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Cahiers philosophiques

Éditorial

Éditorial du numéro 109 ("La voix")

Prendre la parole, c'est faire entendre sa voix, voix physique en même temps que voix porteuse d'un discours. La voix de celui qui parle est à la fois phonè et logos. Cette proposition simple ne l'est qu'au premier abord.

Une voix est singulière, elle est même un des éléments caractéristiques les plus aisément reconnaissables ; au point qu'il est nécessaire de déformer les voix comme on masque les visages pour éviter qu'une personne ne soit publiquement reconnue. Mais si la singularité d'une voix est perceptible, la voix individuelle de celui qui parle et se fait entendre ne se réduit pas à cette individualité et prétend à être une voix, sinon universelle, en tout cas audible et intelligible. Toute voix individuelle, parce qu'elle est voix, réclame et revendique une raison et une validité commune : nous parlons toujours dans une certaine mesure, au nom des autres et dans les mots des autres. Pour le philosophe Stanley Cavell, telle est même l'énigme centrale de la rationalité et de la communauté : toute parole est reconnaissance que nous avons en commun des mots, des manières de dire, et que cette communauté excède d'une certaine manière ce que nous pouvons en dire. Nous nous entendons dans le langage et non sur le langage : cette entente n'est le résultat d'aucune convention et nous ne sommes même pas les acteurs de cet accord. C'est par une refonte de la thématique wittgensteinienne du langage comme notre "forme de vie" que Cavell montre à la fois la fragilité et la profondeur de nos accords : fragilité du fait de l'absence radicale de fondement de la prétention à "dire ce que nous disons" - notre langage ordinaire ne se fonde que sur lui-même, ce qui ne constitue pas vraiment un fondement -, profondeur car cette absence n'est la marque ni d'un manque de rigueur logique ni d'un manque de certitude rationnelle dans les procédures où s'articulent les intentions significatives. En lieu et place de tout inconditionné structurant a priori l'espace de nos échanges, l'accord avec les autres ou avec soi-même est à penser comme accord des voix. Accord qui n'est ni psychologique ni intersubjectif, exclusivement étayé sur "l'arrogance" d'une voix, sa prétention audacieuse à quelque forme d'universalité.

L'attention à la voix, la prise en compte de ce que le langage est prononcé par une voix humaine au sein d'une "forme de vie", conduit à infléchir, peut-être même à renverser, le questionnement sur le "langage privé". Le sujet du langage apparaît sous forme d'une voix et non d'une intériorité et il est sujet de et à l'expression ; toute expression est nécessairement à la fois intérieure - elle m'exprime - et extérieure - elle m'expose -. Loin que la parole soit pleinement active, nous sommes bien plutôt livrés au langage, pris dans une structure d'expression et de signification que nous ne pouvons refuser. L'opposition du privé et du public est en ce sens un leurre : ne pas s'exposer publiquement, ce n'est pas demeurer dans la sphère privée, c'est être inexpressif. Si je ne parle pas, ce n'est pas qu'il y a de l'inexprimable, c'est que je n'ai rien à dire. Reconnaître un tel rapport de l'intériorité et de l'extériorité c'est "reconnaître que vos expressions vous expriment, qu'elles sont à vous, et que vous êtes en elles. Cela signifie que vous vous autorisez à être compris, chose que vous pouvez toujours refuser. [...] ne pas vous y refuser, c'est reconnaître que votre corps, le corps de vos expressions, est à vous1".

Cavell en accordant une place majeure à la voix humaine dans le champ de la réflexion philosophique, déplace la question de l'usage commun du langage telle qu'elle a été travaillée par Wittgenstein et lui confère un retentissement politique. Comment comprendre que nous parlions au nom des autres et qu'ils parlent en notre nom ? La question n'est pas à entendre sur le terrain juridique, il ne s'agit pas de savoir si nous avons le droit de le faire ni par quelle instance nous y serions autorisés. C'est un fait : nous parlons au nom des autres et réciproquement. Nous acceptons ainsi tacitement de représenter et d'être représentés, et ceci alors même que nous ne savons pas très précisément ce que "représenter" veut dire. Nul n'est, par définition, représentatif de l'humain ; mais toute voix a un statut public et faire entendre sa voix c'est nécessairement revendiquer l'appartenance à une certaine communauté, dont les frontières ne sont pas déterminables a priori : elles émergent, ou plutôt elles émergeront au fil d'échos, de réponses, de relances, dont on ne sait pas exactement à qui elles sont adressées. L'accord ou même l'entente peuvent toujours être rompus : si mes paroles ne sont pas acceptées, je perds ma voix, celle-ci ne représente plus rien, je n'ai plus de voix dans la conversation commune. Il n'y a plus de passage possible du je au nous.

