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Cahiers philosophiques

Dossier : Histoire naturelle de l'homme

L'observation des monstres dans l'oeuvre d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire

Pierre Ancet, Maître de conférences à l'Université de Bourgogne

La tératologie française du XIXe siècle nous a légué des repères durables pour envisager le large champ des monstruosités corporelles. Cette science descriptive n'aurait pu apparaître sans la théorie de "l'unité de composition organique" d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) qui ramène le monstre à la régularité d'une Organisation abstraite, commune à tous les vivants animaux. Ainsi le monstre né d'une femme n'est plus considéré comme un être humain malformé mais devient l'équivalent à lui seul d'une espèce nouvelle. Cet article montre donc comment le regard sur le monstre, loin d'être lié à une "évidence" perceptive, varie en fonction de l'arrière-plan théorique qui le sous-tend.

Au début du XIXe siècle en France, le monstre humain et animal devient un objet d'observation, susceptible quelle que soit l'étrangeté de son apparence d'être ramené à un type générique et rangé dans une nomenclature. La constitution de cet objet nouveau est lié au développement de la tératologie d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) et de son fils Isidore (1805-1861). Ce dernier est l'auteur de l'Histoire générale et particulière des anomalies de l'organisation chez l'Homme et les Animaux ou Traité de tératologie de 1832-1836, ouvrage fondateur dans lequel est développée une classification systématique de tous les types de monstres alors connus. Mais les principes de la tératologie sont posés par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire dès 1816 (on les retrouve dans le second tome de sa Philosophie anatomique, publiée en 1822). Nous voudrions montrer ici ce qui a permis à la tératologie de devenir une science d'observation à ce moment de son histoire, une histoire pourtant particulièrement riche en théories depuis l'Antiquité.

Face à l'apparence déroutante des monstres, l'ambition d'E. Geoffroy Saint-Hilaire était de constituer un objet évident pour le regard. Il devait selon lui être considéré sans aucun préjugé, qu'il s'agisse de croyances populaires ou de parti-pris plus doctes, de nature métaphysique ou théologique. En effet, jusqu'alors le monstre est pris dans un excès de sens et de discours. Un discours qui a souvent une fonction défensive. Car l'apparition d'un monstre sortant du ventre d'une femme est un événement si rare et si choquant qu'il impose l'ordre du sens pour échapper à son statut premier : ce que l'on montre, faute de pouvoir le dire. Une chose qui laisse le profane sans mots, juste capable de le désigner du doigt. L'urgence d'une telle rencontre, la stupeur qu'elle suscite doivent être à tout prix jugulés par le discours. Contre l'angoisse de l'innommable, il a fallu apprendre à le lire, comme un signe de la volonté divine ou de la puissance de la nature à la Renaissance1, ou encore comme un événement à ranger sous les lois présidant à la génération au XVIIIe siècle2. Il a fallu lui donner sens, que ce soit à titre de prodige, de merveille, en raison d'une intention divine ou d'une causalité accidentelle postérieure.

C'est explicitement pour dépasser les linéaments de cette tradition savante et plus encore pour tordre le cou aux préjugés populaires qu'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire entend fonder la tératologie scientifique, et faire du monstre un objet moins bavard, moins enveloppé par un discours qui le cache. Il souhaite ramener les monstres à des faits, des faits classifiables, que l'on puisse nommer partout dans le monde de la même manière sans risque d'erreur.

Reste à savoir jusqu'à quel point il est possible de dire qu'avec les Geoffroy Saint-Hilaire le monstre cesse d'être un objet d'interprétation pour devenir un objet d'observation. N'existe-t-il pas, y compris dans la tératologie du XIXe siècle, un arrière-plan implicite de compréhension du monstre permettant de lui conférer ce nouveau statut ? La fleur de l'évidence ne repose-t-elle pas sur de profondes racines métaphysiques ? La réponse nous sera fournie par l'étude critique des textes d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire3 sur la méthode d'observation des monstres.

Définition des monstres par la tératologie

Pour commencer, il importe d'examiner la définition et les principes de la classification tératologique des monstres. Pour la première fois en effet, le monstre devient un concept pourvu d'une extension précise.

