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Cahiers philosophiques

Dossier : Histoire naturelle de l'homme

Penser la contingence pour accomplir la révolution darwinienne

Ludwig Crespin, Professeur de philosophie au lycée Chaptal de Mende

En présentant les organismes comme des machines à survie programmées pour préserver les gènes, R. Dawkins entend simplement tirer toutes les conséquences de la théorie darwinienne de l'évolution. On prendra ici méthodiquement le contre-pied de cette lecture réductionniste de Darwin, en montrant d'abord que loin d'impliquer un asservissement étroit des organismes à l'efficacité reproductive, le bricolage évolutif est plutôt de nature à promouvoir des "espaces de gratuité" dans les comportements animaux et humains. On établira ensuite qu'un tel bricolage oblige à se rendre attentif à la dimension proprement organique des vivants au lieu de focaliser sur les gènes. À travers une telle critique, il s'agira moins de défendre une certaine idée de la vie que de neutraliser, dans une perspective sceptique, les multiples effets d'occultation que produit la logique du "gène égoïste".

Selon Richard Dawkins, célèbre auteur de L'Horloger aveugle1 et du Gène égoïste2, "le gène est l'unité fondamentale de toute vie" et nous sommes, nous comme tous les autres vivants, "ses machines à survie3". À un premier niveau, mon intention est d'avancer ici de nouveaux arguments contre l'idée d'une programmation génétique étroite du comportement des vivants, et pas seulement des hommes, en cherchant à renouveler les critiques adressées à la doctrine du "gène égoïste". L'analyse visera d'abord à établir que loin d'accomplir l'édifice darwinien, l'auteur en perd paradoxalement de vue, à force de cynisme, l'apport crucial : l'idée de contingence à l'oeuvre dans la formation des espèces vivantes. Autrement dit, il s'agira de montrer que Dawkins en est venu à oublier que si, pour reprendre ses propres termes, "l'horloger est aveugle", alors ce n'est précisément pas un horloger. En conséquence de quoi les organismes ne doivent pas plus être considérés comme des "machines" que les gènes comme des stratèges-ingénieurs, le fussent-ils inconsciemment.

Ce ne sont donc pas d'abord des faits typiques, choisis tout aussi bien dans le comportement animal que chez l'homme qu'il faut opposer aux avatars trop souvent réductionnistes de la sociobiologie4. Ce n'est pas non plus l'objection, si naïve qu'elle en devient le faire-valoir de Dawkins, selon laquelle les gènes ne peuvent pas nous utiliser par défaut de conscience : la vraisemblable inconscience des bactéries et des divers parasites ne les empêche pas d'exploiter égoïstement notre corps. Il faut plutôt rappeler deux conséquences théoriques majeures du darwinisme : d'une part, la finalité n'est pas une réalité première mais dérivée ou émergente, de sorte que ce concept ne peut gagner une certaine légitimité qu'à l'échelle des organismes et ne peut pas faire sens, même métaphoriquement, si on l'applique aux gènes ; d'autre part, la construction des vivants opère par réarrangements et réajustements successifs sur le modèle du "bricolage"5. Or, bien qu'elle se veuille métaphorique, l'attribution de la finalité, voire de l'intentionnalité aux gènes par Dawkins a pour principal effet pervers d'induire une représentation machiniste de l'organisme. On s'imagine alors un vivant véritablement "programmé" par les gènes, de sorte qu'il tend à être conçu, à la manière des machines intelligemment ajustées par nos ingénieurs, comme une totalité fonctionnelle pleinement intégrée servant un but parfaitement circonscrit et univoque : le terreau idéal pour cultiver les nombreux excès réductionnistes de la sociobiologie. De surcroît, en impliquant la finalité à l'échelle du gène, Dawkins s'interdit de considérer les propriétés qui sont précisément susceptibles d'émerger au niveau du vivant proprement dit, à travers le développement des organismes et de leurs comportements.

On en vient alors, à travers la critique du Gène égoïste, à une deuxième dimension du texte. Elle est double : établir d'abord que le mécanisme darwinien d'évolution par sélection naturelle est non seulement compatible, mais promeut même l'émergence, sinon le développement largement autonome, "d'espaces de gratuité6" dans les comportements animaux et humains, ce qui passe notamment par la reconnaissance du rôle clef du bricolage évolutif dans le processus mécanique d'individuation des vivants ; faire ensuite place nette pour simplement rendre visibles les propriétés nouvelles susceptibles d'émerger au seul niveau pertinent pour parler de finalité, celui de la vie de l'organisme. L'argumentation visera de ce deuxième point de vue à montrer que, contrairement à ce que défend Dawkins, ce n'est pas en focalisant sur les gènes mais en se rendant au contraire attentif à la dimension proprement organique des vivants que l'on accomplit la révolution darwinienne. Dans les deux cas, on prendra le contre-pied des conclusions réductionnistes en travaillant à penser la contingence qui oeuvre profondément dans la formation des vivants.

Avant d'entrer dans le détail de l'analyse, je dois au lecteur quelques précisions sur les motivations et l'état d'esprit qui y président. Elles lui permettront de se rendre sensible à une dernière dimension du texte. Elle ne relève plus de l'analyse critique des sciences mais de ce qui depuis sa naissance antique donne au discours philosophique sa vertu propre : l'expression et la mise en oeuvre d'une "certaine option existentielle7". Je me crois et me veux avant tout sceptique. En conséquence, je m'oblige à cultiver un doute indépassable quant à la possibilité de posséder la clef ultime des "phénomènes", de notre expérience du réel. Sitôt qu'il prétend détenir la vérité sur la nature de la vie, le darwinisme me semble tout aussi hasardeux que n'importe quelle autre théorie sur l'essence de l'univers ou du vivant. Mais précisément, comme sceptique, rien ne me paraît plus risqué ni plus illégitime qu'une "doctrine" réductionniste8. S'il est vrai en effet que l'homme est par essence impuissant à connaître les causes dernières, il se doit de défendre, contre les prétentions totalisantes du savoir, la profondeur des choses, la visibilité des différentes dimensions de notre expérience du monde. Il se doit d'éclairer, autant que faire se peut, la réalité des divers ordres de phénomènes dans sa différence au savoir. Or, en s'opposant à la thèse providentialiste du "dessein intelligent"9 pour introduire de façon radicale la contingence dans la formation des vivants, la théorie de Darwin rend possible une certaine libération de notre regard : elle nous interdit d'épuiser l'épaisseur sensible des organismes dans une quelconque raison d'être. En reconnaissant au vivant une dimension essentielle de gratuité, elle gagne donc cette vertu métaphysique d'en favoriser la visibilité. Nul doute qu'en impliquant la finalité reproductive à l'échelle du gène, la rhétorique du Gène égoïste produise quant à elle l'effet contraire. C'est là pour le sceptique une raison suffisante pour épouser un temps la logique darwinienne afin d'établir que celle de Dawkins ne peut pas s'en réclamer. Penser la contingence donc, non seulement pour accomplir la révolution darwinienne, mais pour en cultiver l'humilité théorique comme la vertu sceptique.

Nous conduirons la réflexion selon le plan suivant : après avoir schématiquement restitué les principaux arguments de la thèse de Dawkins et rappelé quelques-unes des critiques expertes qui l'ont largement fragilisée (I), nous ferons fond sur le ressort principal de notre critique : les effets d'occultation d'une application non darwinienne de l'idée de lutte pour la vie (II). On fera alors apparaître l'insupprimable dimension de gratuité des comportements (III) et la dimension autonome de l'organisme (IV) comme des effets naturels plutôt que résiduels du mécanisme darwinien.

I. La thèse de Dawkins : éléments pour une compréhension critique

1. C'est l'intérêt des gènes, non celui des organismes, qui se joue dans l'évolution des espèces

"Nous sommes des machines à survie - des robots programmés à l'aveugle pour préserver des molécules égoïstes connues sous le nom des gènes10." Ce qui fait spécifiquement problème dans cette thèse n'est évidemment pas l'idée d'une lutte pour la reproduction entre les vivants. Ce n'est pas même la conviction que tous sont profondément façonnés pour être efficaces dans cette lutte. Tout cela est en effet la conséquence nécessaire des principes bien établis du darwinisme. Le scandale provoqué par l'ouvrage et les erreurs théoriques qu'il défend, viennent seulement du fait que l'auteur instrumentalise les vivants en avançant que ce sont les gènes plutôt que les organismes qui cherchent à travers eux à maximiser leur descendance. Le lecteur consciencieux qui refuse à raison de s'en tenir à la formulation tapageuse et délibérément11 métaphorique du titre y trouvera cependant dès le troisième chapitre de bonnes raisons de reconnaître que c'est l'intérêt des gènes plutôt que celui des organismes qui se joue dans l'évolution des espèces. L'auteur y exploite en effet efficacement ce fait connu que, en raison de la reproduction sexuée et du phénomène de crossing over qui y survient lors de la méiose, ce ne sont pas les organismes eux-mêmes mais bien ces particules élémentaires nommées gènes qui se répliquent et perdurent à travers les générations. C'est d'abord à ce titre qu'il voit dans le gène l'unité fondamentale et, pour ainsi dire, le Sujet de l'évolution darwinienne. "La reproduction sexuée mélange et brasse les gènes. Cela signifie qu'un corps n'est qu'un véhicule temporaire qui transporte une combinaison éphémère de gènes. Cette combinaison de gènes peut être éphémère, mais les gènes ont, quant à eux, une très longue vie. Leurs chemins se croisent et se recroisent tout au long des générations. On peut considérer qu'un gène est cette unité qui survivra à travers un grand nombre de corps successifs12." À cet argument, difficile à contester, se lie un deuxième, beaucoup plus discuté celui-là et qui, nous le verrons, a nourri la plupart des critiques techniques adressées à l'auteur par ses collègues scientifiques. Dans la mesure même où seul le gène, et pas même le génome ou un chromosome, peut perdurer identique à lui-même à travers les générations, il serait la seule unité pertinente pour penser la sélection naturelle : "Un gène peut être défini comme une portion de matériel chromosomique qui dure potentiellement suffisamment de générations pour servir d'unité de sélection naturelle13." Puisque l'aptitude d'un organisme à la survie a une valeur statistique et qu'il faut du temps pour qu'un caractère héréditaire se "fixe" dans une population, ce n'est pas sa valeur adaptative globale mais la propriété qu'a un gène de donner de génération en génération un avantage à l'organisme à travers lequel il s'exprime qui est déterminante pour l'évolution. Ainsi la sélection naturelle a beau s'exercer sur des organismes, sur des individus vivants et non sur des gènes isolés, les entités sélectionnées et progressivement fixées ne peuvent être que celles qui perdurent à travers les générations, à savoir des gènes. Voilà donc, schématiquement restitués, les deux arguments clefs qui ne peuvent selon l'auteur que nous obliger à adhérer à la doctrine du gène égoïste.

Il nous faudrait alors abandonner notre dernière illusion et, pour achever la révolution darwienne, nous accommoder d'une quatrième blessure narcissique, après celles infligées par Copernic, Darwin et Freud14 : "L'intelligence n'a pas été bâtie pour comprendre les atomes ni même pour se comprendre elle-même, mais simplement pour assurer la survie des gènes humains15." L'homme, comme tous les vivants ne fait, en dernière analyse, que servir l'égoïsme reproductif des gènes.

