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Cahiers philosophiques

Études

Identité, changement et évolution

Ion Vezeanu, Université Pierre-Mendès-France, Grenoble-II

Dans la nature, il y a des changements qui bouleversent tout. Des simples protozoaires, après des multiples transformations, deviennent des êtres humains, selon la théorie évolutionniste de Darwin. Il s'agit d'un changement sortal ou en termes évolutionnistes d'un changement d'espèce. Ainsi, cette étude vise principalement le problème de la spéciation. L'aspect commun des changements observés dans cet article est leur étonnant "manque de limites". Par conséquent, on constate une opposition entre la logique de l'identité qui fixe ces limites et une théorie biologique qui explique l'origine des espèces et l'évolution de la vie sur Terre à travers la spéciation. Dans cette perspective, l'évolution semble analogue à la résolution d'un problème par essai et erreur. Toute la biosphère serait le produit fortuit des processus aléatoires, aveugles, à la manière du hasard manifesté dans les jeux de loterie. Aussi, sommes-nous bien loin de la nécessité du principe d'identité.

À la question "Qu'est-ce qui demeure identique en ce monde soumis au changement, au devenir, à l'écoulement du temps ?", la réponse héraclitéenne est double : i) d'abord, rien ne résiste au changement, car "tout s'écoule" ou tout se meut ; le fameux aphorisme "on ne peut pas entrer deux fois dans le même fleuve1" est devenu un lieu commun gravé dans la mémoire des philosophes. Conséquence de la thèse du mobilisme universel, cette conception doit être complétée par une deuxième thèse d'Héraclite, moins connue, mais non moins importante : ii) "le monde pris dans sa globalité est une seule et même chose2", ce qui a comme résultat immédiat l'identité des contraires. Mais, c'est la première conception, la métaphore du temps-fleuve qui suggère que tout s'écoule, qui fut reprise et commentée par la plupart des philosophes. Il est ainsi des changements des êtres-fleuve, tels les bulbes, les polypes, les chiens et généralement tout être vivant. Parmi les philosophes contemporains, pour ne citer que quelques-uns, Quine3, Griffin4, Wiggins5 et plus récemment Ferret6 ont repris cet exemple chacun à son compte pour défendre des théories philosophiques qui se contredisent mutuellement.

Le débat philosophique actuel semble persister dans la même dichotomie antique : d'une part, la conception parménidienne de l'immobilisme et d'autre part, la conception héraclitéenne du changement. Cette ancienne difficulté, qui a gagné tous ses droits à la pérennité philosophique, peut être traitée à présent à l'aide des outils formels et scientifiques. Le concept clef, mais problématique puisqu'il englobe les deux conceptions opposées, la fixité et le changement, est la spéciation. C'est pourquoi, nous allons d'abord étudier les difficultés surgissant d'une confrontation entre la logique bivalente de l'identité et le changement. Ensuite, nous approfondirons ces résultats dans le cas précis de la théorie de l'évolution darwinienne. La logique et l'épistémologie semblent se donner la main contre une des plus populaires théories scientifiques contemporaines. Si nous adoptons le darwinisme, nous devrons alors abandonner un des principes les plus importants de la pensée : le principe d'identité. La question est donc importante, puisqu'elle touche à notre rationalité.

Identité et changement

Qu'arrive-t-il si le changement (finalement radical) se fait continuellement ? Prenons l'exemple de deux êtres vivants résultant d'un seul, suite à une division naturelle. Cela crée une situation embarrassante : soit le principe de continuité spatio-temporelle n'est pas respecté, soit la relation d'identité (a = a) ne peut pas s'appliquer dans ce cas. Les deux possibilités sont étonnantes et inacceptables. L'analyse de la division du bulbe de jonquille traduit bien le dilemme.

Le bulbe de jonquille

Ainsi l'exemple du bulbe de jonquille est bien embarrassant. Il montre l'opposition entre l'identité permanence (ou diachronique) et les différentes occurrences d'un même être vivant pendant sa carrière :

"Un bulbe de jonquille peut se diviser spontanément en deux parties assez égales ; chacun des deux bulbes qui existe au moment t2 est ainsi relié par une vie végétale continue à l'unique bulbe qui existait à t1 ; est-ce pour cette raison que chacun des bulbes ultérieurs soit le même que l'original ? Mais alors, puisque les deux [bulbes] ultérieurs sont clairement deux, en des différentes places, la relation "... est le même bulbe que ..." ne peut pas être en même temps symétrique et transitive, ne pouvant pas obéir à la logique usuelle de l'identité. Pouvons-nous affirmer que la continuité de la vie végétale est interrompue à l'instant de la division, en sorte qu'aucun des bulbes ultérieurs n'est le même que le précédent ? Toutefois, si juste après la division une moitié a été détruite, nous devrions probablement être contents d'affirmer que la moitié survivante est le même bulbe que l'original, de la même façon que, si la division a été faite inégalement, nous aurions été contents d'affirmer que le plus grand bulbe résulté est le même que l'original. De la sorte, dans le cas où le bulbe serait divisé en deux fractions égales et que les deux moitiés survivent, cela semble contradictoire d'affirmer qu'aucun des deux n'est le même bulbe que l'original ; mais, évidemment, il serait arbitraire de dire que l'un est [le même bulbe que l'original] mais pas l'autre, et de même, de dire que les deux sont le même [bulbe] que l'original, vu que cela violerait la logique de l'identité7."

Ce genre d'exemple n'est pas une exception, mais il est assez souvent rencontré dans la nature. Ainsi, les bulbes de perce-neige ou de lis, ou le cas des plantes herbacées vivaces (phlox, chysantemus, primulas), ou les plantes arbrisseaux (hypercicums, potentillas, berberis), posent la question de la réidentification numérique mettant en cause tout critère d'identité et l'identité numérique même. Mais, selon John Mackie, la difficulté consiste dans une bizarrerie de notre conception ordinaire de la persistance d'une chose. Car, lorsque nous considérons un bulbe de jonquille nous ne prenons pas en compte les différentes occurrences du bulbe (ou phases, ou tranches temporelles) tout au long de sa carrière ou de son passé8.

Après la division (fission), nous disposons, de façon indiscutable, de deux occurrences du bulbe de jonquille, ce dernier n'étant identique à aucune des deux occurrences ultérieures ! Mais pourquoi ce cas est il si épineux ? Il semble que la "logique" des êtres naturels ne se laisse pas circonscrire par la logique de l'identité. Ce genre de division naturelle est, en termes de continuité temporelle, une bifurcation dans la carrière de notre bulbe. Les deux branches temporelles désignent chacune une existence séparée, différente et indépendante pour chacune des deux occurrences générées par le bulbe originaire. C'est de là que surgit cette difficulté qui tient à notre conception de la persistance des choses à travers le temps : nous concevons la persistance d'une chose ou d'un être vivant non pas comme une suite d'occurrences, mais comme une carrière, comme une biographie (histoire passée continuelle) d'un être vivant9.