Une monstruosité appartient à l'ensemble de ce que l'on appelle les anomalies, un être étant jugé anomal lorsqu'il ne correspond plus de près ou de loin au type spécifique de l'espèce dont il est issu. Ce type spécifique désigne l'ensemble des caractères dominants dans chaque espèce. Une monstruosité est une anomalie complexe manifestant un écart important par rapport à ces caractères dominants. Comme toutes les anomalies complexes, les monstruosités sont "congéniales", c'est-à-dire anténatales (congénitales au sens large), ce qui les distinguent des maladies, blessures ou amputations.

Pour Étienne et Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, les monstruosités sont d'un "haut degré de gravité4", qui ne désigne pas une impression subjective, mais est lié à l'importance vitale des organes touchés5. Une anomalie très importante de l'oreille, du pied ou même des parties génitales (comme dans l'hermaphrodisme) est donc moins grave que celle qui affecte le coeur ou le foie6. Le terme de monstruosité s'applique lorsque des organes vitaux sont touchés dans leur forme et leur fonction, à condition que le critère de "l'influence très générale sur l'organisation7" soit lui aussi satisfait : il désigne un retentissement sur l'ensemble de l'anatomie, d'une telle ampleur qu'il se lit nécessairement à l'extérieur. Dans la monstruosité, la surface du corps exprime l'originalité de sa structure profonde. L'altération extérieure "devient l'indice, le symptôme, et, pour ainsi dire, l'interprète des modifications internes8". Il n'est pas de transformation de l'équilibre des fonctions qui ne soit immédiatement repérable, ce qui permet de comprendre pourquoi en matière de monstres biologiques les apparences ne trompent généralement pas.

Afin de connaître les fondements de ce nouveau regard porté sur le monstre, nous nous référerons aux textes dans lesquels Étienne Geoffroy Saint-Hilaire développe sa méthode d'observation des monstres, dont la classification établie par son fils Isidore sera l'aboutissement.

Le monstre est-il un être humain ?

L'un des premiers problèmes à résoudre face à l'urgence de la rencontre du monstrueux est celui de son rapport à son espèce d'origine. Un monstre anencéphale dépourvu de cerveau et de boîte crânienne, un monstre acéphalien dépourvu de tronc, de bras et de tête, un monstre double aux deux corps confondus naît toujours du ventre d'une femme. Comment accepter ce fait qu'un monstre, même le plus aberrant, soit aussi humain, donc indiscutablement proche de soi ? Impossible de ne pas se prononcer, de remettre la question à plus tard : en présence du monstre, il faut trancher. Cette difficulté pratique est redoublée sur le plan théorique : si le monstre est humain, alors la tératologie n'est qu'une dépendance de l'anatomie pathologique, elle n'étudie que des déviations d'un état normal et ne peut prétendre à une classification naturelle d'êtres originaux9.

À cette question capitale : le monstre est-il un être humain ?, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire répond par un non catégorique. Non, il ne faut pas confondre l'origine d'un être et son essence propre. Non, l'humanité ne lui vient pas nécessairement de ce qu'il naît d'une femme. Tant sur le plan pratique que sur le plan spéculatif, il faut se garder de le considérer comme un être humain :

"Que la monstruosité soit fournie par l'homme, on n'est cependant plus sur rien d'humain. L'homme, dans ce cas, est comme une gangue sur laquelle l'organe monstrueux s'est construit et développé10."

Ce n'est pas une formule isolée dans l'oeuvre d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Ce principe est très souvent répété comme une condition nécessaire à l'étude des monstres. Il ne s'agit pas de mettre temporairement entre parenthèses l'humanité du monstre, en l'observant comme s'il n'était pas humain : ce jugement s'applique bien à la nature propre du monstre. Comment peut-on justifier une telle affirmation, pour le moins choquante à nos yeux d'hommes du XXIe siècle ?