2. Une thèse théoriquement discutée mais en pratique irréfutable

Nous n'avons ni l'intention ni surtout la compétence pour évaluer les critiques expertes qui ont largement fragilisé le second argument. Qu'elles proviennent de spécialistes de la génétique des populations, comme Sewall Wright, ou de théoriciens qui, comme Stephen J. Gould16, ont souligné l'importance des contraintes du développement dans la formation et l'évolution des vivants, elles ont en commun d'insister sur l'indivisibilité des complexes "géniques", voire "biologiques" qui constituent les organismes et sur lesquels s'exerce toujours solidairement la sélection naturelle. Sewall Wright a par exemple objecté qu'en raison des effets de contexte cela n'a aucun sens d'attribuer une valeur adaptative moyenne à un gène pris isolément17. En tout état de cause, on a d'autre part pu soutenir qu'une telle théorie était "irréfutable", donc non scientifique au sens popperien18. Et il est vrai qu'à les prendre au mot, certaines formulations de Dawkins tendent dangereusement à accréditer cette critique : "Ce que j'ai fait, c'est de définir le gène d'une manière telle que je ne puisse vraiment pas ne pas avoir raison19." Tout le problème vient de ce qu'il se refuse par principe à définir une fois pour toutes et matériellement ce que recouvre son concept central dans la mesure même où il veut s'en tenir à la définition strictement opératoire du gène comme ce qui "dure potentiellement pendant un nombre suffisant de générations pour servir d'unité de sélection". Si elle a effectivement la vertu d'immuniser la théorie contre toute réfutation, une telle définition risque du même coup de perdre tout contenu empirique pour se réduire à une creuse tautologie ;: l'action de la sélection définit le gène qui est alors par définition l'unité pertinente de sélection. Mais la question de savoir ce qu'il recouvre en fait : gène isolé, "complexe génique", voire "complexe biologique"20, reste entière21. Pour résumer : en plus d'être théoriquement très discutée, la thèse de Dawkins paraît en pratique irréfutable. Si bien que l'on peut déjà se demander si elle ne se réduit pas à une formulation simplement racoleuse ou provocatrice. Ce n'est pourtant pas sur cette polémique que nous voulons faire fond. Le problème vient d'abord pour nous, à travers la métaphore de l'appétit égoïste de réplication, de l'application du concept de finalité aux gènes eux-mêmes.

II. Les effets d'occultation d'une application non darwinienne de l'idée de lutte pour la vie

1. Une application non darwinienne de l'idée de lutte pour la vie

Le ressort de notre critique est simple : s'il est à la rigueur possible, comme le fait spontanément Darwin lui-même, de parler de "lutte pour la vie" lorsque l'on a en vue le comportement des organismes, la logique profonde du mécanisme qu'il a proposé pour rendre compte de l'origine des espèces interdit de transposer cette idée à l'échelle des gènes. Avant d'établir qu'il ne s'agit pas seulement d'une affaire de mots mais que se joue vraiment dans cette distinction une part importante de la compréhension du vivant, un bref rappel s'impose.

Le tour de force de Darwin a principalement consisté à substituer à la théorie du "dessein intelligent", une explication purement mécaniste de la formation des espèces : la sélection naturelle comme effet mécanique de la lutte pour la vie. L'orthodoxie darwinienne ne reconnaît ainsi aucun rôle aux causes finales dans la formation des organes et organismes. Ce n'est qu'en apparence que l'aile est faite pour voler, l'oeil pour voir : le concept de cause finale a seulement valeur de métaphore. Il désigne un "comme si" et conserve au mieux à ce titre une valeur heuristique22. En elle-même, cette mise au point peut sembler triviale. Elle ne l'est plus cependant si on l'applique à la lutte pour la vie et à l'efficacité reproductive.

Pour le néodarwinisme, les mutations sur lesquelles s'exerce la sélection naturelle sont aléatoires. L'adaptation pour la survie n'est donc pas un but, mais simplement un résultat. À la limite, et en tout cas dans une perspective étroitement mécaniste23, il n'y a donc pas à proprement parler "lutte pour la vie" mais seulement survie et réussite reproductive des organismes qu'un mécanisme aveugle a rendus plus aptes à la lutte. Dans une telle perspective, la reproduction elle-même n'est pas une finalité du vivant puisque aucune mutation ne vise cette fin. Les organes sexuels ne sont pas plus faits pour la reproduction que l'aile pour voler. C'est alors l'apparent désir de survivre d'un organisme qui seul peut donner sens au concept de finalité reproductive qui, en toute rigueur, ne devrait pas être invoqué. Nous pouvons certes parler de finalité reproductive et de lutte pour la vie à l'échelle des organismes car tout se passe en effet "comme si" les organes et comportements complexes des vivants étaient organisés - ou s'organisaient24 - pour atteindre ce résultat. Mais quelle signification peut avoir ce concept au niveau élémentaire du gène ou de ces "réplicateurs primitifs" que l'auteur suppose être à l'origine de l'évolution du vivant25 ? Parler de particule égoïste se servant du corps pour assurer sa survie revient à appliquer aux gènes ou aux premières molécules autoréplicatives, un concept auquel l'organisme seul, fut-il unicellulaire, est susceptible de donner sens. Dans la perspective d'un darwinisme strict, toute finalité, y compris la reproduction, est une propriété dérivée ou émergente, mais jamais substantielle et primitive. Supposer une finalité reproductive à l'échelon le plus élémentaire, celui des gènes ou des "réplicateurs primitifs", revient alors à faire de celle-ci un principe puisqu'à ce niveau aucune propriété sensible ne lui correspond.

Cette difficulté apparaît paradoxalement avec toute sa force lorsque Dawkins invoque comme un argument décisif en faveur de sa thèse, le problème que constitue pour la théorie standard l'existence d'"une grande quantité d'ADN" qui "n'est jamais traduite en protéine". Il écrit ainsi : "Si "l'objectif" de l'ADN est de superviser la construction des corps, il est surprenant de trouver une grande quantité d'ADN qui ne serve pas à cela. Les biologistes se creusent les méninges pour essayer de trouver quelle est l'utilité de ce surplus apparent d'ADN. Mais du point de vue des gènes égoïstes eux-mêmes, il n'y a pas de paradoxes. Le véritable objectif de l'ADN est de survivre, ni plus ni moins. Le moyen le plus simple d'expliquer ce surplus d'ADN est de supposer qu'il s'agit d'un parasite ou mieux d'un passager inoffensif, quoique inutile, qui fait un tour dans les machines à survie créées par l'autre ADN - l'ADN codant26." Le terme d'"ADN poubelle", imprudemment utilisé par certains scientifiques, suffit à montrer que cette observation pose bien problème à la théorie standard. Or selon l'auteur, ce fait qui n'a apparemment27 pas de valeur au niveau de l'organisme acquiert précisément un sens du point de vue du gène. On peut l'admettre, à condition cependant de bien se garder d'écrire que l'ADN égoïste "constitue un parasite intéressé par lui-même28." Comment peut-on en effet parler d'intérêt quand la sélection naturelle exercée sur le phénotype est par hypothèse la seule force capable de produire l'expérience de l'intéressement et de la finalité ? Il y a là plus qu'un abus de langage puisque nous devons affirmer bien au contraire qu'un gène ne peut être considéré en lui-même qu'en tant qu'il n'est pas intéressé.

2. Une rhétorique doublement perverse

On pourrait néanmoins être tenté de voir dans cette critique une simple affaire de mots, ou, ce qui est souvent tenu pour équivalent, un problème simplement philosophique. Il m'est arrivé de douter qu'il s'agisse d'autre chose. Après tout, le fait que Dawkins définisse le gène de façon strictement opératoire "comme un morceau de chromosome qui est assez court pour pouvoir durer suffisamment de temps et jouer le rôle d'unité significative de sélection naturelle" montrerait qu'il se garde bien de la substantialiser, de glisser vers une sorte de métaphysique du gène. De surcroît, il a parfois l'air de fonder sa thèse dans une exigence essentiellement pédagogique. Elle se légitimerait alors par la nécessité de corriger les effets pervers du succès de la théorie de "la sélection de groupe" selon laquelle la sélection naturelle tend à promouvoir ce qui fait "le bien de l'espèce" ou "le bien du groupe29". Par sa mise en scène rhétorique de l'intérêt du gène, elle ramènerait et focaliserait définitivement notre attention sur ce point que Dawkins pense indiscutable : il faut toujours s'interroger en termes d'effet sur le gène plutôt que sur le groupe pour comprendre pourquoi "certains gènes deviennent plus nombreux et d'autres moins" dans une population. Un comportement qui, comme l'altruisme, serait en théorie utile à une population d'individus considérée dans son ensemble ne pourra en fait se répandre, martelle-t-il, que si l'allèle qui le détermine donne d'abord aux individus qui le portent un avantage concurrentiel sur ceux qui possèdent une autre variante du gène.

Une telle défense de l'auteur n'est cependant pas satisfaisante : on ne méprise pas sans conséquence l'exigence de rigueur philosophique. Même si elle a bien ce ressort pédagogique, une mise en scène si outrée a des effets pervers qui passent largement ce bénéfice supposé. D'une part, et c'est sans doute le problème majeur, à trop vouloir envisager les gènes comme les stratèges-architectes des organismes, Dawkins en vient à oublier que l'évolution "bricole", et, qu'à proprement parler, les gènes ne programment pas. Il tend à perdre de vue que la finalisation des organismes est sans commune mesure avec ce pouvoir qu'a notre intelligence, d'ailleurs mystérieusement née dans une telle perspective d'organismes-machines, d'ajuster délibérément des rouages pour produire de vraies machines-robots rigoureusement asservies à leur fonction. D'autre part, en impliquant la finalité à l'échelle du gène, Dawkins s'interdit de considérer les propriétés qui sont précisément susceptibles d'émerger au niveau du vivant proprement dit, à travers le développement des organismes et de leurs comportements. Or le simple fait que le bon sens autorise à parler de "lutte pour la vie" à propos des organismes et non des gènes n'est peut-être pas sans conséquence et mérite d'être interrogé. Il doit au moins être rendu pleinement visible plutôt qu'occulté. Détaillons le premier point.

III. Un mécanisme de nature à promouvoir l'émergence d'"espaces de gratuité"

On a pu s'opposer aux excès réductionnistes de la sociobiologie en invoquant, contre l'idée d'une programmation comportementale étroite pensée sur le modèle de l'instinct, la souplesse adaptative de très nombreux comportements animaux. Comme l'avait au demeurant souligné Konrad Lorenz lui-même, l'évolution a promu, dès les vertébrés dit "supérieurs", "un programme génétique ouvert"30. Dans une telle perspective, de nombreux auteurs défendent aujourd'hui que l'homme n'est ni étroitement programmé pour survivre, ni d'ailleurs libre de tout faire et de tout apprendre, mais plutôt, selon l'expression désormais consacrée, "programmé pour apprendre31". Cela rendrait vaine toute réduction génétique de ses inépuisables stratégies vitales qu'il serait alors plus pertinent de penser sur le modèle inventif et opportuniste du calcul rationnel d'intérêt32.

1. Tirer toutes les conséquences du bricolage évolutif

Il n'est pas question de nier ici la valeur critique de ces thèses. Mais ce n'est pas pour lui opposer l'idée de "programme ouvert" que nous mettons en cause celle d'une programmation génétique étroite. À travers la critique du Gène égoïste, on rappellera plutôt que la contingence oeuvre, plus profondément, dans la formation des organismes et que c'est en conséquence l'idée même de "programmation" qu'il convient de rejeter. Certes, rien dans le darwinisme n'interdit de penser que tous les comportements, y compris humains, sont biologiquement déterminés. Cette théorie n'exclut pas que les hormones et autres mécanismes biologiques causent et déterminent étroitement tous les comportements. Le continuisme darwinien nous incite même à penser, en ce sens simplement mécanique, une essentielle animalité de l'homme33. Mais le darwinisme est en revanche incompatible avec l'idée qu'ils les finalisent étroitement, qu'ils les programment. Or, c'est précisément vers cette thèse que nous incline irrésistiblement le concept de gène égoïste : faire des organismes des "machines à survie".

