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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

L'homme fabricateur d'images

Un texte de Bernard Lacorre. 2001.

H. Jonas vise à établir dans l'Essai VII1 que l'aptitude à fabriquer des images est le témoignage le plus direct et le plus décisif de la singularité humaine. Découvrir une image (une peinture pariétale par exemple) c'est y reconnaître immédiatement une oeuvre exclusivement humaine. En effet "ni les outils, ni les foyers, ni les tombes" (p. 167) ne fournissent des indices décisifs de l'humanité de leurs auteurs. Et non plus le langage, étant donné en particulier qu'aucun objet physique ne saurait témoigner par lui-même qu'il est un signe, alors qu'on ne peut confondre une image avec aucune autre chose. H. Jonas voit dans l'image un témoin de "la nature plus-qu'animale de son créateur" et qu'il est "potentiellement un être parlant, pensant, inventif, bref "symbolique"2" - parce que libre. Seul homo pictor est animal symbolicum.

Je ne discute pas que l'espèce homo sapiens sapiens soit seule à fabriquer des figures. Je conteste que cette production témoigne d'un "fossé métaphysique" entre l'homme et tout autre vivant et prouve la "liberté trans-animale" de celui-là.

1. À ce jour, les plus anciennes figurations connues datent d'environ - 30 0003. Nous savons par ailleurs que homo sapiens sapiens (espèce à laquelle appartient homo pictor) date d'au moins - 100 0004. Il paraît étrange de professer qu'un être vivant ait attendu 70 siècles5 pour révéler le fossé métaphysique qui le sépare d'autres espèces vivantes dont certaines (homo sapiens neanderthalis auquel on rapporte les premiers rites funéraires) sont extrêmement proches de lui. Qu'il lui ait fallu (au moins) ces 70 siècles6 pour rendre évidente aux yeux d'extra-terrestres sa radicale singularité. Si un tel être a dû attendre si longtemps pour dévoiler enfin cette singularité, ne peut-on penser que la fabrique d'images est, comme toute innovation technique, le fruit de conditions, de développements et de maturations préalables ?

2. L'image (pictura) est un artefact. Sa production est un cas particulier de la fabrication, propre depuis fort longtemps à ce que Bergson appelait homo faber. H. Jonas semble penser que l'image est essentiellement une extériorisation de l'image mentale que l'homme conserve en mémoire (mémoire toute différente du souvenir animal) : "La forme dont on se souvient peut être traduite de l'imagination interne en une image externe", p. 179. La fabrique des images témoignerait ainsi de la nature trans-animale de la représentation dont elle serait l'expression privilégiée.

(a) Admettons que dans la fabrique des images on ait affaire au "contrôle eidétique de la motricité, à savoir l'action musculaire gouvernée non par un modèle établi stimulus-réponse, mais par la forme librement choisie, représentée de manière interne et projetée à dessein7", alors on trouvera des témoignages aussi probants de cette aptitude humaine dans toute technè (qui est, dit Aristote, "la forme dans l'âme" de l'artisan). La taille d'une pointe levallois résulte d'un projet qui exige la représentation d'une succession de sept étapes pour parvenir à la forme qui en est le telos, i. e. aussi bien la cause première. Cela suppose, outre l'habileté requise pour l'exécution, une très longue portée de l'imagination (cf. Leroi-Gourhan, Les Chasseurs de la préhistoire8, p. 85 sq.). Or le débitage levallois apparaît au paléolithique moyen (entre - 180 000 et - 40 0009), bien avant les premières peintures pariétales.

(b) Pour exécuter une peinture pariétale, il faut avoir la maîtrise d'un certain nombre de matériaux (les pigments), d'instruments (lampes), d'outils. De plus il faut pénétrer dans les grottes, se risquer à une exploration qui est certainement gratuite (au regard des intérêts vitaux) mais pas plus que les parcours aventureux qui ont disséminé les espèces d'homo erectus à travers le monde. Les figures qu'on rencontre sur les parois des cavernes nous posent très vigoureusement la question de savoir ce qu'elles font là. Leur fonction n'était certainement pas de forcer la reconnaissance des extra-terrestres. Sur les raisons de la fabrication de telles figures en de tels lieux, je n'en sais pas plus que quiconque. Mais je trouve que la question mérite d'être posée et les hypothèses avancées (magie, religion, chamanisme) examinées.

(c) Je ne crois pas qu'aucune figuration ait jamais été commandée par une image mentale qu'il s'agirait de traduire ou d'extérioriser (ni d'ailleurs qu'elle puisse l'être). Je crois au contraire que ce sont des formes perçues qui commandent l'imagination (j'entends ici l'aptitude de voir une chose comme une autre). C'est un fait banal : les hommes aiment à reconnaître des centaures dans des nuages, des géants dans des roches. C'est une prescription qu'on rencontre souvent chez les peintres de soutenir l'invention par la donnée de formes perceptibles (par exemple Vinci10 : taches sur le mur. Cf. Cozens, construire un paysage à partir de tache11). C'est pourquoi le mythe grec qui rapporte l'origine de la peinture (skiagraphia12) à l'incision du contour de l'ombre d'un bien-aimé me paraît toucher très juste. Cette remarque pourrait paraître apporter de l'eau au moulin de Jonas, puisqu'elle suppose les hommes capables de percevoir des formes dissociées de leur substrat matériel. Ils séparent "mentalement la forme et la matière" (p. 176). Mais pour que cette opération soit possible, il faut que la forme perçue soit en effet relativement libre par rapport à sa matière et d'autre part il se trouve que les formes reconnues et éventuellement délinéées ou corrigées sont des profils. Certes Jonas reconnaît que le choix de tel aspect plutôt que de tel autre tient à ce que certains sont "plus familiers ou procurent plus d'informations que d'autres" mais il précise et souligne "comme symbole13". Autrement dit la sélection d'un aspect n'est pas déterminée par la structure de la chose ou par l'intérêt biologique qu'elle offre pour nous, c'est un choix qui opère au sein d'une représentation (autonome). Or le fait que les premières figurations soient celles d'animaux et qu'elles en offrent le profil me paraît tenir à la saillance de ce genre d'objets pour des chasseurs et observateurs curieux et à la prégnance de la bonne forme qu'est le profil (relatif au plan de symétrie des mammifères).