Partant, cette difficulté serait d'ordre épistémique héritant de notre façon d'envisager, de concevoir le trajet existentiel des êtres vivants à travers le temps. De cette manière, on pourrait espérer qu'une meilleure connaissance du processus de division des cellules, des bulbes ou des polypes nous offrirait la bonne solution. Si, après des recherches scientifiques soutenues, les biologistes découvraient, par exemple, qu'il ne s'agit nullement d'une division, mais d'une "naissance" alors, la question changerait d'allure. Il y aurait un bulbe originaire, le bulbe-mère qui donnerait naissance à un bulbe-enfant et ainsi de suite. Seulement, rien ne permettrait de distinguer l'un de l'autre, ni selon leurs tailles et leurs poids (qui sont égaux), ni selon les apparences (couleur, forme, odeur qui sont semblables) et ni selon le code génétique qui est le même. Bien évidemment, l'identification entre le bulbe initial et le bulbe-mère serait impossible. Aussi la question est de principe et des nouvelles connaissances ne pourront modifier en rien notre approche, donc la question persiste : comment concilier les concepts et la logique de l'identité avec la persistance des choses si récalcitrantes, comme les bulbes de jonquille10 ?

Outre les nombreux exemples de plantes qui se divisent régulièrement, et que connaissent tous les jardiniers, il y a des plantes qu'on peut couper en deux parties et replanter par la suite. On peut imaginer plusieurs cas de figure d'identification de plantes qui ont subi ce traitement11. i) On coupe une plante par le milieu, on déplace une moitié avec attention et on la brûle tout en gardant l'autre moitié à la même place. Certainement, la moitié qui reste est identique à l'original. ii) La même opération que précédemment, mais au lieu de brûler une moitié on va la planter ailleurs. Malheureusement, celle qui demeure sur place meurt à cause d'un geste inadéquat. Avec la même certitude, on va affirmer que la plante survivante est identique à l'original. iii) On coupe la plante en deux moitiés, on cultive une moitié ailleurs et par la suite les deux plantes vont bien. On ne peut pas affirmer, en ce cas, qu'une des deux plantes est identique à l'original mais pas l'autre. Nous ne pouvons pas non plus affirmer que les deux sont identiques à l'original, puisqu'elles sont deux. iv) Après avoir coupé la plante en deux, on va cultiver une moitié à côté d'une plante du même type mais plus vigoureuse. Celle-ci va absorber notre plante. Certainement, la moitié survivante sera identique à l'original. v) Le même cas que précédemment, seulement la moitié de la plante cultivée ailleurs va absorber une autre plus fragile. Conclusion, la plante originale a été divisée et celle, fragile, a cessé d'exister.

Les expériences de ce genre peuvent être multipliées à volonté, mais elles suffisent, selon Terence Wilkerson, à prouver deux choses : d'abord que l'identité des êtres naturels dépend beaucoup de nos intérêts et de nos "affaires" (anglais concerns). Ensuite, que l'identité des individus ne dépend pas de leurs propriétés intrinsèques, de ces propriétés conformément auxquelles ils sont classés en différents types naturels. On retrouve ici une critique radicale de la conception de David Wiggins qui affirme, dans une perspective substantialiste, justement le contraire12. Contre Wiggins, l'auteur invoque le travail des jardiniers qui décident par eux-mêmes du sort des plantes, en fonction de leurs (ou de nos) intérêts. Et de même, dans la plupart de cas naturels, c'est nous qui décidons de l'identité des individus. On se retrouve, sous une forme atténuée, devant l'argument du "meilleur candidat" dans une interprétation nouvelle, plus pragmatique, qui suggère que par nos actions et par nos pratiques nous pouvons influer non seulement sur le statut des êtres vivants, mais aussi sur nos structures fondamentales de pensée. Ainsi, des deux candidats, on va choisir celui qui répond le mieux aux critères d'identification. Mais, l'arbitraire de nos décisions pratiques opposé à la nécessité de l'explication raisonnable, nous oblige à rejeter le meilleur candidat. L'identité ne peut pas être une relation logiquement arbitraire.

Ainsi, pour le bulbe de jonquille : apparemment, aucune solution n'est satisfaisante. Soutenir que les deux moitiés sont à la fois le bulbe primitif semble saugrenu car l'expression "...est le même bulbe que ... " n'est plus symétrique ni transitive13, ainsi que la relation d'identité l'exige. Néanmoins, si l'argument logique n'est pas satisfaisant, on peut en invoquer un autre qui tient du bon sens immédiat : à savoir, qu'aucune des deux moitiés ne peut être identique au bulbe originaire, simplement parce qu'une moitié ne coïncide jamais à l'entier dont elle procède. Une partie serait toujours plus petite que le tout. Néanmoins, les commentateurs, surtout ceux opposés à l'identité absolue, veulent identifier à tout prix les bulbes en question. Partant, la seule solution qui leur semble acceptable est (toujours !) celle du meilleur candidat.

En réalité, cette conception est invoquée chaque fois pour être rejetée par la suite. Dans le cas des êtres vivants, cet argument devient encore plus irrecevable que dans le cas des artefacts : soutenir que la carrière d'un bulbe est dépendante de l'autre bulbe, car en détruisant l'un on fait de l'autre le meilleur candidat à l'identification avec l'original, semble assez séduisant, mais non pas raisonnable. Imaginer, par exemple, que les êtres vivants entretiennent des relations de dépendance existentielle et qu'en agissant sur certains on peut influer sur l'identité d'autres, cela tiendrait plutôt de la magie que de la philosophie. Nous pourrons donc ignorer ce choix arbitraire, commandé par la bonne volonté d'un sujet, aussi attrayant soit-il.

Selon John Mackie, cette difficulté est en partie le résultat de la conception lockéenne, conception relativiste de l'identité qui rencontre des difficultés inexplicables lorsqu'il s'agit de chercher l'unité d'une "vie végétale14". La réponse, qui est négative et radicale, peut déjà être devinée : il est impossible de déterminer laquelle des deux occurrences est le bulbe primitif. Les différences qui existent entre les deux sont si minimes et insuffisantes qu'elles ne peuvent pas compter dans ce genre de décision épistémique. En ce sens, un argument très fort est tout simplement la division cellulaire bien connue. Devant un tel processus, qui est une des merveilles de la nature vivante, nous ne pouvons tirer qu'une seule conclusion, à savoir qu'il s'agit d'un cas de décision épistémique indéterminée.

Les chiens de la Nasa

Une autre difficulté philosophique concerne les changements de nature ou de sorte, pour ne pas dire d'essence à la manière des métaphysiciens. Normalement, le changement radical, qui fait passer un être vivant d'une certaine sorte à une autre (changement de genre, d'espèce), ne concernerait pas le problème d'identité d'un individu, car ce type de changement détruit son identité (comme, par exemple, Socrate vivant qui est différent de Socrate mort). Ceci est valable donc pour les changements avec cessation d'existence. Par contre, que se passe-t-il dans le cas des changements continus à l'intérieur d'une même sorte, sans interruption d'existence et qui ont comme résultat paradoxal une autre sorte d'être vivant ? Est-ce que l'identité de l'être en question est toujours préservée ? C'est la difficulté soulevée par Marjorie Price dans une expérience de pensée, qui a comme acteur principal le chien Rover envoyé par la Nasa sur Mars :

"Pour déterminer les effets de l'atmosphère de Mars sur des animaux de grande taille, la Nasa envoie Rover sur cette planète. Après un atterrissage réussi sur Mars et après le décollage, Rover revient sur Terre, où il est observé continûment pendant six mois. Des caméras enregistrent chaque moment de son existence. Pendant toute cette période, Rover subit un changement graduel, en sorte que, vers la fin de la période d'isolement, il est devenu une masse amorphe de cellules. Le code génétique de chacune de ses cellules a changé : sa nature ne pouvant être identifiée à aucune sorte d'organisme parmi les types connus. Pour confirmer qu'il s'agit de quelque chose, qui tient de l'environnement de Mars, qui est à l'origine de cette transformation, la Nasa envoie d'autres chiens de races et d'âges différents - et même une chienne enceinte - sur la planète Mars. Chaque fois, le résultat est le même15."