En effet, à force d'attribuer une finalité reproductive aux gènes, on tend à perdre de vue que, dans une perspective darwinienne ils ne sont par nature ni ingénieurs, ni stratèges, ni architectes. Loin d'ajuster des rouages en vue de l'efficacité reproductive, la formation des espèces opère à l'aveugle par sélection de mutations aléatoires. Ainsi, aucune d'elles ne vise directement l'efficacité reproductive et la sélection ne sanctionne que globalement, et relativement aux autres mutations aveugles également en concurrence, la valeur adaptative moyenne des effets mécaniquement induits sur l'organisme. D'autre part, à chaque étape et pour chaque nouvelle contrainte adaptative, l'évolution "bricole". Par principes aveugles, les effets induits par les gènes ne sont ni parfaitement ajustés aux contraintes fonctionnelles d'origine phylogénétique, ni susceptibles d'anticiper les contraintes fonctionnelles à venir. Dès lors, la formation des organismes opère à chaque étape, comme l'a imaginé François Jacob, sur le modèle profane du bricoleur, avec les moyens du bord par réajustements et retouches successives :

"Le processus de sélection naturelle ne ressemble à aucun aspect du comportement humain. Mais si l'on veut jouer avec une comparaison, il faut dire que la sélection naturelle opère à la manière non d'un ingénieur mais d'un bricoleur ; un bricoleur qui ne sait pas encore ce qu'il va produire, mais récupère tout ce qui lui tombe sous la main, les objets les plus hétéroclites, bouts de ficelle, morceaux de bois, vieux cartons pouvant éventuellement lui fournir des matériaux ; bref, un bricoleur qui utilise tout ce qu'il trouve autour de lui pour en tirer quelque objet utilisable. L'ingénieur ne se met à l'oeuvre qu'une fois réunis les matériaux et les outils qui conviennent exactement à son projet. Le bricoleur, au contraire, se débrouille avec les laissés-pour-compte. Le plus souvent les objets qu'il produit ne participent d'aucun projet d'ensemble. [...]. Comme l'a souligné Claude Levi Strauss, les outils du bricoleur [...] ne peuvent être définis par aucun programme34.

À maints égards, le processus de l'évolution ressemble à cette manière de faire. Souvent sans dessein à long terme, le bricoleur prend un objet dans son stock et lui donne une fonction inattendue. D'une vieille roue de voiture, il fait un ventilateur ; d'une table cassée, un parasol. Ce genre d'opération ne diffère guère de ce qu'accomplit l'évolution quand elle produit une aile à partir d'une patte, ou un morceau d'oreille avec un fragment de mâchoire35."

On ne saisit pleinement les conséquences du modèle du bricoleur que si on en reconnaît les limites

L'intérêt principal de ce modèle est de nous garder de céder à celui de "Pangloss" : la finalisation des organismes agit dans un cadre contraint, qui interdit, aussi bien lorsqu'il s'agit de la structure de l'organisme que de ses comportements, de céder à ce providentialisme laïcisé qu'est le programme adaptationniste36. Mais on ne tire toutes les conséquences du mécanisme évolutif darwinien que si, comme nous y invite F. Jacob, on en saisit les limites radicales. Dans un tel modèle, en effet, la finalisation adaptative agit à courte vue et dans un cadre contraint, mais on reste précisément dans le cadre d'une finalité adaptative. Rien d'étonnant alors que le père de la sociobiologie, Edward O. Wilson lui-même, puisse défendre, juste après avoir pris acte de ces contraintes, que "nulle espèce, y compris la nôtre, n'a d'autre but que celui que crée notre histoire génétique" si bien que "l'esprit humain est un appareil de survie individuelle et de reproduction spécifique". Il avance en effet, en ayant en vue les jugements esthétiques ou les croyances religieuses que "ces derniers sont soit des adaptations directes au milieu dans lequel ont évolué les populations humaines ancestrales, soit des constructions dues secondairement à des activités plus profondes et moins visibles qui furent jadis adaptatives au sens le plus strict du terme37". Au fond, il ne fait ici que transposer à l'échelle du comportement et de l'esprit, ce passage de Darwin rapporté par F. Jacob à l'occasion de ses développements sur le modèle du bricoleur : "Si un homme construit une machine dans une fin déterminée, mais emploie à cet effet, en les modifiant un peu, de vieilles roues, de vieilles poulies et de vieux ressorts, la machine, avec toutes ses parties, pourra être considérée comme organisée en vue de cette fin. Ainsi, dans la nature, il est à présumer que les diverses parties de tout être vivant ont servi, à l'aide de modifications légères, à différents desseins et ont fonctionné dans les machines vivantes de plusieurs formes spécifiques anciennes et distinctes38." Or, la limite de cette analogie tient précisément au fait que quand bien même le bricoleur retouche ce qu'il a sous la main plutôt que de travailler, en fonction d'un plan, sur des matériaux choisis, il les réajuste néanmoins à chaque fois intelligemment en fonction de son but présent. Or, la sélection naturelle est incapable de cette finalisation, aussi grossière soit-elle mesurée à celle de l'architecte ou de l'ingénieur. D'une part, elle ne sanctionne que globalement l'ensemble des effets mécaniquement induits par des mutations aveugles, de sorte que ce n'est pas seulement dans son rapport aux contraintes passées qu'elle est susceptible de produire des effets non adaptatifs. D'autre part, elle ne peut pas, contrairement au bricoleur, chercher méthodiquement à réduire les multiples effets induits par les mutations passées pour les intégrer et les asservir pleinement aux exigences présentes de l'efficacité reproductive. Au demeurant, même si elle ajuste et corrige certains de ces effets, elle est vouée à en produire mécaniquement d'autres. Or, ce point est crucial : il signifie que quelles que soient l'intensité et la constance des pressions de sélection à chaque moment du processus transformiste, la sélection est impuissante à venir à bout des effets non adaptatifs. Cette question de l'emprise de la sélection ne serait donc pas, contrairement à ce qu'on pourrait supposer, un facteur décisif permettant de trancher entre les adaptationnistes et leurs critiques.

L'exemple édifiant du cerveau humain

Un exemple s'impose à présent pour illustrer ce long passage théorique. Nous l'emprunterons à une recension critique d'un ouvrage de Lumsden et Wilson que nous devons à Gould39. Il y fait référence à un effet mécaniquement induit par le haut développement de notre cerveau et de ses facultés cognitives : la conscience de la mort. "Rien de ce que notre volumineux cerveau nous a appris ne s'est avéré plus lourd de signification. Personne n'irait soutenir que notre cerveau a grossi de manière à pouvoir nous apprendre cette vérité déplaisante. Et pourtant, songez à l'impact de cette prise de conscience sur diverses institutions, de la religion à la royauté de droit divin. Les formes spécifiques prises par la religion n'ont pas besoin d'être considérées comme des adaptations "visant" directement la cohésion de la tribu ; une grande partie de la culture peut être apparue en réaction aux étranges et imprévisibles conséquences annexes de l'accroissement du cerveau." Si l'on est de ceux qui considèrent que la moindre variation du phénotype donne prise à la sélection, on peut certes supposer que cette conscience de la mort, et tous les effets induits, ont dû être progressivement ajustés et finalisés et ainsi "tenus en laisse40" par les nécessités adaptatives. Mais c'est oublier qu'il n'y a pas de raisons que ces ajustements aveugles ne soient à leur tour porteurs de nouveaux effets non adaptatifs. Dans de telles conditions, et à défaut de preuves sérieuses données pour chaque cas, autant se ranger du côté de Gould : on ne doit pas poser en principe la finalisation adaptative étroite des comportements vivants.

Notre univers de symboles s'engouffre et se déploie dans une brèche qui lui préexiste

Reste que si on veut bien admettre cette thèse pour l'homme du fait de ses singulières facultés de connaissances, on doute généralement qu'elle soit applicable à d'autres vivants. Après tout, comme le rappelle Gould lui-même, nos compétences cognitives sont "lourdes de significations". Or, c'est peut-être seulement parce qu'elles nous arrachent de ce fait à la simple causalité mécanique pour nous introduire dans un univers symbolique, dans une logique du sens, que l'homme, et lui seul, n'est pas passible des explications strictement fonctionnalistes de la sociobiologie.

Nous n'avons pas l'intention de nier l'émergence et l'emprise singulière d'une telle logique du sens dans les comportements humains. Mais c'est précisément parce que telle n'est pas ici notre ligne d'argumentation contre le réductionnisme sociobiologique qu'il devient légitime d'en étendre la portée critique aux autres espèces. Loin de mettre en avant l'émergence décisive d'une logique du sens, d'un univers du symbole, on en prend d'abord le contre-pied pour s'opposer à l'idée de finalisation, c'est-à-dire à celle d'une logique étroitement fonctionnaliste du sens des comportements vivants. F. Crick, codécouvreur avec J. B. Watson du modèle de la double hélice, a fait part de son irritation face à cette manie des évolutionnistes de toujours chercher à déterminer le "pourquoi" des choses avant d'en analyser sérieusement le " comment41". Gould en prend acte et nous éclaire sur la portée d'une telle critique en s'appuyant sur le cas édifiant du cerveau. Mais cette manie tourne à la caricature dans la perspective du Gène égoïste ;: l'interprétation du "pourquoi" (souvent hasardeuse en ce qu'elle relève de l'histoire lointaine et en tout cas dangereusement métaphysique en ce qu'elle confine au finalisme) y occulte radicalement la portée du "comment", celle des propriétés purement mécaniques des organismes. Ce serait déjà problématique pour les machines artificielles mais c'est un comble pour le comportement des vivants. Le modèle de bricoleur, pensé dans sa radicalité, oblige à reconnaître le caractère non pas résiduel, mais fondamental, des contraintes et propriétés simplement mécaniques dans la vie des organismes.

Cette mise au point permet de relire et d'intégrer, dans une perspective plus fondamentale et plus large, une des "critiques essentielles" adressée par les anthropologues au projet sociobiologique d'une annexion des sciences humaines à celles de l'évolution. Marshall Sahlins la formule ainsi dans sa réplique à l'ouvrage fondateur de Wilson42 : "Il n'y a pas nécessairement un rapport entre les caractéristiques culturelles d'une action, d'une institution ou d'une croyance données, et les motifs que des individus peuvent avoir d'y participer43." Il entend par là que loin d'être la simple expression d'une finalité biologique qui les instrumentalise, nos pulsions et émotions prennent leur sens et "sont organisées, par la culture44". C'est ainsi, pour reprendre le très fécond concept freudien de "sublimation", que notre libido peut paradoxalement inscrire notre vie dans une recherche exigeante et passionnée du vrai. Mais si cela est effectivement possible, c'est d'abord parce que notre animalité réside en ceci qu'une telle pulsion nous anime sans nous programmer. Notre univers de symboles s'engouffre et se déploie dans une brèche qui lui préexiste.

Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire de ce point de vue de ce que l'on appelle notre "animalité" ainsi que sur les concepts hautement polémiques de nature mâle ou femelle. Nous remarquions plus haut que si le continuisme darwinien nous incite à penser une causalité matérielle à la racine de tous nos comportements, il est par contre incompatible avec l'idée qu'il les finalise étroitement, qu'il les programme. Il y a donc pour le darwinisme une façon légitime de se référer à notre animalité : ne pas oublier que nos hormones et autres humeurs sont toujours en cause dans nos comportements. On peut ainsi concevoir, et pourquoi pas vérifier, que les taux plus élevés de testostérone chez les hommes causent généralement une agressivité plus grande. On peut reconnaître en ce sens une certaine légitimité aux concepts de "nature masculine" ou de "nature féminine". Mais on doit se garder méthodiquement de toute extrapolation en termes de fonction naturelle.

De la question de l'animalité, venons-en maintenant à l'animal. Car si l'analyse menée jusqu'ici est juste, la thèse d'un asservissement des comportements animaux à une implacable finalité reproductive ne doit pas non plus faire illusion : ce n'est pas seulement sur le dernier chapitre de la Sociobiologie de Wilson qu'il est nécessaire de porter un regard critique45.

2. Concevoir l'existence d'espaces de gratuité dans la vie animale

On gagnera pour commencer à méditer sur cette expérience de Curt Richter rapportée et discutée par Derek Denton dans L'Émergence de la conscience46.

"Il y a quarante ans, Richter étudia l'effet d'un stress très fort chez les rats de laboratoire, mais aussi chez leurs congénères sauvages - ces derniers étant des animaux farouches capturés dans les taudis de Baltimore. Il mesura leur endurance en les plaçant dans une sorte de piscine composée d'un cylindre de verre pourvu d'un jet d'eau, et fermé de façon à empêcher toute évasion. Un rat blanc de laboratoire nageait jusqu'à vingt-quatre ou quarante-huit heures, selon la température de l'eau, et pouvait ensuite être sorti de là. Mais les rats sauvages plongeaient au fond, exploraient le cylindre, puis s'aventuraient un peu plus loin, refaisaient surface - et la plupart mourraient une à deux minutes après l'immersion. [...] Richter estimait que la réaction du rat sauvage s'expliquait avant tout par le désespoir ; il renonce, au sens littéral du terme, et meurt. Un fait précis renforçait cette interprétation : si, très peu de temps après avoir été plongé dans l'eau, on l'en retire, il redevient très agressif. De surcroît, replacé ultérieurement dans le cylindre, il nagera aussi longtemps, parfois plus, qu'un rat de laboratoire."

Denton, qui se réfère à ces comportements dans le cadre de son interrogation sur l'émergence de la conscience de la mort et les met en parallèle avec de nombreux cas similaires connus dans notre espèce47, fait remarquer qu'en tout état de cause, ils constituent une énigme pour qui les aborde du point de vue de "l'avantage de survie". "On pourrait poser la question : quel est l'avantage de survie pour un animal appartenant à une espèce quelconque, que représente un mécanisme de mort subite reproductible et cohérent, en cas de stress spécifique où la mort est inévitable ? C'est une énigme." Difficile de dire autre chose. Denton se sent donc obligé de supposer "qu'il existe chez le rat sauvage une possibilité de perception situationnelle, qui pourrait englober ce que Richter appelle le désespoir". Pourquoi pas ? Mais on ne peut qu'être critique quant à cette façon de déduire qu'un comportement doit être un effet de la conscience du seul fait qu'aucune explication ne peut en être donnée en terme "d'avantage de survie" : la réduction des comportements animaux à de simples effets de matière serait à la rigueur compatible avec le darwinisme, mais la contingence qui oeuvre par hypothèse dans la formation des espèces nous interdit de les considérer comme des "machines à survie ;". Reste qu'on a bien là un fait qui plaide de façon exemplaire contre une lecture strictement adaptationniste des comportements animaux.

Reconsidérer le jeu

Pour prolonger l'analyse, on gagnera à se référer à l'auteur des Origines animales de la culture48. Au cinquième chapitre de ce livre programmatique, "L'animal comme Sujet", Dominique Lestel esquisse, contre les travaux d'une éthologie jugée trop fonctionnaliste, une théorie de l'émergence des "espaces de liberté" dans le comportement animal. Ayant inscrit jusqu'ici la critique du Gène égoïste dans une perspective étroitement mécaniste, nous n'avons pas cherché à penser la constitution de l'organisme comme Sujet. Aussi, il ne peut être vraiment question de liberté, mais plutôt de "gratuité"49. Mais notre approche converge néanmoins avec celle de l'auteur par le biais d'un principe clef : "la stratégie du paquet-cadeau". "Les relations entre le génome d'un organisme et ses comportements sont hautement complexes. Un caractère peut être sélectionné non par lui-même, mais parce qu'il accompagne un autre, qui fournit lui un avantage évolutif réel à l'organisme." Dans cette perspective qui est aussi la nôtre, il est clair que l'évolution darwinienne n'est pas seulement compatible avec l'existence de tels espaces : elle en promeut plutôt ça et là l'émergence, sinon le développement largement autonome, dans les comportements animaux et humains.

C'est ainsi que pour Lestel, "le jeu peut être entièrement repensé dans la perspective d'une phylogenèse des espaces de liberté de l'organisme50". Nul doute qu'il puisse être envisagé dans une perspective strictement utilitariste comme étant indirectement porteur d'effets adaptatifs. Et c'est d'ailleurs, comme le déplore l'auteur, ce à quoi il est le plus souvent réduit. Mais c'est oublier que dans la mesure où il "n'a pas de valeur immédiate de satisfaction de l'instinct" et implique un programme comportemental relativement ouvert51, il peut mécaniquement créer un espace permettant le développement d'une "appétence" pour des comportements non fonctionnels, pour l'intérêt du jeu lui-même. C'est alors, sur le modèle de la libido qui, libre de toute finalisation étroite, peut oeuvrer au développement largement autonome de la culture et du savoir, le jeu lui-même qui est susceptible de devenir temporairement la fin du désir et son développement gratuit, le lieu du plaisir. Il peut être adéquatement "compris", écrit Lestel, "comme la capacité de dégager des plages temporaires dans lesquelles les comportements ne sont pas déterminés par des contraintes liées à la survie des organismes, mais par des satisfactions plus proches des sentiments de l'animal qui s'y livre".

Le plaisir sexuel : fin ou simple moyen ? Le cas des bonobos

À ce stade du développement, il devient impossible d'esquiver la question de la sexualité. Si l'on en juge par notre expérience d'Homme, elle constitue le lieu privilégié de l'expérience du plaisir. Or, elle est de ce fait même passible de deux interprétations diamétralement opposées : soit elle apparaît comme le type même du comportement fonctionnel en ce sens que l'intensité du plaisir crée une appétence irrésistible pour les comportements de reproduction, soit elle est perçue comme le terrain même sur lequel est mécaniquement susceptible de se développer une recherche du plaisir pour lui-même. De nombreux théoriciens de l'évolution humaine se sont empressés d'évacuer cette deuxième possibilité, pour réactiver, à la suite de Freud, une interprétation fonctionnaliste de notre vie sexuelle52 alors même qu'elle pourrait être aussi bien pensée, à l'image du jeu ou de la recherche théorique, comme un espace de gratuité. Il n'est pas nécessaire dans ce dernier cas de concevoir ce développement gratuit comme le privilège d'un animal symbolique fasciné par son savoir de la mort53. Certes, l'ampleur de notre vie sexuelle est un phénomène rare, comme l'est celle de notre vie symbolique. Mais il existe au moins un cas d'une ampleur comparable, sinon plus importante : la sexualité des bonobos54. Les femelles sont "en état de réceptivité sexuelle, leurs génitalias en intumescence, presque soixante-quinze pour cent du temps" et même hors de cette période les accouplements "se produisent régulièrement chez les bonobos". Cette espèce de chimpanzé est capable, comme nous, de relations en face à face avec "contacts visuels", en levrette, de relations homosexuelles entre mâles et entre femelles, de fellations, de masturbations comme d'audaces acrobatiques. Enfin, la proportion de ces différentes pratiques varie de façon très importante selon les colonies étudiées, ce qui lui donne visiblement une dimension culturelle. D'éminents spécialistes comme F. de Waal ou A. Mori insistent sur le fait que, dans cette espèce, la sexualité doit être interprétée "en en diminuant la fonction reproductive55". Constatant qu'elle a d'indiscutables effets d'affiliation et d'apaisement, F. de Waal en propose néanmoins une interprétation largement fonctionnaliste. Mais vu l'ampleur du phénomène, on ne peut pas s'empêcher de penser qu'il y ait place pour un développement largement autonome de recherche du plaisir : "Les bonobos exécutent toutes les variations imaginables, comme s'ils s'inspiraient du Kama Soutra. Leur vie sexuelle est en grande partie séparée de la reproduction, et sert aussi à de nombreuses autres fonctions. L'une d'elles, j'en suis sûr, est le plaisir, et une autre est la résolution des conflits et des tensions56."

Il est difficile d'aller plus loin dans l'analyse sans impliquer, à l'instar de Lestel, une théorie de la subjectivité animale, ou faire, à la manière d'Henri Atlan et d'Edgar Morin, l'hypothèse d'une "auto-organisation" du vivant57. Dans la mesure où cette dernière idée semble s'imposer à l'échelle du comportement nous aurons à y revenir en envisageant le deuxième effet pervers de la rhétorique du Gène égoïste ;: l'occultation des propriétés susceptibles d'émerger au seul niveau pertinent pour parler de finalité, celui de la vie de l'organisme. Mais avant de le faire, on gagnera sans doute à soumettre brièvement un dernier point à la méditation du lecteur : l'individualité frappante de certains comportements animaux. Il se pourrait en effet que cette individualité fasse apparaître une conséquence majeure du bricolage évolutif : la dimension positive de l'individuation.

3. Penser le déploiement d'espaces de gratuité comme effet mécanique de l'individuation

Individualité et bizarreries du comportement maternel des chimpanzés à Gombe

Nous mentionnerons simplement le cas, évidemment crucial dans ce contexte, du comportement maternel des femelles chimpanzés initialement décrit par Jane Goodall58. Il y a Olly, surprotectrice, qui pèche par "excès de prudence59", Flo, mère idéale, dont la primatologue dit d'ailleurs s'être souvent inspiré pour éduquer Hugo son propre fils, Marina, souvent malveillante avec sa fille Miff et qui, plutôt que de lui faciliter la tâche dans la pêche aux termites (à la façon de Flo avec Fifi), "la pousse résolument pour prendre sa place" auprès d'un trou qui "donnait d'excellents résultats60", et enfin, Passion, extrêmement négligente et qui paraît avant tout se soucier de son propre agrément. Ce dernier cas est si surprenant qu'il mérite qu'on s'attarde sur la description qu'en donne Goodall :

"Passion n'était pas une très bonne mère. [...] Lorsque je la connus en 1961, elle avait déjà atteint sa pleine maturité, et je sais qu'elle perdit un enfant avant la naissance de Pom en 1965. En admettant qu'on puisse se fonder sur la manière dont elle traita Pom, je ne serais pas étonnée que Passion eût perdu d'autres rejetons car Pom, à peine mise au monde, dut lutter pour survivre. Déjà, à deux mois, elle commençait à chevaucher le dos de sa mère, trois ou quatre mois plus tôt que les autres enfants. Cela débuta quand Pom se fit très mal au pied ; elle ne pouvait pas se cramponner convenablement et Passion, plutôt que de soutenir constamment son bébé d'une main (ce qu'auraient fait la plupart des mères), habitua sa fille à monter sur son dos. Le premier jour où Pom adopta cette méthode d'équitation, Passion franchit au pas de course une trentaine de mètres afin de saluer un groupe de mâles adultes, sans plus se préoccuper de son bébé. Se cramponnant de toutes ses forces, Pom réussit à se tenir en équilibre ; et cependant de nombreux bébés plus âgés, quand ils commencent à se tenir sur le dos de leurs mères, glissent souvent par terre quand celles-ci effectuent des mouvements trop brusques61."