Commençons par l'aspect pratique de ce refus : selon E. Geoffroy Saint-Hilaire, si l'on ne cesse pendant l'observation de comparer le monstre à l'homme ordinaire, on ne verra en lui que ce qui lui manque. Le dire humain, ce serait le rapporter illégitimement à l'état "normal" de l'humain et par conséquent nier ses propres caractères.

"Réellement vous n'êtes plus, quant aux points envahis par la monstruosité, vous n'êtes plus sur rien d'humain : c'est un tout autre ensemble organique, et c'est uniquement ce qu'il vous importe de considérer sans préoccupation, sans le souvenir décevant qu'une Femme avait cependant engendré cette totalité d'organes. En effet, si le savoir se fonde uniquement sur les considérations de ce qui est, c'est cela seul qu'il faut étudier ; cela seul, dès qu'il existe là une essence sui generis, un ensemble de propre et personnelle valeur, un groupe enfin de faits anatomiques et physiologiques liés les uns aux autres11."

Le principal reproche adressé par Geoffroy Saint-Hilaire à ses prédécesseurs est de ne jamais avoir considéré le monstre comme un être se suffisant à lui-même, mais comme une déviation par rapport à une forme humaine bien connue.

En effet, si l'on s'intéresse aux classifications de Buffon, Blumenbach et Meckel, on constate la prévalence des notions d'excès et de défaut. Ce qui est en trop par rapport à la forme humaine ordinaire est regroupé dans le même ensemble. Ainsi les monstruosités par duplication ne sont pas séparées des anomalies par augmentation de volume d'un organe ; ou encore un monstre à deux têtes est considéré comme un monstre par excès au même titre qu'un individu pourvu de six doigts, sans que l'on tienne compte de l'organisation anatomique et physiologique tout autre qu'implique la bicéphalie. Le même monstre double (siamois) peut être rapporté aussi bien à un excès qu'à un défaut : s'agit-il d'un individu péchant par excès de parties ou bien de deux individus auxquels des parties font défaut ? Le même problème se pose à propos des monstres unitaires : un cyclope est désigné comme un monstre par défaut en raison de l'oeil qui lui manque. Or le cyclope vrai est-il un nouveau-né auquel il manque un oeil, le nez et une partie du front (si l'on tient compte de ce qui lui fait défaut), ou bien est-il un monstre se caractérisant par la présence originale d'une trompe au-dessus d'un oeil unique de grande taille, en position médiane ?

Sans s'en rendre compte, les classifications antérieures se référaient à l'homme ordinaire et à sa normalité postulée. Elles étaient donc beaucoup plus normatives qu'elles ne le souhaitaient. Fonder une classification sur ce qui est en plus ou en moins, c'est emprisonner l'objet étudié sous une norme préexistante. Constater l'excès et le manque, ce n'est pas décrire, mais déjà juger. Pour éviter ce travers, toute considération sur l'humanité du monstre doit être mise entre parenthèses, y compris le savoir de son origine. L'anatomiste doit s'efforcer de ne plus rien attendre de ce qui aurait dû se trouver dans ce corps afin d'en reconnaître la "personnelle valeur".

Il est donc nécessaire d'apprendre à observer un monstre. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire présente sa nouvelle méthode comme un retour aux faits purs, que les connaissances préconçues ne font qu'obscurcir. L'évidence de ce qui s'offre au regard doit être reconquise contre les préjugés ou "préventions" qui l'altèrent.

-L'évidence des faits et l'arrière-plan théorique de la science des monstres

Bien que l'évidence soit offerte au regard, elle n'est pas d'accès facile. Le retour aux faits se travaille. Il faut suivre une méthode et des règles, comme l'indiquent les "considérations d'où sont déduites des règles pour l'observation des monstruosités et pour leur classification", reproduites dans le volume II de la Philosophie anatomique. Selon Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, l'échec des classifications antérieures trouve sa source dans la manière partiale de mener l'observation, à cause d'un regard brouillé par un savoir préexistant :

"Toute cette fausse position provient, ce me semble, de ce qu'on n'a point aperçu par l'esprit ce que les yeux voyaient avec tant d'évidence. Habitué qu'on était à traiter des êtres sous le point de vue de leur distribution par espèce, on a vu les monstres dans l'esprit de cette routine et non de la façon que les monstres sont venus frapper nos sens12."