Après ce changement, on se retrouve avec une entité, qu'on va appeler Clover, qui n'a ni la forme, ni la structure, ni le code génétique du chien Rover. Mais, affirme l'auteur, personne ne peut contester que Clover est le chien installé dans la chambre isolée, il y a six mois. Sinon, cela équivaudrait à contester le principe de continuité spatio-temporelle. Mais caméras à l'appui, on peut prouver que Rover n'a pas cessé d'exister un seul moment pendant tout ce temps. Il n'y a pas de décès du chien, car ses cellules sont toujours vivantes. L'embarras vient de ce que, après cette transformation bizarre, transformation d'espèce, nous n'avons plus de terrier devant nos yeux, mais autre chose : quelque chose, Clover, qui ne ressemble à rien, à aucune sorte d'animal terrestre. Alors, comment l'identifier ? Sous quel concept tombe Rover-Clover ? On devine dans cette difficulté une critique virulente du principe de dépendance sortale défendu par David Wiggins. Ce principe métaphysique affirme que tout individu est "couvert" pendant son existence d'au moins un concept sortal, un terme commun, tel homme, chien, arbre, roche. Ainsi, ce principe constitue une condition logique nécessaire de la persistance d'un être vivant ou d'une chose matérielle. Ces termes sortaux sont vrais de l'individu en question à travers le temps de son existence.

Selon la position de David Wiggins, il est possible de démontrer formellement que l'énoncé d'identité "a = b" implique l'existence d'un terme général F, qui est un concept sortal adapté au jugement d'identité en question. Autrement dit, il est possible de prouver logiquement l'implication suivante : (a = b) ==> ($F) (a = F b).16 Ainsi, nous pourrons faire les deux hypothèses suivantes :

(i)            a = b
(ii)           ($F)(F(a)) ;

cette deuxième hypothèse est possible dans la mesure où n'importe quelle entité a est une certaine chose F (un terme général ou prédicat sortal arbitraire, tel que F(a)).17 Ainsi, par réflexivité de :

(iii)            F(a) ==> a = Fa, nous obtenons,
(iv)            a = Fa ;

en appliquant la loi de Leibniz (l'indiscernabilité des identiques) nous parvenons à :

(a = b) ==> [(a = Faº (b = Fa)] ; d'où par (i) et modus ponens,
(v)            (a = Faº (b = F a) ; d'où par (iv) et modus ponens,
(vi)            b = F a ; par conséquent,
(vii)           ($F)(a = Fb) ; ainsi nous pouvons établir,
(viii)          (a = b) ==> ($F)(a = Fb).

Or, l'expérience de pensée de Marjorie Price prouve justement le contraire, à savoir, que les termes généraux, tels les concepts sortaux, sont insuffisants pour "couvrir" convenablement certains êtres vivants pendant leur existence. Plus précisément, l'auteur conteste le principe métaphysique de dépendance sortale défendu par Wiggins. Dans le cas de Rover-Clover, auquel on applique le principe de continuité spatio-temporelle, aucun concept sortal ne peut recouvrir cette entité, qui ne ressemble à aucune sorte d'animal terrestre, pendant la deuxième partie de son existence. On ne peut même pas dire qu'il s'agit du même organisme. Cette conséquence élargit le problème des critères spécifiques de réidentification des êtres vivants et des objets physiques.

À notre connaissance, ce genre d'expérience de pensée demeure une énigme insoluble pour les défenseurs de l'identité absolue. Évidemment, on peut toujours rétorquer qu'il s'agit d'une expérience de pensée et qu'en réalité, cela n'arrivera jamais. Mais, ce n'est pas le caractère imaginaire de l'expérience qui est contestable dans cet argument, car il est renforcé par son analogie à une théorie chère aux biologistes, la théorie darwinienne de l'évolution. De la sorte, l'expérience de pensée de Marjorie Price peut être prolongée par la théorie darwinienne. Cette dernière apparaît ainsi comme une critique de la thèse de la dépendance sortale de Wiggins.

Après l'expérience de pensée du changement sortal du chien Rover-Clover, on passe aux changements spécifiques biologiques. Ces derniers sont encore plus étonnants et on peut se demander avec raison pourquoi les avocats d'une identité absolue, métaphysique, tiennent à tout prix à ce principe de dépendance sortale (la dépendance de l'identité et de l'existence d'une chose de son essence) ? En effet, à l'encontre de leur position va très fortement la théorie de l'évolution qui conteste par exemple l'idée d'immutabilité des espèces.

Identité et évolution

Lorsqu'on a analysé la division des bulbes ou des cellules à la suite du changement, on parlait toujours de bulbes, respectivement de cellules. Autrement dit, on demeurait à l'intérieur d'une même espèce, d'un même genre ou d'une même sorte. Mais, selon la théorie évolutionniste de Darwin18, dans la nature il y a des changements qui bouleversent tout, qui font qu'au départ on se trouve devant des protozoaires qui, après des multiples transformations, deviennent des êtres humains. Il s'agit, dans ce cas de figure, d'un changement du même type que celui subi par le chien Rover-Clover, un changement sortal, ou en termes évolutionnistes, un changement d'espèce (la spéciation), à la différence près que dans la nature nous avons affaire à des cas considérés comme réels et non pas imaginaires. Mais ce qui est concevable dans le champ de l'imaginaire, libre de toute contrainte, s'avère souvent impossible dans la réalité, qui est soumise à de nombreuses restrictions. D'où les difficultés.

Quelques difficultés

L'aspect commun des changements observés jusqu'ici est leur étonnant "manque de limites". C'est pourquoi, l'affirmation de Charles Darwin, dans L'Origine des espèces, a de quoi nous intriguer :

"Quelque lente pourtant que soit la marche de la sélection naturelle, [...] je ne puis concevoir aucune limite à la somme des changements, à la beauté et à la complexité des adaptations de tous les êtres organisés dans leurs rapports les uns avec les autres et avec les conditions physiques d'existence que peut, dans le cours successif des âges, réaliser le pouvoir sélectif de la nature19."

C'est une des raisons pour laquelle des réserves assez sérieuses peuvent être avancées, quant à la pertinence explicative de la théorie darwinienne de l'évolution20. De nombreux spécialistes pensent qu'elle n'est qu'une pure hypothèse, une sorte d'expérience de pensée largement spéculative, en ce qu'elle ne s'appuie sur aucune preuve directe empirique :

"On ne peut contester que Darwin n'avait rien qui ressemblât à une preuve suffisante pour établir sa théorie de l'évolution. Ni la spéciation ni le moindre changement n'avaient en fait été observés directement dans la nature. Il n'apportait aucune preuve directe que la sélection naturelle eût jamais causé un quelconque changement biologique, outre que le concept était impossible à concilier avec la théorie de l'hérédité en vigueur à l'époque. La notion d'évolution à grande échelle était entièrement spéculative, et Darwin était totalement incapable de démontrer l'existence de cette "infinitude de chaînons de transition" dont il reconnut à plusieurs reprises le rôle crucial dans sa théorie. Les objections étaient nombreuses et préoccupantes : Darwin, par honnêteté intellectuelle, n'essaya jamais de le dissimuler21."