"La plupart des mères chimpanzés que nous avons observées aidaient leurs petits quand ils se blottissaient contre elles pour chercher une mamelle. Flo avait tout naturellement soutenu Flint pour lui faciliter la tétée, même lorsqu'il avait six mois. Melissa aussi avait essayé, malgré sa maladresse habituelle qui lui faisait tenir Goblin trop haut, si bien que les lèvres chercheuses de son petit fouillaient la toison de ses épaules ou de son cou. Mais Passion ne tenait aucun compte des geignements de Pom ; tant pis si Pom ne parvenait pas à trouver toute seule la mamelle ; et si elle avait envie d'aller faire un tour, sa mère n'attendait pas qu'elle eût achevé son repas : elle se levait et partait62."

Si le comportement de Passion est particulièrement intéressant, ce n'est pas seulement par son individualité frappante mais aussi, et sans doute d'abord, parce qu'il semble totalement aberrant d'un point de vue fonctionnel, pour maximiser la propagation des gènes. Il est alors tentant d'en négliger la portée en le tenant pour une simple "anomalie" : que des femmes, dénaturées par la culture, désirent ne pas avoir d'enfants ou ne pas investir dans leur éducation passe encore, mais des guenons ! Or, conclure à l'anomalie du comportement de Passion s'impose seulement à qui oublie que l'évolution darwinienne bricole, notamment en ce qui concerne l'intégration des différents instincts. Il faut donc rappeler ici les importantes remarques d'un éthologue qu'on a souvent trop vite fait de méconnaître pour des raisons idéologiques : Konrad Lorenz.

De nombreuses observations et analyses de Lorenz convergent avec les conséquences théoriques des mécanismes de l'évolution darwinienne pour établir qu'il y a des flottements dans l'"organisation hiérarchique" des principaux instincts63 de sorte que "nous ne devons pas oublier que ces comportements que nous réunissons sous une même entité conceptuelle ne constituent qu'un système de structure très lâche64". C'est ainsi, par exemple, que des comportements qui en principe servent chez le chien "l'instinct d'alimentation", comme "flairer, lever, courir, traquer, happer et secouer à mort une proie imaginaire" ont une spontanéité propre et peuvent s'effectuer indépendamment de la recherche d'alimentation. De notre point de vue, cela est logique : leur intégration hiérarchique à la fonction d'alimentation est en effet relative dans la mesure même où elle n'est pas le fait d'une finalité transcendante visant la faculté de s'alimenter, mais bien l'effet d'un bricolage plus ou moins bien ajusté d'inclinations diverses, à la fois complémentaires et antagonistes, dont l'alimentation n'est que le résultat global. On pense aussi au comportement de "filtrage" pour lequel les oies ont acquis une appétence si autonome qu'il est impossible, selon les propres termes de l'auteur, de déterminer si elles "filtrent la vase pour manger" ou si "elles mangent pour pouvoir filtrer la vase65". "Qu'est-ce qu'un "instinct"?" demande Lorenz.

"Les mots qu'on emploie, même dans le langage quotidien, pour désigner certaines motivations instinctives, sont entachés par l'héritage néfaste de la pensée "finaliste". Finaliste dans le mauvais sens du mot est celui qui confond la question "pourquoi" avec la question "à quoi bon" et croit qu'en démontrant la signification d'une quelconque fonction pour la conservation de l'espèce, on résout en même temps le problème de sa causation [...].

Un comportement à fonction uniforme, comme l'alimentation ou la reproduction, est toujours le résultat de tout un jeu compliqué d'interactions entre de nombreuses causes d'ordre physiologique. Mutation et sélection, les deux artisans de l'évolution, l'ont "inventé" et l'ont soumis à des épreuves rigoureuses. Parfois les causes physiologiques à l'oeuvre se trouvent dans un état d'équilibre harmonieux ; parfois l'une d'elles influence davantage l'autre qu'elle n'est en retour influencée par elle : certaines sont relativement indépendantes du mécanisme pris comme un tout et ont, sur lui, plus d'influence qu'elles n'en subissent. Comme bon exemple de tels éléments de construction relativement indépendants, pensons aux os du squelette.

Dans le domaine du comportement, les coordinations héréditaires [...] sont des éléments particulièrement indépendants de l'ensemble66."

Un amour de soi rebelle à "l'intérêt des gènes" : le cas édifiant de "Passion" la guenon

On comprend mieux, dans ces conditions, en quoi le comportement maternel de Passion n'est pas nécessairement à concevoir comme une exception négligeable ou un regrettable dérèglement de l'instinct naturel. En effet, ce qui est vrai de "l'organisation hiérarchique" de l'instinct d'alimentation, doit l'être a fortiori si l'on considère, au niveau le plus général, celui qui pousse les organismes à maximiser leur descendance. Dans le cas des femelles chimpanzés, cet instinct englobe notamment les instincts de "conservation de soi" et ceux de "maternage". Or, dans la mesure même où leur intégration à l'instinct du niveau supérieur n'est, par hypothèse, que relative, certaines situations ou certains éléments de l'histoire individuelle doivent pouvoir libérer leur antagonisme latent, leur spontanéité propre, et favoriser l'autonomisation d'une de ces deux tendances aux dépens de la maximisation de la descendance. C'est en tout cas une conséquence envisageable de la contingence impliquée par les mécanismes darwiniens. Qui au demeurant ne sent pas que loin d'être harmonieusement intégrés dans un système qui verrouillerait tout risque d'antagonismes, l'amour de soi et celui de sa descendance sont toujours susceptibles d'entrer en conflit ? On peut ainsi facilement concevoir que dans le cas de Passion, la recherche de l'intérêt individuel a pris le pas sur la logique de maximisation de la descendance, et, du même coup, sur ce que Dawkins nomme improprement "l'intérêt des gènes". Évidemment, ce serait un argument exemplaire contre la rhétorique du Gène égoïste. Quant à l'individualité si frappante des différents comportements maternels, elle doit en partie pouvoir s'expliquer par ce même flottement qui a pu favoriser, dans le cas de Passion, l'hypertrophie de son instinct de conservation, de son "amour de soi". Il faut pouvoir envisager positivement l'individualité comme le lieu naturel d'un développement largement autonome de la vie des organismes plutôt que comme le résidu d'une sélection naturelle dont les effets ne sont par nature que statistiques. Il faut pouvoir envisager la dimension émergente de l'individuation. Nous aurons à revenir sur ce point crucial.

L'individuation humaine dans la perspective du bricolage évolutif

On sait aujourd'hui que les phénomènes épigénétiques prennent une place décisive dans la maturation de notre cerveau. Dans la lignée des travaux fondateurs d'Antoine Danchin et Jean-Pierre Changeux67, les neurobiologistes pensent ainsi l'individuation humaine, sur le modèle d'un "darwinisme des synapses", par renforcement ou altération des connexions neuronales sous l'effet des sollicitations de l'histoire de chacun. Mais il est sans doute nécessaire de se référer au darwinisme tout court, c'est-à-dire à la notion de bricolage évolutif, pour pouvoir prendre toute la mesure d'une telle logique d'individuation. Car, s'il est vrai que l'évolution bricole, on doit s'attendre à ce que l'intégration fonctionnelle de notre centre de commande, le cerveau/conscience, ne soit que très relative68. On doit s'attendre à ce que son unité fonctionnelle apparente recèle des antagonismes latents susceptibles de se libérer sous l'effet décisif de notre histoire personnelle. Or, comme Michael Gazzaniga l'a établi par le biais d'études sur des "cerveaux dédoublés", de tels antagonismes existent bien, notamment sous la forme de nombreux modules cognitifs non verbaux qui possèdent chacun une spontanéité propre69. Si l'on se réfère de surcroît aux différentes couches, reptiliennes, affectives et cognitives léguées par notre héritage phylogénétique et dont les antagonismes travaillent par hypothèse le cerveau, on se rend enfin capable de percevoir la pleine signification du développement individuel. Dans la perspective du bricolage évolutif, il faut en effet s'attendre à ce que la logique d'individuation ne se déploie pas seulement dans l'ordre de compétences que l'on pourrait toujours supposer étroitement assujetties à l'efficacité vitale, mais bien aux dépens de l'efficacité adaptative globale de notre centre de commande. Il devient alors possible de concevoir l'individualité humaine comme le lieu naturel de déploiement de comportements totalement aberrants au regard de l'efficacité reproductive70, comme le lieu d'un déploiement mécanique "d'espaces de gratuité".

Première conclusion

Il devrait être suffisamment clair désormais que la rhétorique du Gène égoïste sacrifie bien une part essentielle de la contingence impliquée dans la logique darwinienne de l'évolution. En mettant en scène, au niveau des gènes, une stratégie de lutte pour la réplication qui ne peut faire sens qu'à l'échelle des organismes, elle tend en effet à donner au concept de finalité un statut de principe. On en vient alors à penser les vivants sur le modèle des machines et à opérer une réduction de la causalité à une finalisation étroite, à une programmation. Or, par hypothèse, l'évolution bricole, et le modèle du bricoleur oblige à reconnaître le caractère non pas résiduel, mais fondamental, des contraintes et propriétés simplement mécaniques dans la vie des organismes. On est donc fondé à dire du mécanisme proposé par Darwin que non seulement il est compatible mais qu'il promeut l'émergence d'espaces de gratuité dans les comportements animaux et humains. Pourtant, et alors même que comme Dawkins ils prétendent achever l'édifice darwinien, les sociobiologistes peinent généralement à le concéder : ils ne semblent pas voir que très souvent, sur le modèle de la libido qui peut paradoxalement nourrir une recherche exigeante et passionnée du vrai, notre animalité réside en ceci que de nombreuses pulsions nous animent sans nous programmer. Quant aux anthropologues, ils se contentent généralement de souligner l'irréductible émergence que constitue notre univers de symboles, d'opposer notre logique du sens à la causalité simplement matérielle qui domine le monde animal. Or, notre univers de symboles s'engouffre et se déploie dans une brèche qui lui préexiste.

C'est déjà à partir de cette brèche qu'a pu se déployer dans le monde animal une appétence pour le jeu lui-même, sinon pour le seul plaisir du sexe. Mais c'est aussi dans cet irréductible flottement de "l'organisation hiérarchique" des instincts que des comportements évolutivement aussi aberrants que nos pratiques contraceptives sont susceptibles de prendre racine : elles ne font aussi bien qu'achever cette possibilité d'autonomisation de "l'amour de soi" des organismes dont témoigne la négligence de Passion. Il faudrait alors tirer le bon enseignement de notre contraception : non pas notre rupture radicale et sans précédent avec les lois de la vie naturelle mais l'irréductibilité de la nature vivante elle-même au mal nommé "appétit reproductif des gènes". Enfin, il faudrait réapprendre à voir les individus : non pas seulement et négativement71, comme l'insupprimable résidu d'une sélection naturelle qui, à la différence de la providence, ne peut avoir que des effets statistiques, mais, positivement, comme un espace de développement relativement autonome et gratuit de la vie des organismes. À se vouloir scientifique, et à force de statistiques, la sociobiologie occulte en effet trop souvent les conséquences profondes de cet enseignement majeur de Darwin : la primauté ontologique de l'individu et son irréductibilité à tout archétype transcendantal72.

