le même, des fonctions psychologiques dans les oeuvres produites. Il tend trop souvent à la reprise textuelle et tautologique des oeuvres dont il rend compte, il répète, les uns après les autres, selon un mouvement épousant l'histoire des idées ou de la littérature, les écrits des auteurs qui l'intéressent. Or, Vernant parvient à merveille à éviter cet écueil, en étudiant une multiplicité d'oeuvres produites simultanément dans une même aire culturelle. Plutôt que de s'attacher exclusivement, comme Meyerson, à une étude diachronique, paraphrastique dans chacun des moments de son parcours (parce que préoccupée surtout de l'évolution historique d'une fonction telle qu'elle se donne à lire d'une oeuvre à une autre), il prend le temps d'une analyse synchronique et structurale d'un corpus de textes donnés.

Cette attitude structuraliste, il la développe en compagnie de Marcel Detienne. Notons qu'il la développe avec lui plus qu'il n'hérite purement et simplement de lui : car il serait faux de dire que Vernant ignorait tout de l'analyse structurale des mythes avant de rencontrer Detienne, comme le prouve le texte de 1960 qui ouvre Mythe et pensée chez les Grecs, "Le mythe hésiodique des races. Essai d'analyse structurale39". Il n'en demeure pas moins que Vernant prend conscience grâce à lui de la rupture épistémologique que représente l'application du structuralisme de Lévi-Strauss à l'étude des mythes antiques, comme on le voit dans la longue introduction consacrée en 1972 au livre de Detienne, Les Jardins d'Adonis. La mythologie des aromates en Grèce40 : "Si l'on veut tracer la ligne de démarcation qui sépare l'interprétation traditionnelle du mode de lecture proposé par Detienne, à la suite de Claude Lévi-Strauss, on peut dire qu'on est passé d'un symbolisme naturaliste, de caractère global et universel, à un système de codage social, complexe et différencié, caractéristique d'une culture définie41." L'introduction en question est reprise en 1974 dans Mythe et société en Grèce ancienne. La même année paraît Les Ruses de l'intelligence, signé de Detienne et Vernant, qui propose une analyse de la métis grecque, "cette forme particulière, typiquement grecque, d'intelligence retorse, qui est faite de ruse, d'astuce, de roublardise, de tromperie, de tromperie et de débrouillardise en tout genre", sans relever "ni entièrement du mythe, ni tout à fait de la raison"42. Par-delà l'objet même de l'analyse qui, en se situant dans cet entre-deux, comble une des lacunes qu'avait laissées en 1965 l'étude du passage du mythe à la raison, la rencontre de Detienne semble avoir eu un effet sur les principes méthodologiques du travail de Vernant. Il est en effet frappant de voir que, dans Mythe et société en Grèce ancienne, recueil censé être consacré aux rapports directs entre la pensée mythique et le contexte social, Vernant fait paraître un très long texte d'histoire de la méthode. Il traite alors moins du social que du structural, moins de l'origine matérielle des textes que des modalités de leur appréhension intellectuelle. Dès la première page, il signale que sa dette à l'égard de Detienne est immense : "Cette étude n'aurait pu être écrite sans les recherches poursuivies par Marcel Detienne sur l'histoire, ou la préhistoire, d'une science des mythes. Nous avons largement puisé dans son enseignement, bénéficié des discussions que nous avons eues avec lui, utilisé deux de ses articles en cours de publication. Qu'il soit ici remercié pour tout ce qu'il nous a donné43." Le titre même de l'étude, "Raisons du mythe", ne laisse aucun doute : il s'agit pour Vernant, non pas de retracer, avec Meyerson, le chemin qui mena les Grecs de l'irrationalité du mythos à l'avènement du logos, mais, dans un retour réflexif sur son propre parcours rendu possible par Detienne, de s'interroger sur la valeur des différents types d'approche des mythes.