L'évidence du regard a été brouillée par le savoir d'une origine spécifique. Au lieu de voir un monstre en particulier, on a vu en lui un cheval monstrueux, un chien monstrueux, un homme monstrueux, sans tenir compte des caractères nouveaux qui naissaient en même temps que lui. Cette tendance est renforcée par l'existence de parties du corps parfaitement reconnaissables indissolublement liées à d'autres, apparemment aberrantes et informes. On tentera donc toujours spontanément de sauver ce qui est reconnaissable, de s'y raccrocher pour une meilleure lecture de l'être monstrueux.

Le piège le plus redoutable est l'humanité postulée du monstre né d'un humain, en raison de la valorisation de l'espèce de référence dans l'esprit de l'observateur. L'humanité du monstre est un leurre pour l'observation. Elle fait partie des "préventions" ou préjugés qui orientent le regard. Elle conduit à manquer le monstre en tant que tel, tel que "nos yeux" nous le font voir, dans toute sa pureté sensible qu'il s'agirait de retrouver contre les connaissances antérieures.

Selon Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, il aurait donc suffi de changer de référent pour permettre un retour à l'évidence des faits "que les yeux voyaient avec tant d'évidence".

Mais encore faut-il que, en quittant l'humain, le monstre conserve un statut. S'il n'est pas humain, qu'est-il ? Il n'est pas un animal. Il n'est pas un morceau de corps. Il n'est pas un prodige ni une aberration. Il lui faut bien cependant être quelque chose. On ne peut inventer un nouvel objet de toutes pièces, sans qu'il existe un fond spéculatif prêt à le recevoir.

Peut-être cette question ne nous semble-t-elle pas aussi difficile qu'elle l'était à l'époque d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire en vertu d'une illusion rétrospective. Nous présupposons que tout être vivant peut être ramené à une unité de constitution cellulaire, ou à l'unité de l'information génétique. Nos connaissances en embryologie nous font voir tout monstre nécessairement comme une déformation de l'humain, comme un foetus mal formé ou avorté. Mais essayons de nous représenter ce que pouvait être un monstre en l'absence de théorie du développement embryonnaire et de théorie cellulaire. Il ne reste guère que la distribution par espèces qui puisse offrir une sécurité pour situer un être nouveau. Et c'est précisément cette permanence des espèces que le monstre vient rompre.

Or, Geoffroy Saint-Hilaire veut faire du monstre un équivalent de tout autre être vivant. Pour lui, "il existe là une essence sui generis, un ensemble de propre et personnelle valeur". Il faut entendre la valeur de cet "autre ensemble organique" comme égale à celle de toute autre organisation vivante, sans considération du nombre d'individus comparables ou de leur viabilité :

"Si tous ces essais de classification n'ont été qu'une apparente et défectueuse imitation des procédés des naturalistes, c'est qu'on a toujours négligé l'idée mère d'une pareille question ; c'est qu'il n'est venu à l'esprit de personne de se demander, s'il devenait possible de ramener chaque Monstre à l'idée abstraite d'un être de la Monstruosité13."

Au lieu de voir un cheval cyclope, un chien cyclope, un homme cyclope, il faut tenter d'apercevoir la cyclopie elle-même à travers ces différents exemples. Une grille de lecture transversale permettrait de constater l'identité de structure de la cyclopie à travers la classe des mammifères. Il y aurait donc une communauté d'arrangement organique propre aux monstres fondant une unité abstraite.

Ce point permet de mieux comprendre pourquoi il est si nécessaire de laisser de côté l'espèce d'origine du monstre au profit de son propre arrangement organique. Selon E. Geoffroy Saint-Hilaire, qui reprend une thèse leibnizienne, c'est "aux marques intérieures à se prononcer14".

