Le réseau Canopé Le portail educ-revues
 
Cahiers philosophiques

Parutions

Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 109")

Histoire et Métaphysique
Yves-Jean Harder.
Chatou, Les Éditions de La Transparence, 2006, 352 p.
ISBN : 2-35051-006-9

Accepter la thèse de l'achèvement de la métaphysique et, en même temps, réaffirmer avec conviction la nécessité de la métaphysique, tout en soutenant que nous ne pouvons désormais rien inventer de nouveau en métaphysique : tel est l'étonnant coup de force tenté par Yves-Jean Harder.

La métaphysique ne disparaît pas avec son achèvement, elle se perpétue au contraire indéfiniment. Un patient travail sur l'ensemble de l'idéalisme allemand forme un ouvrage remarquable, parfois polémique, souvent audacieux, issu d'une thèse soutenue en 1988, puis remaniée en profondeur et enrichie par un enseignement universitaire à Strasbourg et Paris-IV.

L'introduction analyse les relations conflictuelles entre métaphysique et histoire. L'auteur veut non seulement rendre compte de la fin de la métaphysique, qui est "un fait historique, un événement" (p. 32), mais aussi ouvrir "une voie qui soit pour la métaphysique une vie et non pas une simple survie". De Kant à Hegel s'effectue la rencontre de la métaphysique et de l'histoire, qui produit à la fois l'accomplissement de la métaphysique et son "dévoiement". L'ouvrage propose "une introduction à une lecture de l'idéalisme allemand" (p. 38), mais selon une méthode elle-même métaphysique, et non historique, pour comprendre et sauver la métaphysique.

Le chapitre premier étudie comment la rencontre avec l'histoire s'inscrit dans la métaphysique. Conversion vers les principes, l'acte métaphysique est par nature une recherche silencieuse, "parce qu'elle s'achemine vers un au-delà de tout discours" (p. 56). Sous la pression de la "polémique" (pour "détourner les bonnes natures des chemins du mensonge", pour indiquer la "route" vers la "contemplation du premier principe"), des récits principiels apparaissent dans l'histoire, mais ils ne peuvent "prétendre à aucune originalité", car ils ont à la fois une dimension historique (les styles varient selon les auteurs) et une dimension non historique ("les principes restent toujours les mêmes"). Ce qui signifie aussi bien que "tout a été dit, il n'y a plus qu'à répéter", et que l'exigence de la situation historique "impose de sans cesse reprendre à nouveau le récit : rien n'a été dit" (p. 58). De là la double tâche de la pensée : d'une part, "raconter les principes, répéter ce qui a toujours déjà été dit, remonter à la source" ; d'autre part, "chercher les conditions de possibilité d'une révolution dans l'histoire" (p. 62).

Le chapitre II s'attache à éclairer l'idée de métaphysique dans sa rencontre avec l'histoire à partir d'un long commentaire de la Critique de la raison pure. L'auteur montre que Kant accomplit une "révolution dans la métaphysique" en découvrant que "le désir de l'objet qui fonde l'apparition est le même que le désir qui guide la recherche des principes" (p. 81). La contradiction du désir s'inscrit donc au coeur du projet métaphysique. Kant veut "restaurer le désir de la raison dans sa vérité" en pensant à la fois le désir, son histoire et "la fin du mouvement" (p. 107). Ce qui correspond aux trois aspects de la raison : la métaphysique présente, le désir de la raison comme "disposition naturelle" ; la métaphysique passée, l'illusion inévitable comme cible de la critique dans la Dialectique transcendantale ; et la métaphysique future, l'accomplissement du désir sous la forme du système. Mais le système futur "n'existe qu'en idée", c'est "l'idéal de la raison pure" qui donne sens à "l'infinité du désir". Le système est une fin, le "foyer imaginaire" qui "transcende tous les systèmes" et guide la marche de la raison tout au long de l'histoire.

Le chapitre III expose la méthode de l'herméneutique rationnelle. En se réalisant dans l'histoire le système devient réel ; la raison a donc une histoire, mais nul ne peut en prévoir le cours. Le schème de la raison étant la division, au double sens de la dichotomie et de l'affrontement, le moteur de son histoire est "la polémique". Ne reconnaissant pas l'idée au premier abord, la raison "est obligée de déchiffrer l'histoire" par une herméneutique (p. 171). Cette herméneutique rationnelle se distingue de l'histoire érudite : "dialogue de la raison avec elle-même", elle reprend "le texte des systèmes passés, du point de vue du télos infini" (p. 186). L'herméneutique a "une fonction de rectification". Kant ramène ainsi la métaphysique passée à son sens véritable, et il oriente la métaphysique présente vers le système. Mais le geste kantien de refondation est-il une ouverture, un nouveau commencement pour la métaphysique ? Ou bien au contraire un échec et une fin, le coup de grâce donné à la métaphysique déjà moribonde ? L'auteur veut préparer la décision en explorant "deux voies", avant et après Kant.