Le plan de ce texte méthodologique obéit, dans sa dernière section intitulée "Le mythe aujourd'hui", au mouvement d'une dialectique historique, qui amène dans un premier temps Vernant à opposer comme deux moments symétriques, et également périmés, le symbolisme et le fonctionnalisme : "Fonctionnalisme et symbolisme apparaissent, en leur opposition, comme l'envers et l'endroit d'un même tableau ; chacun cache ou ignore ce que l'autre reconnaît et dépeint44." Il ajoute que Mauss, Granet et Gernet "ouvrent une autre voie", prenant en compte "l'étroite solidarité entre symboles mythiques, pratiques institutionnelles, faits de langues, structures mentales45", cependant que Dumézil "fait dans la même voie un pas de plus" : l'analyse engage notamment un "ensemble articulé et cohérent de concepts" et "le terrain est ainsi dégagé46" pour qu'advienne le projet révolutionnaire de Lévi-Strauss, dont le modèle est désormais linguistique.

En faisant des oeuvres humaines le symbole de l'activité spirituelle, Meyerson se situait lui-même dans le moment symboliste. Pour qu'on puisse voir en lui un fonctionnaliste, il aurait fallu qu'il fasse des oeuvres l'effet du fonctionnement du collectif, comme c'est le cas chez un Radcliffe-Brown47. On a vu que c'est ce qui manquait à son approche, et son recours au terme de fonction ne doit pas nous abuser : une oeuvre n'assume pas de fonction dans la vie sociale, qui l'aurait produite à cette fin, elle est le symbole d'une fonction psychologique qui l'a façonnée pour s'extérioriser. Or, le travail de Meyerson, sans faire l'objet de citations, est impliqué dans les passages dévolus à l'approche symboliste des mythes. D'abord, Vernant discute un auteur aussi proche de Meyerson que l'était Cassirer48. En tant que directeur du Journal de psychologie normale et pathologique, Meyerson fit traduire et publier plusieurs articles de Cassirer, et surtout les Formes symboliques est une référence majeure des Fonctions psychologiques.

D'autre part, le lecteur familier de Meyerson constate que les formules employées par Vernant pour caractériser les rapports entre signe et symbole, et en premier lieu la définition même du signe, sont décalquées des développements meyersoniens. Il suffit de comparer ces lignes de l'article à de nombreux passages de l'oeuvre de Meyerson, où celui-ci résumait sa conception du signe : "Le signe, écrit Vernant, est arbitraire dans son rapport à ce qu'il signifie (ou plus précisément, pour parler comme les linguistes, le signe est double ; il a deux faces : signifiant et signifié ; le lien entre ces deux aspects est, au moins pour chaque signe pris isolément, entièrement arbitraire). Le signe fait référence à une réalité extérieure à lui, à laquelle il renvoie comme à un objet de connaissance (référent). Un signe n'a de valeur signifiante que par ses relations à d'autres, son inclusion dans un système général49." Articulation du signifiant et du signifié dans le signe, caractère arbitraire du signe, relation à une réalité extérieure, enfin insertion du signe dans un système complexe d'autres signes : un mimétisme étonnant se révèle à l'égard des mots mêmes qu'employait son maître. Ainsi, dans Les Fonctions, Meyerson insistait sur ce que "l'analyse du signe, du fait significatif dans ses diverses manifestations a conduit des linguistes, des sociologues et aussi des logiciens à une division assez généralement admise par les chercheurs spécialisés, celle du signe et de la signification, ou, selon la terminologie de Ferdinand de Saussure, du signifiant et du signifié50" ; puis, reprenant Saussure, il précisait que "le lien unissant le signifiant au signifié est arbitraire", le signe est "immotivé, c'est-à-dire arbitraire par rapport au signifié, avec lequel il n'a aucune attache naturelle dans la réalité51". Enfin, dans les cours donnés à l'École pratique des hautes études, il soulignait la nécessité d'insérer le signe dans un tissu d'autres signes : "Il n'y a pas de signe sans système de signes, sans structure d'ensemble52." Dès lors, sans que, encore une fois, Meyerson soit jamais mentionné, il semble bien que Vernant prenne acte du dépassement historique dont l'oeuvre de son maître psychologue a fait l'objet, ou dont elle doit faire l'objet si l'on veut atteindre à un niveau satisfaisant d'analyse des mythes.