À partir du dictum célèbre "l'ontogenèse reproduit la phylogenèse22" et appuyés sur la théorie évolutionniste de Charles Darwin, nous allons non pas imaginer une expérience de pensée, mais tirer une conséquence épistémique de l'opposition qui semble exister entre la logique de l'identité et une théorie qui explique l'origine des espèces et l'évolution de la vie sur Terre. De manière fondamentale, la théorie darwinienne pose que toute l'évolution a été produite par les interactions de deux processus de base, la mutation aléatoire et la sélection naturelle, comme si toutes les espèces auxquelles on a abouti sont intégralement le résultat d'une succession d'événements accidentels. Selon Michael Denton, l'évolution par sélection naturelle apparaît, dans cette perspective, comme étant analogue à la résolution d'un problème par essai et erreur23. Toute la biosphère serait le produit fortuit de processus aléatoires, aveugles, à la manière du hasard manifesté dans les jeux de loterie. Aussi, sommes-nous bien loin de la nécessité du principe d'identité. Jacques Monod caractérisa ainsi la théorie de Darwin : "[...] que le hasard seul est la source de toute nouveauté, de toute création dans la biosphère. Le hasard pur, le seul hasard, liberté absolue mais aveugle, à la racine même du prodigieux édifice de l'évolution [...]24. "

Deux problèmes doivent être signalés en ce cas, l'un concernant la phylogenèse et l'autre relatif à l'ontogenèse, mais que nous traiterons ensemble. La théorie affirme qu'il y a une analogie fondamentale, peut-être même plus, un isomorphisme au niveau des changements biologiques en général (l'histoire de l'évolution d'un groupe d'organismes selon leur descendance, la phylogenèse) en corrélation avec les changements biologiques en particulier (le développement d'un seul individu depuis l'embryon jusqu'à l'organisme, l'ontogenèse). Les deux types de changements répondent à un même critère, ils vont à l'encontre du principe d'identité. Les changements évolutionnistes sont encore plus étonnants que tous les changements que nous avons pu constater dans ce chapitre. Vu que nous avons affaire à une sorte de changement absolu, qui dicte tout, étant le principe d'existence de toute chose : on peut tout obtenir à partir de quelques molécules, pourvu que l'intervalle de temps nécessaire aux transformations soit suffisamment grand.

La difficulté peut se formuler de la façon suivante : supposons qu'un observateur idéal, extérieur à notre planète, puisse poursuivre la série entière des changements (ou transformations, métamorphoses, diversifications, adaptations, peu importe) tout au long de la phylogenèse d'un individu et qu'il puisse, par conséquent, tracer exactement son "arbre généalogico-phylogénétique", appelons-le "arbre phylogénétique". Pour simplifier, contentons-nous d'une seule branche de cet immense arbre, la descendance masculine ou féminine d'un seul individu. Cela ne devrait pas poser de difficultés de principe, si la théorie darwinienne est correcte et si la paléontologie et la géologie connues actuellement sont cohérentes. Pour éliminer les aléas et les accidents qui peuvent interrompre le cours de ce trajet paléontologique d'un individu quelconque, nous ferons le choix à partir d'un individu précis, une personne humaine, qui existe actuellement et qui prouve, de fait, que son arbre phylogénétique est continu et aucun des branchements qui mènent jusqu'à lui n'a été coupé (par une cessation d'existence) depuis l'origine de la vie sur Terre jusqu'à maintenant.

De la sorte, avec l'aide de l'observateur idéal, nous allons retracer une branche de son parcours paléontologique. Il s'appelle pk étant le k ème membre de la suite (pn), la branche en question, formée par la succession des ancêtres : p1, p2, p3, ..., pk, ..., pn. On supposera qu'à l'origine, notre suite (pn) était composée d'un seul terme p1 qui était un système de molécules, plus tard, p2 était déjà un protozoaire, ensuite, p3 fut identifié comme ammonite, p4 un brachiopode, pi un poisson, pk-1 un primate et enfin pk un homme, voire une personne humaine. En dépit de son "passé ancestral" très mouvementé, l'individu humain pk pourra toujours revendiquer sa branche phylogénétique masculine (ou féminine). Dès lors, cet individu pourra affirmer qu'un de ses ancêtres a failli se faire manger par un dinosaure, qu'un autre a vécu sous l'eau et que l'on a même volé dans sa branche "familiale". Le problème consiste dans le fait qu'aucun principe ne semble gouverner cette filiation identitaire : toute chose en devient une autre et rien n'est le même en ce cas. Le principe d'identité semble contredit de façon radicale : ni les espèces, ni les familles, ni les genres ne demeurent les mêmes. Encore plus frappant, l'inanimé devient animé, et la non-personne devient personne !

Le fait semble paradoxal. Le problème réside au coeur même de la définition de l'évolution biologique comme :

"un processus par lequel, au cours des âges, se succèdent et s'engendrent, tout en variant, les espèces végétales et animales. L'évolution est la continuité des êtres vivants dans une dissimilitude orientée. L'hérédité, objet de la génétique, étudie la succession des êtres vivants dans la similitude. L'une concerne le changement, l'autre la stabilité25".

Cette définition intègre en effet des concepts et des conceptions qui furent considérés comme opposés depuis l'Antiquité grecque : d'une part, des formes immuables et invariantes et d'autre part, le mouvement, le changement, la transformation, bref, l'évolution. Le problème, qui est à la fois scientifique et philosophique, est celui de la spéciation. Pour l'approfondir, considérons d'abord la nécessité des invariants dans le processus d'évolution. Ensuite, nous analyserons la question des discontinuités et des transitions entre les espèces26.

Invariants et immuabilité

La question se pose de savoir comment accepter ce genre de dialectique qui met en cause nos raisonnements logiques et qui est manifeste dans la définition de l'évolution ? Une chose est incontestable : il n'est pas possible de rejeter la conception selon laquelle il y a des entités immuables dans l'univers et on ne peut pas non plus nier le changement permanent et continuel des choses qui appartiennent à la réalité physique du monde. La démarche scientifique même est confrontée avec ce dilemme chaque fois qu'elle a affaire avec l'analyse des phénomènes naturels (dictés par le changement), mais dont le but est la découverte des invariants :

"Toute loi physique, comme d'ailleurs tout développement mathématique, spécifie une relation d'invariance ; les propositions les plus fondamentales de la science sont des postulats universels de conservation. Il est facile de voir, dans tout exemple qu'on voudra choisir, qu'il est en fait impossible d'analyser un phénomène quelconque en termes autres que ceux des invariants conservés par ce phénomène27."

De cette façon, selon le modèle des sciences exactes, la biologie se lança à la recherche de ses propres invariants qui sont de nature anatomique et chimique, et ce qui s'avère paradoxal pour le philosophe ne l'est pas pour le biologiste28. Cette attitude semble justifiée par le fait, qui tient du bon sens, que l'étude et la compréhension de tout changement ne peut se faire qu'en fonction de ce qui reste inchangé. Mais, qu'est-ce qui demeure encore inchangé dans le cas des transformations radicales, totales ? Quel est l'invariant, le constant, le même ? Partant, nous sommes amenés, avec Jacques Monod, à mettre en doute, pour l'instant, l'existence de ces productions de notre pensée, de notre raisonnement, voire des lois mêmes de la nature et leur reléguer un statut purement abstrait et fictionnel :

"On peut certes se demander si toutes les invariances, conservations et symétries qui constituent la trame du discours scientifique ne sont pas des fictions substituées à la réalité pour en donner une image opérationnelle, vidée d'une part de substance, mais devenue accessible à une logique elle-même fondée sur un principe d'identité purement abstrait, peut-être "conventionnel"29."