Il s'agit d'abord de remonter à la naissance de la métaphysique pour montrer la "profonde communauté d'inspiration" qui unit Kant et Platon. Pour cela, l'auteur étudie la conception kantienne de l'histoire de la raison en s'appuyant sur l'exemple privilégié de Socrate et Platon. L'herméneutique rationnelle ne se soucie pas de l'interprétation traditionnelle des textes. Kant "lit Platon parce qu'il sait ce qu'il doit lire avant même de l'avoir lu" (p. 196). L'auteur fait un plaidoyer en faveur de l'herméneutique rationnelle, et il critique l'interprétation historique et érudite "à l'affût de tous les détails" des textes. L'écriture rend le texte personnel et risque de lui faire perdre son universalité ; seule la lecture métaphysique peut "corriger" cette "aberration". D'un point de vue métaphysique, "Platon et Kant disent fondamentalement la même chose" (p. 225) : Platon invente une tâche encore inconnue, l'écriture philosophique, il ouvre l'histoire de la raison ; Kant refait le même geste que Platon, le geste originaire de la philosophie, il déploie le discours théorique qui ouvre un nouvel avenir pour la métaphysique.

L'auteur applique enfin l'herméneutique rationnelle à l'idéalisme allemand post-kantien entendu comme "un accomplissement et une déviation de la métaphysique". Fichte est le premier à faire le lien entre la révolution métaphysique opérée par Kant et la révolution politique en France. Son but est de réaliser le système définitif. L'auteur parle d'une "véritable pathologie du désir, qui le rend tyrannique" (p. 261). Hegel marque un terme à ce moment en réconciliant la métaphysique et l'histoire : "La raison sait qu'elle n'a plus désormais en face d'elle aucune réalité extérieure (nature, histoire, révélation) qui puisse faire obstacle" (p. 279). L'accomplissement de la métaphysique n'est pas sa fin, mais la "circularité de l'éternel". Notre esprit fini doit se mettre "à l'école de l'absolu" par la répétition scolaire du système hégélien, au risque de l'ennui. Car "le système n'est jamais fait, mais toujours à faire", il se perpétue au présent. Nous avons seulement à répéter l'acte de commencer. L'auteur évoque également l'antagonisme entre la France et l'Allemagne par l'idée d'une "géographie de la raison" ; il soutient que la "déviation" de la métaphysique correspond au fait que l'Allemagne, à partir de sa guerre de libération nationale (1813), "prétend devenir à elle seule toute l'Europe".

La conclusion développe la position radicale de la dissociation complète entre la métaphysique achevée et l'histoire. D'un côté, nous avons "l'histoire sans la métaphysique". Ce qui signifie que l'histoire n'est plus progrès, elle n'a plus de sens, tout est déjà pensé dans le système. La métaphysique n'a plus besoin de l'histoire, elle n'a plus rien à attendre de l'histoire, car il ne peut plus rien s'y passer. L'achèvement de la métaphysique laisse l'histoire inchangée. Les relations entre les sujets sont prises dans le conflit et la violence ; il ne règne que la "barbarie" et le "nihilisme". D'un autre côté, nous avons au contraire "la métaphysique sans l'histoire". Ce qui signifie que la métaphysique se borne à interpréter "des significations déjà disponibles". Il n'est plus nécessaire que la métaphysique advienne dans l'histoire puisqu'elle est déjà advenue ; délivrée de l'histoire, elle n'existe que sous la forme de l'absence. "On n'y reviendra plus." Mais si l'histoire se désintéresse de la métaphysique, le sujet peut encore affirmer librement, choisir individuellement le désir métaphysique. Un tel "héroïsme de l'affirmation du penser" est "quitte de l'obligation d'inventer", parce que désormais "il ne peut plus y avoir de nouveauté en métaphysique" (p. 339) : le sujet retrouve le geste socratique, la pure décision, la praxis, et la pauvreté.

L'ouvrage pose de nombreuses questions. Peut-on accepter comme une évidence la thèse de l'accomplissement ou de l'achèvement de la métaphysique ? En prônant la stricte répétition du système hégélien, l'auteur n'aboutit-il pas à une impasse ? La distinction d'un achèvement qui n'est pas une fin, pour ingénieuse qu'elle soit, puisqu'elle permettrait à la métaphysique de continuer indéfiniment, peut-elle éviter la disparition ? Envisager la métaphysique sans l'histoire a-t-il un sens ? Est-il possible de résumer l'ensemble de la pensée sous le seul vocable de "métaphysique" (comme si tous les grands penseurs de la métaphysique avaient parlé d'une seule voix), en sorte que la fin de la métaphysique serait aussi la fin de la pensée ? L'inquiétude métaphysique ne peut-elle pas renaître, au lendemain de tous les triomphes scientifiques et techniques ? Quelques questions parmi tant d'autres pour souligner la richesse du débat ouvert par cette belle et attachante méditation sur l'achèvement de la métaphysique que nous a donnée Yves-Jean Harder.

Marc Herceg.

Cahiers philosophiques, n°109, page 123 (04/2007)

Cahiers philosophiques - Histoire et Métaphysique