Le monstre doit être reconnu avec son anatomie et sa physiologie propres, au même titre que tout autre être bien spécifié. Mais suffit-il de valoriser la monstruosité, de décider de l'intérêt de son étude, pour lui donner une place dans le vivant ? Le monde vivant tel qu'il est conçu au début du XIXe siècle ignore la valorisation de la nouveauté biologique que nous appelons mutation. Geoffroy Saint-Hilaire ne peut concevoir une nature gouvernée - même partiellement - par le hasard : le vivant forme une continuité qui n'admet pas de réelle nouveauté.

Lorsque la seule référence stable est la répartition par espèces, comment donner une place à ce qui n'est ni humain ni animal, ni même un humain manqué ? Quel est ce produit né d'une femme ? Même en choisissant par principe d'oublier sa naissance, il est en trop dans le tissu du réel biologique de ce début du XIXe siècle. Le monstre n'a pas de lieu où exister comme objet autonome. Pour le dire topologiquement, le monstre ne peut être une forme visible que s'il possède un fond pour être vu. Aucune forme n'est perceptible sans le fond sur lequel elle se découpe. Ici, il s'agit d'un fond conceptuel, d'un arrière-plan de connaissances rendant possible l'émergence d'un objet autonome, ni humain, ni animal, ni aberrant, ni prodigieux. S'il ne possède pas ce fond sur lequel se détacher, il retombera sous le joug des références aux états normaux des espèces connues.

La théorie de l'unité de composition organique

Contrairement à ce que disait Étienne Geoffroy Saint-Hilaire dans le texte cité plus haut, il n'est pas parvenu à une nouvelle vision des monstres en revenant à l'évidence sensible, mais les considérant au même titre que des êtres réguliers par l'intermédiaire d'une théorie générale de l'organisation, l'unité de composition organique. Sur un plan métaphysique qui embrasse l'ensemble du règne vivant actuel et possible, Geoffroy Saint-Hilaire considère qu'il existe une continuité d'organisation entre les êtres, décelable en chaque animal. Par conséquent, sortir d'une forme connue ne signifie pas tomber nulle part, mais rester dépendant du plan d'organisation général que l'on retrouve en tout être, ou que l'on pourrait retrouver évidemment en tout être si celui-ci continuait à se développer. Le saut hors de l'humain ne se fait pas sans filets : le monstre reste dans la trame d'un ensemble zoologique unifié où rien n'échappe au plan d'organisation.

Étienne Geoffroy Saint-Hilaire interprète les différences de fait au sein des productions naturelles de manière à les ramener à une unité invisible, mais selon lui décelable par un examen attentif, car la variation n'affecte les êtres qu'en apparence. Leur organisation interne est toujours constituée des mêmes éléments :

"La nature emploie constamment les mêmes matériaux et n'est ingénieuse qu'à en varier les formes. Comme si en effet elle était soumise à de premières données, on la voit tendre toujours à faire reparaître les mêmes éléments, en même nombre, dans les mêmes circonstances et avec les mêmes connexions. S'il arrive qu'un organe prenne un accroissement extraordinaire, l'influence devient sensible sur les parties voisines, qui dès lors ne parviennent plus à leur développement habituel ; mais toutes n'en sont pas moins conservées quoique dans un degré de petitesse, qui les laisse souvent sans utilité : elles deviennent comme autant de rudiments qui témoignent en quelque sorte de la permanence du plan général15."

Il s'agit d'une théorie "philosophique", pouvant s'étendre à tous les animaux vivants (insectes et crustacés compris), qui peut être vérifiée par l'intermédiaire de quatre principes de méthode : théorie des analogues (ce ne sont pas les organes en leur totalité, mais parfois les matériaux seulement dont chaque organe est composé qui se ramènent à l'identité) ; principe des connexions (dépendance mutuelle, nécessaire et par conséquent invariable des parties) ; affinité élective des éléments organiques (convenance réciproque des différentes parties permettant la fusion de deux organes semblables) ; balancement des organes (si un organe se développe plus que d'ordinaire, un autre réciproquement s'atrophie). Si un organe ou une pièce osseuse semble avoir disparu, il sera toujours présent, de manière certaine, à travers le même point d'ossification, le même réseau de connexions.