Nous le notions en introduction : en s'opposant à la thèse providentialiste du "dessein intelligent" pour introduire de façon radicale la contingence dans la formation des vivants, la théorie de Darwin rendait possible une libération de notre regard sur le monde. En reconnaissant au vivant cette dimension essentielle, elle gagnait cette vertu métaphysique d'en favoriser la visibilité. Or, nous l'avons largement montré, la rhétorique de Dawkins produit l'effet contraire. Mais ce n'est pas seulement l'irréductibilité du vivant aux nécessités fonctionnelles de la survie qu'elle occulte : en appliquant aux gènes des concepts qui relèvent par nature d'un autre ordre, elle tend de surcroît à masquer la spécificité des propriétés qui émergent, ou sont susceptibles d'émerger, par le développement et la vie des organismes. Détaillons la logique de ce deuxième effet pervers.

IV. Se rendre attentif à la dimension proprement organique des vivants

1. Le problème fondamental de la biologie darwinienne

Nous le notions plus haut : dans une perspective darwinienne, l'idée même de "lutte pour la vie" des organismes est à la limite problématique. Puisque, par hypothèse, aucune finalité immanente ne préside à leur formation ni n'anime leur vie, il est tentant de défendre qu'il n'y a pas à proprement parler "lutte pour la vie", mais seulement survie et réussite reproductive des organismes qu'un mécanisme aveugle rend particulièrement apte à la lutte. Les vivants ne fonctionneraient ni n'agiraient pas plus en vue de quoi que ce soit que les ordinateurs pour calculer. Et la métaphore finaliste serait d'autant moins appropriée aux vivants qu'à la différence des machines, ils ne sont pas même le produit d'une intention extérieure. Or, un des problèmes, si ce n'est le problème central de la biologie, tient précisément à ceci : autant il est contraire au bon sens, et en tout cas illégitime d'un point de vue darwinien, de parler de "lutte pour la vie" pour les particules élémentaires que sont les gènes, autant, le bon sens nous incline irrésistiblement à admettre, à la suite de Darwin, que les vivants ont un véritable appétit de vivre, qu'ils luttent pour la vie. Et quand bien même on se garde méthodiquement de ce "pour" et de l'intentionnalité qu'il semble dangereusement impliquer, on cède presque irrésistiblement aux idées de "lutte", "d'intérêt", "d'appétit" et "d'effort" pour penser la vie et, plus encore, le comportement des organismes. Mais c'est précisément un tel hiatus entre le mécanisme que l'on suppose être à l'origine des espèces et les propriétés vivantes des organismes, que la doctrine du Gène égoïste tend à occulter. Pour le dire de façon parfaitement claire : s'il y a bien "lutte pour la vie" à l'échelle des organismes (au moins au sens d'appétit et d'effort), alors même que cela ne peut pas être le cas au niveau du gène, alors il s'est produit entre ces deux ordres de réalité quelque chose que la rhétorique de Dawkins tend à occulter mais que Darwin nous oblige au contraire à voir et à penser. Détaillons cette logique d'occultation. Elle est double.

Elle tient d'abord à ce qu'en appliquant les concepts d'"appétit" et de "finalité reproductive" aux gènes, la rhétorique de Dawkins tend à masquer qu'ils constituent précisément un "phénomène", ou au moins une "apparence", propre au niveau organique, fut-il unicellulaire. Or, nous l'avons vu, ce hiatus est fondamental et il faut plutôt chercher à le rendre visible puisqu'il constitue sans doute, dans la perspective darwinienne, le problème fondamental de la biologie : comment passe-t-on naturellement de l'inerte au vivant ? Mais à cette conséquence immédiate se lie une deuxième, plus profonde sans doute : elle naît une fois encore de ce que Dawkins oublie de penser la contingence qui, selon Darwin, oeuvre radicalement dans la formation des vivants. Sa rhétorique nous pousse en effet à concevoir les vivants sur le modèle purement mécanique de nos machines. Or, il se pourrait bien que nos machines ne soient telles que parce que précisément elles sont le fruit d'une pensée consciente, d'une intention qui ajuste méthodiquement les parties de l'extérieur et selon un plan fixe73. Il ne convient pas cependant à un projet sceptique d'épouser ce qu'il y a de plus spéculatif, et, pour tout dire, d'hasardeux, dans une philosophie vitaliste de type bergsonien. Mais, dans la perspective d'un scepticisme critique, une chose est néanmoins indiscutable : alors que la contingence du processus darwinien, approximativement figurée par le modèle du bricolage, nous oblige à être attentif à de possibles mais imprédictibles émergences, le modèle pseudo-finaliste du gène-ingénieur les occulte. En effet, dans un tel modèle machiniste, le résultat tend à n'être rien de plus que ce qui est visé. La fin constitue en effet pour l'ingénieur le principe même de la production : elle supervise le choix des pièces comme leur montage. Une fois produits, la machine classique et l'ordinateur peuvent bien nous réserver quelques surprises, mais elles sont précisément résiduelles et, par là même, anecdotiques. La logique de maîtrise qui préside à leur élaboration tendrait de toute façon, soit à nous les masquer, soit à les corriger pour les annexer. À l'inverse, le modèle du bricoleur exclut la maîtrise du résultat final et nous oblige du même coup à nous rendre attentif aux facultés et propriétés imprédictibles qui peuvent se développer par la vie des organismes. Pour le dire de façon plus polémique : alors même que, selon Dawkins, la biologie doit s'en tenir au niveau du gène pour accomplir le mécanisme évolutif darwinien, on doit défendre au contraire qu'on ne reconnaît véritablement la contingence qui y oeuvre qu'en se rendant attentif aux dimensions proprement organique et comportementale des vivants.

2. Individuation et auto-organisation : pouvoir envisager la dimension positive du comportement individuel...

On gagnera de ce point de vue à repenser l'étrange comportement de Passion, la mère chimpanzé négligente. On y a d'abord fait référence pour montrer comment pouvaient se développer, à travers l'individualisation des vivants, des comportements sans valeurs fonctionnelles, des "espaces de gratuité". Mais on pourrait aussi bien y voir un cas typique d'émergence : non pas une opposition entre logique de maximisation reproductive et gratuité, mais, plus radicalement, une différence entre deux ordres de réalité, le plan du gène et celui du comportement de l'organisme. Jusqu'ici, aucune des machines complexes ajustées par nos ingénieurs ne semble pouvoir jouer pour son propre compte. Or, et sans même parler des humains et de leurs méthodes contraceptives, certains animaux en sont visiblement capables.

Si l'on reste sous l'emprise d'un modèle machiniste du vivant, il est certes tentant d'interpréter le comportement de Passion comme une "anomalie" : soit comme le résidu individuel d'une finalisation qui n'est malheureusement que de nature statistique, soit, de manière plus machiniste encore, comme une erreur de fabrication (une pathologie liée à une défaillance de la programmation génétique). Mais le modèle du bricoleur nous rend quant à lui capable de le voir et de l'interpréter comme un événement d'émergence dans l'ordre et la dimension du comportement individuel. Il le permet non seulement par le flottement qu'il implique dans "l'organisation hiérarchique" des instincts, mais aussi parce qu'il ne nous interdit pas par principe de reconnaître à la dimension du comportement une certaine autonomie de réorganisation individuelle de ces tendances innées. Tout au contraire, en réduisant l'organisme au statut de simple "véhicule74", de machine au service de l'appétit réplicateur de gènes-stratèges, la rhétorique de Dawkins a pour effet d'occulter radicalement les propriétés d'organisation spontanée ou "autoorganisation" qui ont pourtant l'air de s'imposer dès l'échelle de la vie organique et, avec plus de force encore, dans la dimension du comportement75. Elle nous interdit d'être sensible à une quelconque logique d'individuation des organismes et de leurs comportements, parce que, partant du principe qu'ils sont passivement organisés par les gènes, elle exclut évidemment qu'ils puissent dans une certaine mesure s'organiser et se réorganiser eux-mêmes.

... et que la vie soit vraiment la vie

Bref, et c'est un comble, elle nous empêche paradoxalement de voir qu'aussi bien les comportements vivants s'élaborent et s'organisent spontanément pour survivre. Elle nous interdit d'envisager qu'à la différence des gènes comme des machines, les organismes aient un véritable "appétit de vivre" et soient en un certain sens capables d'une "lutte pour la vie". Comment ne pas reconnaître qu'il s'agit d'une bien étrange façon d'expliquer la vie et d'accomplir la révolution darwinienne ? Médecin et philosophe, Georges Canguilhem déplorait qu'il y ait "des esprits que l'horreur du finalisme conduit à rejeter la notion darwinienne de la sélection par le milieu et la lutte pour la vie". Il rappelait en effet : "La vie, pour le médecin, ce n'est pas un objet, c'est une activité polarisée [...], l'effort spontané de défense et de lutte contre tout ce qui est de valeur négative76." Nous avons montré, quant à nous, qu'il est une tout autre façon que celle de Dawkins d'accomplir la révolution darwinienne : revenir méthodiquement à l'idée de contingence, non seulement pour penser l'émergence d'"espaces de gratuité" dans la vie des organismes, mais pour être capable d'envisager que le vivant soit autre chose qu'une organisation simplement machinale, et, pourquoi pas, que la vie soit vraiment la vie.

Conclusion sceptique

"L'intelligence ne peut s'appliquer à la vie qu'en reconnaissant l'originalité de la vie. La pensée du vivant doit tenir du vivant l'idée du vivant77." Il va sans dire que ces lignes par lesquelles G. Canguilhem marquait en 1952, peu avant l'essor de la biologie moléculaire, son attachement à une pensée du vivant irréductible au seul machinisme, à une pensée soucieuse de "valoriser" par l'intuition synthétique de la totalité vivante les acquis mécanistes de l'analyse biologique, auront toujours pour nous valeur d'impératif. S'il est en effet une tentation à laquelle le sceptique doit se garder de céder, c'est bien à cet orgueil réductionniste qui prétend cerner sans reste, par une rationalité unique, l'épaisseur sensible des choses. Il lui faut au contraire s'efforcer de rendre visible "l'originalité" des différentes dimensions de notre expérience, la réalité problématique et multiple des phénomènes dans sa différence au savoir. Nul doute qu'il est utile de cultiver l'humilité patiente et la vertu critique de l'analyse scientifique, mais cette humilité doit en même temps nous prémunir contre les prétentions démesurées d'un discours qui se voudrait la clef ultime. Un tel impératif sceptique recouvre au demeurant une simple règle de prudence : si je sais mon savoir précaire, je ne peux prendre le risque d'occulter l'originalité du phénomène à partir duquel seul je peux espérer l'amender ou le rebâtir. Or, la rhétorique du Gène égoïste tend irrésistiblement à induire une telle logique d'occultation dans l'ordre du vivant.

Mais ce n'est pas la seule raison de s'en indigner. L'analyse critique des sciences converge avec le scepticisme pour nous soustraire à la séduction d'une réduction machiniste du vivant. Si, par hypothèse, aucun dessein ne préside à la formation des organismes, alors la machine ne peut pas être le modèle adéquat : non seulement parce qu'il nous fait supposer un degré d'intégration fonctionnelle qu'un bricolage aveugle exclut par principe et qui a pour principal effet pervers d'opérer une réduction du mécanisme au machinisme, de la simple causalité à la finalité, mais aussi parce qu'il nous rend du même coup aveugle à de possibles effets émergents du mécanisme. En effet, méthodiquement assemblée par une intelligence qui en ajuste les parties, la machine tend par principe à n'être que ce qu'elle doit être : un mécanisme passivement asservi à une fin qui le supervise. Si le darwinisme nous engage à la recherche des mécanismes du vivant, il nous interdit ainsi de les assimiler au mécanisme des machines. De ce dernier, nous connaissons la nature, mais nous l'ignorons largement des premiers. La contingence qui oeuvre par hypothèse dans l'évolution darwinienne nous engage néanmoins à concevoir qu'étant moins bien intégrés que ceux des machines, les mécanismes du vivant sont de plusieurs ordres. Il serait donc illusoire de prétendre les cerner par une rationalité unique.