Mais cette idée d'origine humienne, de la fiction de l'identité, a quelque chose de radical et d'inacceptable30. Car, s'il est possible d'admettre facilement l'idée d'une identité abstraite et logique, qui ne correspond pas forcément à la réalité dans le cas de la physique classique, par contre, il en va tout autrement dans la mécanique quantique, "dont un des postulats les plus fondamentaux est l'identité absolue de deux atomes se trouvant au même état quantique31". Par conséquent, le principe d'identité semble réhabilité dans son statut absolu après avoir été considéré comme simple règle logique de notre raison.

Ceci justifie la recherche des invariants biologiques qui caractériseraient les êtres vivants depuis leur origine jusqu'à présent. Il y a deux types d'invariants, anatomiques et chimiques, qui semblent correspondre aussi bien au règne végétal qu'animal. Il ne faudrait pas s'attendre à ce que l'on retrouve dans le monde du vivant des "formes32" anatomiques invariantes, mais plutôt des "plans anatomiques" qui sont des plans fondamentaux d'organisation qui demeurent invariants à l'intérieur des groupes qu'ils caractérisent. Ainsi a-t-on pu montrer que les phoques sont des mammifères proches des carnivores terrestres, que les tuniciers ont un même plan fondamental anatomique que les vertébrés et qu'ils font partie des chordés. C'est grâce à cette organisation commune et spécifique pour chaque groupe, que les biologistes et les paléontologues ont pu classer les êtres vivants et échafauder la théorie de l'évolution33.

Toutefois, les invariants macroscopiques sont si nombreux, si différents, qu'ils demeurent impuissants pour justifier la diversité des espèces à partir d'une origine commune. Par conséquent, on a dû "renoncer à l'idée d'un plan unique d'organisation pour tous les animaux. Cependant, on compte au plus une vingtaine de plans fondamentaux pour l'organisme animal34". On se retrouve donc devant la même difficulté : comment expliquer, par exemple, qu'il y a quelque chose de commun, un même plan d'organisation, qui permettrait la filiation entre une algue verte, un infusoire, un poulpe et un homme ? On devrait, par conséquent, quitter le domaine macroscopique et aller chercher la permanence et la stabilité à l'échelle microscopique : "On sait aujourd'hui que, de la Bactérie à l'Homme, la machinerie chimique est essentiellement la même, dans ses structures comme par son fonctionnement35."

Les invariants de structure seraient des invariants macromoléculaires. Ainsi, les mêmes protéines et acides nucléiques sont à la base de tout être vivant. Les invariants fonctionnels se retrouvent dans les mêmes séquences de réactions chimiques qui caractérisent tous les organismes (biosynthèse des constituants cellulaires et mobilisation et mise en réserve du potentiel chimique). Ceci peut se résumer par l'affirmation de la "quasi-identité de la chimie cellulaire dans la biosphère entière36".

Or, nous invoquerons volontiers une objection de principe à cette idée : en descendant du macro au micro-univers, on monte du particulier vers le général, et dire qu'il y a quelque chose de commun pour tous les êtres vivants, leur structure atomique ou leur chimie cellulaire, revient à affirmer quelque chose de trivial, puisque trop général ! Jacques Monod se propose au départ de trouver des invariants biologiques pour les êtres vivants, ce qui semble tout à fait cohérent. Seulement, il aboutit à des invariants chimiques, qui ne peuvent pas rendre compte des processus biologiques spécifiques à la vie, tout simplement parce qu'ils sont chimiques et non pas biologiques. En dernière instance, nous serions tous pareils puisque composés des mêmes particules élémentaires. Par conséquent, il n'y aurait pas une grande différence entre Charles Darwin, un trilobite et une roche métamorphique37. Mais outre l'aspect trivial de cette idée, il se pose le problème plus grave de l'analyse du biologique. Si on veut analyser un organisme vivant jusqu'à ses constituants ultimes qui sont physiques et chimiques, on doit alors tuer l'organisme. Ainsi, l'objet même de l'étude sera détruit.

Discontinuités et transitions

Ce qui est intéressant, pour notre propos, dans les disputes de plus en plus vives autour de la théorie évolutionniste38, est de constater que les problèmes, invoqués le plus souvent à la fois par les défenseurs et par les contestataires de cette théorie, surgissent en fait directement de l'opposition philosophique entre la théorie logique de l'identité et la conception darwinienne, signalée en début de cette section. La question des discontinuités morphologiques et typologiques, celle des transitions entre les espèces, le problème des homologies39, le rapport entre micro et macro-évolution, la question de l'immuabilité des espèces, prouvent bien cette observation.

Même s'il n'a jamais pu présenter des preuves directes en faveur de ses conceptions, Darwin avance des arguments très convaincants au privilège de sa théorie restreinte (la micro-évolution) : la spéciation - l'apparition de nouvelles espèces, à partir des espèces pré-existantes, se produit effectivement dans la réalité grâce à un processus naturel de sélection. Seulement, le biologiste britannique extrapola ces observations en affirmant une thèse générale (la macro-évolution), selon laquelle les mêmes processus simples qui étaient à la base de la diversité de pinsons des Galapagos "sont également responsables de toute diversité de la vie sur Terre et du projet adaptatif de tous les êtres vivants40".

Un des arguments clef de Darwin est la contestation de la doctrine fixiste (pierre de touche de la perspective typologique du monde). Selon cette doctrine des typologistes, la "barrière de l'espèce" est une discontinuité infranchissable. L'argument de Darwin se résume ainsi : si l'on admet que les organismes peuvent supporter un degré important de changement évolutif, à travers une très longue durée, on peut envisager qu'ils soient potentiellement capables de modifications illimitées, transgressant de la sorte les divisions de la nature les plus fondamentales41. En contestant la doctrine de la fixité, Darwin s'éleva contre la conception typologique. Les deux lois concernant la formation de tous les êtres organisés, généralement admises à l'époque par les scientifiques, étaient l'unité de type et les conditions d'existence. Ces deux lois furent subordonnées par Darwin au principe de sélection naturelle, la conséquence principale étant que l'unité typologique est déterminée par les conditions d'existence :

"Dans ma théorie, l'unité de type s'explique par l'unité de descendance. Les conditions d'existence, point sur lequel l'illustre Cuvier a si souvent insisté, font partie du principe de la sélection naturelle. Celle-ci, en effet, agit, soit en adaptant actuellement les parties variables de chaque être à ses conditions vitales organiques ou inorganiques, soit en les ayant adaptées à ces conditions pendant les longues périodes écoulées. Ces adaptations ont été, dans certains cas, provoquées par l'augmentation de l'usage ou du non-usage des parties, ou légèrement affectées par l'action directe des milieux, et, dans tous les cas, ont été subordonnées aux diverses lois de la croissance. Par conséquent, la loi des conditions d'existence est de fait la loi supérieure, puisqu'elle comprend, par l'hérédité des adaptations antérieures, celle de l'unité de type42."

Mais, malgré le succès de la théorie restreinte de l'évolution, l'extrapolation darwinienne à l'idée d'un changement illimité ne suscite pas parmi les biologistes l'enthousiasme de son auteur. Il s'agit d'un important écart d'échelle attesté par des nombreux exemples mettant en cause cette conjecture. Michael Denton donne plusieurs arguments dont un, particulièrement intéressant, extérieur à la biologie :

"La technique de résolution d'un problème par essai et erreur, par exemple - un mécanisme strictement analogue à l'évolution par sélection naturelle - est souvent couronné de succès dans la résolution de problèmes relativement simples ; mais il serait évidemment faux d'en conclure que le procédé est capable, du moins en un temps fini, de résoudre certains problèmes plus complexes. Par ailleurs, dans le cas des systèmes complexes non vivants, même si l'on peut atteindre à un certain degré de changement fonctionnel par une succession de modifications mineures, il y a toujours une limite au degré de changement accessible par ce biais43."

