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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Gérard Granel et l'analyse heideggérienne du "scandale pour la philosophie"

Élisabeth Rigal,
Françoise Fournié.

Gérard Granel (1930-2000) suivit au lycée Louis-le-Grand les cours de Michel Alexandre, et, à l'École normale supérieure, ceux de Louis Althusser et de Jean Beaufret. Agrégé de philosophie et docteur d'État, il enseigna à Bordeaux, Toulouse et Aix, avant d'être nommé en 1972 professeur à l'université de Toulouse-le-Mirail. Traducteur de Husserl, Heidegger, Wittgenstein, Gramsci et Vico, il a fondé en 1980 les éditions TER.

Il a publié : Le Sens du temps et de la perception chez Husserl (Gallimard, 1968), L'Équivoque ontologique de la pensée kantienne (Gallimard, 1970), Traditionis traditio (Gallimard, 1972), De l'université (TER, 1982), Cartesiana (TER, 1984), Écrits logiques et politiques (Galilée, 1990), Études (Galilée, 1995). En 2001, un livre d'hommage - Granel : l'éclat, le combat, l'ouvert (Belin) - a salué son oeuvre. Un site Web lui sera consacré et certains de ses cours doivent être publiés.

L'inédit que nous publions ici est un fragment du cours d'introduction à Être et temps qu'il a donné pendant l'année universitaire 1978-1979. Nous l'avons établi à partir de différents jeux de notes de ses étudiants1.

Le fil conducteur de ce cours est la différence entre Zuhandenheit et Vorhandenheit - c'est-à-dire entre subs(is)tantialité et disponibilité2 -, le présupposé de base étant qu'Être et temps engage une lutte sans merci contre le sens métaphysique de l'être (la Vorhandenheit), afin de rendre accessible un autre sens de l'être (la Zuhandenheit) que la phénoménologie husserlienne, malgré sa reconnaissance du caractère non prédicatif et non réflexif de la conscience perceptive, n'a pas su reconnaître.

Le fragment que nous avons retenu ne porte pas directement sur le rapport de Heidegger à Husserl (rapport que Granel considère cependant comme la clef de lecture d'Être et temps3), mais sur celui de Heidegger à Kant. Pour comprendre les enjeux des analyses que Granel propose de ce rapport, il faut se souvenir que Kant et le problème de la métaphysique (1928) présente Kant comme "le premier et l'unique philosophe" à avoir ébauché une "destruction de l'histoire de l'ontologie4" et que le paragraphe 43 d'Être et temps (1927) met en évidence, par un examen du traitement de la question de la réalité, les limites de la déconstruction kantienne.

C'est donc en prolongeant les pistes ouvertes par Heidegger que Granel explique ici que seul un véritable évidement du transcendantal peut nous permettre de penser le monde comme transcendant et de reconnaître ce que lui-même nommera plus tard "l'insaisissabilité de l'être5".


(1) Que soient remerciés, pour nous avoir confié leurs notes de cours, Jean-Pierre Cavaillé, Søren Gosvig-Olesen, Jean-Claude Péralba, Nicole Raymondis et Pierre Rodrigo. Que soit également remercié Fabien Grandjean pour sa contribution. Nous remercions aussi Frédéric Postel qui a eu l'idée de cette publication.

(2) Sur l'interprétation de cette différence et de celle de l'analytique de la quotidienneté proposées par Granel, deux précisions s'imposent :
-(i) Le cours montre que la différence Zuhandenheit/Vorhandenheit est en un sens dérivée, car elle vient "se greffer" sur la différence Dasein/Vorhandenheit - c'est-à-dire sur l'idée que le Dasein est une sorte de "lieu nul", foncièrement non-subsistant, qui découvre et pratique l'étant comme zuhanden (pris dans un système de renvois non-substantiels), mais qui ne peut pas s'empêcher de le réifier et de le considérer comme vorhanden, en occultant le "phénomène du monde". Pour Granel par conséquent l'enjeu fondamental de Sein und Zeit et de sa déconstruction de l'histoire de l'ontologie est d'établir l'inconditionnel primat de la Zuhandenheit sur la Vorhandenheit.
-(ii) Pour situer à grands traits l'interprétation que fait Granel de l'analytique de la quotidienneté - interprétation que lui-même caractérise comme "praxologique" -, il faut remarquer d'une part qu'elle s'engage sur une tout autre voie que celle "pragmatique" mise en avant par Hubert Dreyfus (voir "De la technè à la technique", Martin Heidegger, L'Herne), et d'autre part qu'elle repose sur de tout autres présupposés que ceux qu'accrédite Jean-François Courtine (qui soutient, notamment à l'encontre de Granel, qu'il n'y a pas, chez Heidegger, de primat de la Zuhandenheit en tant que telle, mais seulement de la Werkwelt. Voir l'entrée "Vorhanden" du Vocabulaire européen des philosophies).

(3) Voir "Remarques sur le rapport de Sein und Zeit et de la phénoménologie husserlienne", Traditionis traditio, Paris, Gallimard, 1972, p. 102-103.

(4) Sur ce point, voir Gérard Granel, L'Équivoque ontologique de la pensée kantienne, Paris, Gallimard, 1970, p. 24-25.

(5) Voir "Loin de la substance, jusqu'où ?", Études philosophiques, p. 542 : "Par quoi [i. e. l'insaisissabilité de l'être] je n'entends aucun mystère sublime, analogue à l'incogniscibilité de Dieu, mais plutôt, en chaque champ phénoménal, le retrait du "comment" - à la fois sa finesse, sa nouveauté totale, et son improductibilité."

Cahiers philosophiques, n°111, page 115 (10/2007)

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