C'est notamment pour prouver cette présence constante des mêmes points d'ossification que Geoffroy Saint-Hilaire s'intéresse aux stades embryonnaires. Ces stades représentent selon lui un degré d'organisation que l'on trouve réalisé dans d'autres parties du vivant et non chez l'animal qui en sera issu (par exemple le foetus de baleine possède des dents comme les mammifères terrestres).

Les monstres sont pour lui un autre moyen d'étayer sa théorie : si même ces êtres considérés comme les plus désordonnés rentrent sous un ordre, la théorie de l'unité de composition organique aura prouvé son efficacité. La tératologie n'est donc pas apparue de manière autonome, mais comme subordonnée à une étude de plus grande ampleur. Geoffroy Saint-Hilaire a consacré la deuxième partie de sa Philosophie anatomique (1822) à ces êtres jugés aberrants dans le but de conforter sa théorie générale qui venait d'essuyer de vigoureuses critiques à l'Académie. Le monstre apparaît comme un labyrinthe dans lequel on tente de retrouver un ordre analogue à celui qui prévaut généralement, et notamment les mêmes enchaînements de pièces osseuses, quand bien même ces pièces semblent avoir quasiment disparu.

L'anatomie transcendante

Sur le plan philosophique, la théorie de l'unité de composition organique a l'intérêt de ne pas affirmer de prééminence d'une espèce sur une autre. Il n'y a pas d'être plus proche que les autres de l'organisation de référence. Toute espèce et au-delà toute production vivante se trouve à la périphérie d'un centre idéal ("abstrait") qui n'existe nulle part mais est présent partout, à travers l'ensemble des caractères visibles chez les êtres. Cette vue générale du vivant est appelée anatomie transcendante :

"Sous ce haut point de vue que je veux dire, l'Organisation devient un être abstrait, un être générique qui aperçoit ses espèces ou ses moyens de comparaison dans les nombreuses modifications dont elle est susceptible16."

L'Organisation est abstraite parce qu'elle s'aperçoit à travers la confrontation des différentes organisations existantes. Il ne s'agit pas d'une idée régulatrice : elle doit pouvoir être lisible selon Geoffroy Saint-Hilaire dans l'étude anatomique de tout être (ce qu'il échouera à montrer en pratique). Mais ce n'est pas non plus une généralisation empirique, puisqu'elle est chargée d'envelopper tout ce qui existe et ce qui n'existe pas encore dans le vivant. L'Organisation n'est représentable en aucun animal, mais elle est partagée par tous. L'homme n'est plus la forme vivante de référence, chaque espèce peut le devenir : on choisira l'animal chez lequel l'organe ou l'ensemble organique que l'on étudie est le plus développé. Le vivant se déploie et rayonne donc autour d'un centre variable, où ne se trouve aucun animal :

"Lorsque l'anatomie comparée fait de l'homme son point de départ, et lorsque, s'appuyant sur ce principe que les organes de cette espèce privilégiée sont plus parfaits, mieux connus et mieux définis, elle examine en quoi et comment ces organes se diversifient, se déforment et s'altèrent dans tous les autres animaux, mes nouvelles vues me portent à ne donner de préférence à aucune anatomie en particulier, mais à considérer les organes là d'abord où ils sont dans le maximum de leur développement, pour les suivre ensuite de degré en degré jusqu'à zéro d'existence. Dans le premier cas, celui de l'homme placé au centre d'un cercle, on se rend par un grand nombre de routes ou de rayons divergents à tous les points de la circonférence ; de cette circonférence au contraire, je me porte vers le centre : j'aborde directement les anomalies les plus choquantes, pour les embrasser dans une même pensée, et pour faire voir que toutes ces organisations si diverses aboutissent à un tronc commun, et n'en sont que des rameaux plus ou moins différents17."