Le même principe s'applique dans la plupart des systèmes complexes où les fonctions dépendent de l'activité intégrée de plusieurs composantes coadaptées comme dans le cas des phrases, des machines, des montres, des moteurs. L'exemple de la montre est révélateur : nous ne pouvons effectuer graduellement que quelques changements insignifiants dans la structure et la fonction du système de rouages à travers une succession de modifications très mineures. Autrement, toute modification fonctionnelle trop importante au niveau des pièces fait intervenir des changements corrélés dans tout le système :

"À l'instar d'une phrase, une montre ne peut être convertie graduellement par l'intermédiaire d'une série innombrable de formes de transition en une autre sorte de montre totalement différente. Il en est de même pour les moteurs d'automobile : si le diamètre du cylindre est accru, on ne peut conserver la fonction que par des changements compensatoires dans le diamètre du piston, la résistance de la bielle, ainsi que dans la conception de la tête de cylindre44."

L'analyse des systèmes complexes artefactuels comme les phrases, les machines, les montres ou les moteurs permet l'analogie avec des systèmes complexes comme les organismes vivants. Ces systèmes peuvent supporter un certain degré de changement fonctionnel graduel, mais non pas au-delà d'une limite infranchissable à partir de laquelle le fonctionnement du système est mis en cause. Pour parler en termes biologiques, les systèmes subissent une micro-évolution graduelle à travers la succession de variations mineures dans la structure de leurs éléments, alors que la macro-évolution se traduit par un changement soudain par saut qui n'est pas supportable par le système. L'impossibilité de l'extrapolation s'explique par la critique de l'argument des "variations aléatoires45". Cet argument s'appuyant sur le hasard des tâtonnements, des essais et des erreurs, n'expliquerait de façon pertinente ni le fonctionnement des montres, ni celui des programmes informatiques, ni celui des organismes vivants. Le tâtonnement aveugle en tant que mécanisme causal de l'évolution est insuffisant :

"Compte tenu de l'analogie étroite entre les systèmes vivants et les machines, notamment au niveau moléculaire, il n'y a aucune base objective qui permette de supposer que les systèmes organiques fonctionnels soient isolés ou plus faciles d'accès par chance. Il est certainement beaucoup plus vraisemblable que les combinaisons fonctionnelles de l'espace de l'ensemble des possibilités organiques soient tout aussi isolées, tout aussi rares et improbables ; tout aussi inaccessibles à la recherche au hasard et tout aussi incapables de subir une modification fonctionnelle sous l'effet d'un processus probabiliste46."

En effet, d'un point de vue purement statistique, le nombre de combinaisons possibles de molécules, de cellules et de systèmes d'organes totalement dépourvues de sens excède de beaucoup la minuscule fraction des systèmes présentant des interactions cohérentes. La conséquence est que, par la méthode aléatoire, on risque d'aboutir plutôt à un système incohérent qu'à un système organisé et fonctionnel.

Par contre, Karl Popper pense que s'il y a un intérêt quelconque pour la théorie darwinienne, c'est plutôt dans la conception "des essais et de l'élimination de l'erreur" qu'il faut le chercher, parce qu'autrement l'explication du darwinisme est logiquement intenable47. Mais, en dépit de cet "intérêt" pour l'aspect statistique du darwinisme, Popper conteste la scientificité de cette théorie qu'il considère comme métaphysique :

"De ce point de vue, la question du statut scientifique de la théorie darwinienne - au sens le plus large, la théorie des essais et de l'élimination de l'erreur - devient une question intéressante. Je suis arrivé à la conclusion que le darwinisme n'est pas une théorie scientifique testable, mais un programme métaphysique de recherche - un cadre possible pour des théories scientifiques testables48."

Le débat est bien plus ample et beaucoup plus ardu que nous ne l'avons suggéré ici, mais il n'est pas question de l'approfondir dans cette étude. Retenons seulement que l'identité spécifique est atteinte par la théorie darwinienne. Or, l'identité spécifique est une condition nécessaire (pas suffisante) d'identité numérique. Par conséquent, la mise en cause de celle-là entraîne la mise en cause de celle-ci. Ainsi, pour valider l'évolutionnisme darwinien il faudrait pouvoir réfuter la réalité de la typologie :

"En définitive, la configuration empiriquement observée de la nature existante se conforme remarquablement bien au modèle typologique. Les axiomes de base de la typologie - les classes sont absolument distinctes, elles possèdent des caractères spécifiques uniques, et ces caractères sont présents sous une forme fondamentalement invariante chez tous les membres d'une classe - s'appliquent de manière quasi universelle à tout le domaine du vivant. Par conséquent, l'isolement des classes est toujours absolu, les transitions entre traits de caractère toujours abruptes, et le phénomène de la discontinuité omniprésent dans le monde organique49."

Identité et morphogenèse

À un autre niveau d'argumentation (purement mathématique) se situent les idées de René Thom. Le philosophe et mathématicien français avance une hypothèse très intéressante en faveur de la théorie évolutionniste tout en s'appuyant sur sa théorie morphologique, connue sous le nom de théorie des catastrophes. Mais sa conception a la même conséquence théorique signalée précédemment : la transgression du principe d'identité par les modèles mathématiques des systèmes biologiques défendant l'évolutionnisme darwinien.

René Thom50 utilise des exemples trouvés dans la biologie et la paléontologie concernant la constitution morphologique des organismes. Il n'est pas intéressant ici de critiquer ou de défendre en quelques lignes la conception de Thom. Ce qui importe le plus pour nous, quelle que soit la pertinence d'une théorie scientifique, est de faire ressortir le rapport antagoniste existant entre le concept d'identité et la conception évolutionniste, même lorsque cette dernière se trouve soutenue par une théorie aussi célèbre que celle des catastrophes. René Thom semble préférer la rigueur des modèles mathématiques, expliquant de façon cohérente des processus évolutifs et transformistes, aux conséquences philosophiques négatives que ceux-ci pourraient entraîner. Il en est ainsi, par exemple, de la question si difficile du rapport corps/esprit se trouvant réduite de la sorte à une conception "rigoureusement" moniste : "Ils offrent [nos modèles] le premier modèle rigoureusement moniste de l'être vivant, ils dissolvent l'antinomie de l'âme et du corps en une entité géométrique unique51."

Dans une étude portant sur le rapport entre la morphogenèse et l'imaginaire, l'auteur parle de l'équivocité de la notion d'identité résultant du conflit entre deux critères d'identité52. Cette ambiguïté sur laquelle débouche la formalisation de la dynamique vitale (animale) par la théorie des catastrophes serait du même genre que les paradoxes de l'auto-référence (self-reference), comme les paradoxes de Russell53. En bref, la théorie des catastrophes parvient au "même type de difficultés, liées à l'auto-référence, à la nature de la différence entre le moi et l'autre, en un mot sur l'ambiguïté essentielle qui affecte le concept d'identité54". Selon René Thom, il y a deux manières radicalement différentes d'envisager l'identité d'un être. Appelons-les : i) ontologique et ii) sémantique. i) Pour un être spatial, matériel, l'identité peut être caractérisée simplement par le domaine (connexe) d'espace-temps que cet être occupe. En ce sens, le mathématicien français utilise comme argument le principe métaphysique selon lequel "deux objets matériels sont impénétrables l'un à l'autre, comme deux solides55". Par exemple, l'identité d'un homme peut être envisagée comme décrite par la localisation spatio-temporelle du domaine occupé par son corps. ii) Par contre, pour les êtres de type abstrait, comme les qualités, par exemple, l'identité n'a plus aucune base spatiale étant purement sémantique :

"Une même couleur, vert par exemple, peut être trouvée simultanément en deux endroits différents de l'espace ; la définition même de la qualité est parfaitement indépendante de la localisation spatio-temporelle des objets qui la possède ; ici l'identité est de nature sémantique, elle fait appel à la "compréhension" d'un concept56."