À un premier niveau, on peut déjà rappeler avec S. Jay Gould que l'annexion par la doctrine du Gène égoïste de l'hypothèse de "l'ADN égoïste" selon laquelle une partie de l'ADN (l'ADN non codant) présent dans les organismes jouerait en quelque manière pour son propre compte est illégitime. Cette hypothèse écrit-il "tire sa raison d'être d'une vision antiréductionniste, à savoir que l'évolution travaille sur plusieurs niveaux légitimes qui ne peuvent être tous rapportés au premier barreau de l'échelle. Les gènes égoïstes de Dawkins augmentent en fréquence parce qu'ils ont un effet sur les organismes et qu'ils les aident dans leur lutte pour la survie. L'ADN égoïste augmente en fréquence pour la raison inverse - parce qu'il n'a initialement aucun effet sur les organismes et qu'il n'est donc pas éliminé à ce niveau supérieur78". Nous avons, quant à nous, souligné que dans la mesure où un tel mécanisme n'implique pas l'effet finalisant de la sélection naturelle sur le phénotype, il nous interdit précisément de faire référence à un quelconque "appétit" ou "intérêt" des gènes.

À un second niveau, on a cherché à montrer que la contingence à l'oeuvre dans l'évolution darwinienne devait inévitablement promouvoir ça et là, à l'échelle du phénotype lui-même, des "espaces de gratuité". Bien que l'hypothèse de la Sélection Naturelle légitime dans une certaine mesure une approche finaliste du vivant, elle nous interdit en même temps de sacrifier la logique du "comment" à celle du "pourquoi" : l'évolution bricole, et le modèle du bricoleur oblige à reconnaître le caractère non pas résiduel, mais fondamental, des contraintes et propriétés simplement mécaniques dans la vie des organismes. Dans une telle perspective, il devenait d'ailleurs possible de faire droit, sur la base d'un certain flottement dans "l'organisation hiérarchique" des instincts, à une dimension positive de l'individualité entendue comme individuation.

Mais ce n'est qu'à un troisième niveau qu'une telle dimension peut vraiment faire sens. Il faut être capable, à la différence de John Maynard Smith par exemple, d'envisager les mécanismes biologiques d'autoorganisation autrement que comme des phénomènes résiduels placés sous le contrôle étroit des gènes79. L'individuation devient alors appréhendable, par analogie avec des phénomènes physiques de nucléation80 ou des phénomènes psychiques d'obsession, comme une réorganisation globale du comportement autour d'une ou plusieurs tendance(s) devenue(s), pour une raison ou une autre, prédominante(s).

E. O. Wilson qui se veut fondateur d'une nouvelle science, la sociobiologie, a pu écrire que "l'intelligence n'a pas été bâtie pour comprendre les atomes ni même pour se comprendre elle-même, mais simplement pour assurer la survie des gènes humains81". Dans la mesure où l'intentionnalité des comportements et discours des hommes donne un exemple frappant de ce que pourrait être une logique non résiduelle d'autoorganisation, on incline à rétorquer que notre intelligence n'a pas seulement "été bâtie", mais possède précisément une certaine capacité de s'élaborer, de se développer, voire de se réformer elle-même. Il s'agit d'ailleurs, comme l'a montré Bachelard, du ressort principal de "l'esprit scientifique" : inventer un "ordre abstrait" qui ne soit pas simplement un "ordre trouvé", celui d'une opinion qui ne fait que "traduire des besoins en connaissances", mais un "ordre prouvé82". Qui se dit sceptique ne peut pas cependant exclure absolument la vérité de l'hypothèse de Wilson. Mais ayant inévitablement pour effet de disqualifier la valeur du savoir, ce réductionnisme nous enferme dans un cercle qui nous ramène au scepticisme. Si Wilson avait raison ? Si Wilson avait raison, il ne pourrait s'agir que d'un hasard - ou d'un don de Dieu. Comment alors s'en assurer ?


(1) R. Dawkins, L'Horloger aveugle, Paris, Robert Laffont, 1989.

(2) R. Dawkins, The Selfish Gene, Oxford University Press, 1976 et 1989 pour la seconde édition. On se référera à l'édition de 1996, Le Gène égoïste, Odile Jacob, coll. "Opus". Le lecteur curieux peut aussi se procurer un texte plus court et facile de 1995, traduit en 1997 chez Hachette Littératures sous le titre : Qu'est-ce que l'évolution ? Le fleuve de la vie. Pour une présentation très brève de la doctrine par l'auteur lui-même, voir par exemple "La loi des gènes", in dossier hors série "L'évolution", Pour la science, janvier 1997, n° 14.

(3) R. Dawkins, Le Gène égoïste, op. cit., "Les réplicateurs", chap. 2, p. 40.

(4) Selon E. O. Wilson, fondateur de la discipline, "La biologie est la clef de la nature humaine, et les sociologues ne peuvent se permettre d'ignorer ses principes rapidement contraignants". La sociobiologie se définit alors comme "l'étude de la base biologique de toutes les formes de comportement social dans les organismes de toutes sortes, y compris l'homme". Elle repose sur l'idée que les comportements sociaux, comme l'altruisme par exemple, prennent biologiquement sens du point de vue de la réplication des gènes, et que c'est précisément l'impératif transindividuel de maximisation génétique qui constitue le fondement biologique du lien social. Le terme "sociobiologie" tend plus généralement à recouvrir toutes les disciplines qui cherchent à expliquer les comportements humains par référence à cet impératif de maximisation génétique. Wilson a d'ailleurs lui-même donné cette définition très large : "La sociobiologie est l'étude systématique de la base biologique de toutes formes de comportement chez toutes sortes d'organismes", Sociobiology : The New Synthesis, Cambridge (Mass.), Belknap Press of Harvard University Press, 1975. Traduit en français aux Éditions du Rocher. Voir aussi L'Humaine Nature, essai de sociobiologie, Paris, Stock, 1979. Pour une présentation critique des thèses sociobiologiques : M. Veuille, La Sociobiologie, Paris, Puf, 1986, coll. "Que sais-je ?".

(5) F. Jacob, Le Jeu des possibles, Paris, Fayard, 1981.

(6) D. Lestel, Les Origines animales de la culture, Paris, Flammarion, 2001, coll. "Champs", p. 294.

(7) P. Hadot, avant-propos, Qu'est-ce que la philosophie antique ? Paris, Gallimard, 1995, coll. "Folio essais".

(8) Il ne s'agit évidemment pas de disqualifier le réductionnisme en tant que méthode d'analyse scientifique.

(9) "W. Paley (1743-1905)" in J.-M. Drouin, C. Lenay, Théologie naturelle. Théories de l'évolution, Aspects historiques, Une anthologie, Paris, Presses Pocket, 1990.

(10) R. Dawkins, Le Gène égoïste, op. cit., préface, p. 7.

(11) Par exemple, ibid., p. 56.

(12) Ibid., p. 46.

(13) Ibid., p. 60.

(14) S. Freud, Introduction à la psychanalyse, Paris, Payot, 1970, p. 266-267.

(15) E. O. Wilson, L'Humaine Nature, essai de sociobiologie, op. cit., p. 29.

(16) S. J. Gould, Ontogeny and Phylogeny, Cambridge (Mass.), Harward University Press, 1977.

(17) M. Veuille, La Sociobiologie, op. cit., p. 87.

(18) C'est Gérard Roizès, directeur de recherche à l'Institut de génétique humaine de Montpellier, qui a attiré notre attention sur ce point.

(19) R. Dawkins, Le Gène égoïste, op. cit., p. 57. C'est nous qui soulignons.

(20) On insiste de plus en plus aujourd'hui sur la notion "d'héritabilité épigénétique". "L'héritabilité épigénétique désigne la transmission, lors de la division cellulaire, non seulement de la structure des gènes mais aussi de leur état d'activité", H. Atlan, La Fin du tout génétique, INRA éditions, 1999. Ce qui est transmis ce n'est pas seulement les gènes mais un certain état d'activation du génome. Le phénomène "d'empreinte parentale" selon lequel l'origine paternelle ou maternelle influe sur l'expression des gènes en est un exemple particulièrement bien documenté.

(21) Dawkins le reconnaît au demeurant lui-même, p. 56.

(22) Une hypothèse est dite heuristique lorsqu'elle sert d'idée directrice dans la recherche. Sir Charles Sherrington peut ainsi écrire : "Nous ne pouvons tirer tout le profit escompté de l'étude d'un type de réflexe particulier, si nous ne sommes pas en mesure de traiter sa visée immédiate comme un acte adapté." K. Popper, qui rapporte ces propos, souligne que "Darwin nous a montré que nous avons tous la liberté la plus complète de nous servir de l'explication téléologique en biologie" (La Connaissance objective, Paris, Flammarion, 1998, coll. "Champs", p. 400). Et il est vrai qu'en proposant un mécanisme causal capable de mimer la finalité, il a paradoxalement rendu scientifiquement légitime ce recours à un principe non causal dans les sciences du vivant. Reste, comme nous aurons à le montrer, que cet usage simplement heuristique a néanmoins de très nombreux effets pervers.

(23) C'est singulièrement le cas de celle de Dawkins qui utilise "robot" pour organisme.

(24) Nous reviendrons sur cette formulation alternative qui devient sans doute nécessaire au niveau des comportements.

(25) "À un certain moment, il se forma par accident une molécule particulièrement remarquable. Nous l'appellerons le réplicateur. Ce n'était pas forcément la plus grande ou la plus complexe des molécules des environs, mais elle avait l'extraordinaire propriété de pouvoir créer des copies d'elle-même" (Le Gène égoïste, op. cit., p. 35). C'est cette seule propriété qui, donnant prise à la sélection naturelle, permit la progressive élaboration des premières cellules : "D'autres réplicateurs découvrirent peut-être comment se protéger eux-mêmes, soit chimiquement, soit en construisant un mur physique de protéines autour d'eux. C'est peut-être ainsi que les premières cellules vivantes apparurent. Les réplicateurs commencèrent non seulement à exister, mais aussi à se construire des enveloppes, des véhicules pour la survie" (ibid., p. 40).

(26) Ibid., p. 71.

(27) Dans la mesure où la réplication de ces gènes non codants a un coût énergétique pour l'organisme, la prudence est de mise pour de nombreux auteurs : "Les cellules doivent utiliser une partie de leurs ressources à fabriquer quelque chose qui ne sert à rien, alors que c'est un principe d'économie et d'optimisation qui est censé les guider" écrivent ainsi J.-J. Kupiec et P. Sonigo. Le modèle "d'expression probabiliste des gènes" qu'ils proposent dans leur livre programmatique, Ni Dieu ni gène, Pour une autre théorie de l'hérédité (Seuil, 2000), permet d'ailleurs de concevoir une utilité organique pour cet ADN supposé égoïste - p. 112 et suiv.

(28) R. Dawkins, Le Gène égoïste, op. cit., p. 366.

(29) Ibid., p. 24 et suiv.