Le vivant rayonne autour d'un centre à conquérir. L'Organisation abstraite ou générique ne s'aperçoit qu'à travers ses multiples ramifications. Elle se lit sur l'ensemble du plan où se déploient les formes vivantes. Elle est à la fois partout et nulle part, garante de l'unité de l'ensemble. Rapportée à cette organisation, toute espèce est à égalité avec les autres. L'absence d'une référence centrale visible en elle-même produit une mise à plat du vivant animal, où toute forme, tout organisme si simple soit-il, est une figure de l'organisation générale. Mais elle n'indique cependant ni une origine commune aux vivants ni une direction finale. Les animaux supérieurs sont dits plus parfaits parce qu'ils sont plus complexes. Mais leur complexité ne fait que dérouler davantage ce qui se tient replié en chaque être. L'échelle des êtres demeure donc, mais on peut la traverser dans le sens que l'on souhaite.

C'est pourquoi il nous semble plus juste de parler avec Geoffroy Saint-Hilaire d'un fond commun aux êtres vivants18. C'est une référence constante qui ne dit pas ce qui doit être, qui n'explique pas d'où vient le vivant ni où il va, mais assure son unité. Aucun animal ne peut être en dehors de cette Organisation. De ce fond naissent toutes les figures zoologiques possibles :

"Pour cet ordre de considérations, il n'est plus d'animaux divers. Un seul fait les domine, c'est comme un seul être qui apparaît. Il est, il réside dans l'Animalité ; être abstrait, qui est tangible par nos sens sous des figures diverses19."

Pour le dire en d'autres termes et souligner la parenté d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire avec Leibniz, auquel il se réfère fréquemment, chaque espèce représente ou exprime à des degrés divers ce fond d'organisation générale comme chaque monade à sa manière exprime tout l'univers20. Par exemple, la monstruosité acéphalique "représente" un stade embryonnaire à échelle humaine, qui se situe dans la même sphère d'expression de l'Organisation que les mollusques. Les monstres acéphales dépourvus de tête, de bras, de coeur et de nombreux viscères, ne sont pas pour autant le strict équivalent des mollusques. Ils se situent au même niveau de développement de l'être et par conséquent se ressemblent structurellement, en tant qu'expression de même niveau de cette référence idéale, non réalisée mais partout "représentée" qu'est l'Animalité.

C'est ainsi qu'un embryon ne récapitule pas les stades historiques de la genèse de son espèce en repassant par les degrés d'organisation des espèces moins développées : il passe nécessairement par ces stades communs moins complexes et en cela s'approche des animaux simples, parce qu'il n'existe pas d'autre solution de développement. Les embryons revêtent de façon transitoire les attributs organiques permanents des animaux inférieurs, avant de poursuivre leur développement. Mais tout est déjà contenu dans ces formes transitoires : les mêmes règles s'y appliquent, les mêmes éléments y sont enchaînés. Les monstres les plus régressés, frappés par un arrêt de développement, se situent donc près du type d'organisation des mollusques. Gardons-nous donc de tout anachronisme. Il n'y a dans cette "récapitulation" embryonnaire ou monstrueuse aucune trace d'un passé commun avec les espèces plus simples. Si les embryons humains ressemblent aux mollusques, c'est parce que toutes les organisations simples se ressemblent, la nature étant resserrée sous les limites du plan d'organisation. Ce principe métaphysique est indépendant de l'idée d'une origine commune au vivant. Les monstres très tôt arrêtés dans leur développement ne peuvent que ressembler aux animaux simples, car il n'existe pas d'espace libre pour une nouveauté organique qui, par le jeu du hasard, se dirigerait ailleurs, hors de l'organisation animale. Il n'y a pas d'ailleurs. En ce sens, il n'est pas impensable que l'on puisse passer d'une espèce à une autre par transformation chronologique, mais il s'agit d'une hypothèse découlant de la théorie de l'unité de composition organique, et non l'inverse (Geoffroy Saint-Hilaire se ralliera à la fin de sa vie au transformisme de Lamarck, mais surtout parce que cette théorie va dans le sens indiqué par sa propre vision zoologique).