Certes, Meyerson n'a pas été indifférent aux considérations de structure, ainsi que le montre cette dernière référence à la "structure d'ensemble" dans laquelle tout signe doit s'insérer. Mais il entend ce terme de structure en un sens bien particulier, très différent de celui que lui accorde ici Vernant, dans la foulée de Lévi-Strauss et de Detienne. On le voit bien dans un texte daté des années 1950 consacré à des "Thèmes nouveaux de psychologie objective : l'histoire, la construction, la structure". "Par-delà la construction et le construit, note Meyerson, il y a le fait et la notion de structure, problème très actuel pour les psychologues, les biologistes, les linguistes, les sociologues, les historiens des religions53." Le lecteur a alors le sentiment que Meyerson va déployer le paysage conflictuel qui sera celui de la décennie suivante, à travers l'opposition sur le statut de l'histoire entre philosophes d'inspiration phénoménologique d'une part, et anthropologues d'obédience structuraliste d'autre part54.

Or, les pages de Meyerson ne laissent transparaître aucune amorce du débat ; elles paraissent s'attacher étrangement à des références antérieures de plusieurs années, en ce temps où le psychologue historien se forma et où la "structure" avait une tout autre signification. Sous le nom de structure, Meyerson désigne ici la "forme" au sens de la Gestalttheorie :: "On connaît sa récente histoire [de la notion de structure] en psychologie. Dans le même temps que déclinent les études de Denkpsychologie, apparaissent, en Allemagne encore, deux écoles dont l'ambition explicative n'est pas moindre que celle des Würzbourgeois, bien au contraire." La première d'entre elles est "le groupe berlinois de la Gestalt :: Wertheimer, Köhler, Koffka, Lewin, et leurs élèves55". Même lorsqu'il précise un peu plus loin "alors qu'a paru diminuer ainsi quelque peu son rôle en psychologie, la notion de structure a pris une place plus grande qu'avant en linguistique, en histoire des religions, en science sociale, même en science économique56", les nouveautés qu'il relève concernent principalement l'épistémologie des sciences physiques et mathématiques, avec les écrits de Bouligand, Gonseth et Blanché.

Il est évident que l'emploi du terme de structure (pour traduire en français l'allemand Gestalt) a favorisé chez certains contemporains de Meyerson, comme le philosophe Maurice Merleau-Ponty, les glissements ou le passage des développements de la psychologie gestaltiste des années 1930 au structuralisme des années 1960 - alors même que les réalités visées sont bien différentes dans les deux cas. Pour les Allemands, le but est uniquement d'affirmer que le champ perceptif est constitué - formé ou structuré, comme on voudra - comme un tout, en deçà de l'information intellectuelle d'un jugement réflexif. Les sensations et les perceptions ne sont pas en attente d'une mise en ordre rationnelle. Les Gestaltistes s'attachent à dégager, à même les sensations, ce type de coordination pré-réflexive, et ce travail retiendra par exemple l'attention de Merleau-Ponty dans la mesure où il lui permet de contester l'intellectualisme de ses professeurs néo-kantiens, Léon Brunschvicg ou Lachièze-Rey57.

Mais c'est tout autre chose que visent les Français des années 1960 sous le vocable de "structure". Bien sûr, il est encore question de l'organisation en un ensemble cohérent d'une nuée disparate d'éléments, mais l'objet de l'analyse est ici immédiatement discursif : l'enjeu est de repérer un agencement entre éléments d'un ou de plusieurs récits qui fasse sens par-delà la signification manifeste du mythe. Nulle part dans le texte de 1954 de Meyerson cette différence n'est faite ; et ce n'est pas, comme chez d'autres penseurs français, parce que les niveaux d'analyse - sensoriel d'un côté, discursif de l'autre - sont négligés pour être mieux assimilés : la structure au sens des structuralistes est tout bonnement ignorée. Meyerson, ce contemporain de Mauss, ne soupçonnera jamais, ou feindra de ne jamais soupçonner, le chemin qui mène "de Mauss à Lévi-Strauss", selon le titre de l'article par lequel Merleau-Ponty rendait compte des avancées du structuralisme58. Meyerson a beau s'attacher à Saussure, il n'y verra jamais l'inventeur ou le précurseur d'une linguistique structurale, mais le penseur ayant permis de clarifier les deux faces du signe, exprimé et expression, signifié et signifiant, dans le cadre d'une interprétation simplement "symboliste" qui rapporte les oeuvres aux fonctions à l'esprit qui les a produites.

Conclusion : humaniste malgré tout...