Il est remarquable de retrouver précisément le concept de voix au coeur de la formulation du pacte social qui engage et lie les hommes en un corps politique, dans le chapitre VI du livre I, Du contrat social. "L'acte d'association produit un corps moral et collectif composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix." Il s'agit bien en un sens d'un passage du je au nous, du particulier au général, et il n'y a pas lieu de considérer ici la voix comme une simple métaphore. Elle est au contraire la matière même du politique. C'est par la composition des voix que le corps politique est possible et la volonté générale est cette voix qui résulte du concert de toutes les voix exprimées.

Cavell commente d'ailleurs Rousseau en ces termes : "Ce que Rousseau prétend connaître, c'est sa propre relation avec la société ; et ce qu'il revendique comme une donnée philosophique, c'est le fait que les hommes (que lui-même) puisse parler au nom de la société, et que la société puisse parler en son nom." En suivant cette orientation, il est possible de proposer une reformulation de la question démocratique sur la base d'une conversation démocratique. Pour que le gouvernement soit légitime, soit le nôtre, tous doivent y avoir ou y trouver leurs voix. Mais on voit tout de suite qu'un tel "concert" tient davantage du problème que de la solution : il ne va pas de soi que tous puissent ou veuillent parler, il ne va pas de soi que leurs paroles soient entendues. Il importe donc de préciser les médiations, et peut-être les médiateurs, susceptibles de faire advenir un tel concert, et de le faire advenir à lui-même. Que serait une assemblée qui ne s'écouterait pas, qui ne s'entendrait pas parler ? Sans doute y va-t-il ici d'une certaine réflexivité du corps politique, en particulier du corps politique démocratique.

Ces analyses se rapportent principalement à la voix comme porteuse d'un logos. Nous sommes sujets à l'expression et la seule voix reconnue, entendue est la voix porteuse d'un discours. Supposons que nous ne disions pas "quelque chose de quelque chose", selon les formes certes variées, mais tout de même relativement stables et traditionnelles de la communication, il n'est pas sûr que nous soyons écoutés, a fortiori entendus. Car qu'y a-t-il à entendre d'une voix qui se tiendrait aux frontières du logos ? Cette reconnaissance du sens repose de fait sur la distinction d'une voix articulée et d'une voix inarticulée que les termes grecs de logos et phonè expriment fort bien. La phonè est pensée dans la dépendance du logos et ce qui est inarticulé est renvoyé à l'inaudible, comme si "avoir une voix" c'était nécessairement parler. Toutes sortes de voix se font pourtant entendre autour de nous si nous prêtons l'oreille, à commencer par celles de certains animaux qui communiquent de façon sonore sans parler, et il est légitime de réfléchir à l'irréductibilité de la phonè au logos. Non pas au sens où cette voix serait porteuse d'une ineffable vérité mais au sens où elle excède, déborde le discours et la voix parlée, ouvre la possibilité d'un commerce et peut-être d'une communauté non langagiers, et fait surtout ressortir les limites de l'espace discursif. Sans être tentés, ainsi que l'évoque Wittgenstein dans les Recherches logiques, par l'inexpressivité dans le but de s'extraire de la fatalité du vouloir-dire, on peut chercher à entendre la richesse d'une expression non langagière qui transmet et même signifie sans dire. Il ne s'agit pas d'un simple fond sonore sur lequel se détache tout discours puisqu'il est fait de cris, de modulations, de chants parfaitement repérables, qui interviennent dans le jeu ouvert des interprétations. Entendre ces voix inarticulées, leur accorder un statut, c'est peut-être accepter de reconnaître que nous ne comprenons toujours les paroles, les discours que partiellement et sur fond d'incompréhension. Comme une invitation à ce qu'au même titre que la conscience, notre entente devienne "modeste".


(1) S. Cavell, Les Voix de la raison, trad. S. Laugier et N. Balso, Paris, Seuil, 1996, p. 551.

Cahiers philosophiques, n°109, page 5 (04/2007)

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