Le conflit entre ces deux critères d'identité serait à la base d'une véritable antinomie qui s'exprime par la question suivante : comment concilier d'une part, la nécessité de la permanence du sujet et, d'autre part, le caractère irréversible des réflexes régulateurs57 ? Sans entrer dans les détails bien techniques de la théorie des catastrophes et de l'interprétation donnée par son auteur aux processus biologiques, retenons seulement sa conclusion sceptique quant à la possibilité de compréhension des mécanismes régulateurs conférant la stabilité, le maintien, la continuité, la fixité du milieu intérieur d'un organisme. C'est ce que l'on désigne en termes biologiques par homéostasie58 ou de façon générale par l'identité d'un être vivant, propriété qui échapperait à notre description :

"Nous ne savons pas décrire la nature des mécanismes qui assurent la stabilité, l'homéostasie, l'identité d'un être. On ne saurait en effet définir l'identité d'un être par la connexité du domaine d'espace-temps qu'il occupe. Un tel critère se trouve battu en brèche à la fois en physique fondamentale (principe d'indiscernabilité des particules) et en sémantique : par le processus d'abstraction, un prédicat, une qualité, ont une existence non localisée dans l'espace59."

En commentant la théorie de Thom, Jean Pierre Duport montre bien comment la réduction géométrique de la complexité de la réalité du monde vivant, dans le but précis de concilier le changement et la stabilité, aboutit à la transgression de l'identité :

"La notion d'identité est "une simple limite théorique à qui ne correspond aucune expérience réelle". Précisément la démarche de René Thom nous assure une compréhension de cette réalité pensée en ses changements ou mutations compatibles avec une relative mais indispensable stabilité de l'image que nous en donnent nos sens : il s'agit de décrire comment, dans notre univers, est transgressé le principe d'identité. L'espace-temps apparaît alors comme le lieu privilégié de cette transgression [...]60. "

Ces difficultés, surgies de la préférence théorique que les spécialistes accordent à une théorie de l'identité ou, au contraire, à une théorie du changement, sont bien illustrées par Bertrand Russell. Le philosophe britannique associe l'aporie du vague concernant le concept d'"homme" au problème de l'identité personnelle à travers le temps, au changement et à l'évolution :

"Prenez par exemple le concept "homme". Si toutes les étapes de l'évolution de l'homme moderne se déroulaient devant nous, il y aurait des spécimens dont nous dirions sans hésitation "c'est un homme", et d'autres dont nous dirions sans hésitation "ce n'est pas un homme" ; mais il y aurait des spécimens intermédiaires au sujet desquels nous serions plongés dans le doute. En théorie, malgré tous nos efforts pour rendre notre définition plus précise, rien n'évitera cette incertitude. Il se peut en fait qu'à une certaine étape de l'évolution il y ait eu une mutation si grande et si brusque que nous soyons en droit d'appeler du nom "homme" ce qui a suivi, mais non ce qui a précédé ; mais s'il est ainsi, c'est un accident heureux, et des formes intermédiaires peuvent encore être imaginées. Bref, chaque concept empirique a l'espèce de vague dont nous nous rendons fort bien compte quand il s'agit de "grand" et de "chauve"61. "

Bref, les philosophes qui veulent à tout prix concilier l'identité avec le temps et le changement se mettent, sans le savoir, dans une contradiction assez forte : ils veulent en fait concilier la logique standard avec le temps, ce qui est évidemment irréalisable. De surcroît, ceux qui persistent dans cette démarche pensent qu'il est possible d'éviter les confusions et donc de résoudre les difficultés si l'on fait la distinction entre plusieurs types d'identité, ce qui semble assez plausible. Au plan temporel, il y aurait donc des identités diachroniques et des identités synchroniques : les unes compatibles avec le temps, alors que les autres sont incompatibles et donc atemporelles.

Mais, de nouveau, le conflit est manifeste, car cela signifie qu'il y a des identités logiques et des identités non logiques, des identités absolues et des identités vagues. Autrement dit, on devrait accepter une fracture logique radicale à l'intérieur même de la théorie de l'identité, ce qui paraît davantage problématique. La notion de spéciation, concept clef de l'évolutionnisme darwinien, englobe cette problématique de l'identité et du changement ; d'où son ambiguïté. Par conséquent, comme disait Russell, l'incertitude demeure et pour s'en sortir, il n'y a qu'une seule solution : en adoptant la conception évolutionniste du monde, il faudrait renoncer à la théorie logique de l'identité.


(1) Héraclite, Fragments, trad. M. Conche, Paris, Puf, 1986, § 134, p. 91.

(2) Ibid., p. 83.

(3) W. V. O. Quine, "Identity, Ostension and Hypostasis", in From a Logical Point of View, New York and Evaston, Harper and Row, 1963, p. 65-70 ; voir aussi Le Mot et la Chose, trad. J. Dopp et P. Gochet, Paris, Flammarion, 1999, § 24, p. 173 et § 36, p. 244 ; Quine défend une conception qui s'oppose au mobilisme universel en concevant le temps à l'image de l'espace.

(4) N. Griffin, Relative Identity, Oxford, Oxford University Press (Clarendon Press), 1977 ; l'auteur défend la conception d'une identité relative "inaugurée" par P. Geach, Logic Matters, Oxford, Basil Blackwell, 1972, en utilisant l'image du fleuve (p. 125-127, 162, 182).

(5) D. Wiggins, Sameness and Substance (Basil Blackwell, 1980, p. 28-29, 35, 46), reprend la métaphore du fleuve pour réfuter les vues de Geach d'une identité relative.

(6) S. Ferret, Le Bateau de Thésée. Le problème de l'identité à travers le temps, Paris, Minuit, 1996 ; p. 135-138, pour souligner l'aspect conventionnel d'une entité géographique comme le fleuve et défendre l'identité absolue, contrairement aux dits de Héraclite.

(7) J. L. Mackie, Problems from Locke, Oxford University Press, 1976, p. 143-144.

(8) Ibid., p. 144 ; remarquons que l'auteur utilise la "solution" de Quine de la division de la référence, voir Le Mot et la Chose, op. cit., § 24, p. 173 : "Cette difficulté se résout quand on considère le principe de division de la référence qui appartient au terme général "fleuve". Le fait qu'on puisse compter un être comme entrant deux fois dans le même fleuve est typique de ce qui distingue précisément les fleuves, à la fois des phases de fleuves et de l'eau divisée d'une manière qui conserve la substance."

(9) Les termes anglais pour désigner ceci sont : history, career, etc.

(10) J. Mackie, Problems for Locke, op. cit., p. 145. Précisons, que les deux bulbes ont des positions spatiales différentes ; mais, ce fait ne permet pas de dire quel est l'original.

(11) T. E. Wilkerson, "Natural Kinds and Identity, a Horticultural Inquiry", Philosophical Studies, vol. 49, 1986, p. 65-66.

(12) D. Wiggins, Sameness and Substance, op. cit., p. 84.