Tout cela n'empêche pas que la pensée de Vernant reste tributaire par bien des aspects de celle de Meyerson. Malgré la divergence dans la compréhension des effets du social sur la production des oeuvres, malgré aussi la différence dans le traitement du matériau textuel, l'anthropologue de la Grèce antique est bien l'héritier de la psychologie historique. Chez Vernant, en effet, toutes les analyses matérielles et structurales sont utilisées en vue d'éclairer l'histoire de l'esprit - tout comme c'était le cas chez Meyerson, et chez le maître de Meyerson, le psychologue Henri Delacroix. On comprend que Vernant ait pu continuer, jusque dans l'avant-propos à Mythe et société, de se référer à Delacroix59. Il précise alors que sa recherche se développe entre trois pôles, non seulement mythe et société, mais également pensée, laquelle est ici sous-entendue :

"Dans la série des ouvrages que je dois à l'amitié de François Maspero d'avoir publiés chez lui, ce n'est pas, en dépit des titres, entre deux termes que joue la conjonction. C'est dans le triangle dessiné par trois termes : le mythe, la pensée, la société, chacun d'une certaine façon impliqué dans les deux autres, d'une certaine façon aussi distinct et autonome, que s'est inscrite une recherche qui, morceau par morceau, en une démarche hésitante et incomplète, a tenté avec d'autres d'explorer ce terrain60."

Bien plus, la mise au jour des façons grecques de pensée motive l'investigation, et elle est effectivement découverte au terme du parcours, dans des conclusions qui s'attachent toujours à parler de l'"homme grec". Dès lors, Vernant continue de souscrire à cette idée présente dans le texte de Meyerson de 1954 : "Pour parler comme les linguistes, la structure existe tant en diachronie qu'en synchronie ; l'histoire est une histoire des structures [...] Il est clair qu'il n'existe de structure que par rapport à une fonction [psychologique]61. " C'est le cas en effet si l'on admet que la complexe analyse structurale des mythes n'a pas d'autre finalité que de nous éclairer sur les mécanismes mentaux de l'homme grec, les ressorts profonds de son "fonctionnement" psychique.

Par là, la démarche de Vernant peut être qualifiée d'"humaniste", comme le note Paul Ricoeur dans La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli :: "Il est remarquable que Jean-Pierre Vernant ne rompt pas avec l'humanisme de la première génération des Annales. Ce qui lui importe, en dernière analyse, c'est la démarche sinueuse conduisant du mythe à la raison62." Loin de l'antihumanisme auquel on a souvent associé le structuralisme, Vernant apparaît plus que partagé sur le thème de la "mort de l'homme63". Il écrit ainsi en 1968 que, "au moment où l'on a pu envisager l'effacement de l'homme comme objet de science et écrire que "de nos jours on ne peut plus penser que dans le vide de l'homme disparu" [Michel Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, 1966, p. 353], la recherche de Louis Gernet prend à [ses] yeux valeur exemplaire". Il précise que les "faits de changement" analysés par Gernet "comportent toujours une dimension proprement humaine" : "On ne saurait comprendre leur dynamique que si l'on s'interroge, non certes sur l'Homme, mais sur la mentalité particulière des hommes, des groupes humains qui les ont mis en oeuvre64." Meyerson donnait une portée "humaine" comparable à la psychologie, lui qui s'entretenait avec Mauss au sujet des catégories mentales lors d'une session de la Société française de psychologie.

À travers Meyerson, Vernant prolonge ainsi une lignée de philosophes humanistes parmi lesquels il faut compter Henri Delacroix et Léon Brunschvicg, autre référence centrale des Fonctions psychologiques. Tout comme ces auteurs, Vernant manifeste son attachement à l'idée d'un progrès de la raison dans l'histoire, il témoigne d'un "rationalisme nuancé" : l'anthropologue de la Grèce ancienne demande à la raison de rendre raison d'elle-même, il retourne les armes de la raison contre elle-même65. Vernant discute avec nuance du "miracle grec", il estime que la rationalité n'est pas sortie toute armée du cerveau de quelques philosophes radicalement opposés à leurs prédécesseurs : du mythe préphilosophique à la pensée rationnelle, la continuité existe et vaut d'être mise en lumière. Il n'en demeure pas moins que l'anthropologue est attaché aux discontinuités historiques, aux différences entre un type de pensée et un autre66, et il continue d'espérer, pour l'avenir, un progrès de la rationalité. Tel est sans doute le sens de l'engagement partagé par Meyerson et Vernant dans la résistance ; tel est le sens, aussi, d'un des derniers recueils de Vernant - celui même où sont repris tous les articles qu'il a consacrés à Meyerson - intitulé Entre mythe et politique, dans le prolongement d'un parcours comprenant, comme autant d'étapes nécessaires de l'action et de la réflexion, mythe, pensée, tragédie et société.