(30) K. Lorenz, qui emprunte cette expression à E. Mayr, l'utilise dans le cadre de son analyse des comportements de curiosité, Les Fondements de l'éthologie, Paris, Flammarion, 1978, coll. "Champs", p. 394.

(31) "Comme tout organisme vivant, l'être humain est génétiquement programmé, mais il est programmé pour apprendre", F. Jacob, Le Jeu des possibles, op. cit., p. 115.

(32) Marshall Sahlins fait cette remarque dans sa Critique de la sociobiologie : "Le propos de la sociobiologie, de subordonner sciences sociales et humaines à une science positive - la biologie évolutionniste - qui en fournirait le cadre, ressemble fort à du gaspillage d'énergie universitaire. Les lois d'action rationnelle qu'elle rêve d'établir ont déjà fait l'objet d'élaboration mathématique, et se prêtent à de multiples applications en science économique, en micro-économie notamment. [...] Il n'y aurait qu'à remplacer les "utilités" par des valeurs sélectives, dans les formules employées par la Chicago School of Economics." S. J. Gould exploite principalement ce ressort critique dans Darwin et les grandes énigmes de la vie, "Potentialités biologiques contre déterminisme biologique", et l'on trouvera paradoxalement des raisons majeures de s'y rallier dans la somme passionnante de la sociobiologiste S. Blaffer Hrdy : Les Instincts maternels, Paris, Payot, 2002. La plasticité et l'opportunisme de l'instinct maternel sont si souvent soulignés qu'il en devient, dans une grande partie des cas, bien plus économique de se référer à un calcul rationnel d'intérêt.

(33) Nous reviendrons plus loin sur l'intérêt de repenser, dans le cadre de cette distinction entre détermination mécanique et programmation, l'animalité de l'homme.

(34) C'est évidemment nous qui soulignons.

(35) F. Jacob, Le Jeu des possibles, op. cit., p. 63 et suiv.

(36) On appelle "adaptationnisme" la thèse selon laquelle tout processus d'évolution est le produit d'une adaptation optimale. Elle est de ce fait souvent dénoncée comme une forme de "panglossisme".

(37) E. O. Wilson, L'Humaine nature, essai de sociobiologie, op. cit., p. 28-29.

(38) F. Jacob, Le Jeu des possibles, op. cit., p. 66. C'est nous qui soulignons.

(39) S. J. Gould, Un hérisson dans la tempête, Paris, Le Livre de poche, 1996, coll. "Biblio-Essais, "La génétique appliquée au cerveau", chap. 7.

(40) E. O. Wilson, L'Humaine Nature, op. cit., "Les gènes tiennent la culture en laisse", p. 243.

(41) Rapporté par Stephen. J. Gould dans Un hérisson dans la tempête, op. cit., chap. 7.

(42) E. O. Wilson, Sociobiology : The New Synthesis, op. cit.

(43) M. Sahlins, Critique de la sociobiologie, Paris, Gallimard, 1980, p. 16 et 31.

(44) Ibid., p. 40-41.

(45) Ce n'est qu'au dernier chapitre, "De la sociobiologie à la sociologie", que Wilson aborde la question du déterminisme biologique des comportements humains. Le reste de l'ouvrage a été peu sujet à controverse.

(46) D. Denton, L'Émergence de la conscience de l'animal à l'homme, Paris, Flammarion, 1995, coll. "Champs", p. 84-87.

(47) Ibid., p. 84-85.

(48) D. Lestel, Les Origines animales de la culture, op. cit.

(49) Ibid., "Espace de gratuité", p. 294.

(50) Ibid.

(51) K. Lorenz, Les Fondements de l'éthologie, op. cit., "Le comportement de curiosité".

(52) On se référera notamment à l'interprétation typique qu'en donne Desmond Morris dans Le Singe nu (Paris, Grasset, 1968, coll. "Le Livre de poche", p. 66) : "La vaste activité sexuelle déployée par notre espèce sert, d'évidence, non pas à donner une progéniture, mais à cimenter les liens du couple en permettant à chacun des partenaires de se prodiguer mutuellement des agréments. L'accomplissement répété de l'acte sexuel dans le cadre du couple est donc bien non pas une sorte de prolongement sophistiqué et décadent de notre civilisation moderne, mais une tendance profonde, avec des bases biologiques solides et des motifs particulièrement justifiés par l'évolution de notre espèce." On trouve le même type de réduction fonctionnaliste dans l'article fondateur d'Owen Lovejoy, "The Origin of Man" (1981), Science, 211, 341-350. Stephen J. Gould développe quant à lui une critique radicale de toute interprétation fonctionnaliste de l'orgasme féminin dans La Foire aux dinosaures, "Mamelons masculins et crête clitoridienne" (Paris, Seuil, 1993, coll. "Points Sciences").

(53) G. Bataille, Les Larmes d'Éros, Paris, Pauvert, 1961.

(54) F. de Waal, De la réconciliation chez les primates, Paris, Flammarion, 1992, coll. "Champs" et, avec Frans Lanting, Bonobos, le bonheur d'être singe, Paris, Fayard, 1 999. Notons que la masturbation est néanmoins fréquente chez les singes et qu'elle a même été interprétée dans certains groupes de macaques comme un comportement culturel, D. Lestel, Les Origines animales de la culture, op. cit., p. 125.

(55) F. de Waal, De la réconciliation chez les primates, op. cit., p. 269.

(56) Ibid., p. 251.

(57) H. Atlan, Entre le cristal et la fumée, Essai sur l'organisation du vivant, Paris, Seuil, 1979, coll. "Points Sciences". E. Morin, Le Paradigme perdu : la nature humaine, Paris, Point, 1973, coll. "Points Essais", et surtout : La Méthode, tome I, La Nature de la Nature, Paris, Point, 1977, coll. "Points Essais".

(58) J. Van Lawick-Goodall, Les Chimpanzés et moi, Paris, J'ai lu, 1971.

(59) Ibid., p. 213 et suiv.

(60) Ibid., p. 229 et suiv.

(61) Ibid., p. 205.

(62) Ibid., p. 206.

(63) Par exemple, "l'alimentation, la reproduction, l'agression".

(64) K. Lorenz, Les Fondements de l'éthologie, op. cit., p. 257-258.

(65) K. Lorenz, L'Agression, Paris, Flammarion, 1970, coll. "Champs", "Le grand parlement des instincts", p. 96.

(66) Ibid., p. 89-90.

(67) Ces travaux ont été notamment présentés au grand public par Jean-Pierre Changeux dans L'Homme neuronal (Librairie Arthème Fayard, 1983). Ils ont été exploités pour nourrir une "biologie du sujet" et de l'individuation, Bernard Andrieu, Le Cerveau, Essai sur le corps pensant (Hatier, 2000, coll. "Optiques").

(68) Il est difficile de passer ici sous silence la convergence de nos analyses avec celles développées par Jean-Jacques Kupiec et Pierre Sonigo dans Ni Dieu ni Gène, pour une autre théorie de l'hérédité. C'est en effet notamment au nom d'un accomplissement de la révolution darwinienne que ces deux auteurs nient l'existence d'un "programme génétique", c'est-à-dire d'un centre unifié de commande génétique et se proposent "d'appliquer la théorie de la sélection naturelle au comportement des cellules à l'intérieur de l'organisme". L'idée de programme revient en effet, selon eux, à réintroduire par le biais de la biologie moléculaire, sans aucun argument empirique sérieux, l'idée prédarwinienne de forme transcendante, ou "archétype", pour rendre raison de l'identité des êtres vivants. Dans la "théorie de la liberté biologique" qu'ils opposent à celle du "déterminisme génétique", l'organisme n'apparaît plus comme un tout parfaitement intégré, mais, sur le modèle d'un écosystème en équilibre, comme une société de cellules possédant chacune leur spontanéité propre et s'autoorganisant par un jeu largement aléatoire d'antagonisme/complémentarité.

(69) M. S. Gazzaniga, Le Cerveau social, Paris, Robert Laffont, 1987. Il va sans dire que de tels travaux rejoignent et étayent les intuitions de Nietszche.

(70) Comme le soulignait déjà Edgar Morin dans Le Paradigme perdu : la nature humaine, notre cerveau polycentrique fait de nous non pas seulement des Sapiens mais bien des "Sapiens-demens".

(71) Même si c'est déjà fort important.

(72) C'est une des thèses principales de L'Origine des espèces, ouvrage dans lequel Darwin ne cesse d'insister sur l'importance de la variabilité individuelle. Par exemple : "Nul ne peut supposer que tous les individus de la même espèce soient coulés dans le même moule", et plus loin, "on comprendra d'après ces remarques, que, selon moi, on a, dans un but de commodité, appliqué arbitrairement le terme espèce à certains individus qui se ressemblent de très près", L'Origine des espèces, Paris, Maspero, 1980, p. 47 et 58.

(73) H. Bergson, L'Évolution créatrice, Paris, Puf, 1907.

(74) "Les véhicules ne font pas de copies d'eux-mêmes ; ils travaillent à la propagation de leurs réplicateurs. Les réplicateurs n'ont pas de comportement, ils ne perçoivent pas le monde [...] ; ils font faire tout cela à leurs véhicules", R. Dawkins, Le Gène égoïste, op. cit., p. 339.

(75) Comme l'a établi Kant dans un passage d'anthologie, de telles propriétés apparaissent déjà de façon frappante au niveau de la vie organique : à la différence d'une montre par exemple, les vivants s'organisent, se développent et se réparent spontanément eux-mêmes, Critique de la faculté de juger, II, § 65. On peut néanmoins penser aujourd'hui que pour l'essentiel cela est le fait d'une programmation naturelle intégrée dans le génome. C'est ce que montre notamment un récent petit texte de J. Maynard Smith pour qui les succès récents de la génétique en biologie du développement apportent des arguments de plus en plus sérieux en faveur de cette hypothèse réductionniste (La Construction du vivant, Cassini, 2001). Mais si un tel réductionnisme est encore tenable au niveau de la vie simplement organique, il demeure néanmoins pratiquement impossible de nier l'émergence d'importants phénomènes d'autoorganisation à l'échelle du comportement. En effet, sauf à exclure radicalement l'homme de l'animalité, ce à quoi s'oppose par principe l'hypothèse darwinienne, l'organisation largement intentionnelle de notre vie humaine semble constituer l'exemple type de ce que pourrait être une logique non résiduelle d'autoorganisation. Nous y reviendrons brièvement dans le cours du texte.

(76) G. Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Puf, 1943, coll. "Quadrige", p. 79 et 81.

(77) G. Canguilhem, La Connaissance de la vie, Paris, Vrin, 1965, p. 13. "Nous soupçonnons que, pour faire des mathématiques, il nous suffirait d'être des anges, mais pour faire de la biologie, même avec l'aide de l'intelligence, nous avons besoin parfois de nous sentir bête."

(78) S. J. Gould, Quand les poules auront des dents, Paris, Seuil, 1991, coll. "Points Sciences", p. 203.

(79) J. M. Smith, La Construction du vivant, op. cit.

(80) On pense notamment à la force de gravité par laquelle s'agglomère le soleil, noyau autour duquel tourne et s'organise tout notre petit monde. Pour un développement particulièrement fécond de cette analogie, voir E. Morin, La Méthode, tome I, La Nature de la Nature, op. cit.

(81) E. O. Wilson, L'Humaine Nature, op. cit., p. 29.

(82) G. Bachelard, La Formation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1970, "Discours préliminaire" et "La notion d'obstacle épistémologique".

Cahiers philosophiques, n°108, page 51 (12/2006)

Cahiers philosophiques - Penser la contingence pour accomplir la révolution darwinienne