3. Je croirai volontiers que les êtres capables de voir une chose dans une autre, sont certainement capables d'admiration : capables d'arrêter leur attention sur des figures remarquables de leur milieu (coquillages, cristaux, fleurs, etc.). De cette admiration nous avons des témoignages (antérieurs aux premières images). Je croirai volontiers qu'en fabriquant divers outils et ustensiles (ce qui exige le repérage de formes dans la matière), ils ont pu obtenir des formes qui en suggéraient d'autres et les travailler pour elles-mêmes jusqu'à obtenir des images. Nous n'avons pas en effet d'image mentale qui soit comme un tableau des choses que nous nous représentons. Pour obtenir un tableau il faut le produire.

4. Que les hommes qui ont peint Lascaux etc. fussent pleinement des hommes, j'en suis convaincu. Mais je ne vois pas quel motif on peut avoir de rechercher un critère si indiscutable qu'il permettrait à des êtres tout autrement constitués que nous (exempts de toute la sympathie animale que le primate éprouve pour le primate) de nous reconnaître comme sujets trans-animaux14. Ces extra-terrestres ne pourraient15 certes être des animaux (vu qu'ils ne sauraient alors percevoir des images comme des images : ils seraient trompés par des leurres ou indifférents). Si ce sont des hommes l'épreuve est inutile. Il faut donc que ce soit des anges ou des dieux. Si ce sont des anges, ils possèdent l'âme et la raison sans le corps (de purs "êtres raisonnables" non assujettis à la naissance, au besoin, à la reproduction, à la mort). Il me semble alors que vouloir être reconnu des anges (qui porteront cette bonne nouvelle à Dieu : ta créature sait maintenant qu'elle est faite à ton image, Alléluia !) c'est de la piété. Ce n'est pas de la philosophie. Le propos de Jonas suppose une théologie (qui est toujours le principe de la distinction entre animal et homme, nature et civilisation).

Pour ma part je considère qu'une autre métaphysique est possible que celle héritée des mythes (et des rites sacrificiels). Je considère avec Démocrite et Lucrèce qu'il est possible de construire une histoire naturelle de la civilisation. Et j'éprouve une certaine gratitude à l'égard des lointains ancêtres qui m'ont pourvu de la merveille de la vision binoculaire (qui me permet de regarder les choses en face et de faire face au visage de mon semblable).


(1) Hans Jonas, Le Phénomène de la vie, Vers une biologie philosophique, trad. D. Lories, Bruxelles, De Boeck Université, 2001. L'Essai VII s'intitule "La production d'images et la liberté humaine" ; les indications de pages données par Bernard Lacorre dans sa lettre renvoient toutes à ce texte, dans cette édition.

(2) H. Jonas, op. cit., p. 168.

(3) 30 000 ans avant Jésus-Christ.

(4) 100 000 ans avant Jésus-Christ.

(5) Lapsus calami pour "70 millénaires".

(6) Même lapsus calami que dans la phrase précédente.

(7) H. Jonas, op. cit., p. 180.

(8) André Leroi-Gourhan, Les Chasseurs de la préhistoire, 1955, rééd. aux Éditions Métailié, 1983 et 1991.

(9) 180 000 et 40 000 ans avant Jésus-Christ.

(10) B. Lacorre pense sans doute au texte suivant de Léonard de Vinci : "Si tu regardes un mur couvert de taches ou fait de différentes espèces de pierres et que tu cherches à imaginer une scène, tu y découvriras des paysages variés, embellis de montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines dans divers arrangements ; ou encore tu verras des batailles et des figures humaines en action ; ou d'étranges visages et costumes, et une infinité d'objets que tu pourras ramener à des formes parfaitement dessinées", Carnets, édition de H. A. Suh, Parragon Books Ltd, 2006, p. 37.

(11) B. Lacorre écrit "tache" au singulier ; le pluriel serait peut-être meilleur. Alexander Cozens (1717-1786), peintre anglais d'origine russe, est l'auteur d'une Nouvelle méthode pour secourir l'invention dans le dessin des compositions originales de paysages (1785). Ce livre important est reparu chez Allia en avril 2005. Cozens imagine des dessins construits à partir de taches d'encre jetées sur le papier : le peintre n'imite plus la nature, il tire ses idées du hasard. Voir Jean-Claude Lebensztejn, L'Art de la tache. Introduction à la Nouvelle méthode d'Alexander Cozens, Montélimar, Éd. du Limon, 1990.

(12) Skiagraphia signifie, étymologiquement, "écriture de l'ombre", "fixation d'une ombre par écrit". Sur ce concept, voir l'article de B. Lacorre signalé dans notre présentation et paru dans les Cahiers philosophiques de mars 2000, p. 68-70 et p. 85. Le mythe grec en question est rapporté par Pline, Histoire naturelle, livre XXXV, § 151-152.

(13) H. Jonas, op. cit., p. 178.

(14) Cette expression est reprise de Hans Jonas, qui l'emploie plusieurs fois dans son étude (p. 168, 180, 182).

(15) Le verbe est difficile à lire, mais le contexte nous paraît imposer la lecture "ne pourraient".

Cahiers philosophiques, n°108, page 101 (12/2006)

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