(1) Vernant a rassemblé les principaux articles de son maître dans un volume d'Écrits : 1920-1983. Pour une psychologie historique paru aux PUF en 1987. Il a regroupé les analyses qu'il a lui-même consacrées à Meyerson dans Entre mythe et politique, Paris, Seuil, 1996.

(2) I. Meyerson, Les Fonctions psychologiques et les oeuvres, Paris, Vrin, 1948, rééd. Paris, Albin Michel, 1995. Désormais noté FPO.

(3) Voir Technologies, idéologies et pratiques, "Psychisme et Histoire", vol. VIII, n° 1 à 4, Université de Provence, 1989 ; Françoise Parot (éd.), Pour une psychologie historique, Écrits en hommage à Ignace Meyerson, Paris, PUF, 1996 ; Ignace Meyerson, Existe-t-il une nature humaine ? Pour une psychologie historique, objective, comparative (cours 1975-1976), Paris, Sanofi-Synthélabo, 1999 ; Noemi Pizarroso, "La psicología histórica de Ignace Meyerson. Breves notas sobre su obra y su reception", Revista de Historia de la Psicología, 2001, vol. 22, n° 3-4, p. 497-504 ; Christian Brassac, "Lev, Ignace, Jerome et les autres... Vers une perspective constructiviste en psychologie interactionniste", Technologies, idéologies et pratiques : revue d'anthropologie des connaissances, 2003, vol. XV, n° 1, p. 195-214 ; Jerome Bruner, L'Éducation, entrée dans la culture, Paris, Retz, 1996, et Culture et modes de pensée, Paris, Retz, 2000.

(4) Nous reprenons ici les conclusions d'un article sur "OEuvre, fonction et société dans la "psychologie historique" d'Ignace Meyerson", à paraître dans la Revue d'histoire des sciences humaines.

(5) I. Meyerson, FPO, op. cit., p. 115.

(6) Ibid., p. 138.

(7) Ibid., p. 128.

(8) Ibid., p. 129.

(9) C'était ce que Mauss affirmait en 1924 en réponse à une question de Meyerson sur les catégories (Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1950, p. 309-310. Lire "M. Meyerson" à la place du premier "On" de l'appendice). Meyerson reprend l'idée dans sa thèse. Ce sera également l'objet d'un célèbre article de Benveniste de 1958 intitulé "Catégories de pensée et catégories de langue" (repris dans ses Problèmes de linguistique générale, tome I, Paris, Gallimard, 1966, p. 63-74).

(10) Voir I. Meyerson, Écrits, op. cit., p. 126-194 pour les images et p. 252-263 pour le travail ; FPO, op. cit., p. 151-185 pour la personne ; Existe-t-il une nature humaine ?, op. cit., p. 345-405 pour la mémoire.

(11) Sans doute faut-il faire résonner ici le sens qu'a la fonction en médecine. Meyerson, médecin de formation, entend distinguer son travail de psychologue historique de toute tentative réductionniste à des "causes" organiques ou physiologiques. Une fois qu'on a donné dans la psychologie expérimentale, on n'a pas tout dit de l'esprit. Il reste des "oeuvres", où se dépose le meilleur de l'esprit : le psychologue, en les prenant pour objet, fera l'expérience de traits de l'esprit irréductibles à de la matière. Il pénétrera du sens, de la signification, et il importe bien peu à vrai dire de rapporter ces dernières à telle cause organique plutôt qu'à telle autre.

(12) Voir Paul Ricoeur, Temps et récit, tome I, Paris, Seuil, 1983, p. 92 : "Le symbolisme n'est pas dans l'esprit, n'est pas une opération psychologique destinée à guider l'action, mais une signification incorporée à l'action et déchiffrable sur elle par les autres acteurs du jeu social."