(13) J. Mackie, Problems from Locke, op. cit., p. 145.

(14) Ibid.

(15) M. S. Price, "Identity Through Time", The Journal of Philosophy, vol. LXXXIV, n° 4, avril 1977, p. 203.

(16) D. Wiggins, Sameness and Substance, op. cit., p. 57-58.

(17) Ibid., p. 57 : "Then, since entity is something, there must exist such a thing as a. In that case there must be some f that a belongs to. [...] A substantial or sortal predicate, on the other hand, is precisely the sort of predicate that answers this kind of question."

(18) C. Darwin, L'Origine des espèces, Paris, Flammarion, 1992, coll. "GF".

(19) Ibid., p. 158 ; nous soulignons.

(20) Voir par exemple la critique épistémologique opérée par K. Popper, "Le darwinisme comme programme de recherche métaphysique", La Quête inachevée, trad. R. Bouveresse, Paris, Calmann-Lévy, 1981, p. 240-257 ; voir aussi chap. VII, "L'évolution et l'arbre de la connaissance", La Connaissance objective, trad. J.-J. Rosat, Paris, Aubier, 1991, p. 385-421.

(21) M. Denton, Évolution : une théorie en crise, trad. N. Balbo, Paris, Flammarion, 1998 (1992), chap. 3, p. 72-73.

(22) Il fut énoncé pour la première fois par Haeckel (voir J. Monod, Le Hasard et la Nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970 ; M. Delsol, L'Évolution biologique en vingt propositions. Essai d'analyse épistémologique de la Théorie Synthétique de l'Évolution, Paris, Vrin, 1991 ; M. Denton, Évolution : une théorie en crise, op. cit. ; etc.).

(23) M. Denton, Évolution : une théorie en crise, op. cit., chap. 2, p. 45-46.

(24) J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit., p. 148.

(25) Voir C. Petit, "Évolution", Encyclopaedia Universalis, Paris, Puf, 1993, p. 131-141.

(26) Nous n'avons aucunement l'intention d'opérer ici une critique du darwinisme. Nous voulons seulement signaler quelques difficultés irrémissibles surgissant de la confrontation épistémologique de deux théories différentes : la théorie logique de l'identité et la théorie de l'évolution des espèces. La thèse que nous défendons ailleurs (Le Principe d'identité, à paraître chez J. Vrin, Paris, 2006) est que le concept d'identité est susceptible d'être rejeté de nos schémas conceptuels et de raisonnement.

(27) J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit., p. 116.

(28) Voir A. R. Damasio, "L'organisme et l'objet", chap. V, in Le Sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience, Paris, Odile Jacob, 1999, p. 139 ; l'auteur discute la question de la stabilité, de la permanence à travers le changement de l'organisme.

(29) J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit., p. 116.

(30) Voir D. Hume, Traité de la nature humaine : l'Entendement, trad. P. Baranger et P. Saltel, Paris, Flammarion, 1995, p. 343-345.

(31) Voir J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit., p. 116.

(32) Voir P. Brunel, Le Mythe de la métamorphose, Paris, Armand Colin, 1974, p. 6, qui rappelle comment Goethe cherchait l'archétype de la plante (Urpflanze) ou de la bête (Urtier) pour étudier les métamorphoses des animaux et des végétaux, in Versuch die Metamorphose der Pflanzen zu erklären, 1790 ; et également Metamorphose der Tiere, 1819.

(33) J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit., p. 117.

(34) R. Thom, Morphogenèse et imaginaire, n° 8-9, Paris, Éditions Lettres Modernes, 1978, p. 31.

(35) J. Monod, Le Hasard et la Nécessité, op. cit., p. 118.

(36) Ibid., p. 119.

(37) R. Thom (Morphogenèse et imaginaire, op. cit., p. 30) pense qu'avec Pasteur (la microbiologie) et Mendel (la génétique), l'intérêt des biologistes s'étant localisé sur les structures de niveau inférieur (les cellules et les molécules), ces derniers ont cédé à une tentation réductionniste qui aurait une portée explicative illusoire tant que l'on ignore le niveau macro de l'organisme.

(38) Les débats et les critiques concernant la théorie évolutionniste darwinienne ne sont pas un simple effet de mode, comme on l'affirme trop souvent. Mais, ils s'inscrivent dans une longue tradition qui commença avec l'apparition même de cette théorie.

(39) Les organes homologues ont des structures semblables dans des fins dissemblables (ex. les membres antérieurs des mammifères terrestres), alors que les organes analogues ont des structures dissemblables dans des fins semblables (ex. les nageoires des baleines et des poissons).

(40) Voir M. Denton, Évolution : une théorie en crise, op. cit., p. 48-49.

(41) Ibid., p. 49.

(42) C. Darwin, L'Origine des espèces, op. cit., p. 259.

(43) M. Denton, Évolution : une théorie en crise, op. cit., p. 91-92. Au contraire, J. Eccles (Évolution du cerveau et création de la conscience, trad. J.-M. Luccioni avec la participation de E. Motzkin, Paris, Flammarion, 1994, p. 7 et p. 19-21) défend un darwinisme classique où le gradualisme phylétique est remplacé par des modifications d'équilibre ponctué. Seulement, le matérialisme prôné au départ fait place à une conception spiritualiste lorsqu'il est question de l'évolution du cerveau humain et de l'apparition de la conscience ; voir chap. VIII-X.

(44) M. Denton, Évolution : une théorie en crise, op. cit., p. 94.

(45) Ibid., p. 317-335.

(46) Ibid., p. 324-325.

(47) K. Popper, La Quête inachevée, op. cit., p. 241.

(48) Ibid.

(49) M. Denton, Évolution : une théorie en crise, op. cit., p. 121.

(50) Voir par exemple son ouvrage Stabilité structurelle et morphogenèse, Paris, Inter Éditions, 1977 (1972) ; à partir du chap. 8 jusqu'au chap. 13, R. Thom invoque des exemples tirés de la biologie comme autant de preuves explicatives de sa théorie morphologique.

(51) Voir ibid., p. 326.

(52) R. Thom, "De quoi faut-il s'étonner ?", Morphogenèse et imaginaire, op. cit., chap. 3, p. 41 ; il s'agit en fait d'un paragraphe qui a été publié d'abord dans le chap. 13 "De l'animal à l'homme : pensée et langage" (§ 13.1), in Stabilité structurelle et morphogenèse, op. cit., p. 294-295.

(53) Voir par exemple, B. Russell, La Philosophie de l'atomisme logique, trad. J.-M. Roy, in Écrits de logique philosophique, Paris, Puf, 1989, p. 422.

(54) Voir R. Thom, Stabilité structurelle et morphogenèse, op. cit., p. 294.

(55) Ibid.

(56) Ibid.

(57) R. Thom, Morphogenèse et imaginaire, op. cit., chap. 3, p. 42.

(58) Voir par exemple, "Homéostasie", in Encyclopédie philosophique universelle, Paris, Puf, 1990, p. 1155-1156 ; précisons que dans le cas des systèmes cybernétiques, le mécanisme de feed-back (l'information en retour) fonctionne comme une réponse corrigeant l'état initial du système dans ses interactions avec l'environnement.

(59) R. Thom, Morphogenèse et imaginaire, op. cit., p. 63.

(60) J.-P. Duport, "Géométriser la signification", in Morphogenèse et imaginaire, op. cit., p. 119.

(61) B. Russell, Signification et vérité, op. cit., p. 120.

Cahiers philosophiques, n°108, page 79 (12/2006)

Cahiers philosophiques - Identité, changement et évolution