(13) Voir Maurice Reuchlin, Histoire de la psychologie, Paris, PUF, 1975, p. 121-122 et Christian Brassac, "Lev, Ignace, Jerome et les autres...", op. cit., p. 197-200.

(14) I. Meyerson, FPO, op. cit., p. 125.

(15) Ibid., p. 114.

(16) Ibid., p. 114.

(17) Le psychologue Henri Piéron, dans son compte rendu des Fonctions, avait prévenu : pour emboîter le pas à Meyerson, il faudra faire preuve d'une culture peu commune (L'Année psychologique, 47e et 48e années, 1946-1947, Paris, PUF, p. 544).

(18) Voir I. Meyerson, FPO, op. cit., p. 140.

(19) E. Souriau, "Étude critique : Les fonctions psychologiques et les oeuvres d'après I. Meyerson", Journal de psychologie normale et pathologique, oct.-déc. 1948, p. 499-500 : "Peut-être quelques lecteurs pourront-ils se demander si Meyerson distingue assez nettement l'histoire de la notion (oeuvre tantôt instrumentale, tantôt conscientielle) et l'histoire du fait [...] Devra-t-on, en fin de compte, affirmer un parallélisme complet de l'histoire des notions et de l'histoire des faits, ou bien une prééminence de la notion sur l'être ? [...] Il y a là un point sur lequel, pour le développement ultérieur des recherches, il faudra tôt ou tard fixer définitivement la doctrine. (C'est du pain sur la planche pour Meyerson et ceux qui travaillent sous sa direction.)"

(20) Voir en particulier l'histoire des points de vue sur la mémoire "du XIIIe au XVIIe siècle" à travers les figures de Bonaventure, Albert le Grand, Saint Thomas, Ramon Llull, Giulio Camillo, Giordano Bruno et Robert Fludd (I. Meyerson, Existe-t-il une nature humaine ?, op. cit., p. 362-399).

(21) J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, Paris, Maspero, 1965, rééd. Paris, La Découverte, 1995.

(22) J.-P. Vernant, Les Origines de la pensée grecque, Paris, PUF, 1962, désormais noté OPG.

(23) Ibid., p. 48, 51, 56, 61, 64, 66, 67, 71, 73, 77, 92, 116, 120, 131.

(24) Ibid., p. 67, 129, 131.

(25) Ibid., p. 49, 53, 67, 91.

(26) Ibid., p. 56, 71.

(27) Ibid., p. 77.

(28) D'autres cas d'"hypostases" de contenus psychologiques, moins complexes, sont pris par Vernant : ainsi "la dignité du comportement a une signification institutionnelle ; elle extériorise une attitude morale, une forme psychologique, qui s'imposent comme des obligations". (Ibid., p. 88-89.)

(29) Ibid., p. 77.

(30) Voir Ibid., p. 14, 69-76, 79, 117, et en particulier note 1, p. 78 : "Nous avons largement utilisé, dans ce chapitre, les indications données par M. L. Gernet dans un cours, non publié, donné à l'École pratique des hautes études, en 1951, sur les origines de la pensée politique chez les Grecs." L'ensemble du livre est du reste dédié à Louis Gernet.

(31) Préface à Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Paris, Flammarion, 1982, coll. "Champs", p. 6. Cette préface est reprise dans J.-P. Vernant, Entre mythe et politique, Paris, Seuil, 1996, p. 187-192.

(32) Ibid., p. 7-8.

(33) Ibid., p. 9.

(34) Ibid., p. 10.

(35) J.-P. Vernant, Religion grecque, religions antiques, Paris, Maspero, 1976, p. 16. Cette Leçon est reprise dans J.-P. Vernant, Religions, histoires, raisons, Paris, Maspero/La Découverte, 1979, p. 5-34.

(36) Ibid., p. 16.

(37) J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, Mythe et tragédie en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1972, p. 9.

(38) P. Vidal-Naquet, Le Chasseur noir, Paris, Maspero, 1981, p. 15.

(39) J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, op. cit., p. 19-47.

(40) M. Detienne, Les Jardins d'Adonis. La mythologie des aromates en Grèce, Paris, Gallimard, 1972.

(41) J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, Mythe et société en Grèce ancienne, Paris, Maspero, 1974, rééd. Paris, La Découverte, p. 145.

(42) J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, op. cit., p. 7.

(43) J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, Mythe et société en Grèce ancienne, op. cit., p. 195.

(44) Vernant précise que "les symbolistes s'intéressent au mythe dans sa forme particulière de récit, mais sans l'éclairer par le contexte culturel ; travaillant sur l'objet même, sur le texte en tant que tel, ils n'y recherchent pas cependant le système, mais les éléments isolés du vocabulaire. Les fonctionnalistes sont bien en quête du système qui confère au mythe son intelligibilité, mais au lieu de le chercher dans le texte, dans son organisation apparente ou cachée, c'est-à-dire dans l'objet, ils le situent ailleurs, dans les contextes socio-culturels où apparaissent les récits, c'est-à-dire dans les modalités d'insertion du mythe au sein de la vie sociale" (ibid., p. 232).

(45) Ibid., p. 234.

(46) Ibid., p. 236.

(47) Voir A. R. Radcliffe-Brown, Structure et fonction dans la société primitive, Paris, Seuil, 1968, p. 264 : "La fonction de toute activité récurrente, telle que la punition d'un crime ou une cérémonie funéraire, consiste dans le rôle qu'elle joue dans la vie sociale totale et, par conséquent, dans la contribution qu'elle apporte au maintien de la permanence structurale."

(48) Voir J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, Mythe et société en Grèce ancienne, op. cit., p. 227.

(49) Ibid., p. 228.

(50) I. Meyerson, FPO, op. cit., p. 79.

(51) Ibid., p. 82.

(52) I. Meyerson, Existe-t-il une nature humaine ?, op. cit., p. 123, 413.

(53) Ibid., p. 101.

(54) Considérée comme science fondamentale par les premiers, tels Sartre et Ricoeur, elle semble aux seconds une discipline peu ou pas assez consistante, l'"ultime refuge d'un humanisme transcendantal" dépassé, ainsi que l'affirme Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage (Paris, Plon, 1962, p. 313).

(55) Écrits, op. cit., p. 101.

(56) Ibid., p. 102.

(57) Voir M. Merleau-Ponty, respectivement La Structure du comportement, Paris, PUF, 1990, p. 151-157 et Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 423-458.

(58) Voir M. Merleau-Ponty, "De Mauss à Claude Lévi-Strauss", Signes, Paris, Gallimard, 1960, et la lecture que propose Bruno Karsenti dans L'Homme total, Sociologie, anthropologie et philosophie chez Marcel Mauss, Paris, PUF, 1997, p. 294-302.

(59) J.-P. Vernant, P. Vidal-Naquet, Mythe et société en Grèce ancienne, op. cit., p. 7.

(60) Ibid., p. 10.

(61) I. Meyerson, Écrits, op. cit., p. 103.

(62) P. Ricoeur, La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 248.

(63) Voir sur l'antihumanisme repéré chez Lévi-Strauss et Foucault, Mikel Dufrenne, Pour l'homme, Paris, Seuil, 1968.

(64) Préface à Anthropologie de la Grèce ancienne, op. cit., p. 9-10.

(65) Voir Paul Veyne, "Le renouveau de l'histoire ancienne prépare-t-il un nouveau siècle des Lumières ?", Roger-Pol Droit (éd.), Les Grecs, les Romains et nous, L'Antiquité est-elle moderne ? Paris, Le Monde éditions, 1991, p. 446 : "Il faut l'avouer, l'école historique actuelle est hétérogène ; elle voit s'opposer des marxistes, des rationalistes, des structuralistes, des nietzschéens. Longue durée selon Braudel, matérialité des incorporels selon Foucault... À grande échelle, ces dissensions ne sont pas tragiques ; un rationaliste très nuancé, Vernant, mettrait tout le monde d'accord quand il écrit : "Nous demandons à la raison elle-même de rendre raison de ce qu'elle est ; nous retournons pour ainsi dire ses armes contre elle" ; le marxisme, conclut-il, se réduit à ce qu'il a d'essentiel, à la conviction que l'histoire transforme sans cesse la prétendue nature humaine."

(66) Voir J.-P. Vernant, "La formation de la pensée positive dans la Grèce archaïque", Mythe et pensée chez les Grecs, op. cit., p. 373-402.

Cahiers philosophiques, n°112, page 9 (12/2007)

Cahiers philosophiques - Vernant et Meyerson : le mental, le social et le structural