Toutes les combinaisons du vivant ne sont pas pensables, comme l'auraient voulu les matérialistes du XVIIIe siècle. La combinatoire du vivant est resserrée en de très étroites limites. Chaque être est comme "retenu et enfermé dans une trame qu'il ne peut ni transpercer ni déborder21", ce qui offre une sécurité sans équivalent pour l'analyse : sortir de l'humain, ce n'est ni devenir un animal, ni devenir un être aberrant. Dans cette trame, le monstre ne sera jamais qu'un analogue des autres êtres existants. Quelle que soit l'originalité de sa constitution, elle demeurera dans le plan d'organisation, et pourra donc être étudiée pour elle-même sans risque d'y trouver des parties complètement aberrantes. C'est donc essentiellement grâce à la théorie générale d'unité de composition organique que le monstre peut être constitué en objet tératologique. Ainsi chaque monstre échappe au statut ambivalent d'erreur ou de prodige que le XVIIIe siècle lui avait généralement réservé22. Il n'est plus décrit comme une exception, mais sa singularité s'insère dans un réseau de régularités, dans une unité d'organisation morphologique et physiologique qu'elle vient éclairer en un point inaccoutumé.

On comprend mieux dès lors comment un monstre peut être considéré comme un être vivant à part entière, indépendamment de l'humain, puisque toute variation importante par rapport au plan d'une espèce signifie retomber dans une autre forme d'organisation. Inversement, en s'autonomisant par rapport à son espèce d'origine, le monstre ne peut que se rapprocher des autres (ainsi les rhinencéphales cyclopes pourvus de trompe se rapprochent du tapir ou les aspalasomes de la taupe23). Pourquoi s'en rapprochent-ils ? Tout simplement parce qu'ils ne peuvent pas aller ailleurs, dans une direction qui n'appartiendrait pas au plan d'organisation. Ces comparaisons qui nous paraissent de simples analogies ne doivent pas nous surprendre : elles sont une conséquence de la théorie générale.

Cette même "vue générale" permet de se livrer à l'étude transpécifique des monstres dont nous parlions plus haut :

Les Rhinencéphales (des monstres proches des cyclopes) ont été "trouvés établis de la même façon dans les espèces Homme, Chat, Chien, Cochon, Cheval, Brebis et Veau ; mais de plus, il résulte encore de ce qui précède, qu'un ordre nouveau remplace l'ordre ancien, ou l'arrangement du type normal, c'est-à-dire qu'un ordre qui se fonde sur le concours d'organes diversement proportionnés, reproduit un autre système, et l'on peut ajouter un nouvel être24".

Un nouvel être se dessine, qui s'aperçoit à travers ses différentes individualités, dans une lecture transversale du vivant, tout aussi valable que la partition habituelle en espèces. Dans la série zoologique aperçue selon ces multiples angles, toute production nouvellement connue doit être respectée, quelque désastreuse qu'elle puisse paraître, car elle permet au regard de se porter plus efficacement sur les relations entre les êtres et sur la considération de leur essence commune, cet être unique et inapparent qu'est l'Animalité.

Remarquons cependant qu'à l'exception de ce dernier point, la théorie d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire n'a rien de vraiment novateur. Au contraire, il renoue avec l'idée d'une continuité du vivant, classique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et se trouve très proche de nombre de ses contemporains. Sa grande force est de permettre une étude autonome de chaque forme vivante, même monstrueuse. Elle permet de valoriser ces formes réputées "manquées", de leur conférer une valeur en soi et par là de renouveler la question des normes vitales, y compris pour notre regard contemporain.

L'élaboration d'une norme propre aux monstres

Geoffroy Saint-Hilaire ne parle pas explicitement d'une norme propre aux monstres, ce qui n'aurait guère de sens pour lui, puisque selon son vocabulaire, "normal" désigne le caractère régulier d'une espèce25. Sa théorie permet néanmoins l'élaboration d'une normalité du monstre, ce qu'il exprime en disant que le monstre est une autre organisation, indépendante de la référence à l'état normal. Cette autre organisation se développe selon des règles communes au développement de tous les êtres. En ce sens, chaque individu monstrueux, par sa nouveauté organique au sein du plan d'organisation général, crée un équivalent d'une espèce originale :

"À la place de l'organisation prédestinée, d'un arrangement conforme au type normal, c'est un autre ordre de régularités : c'est réellement une autre création que l'on peut opposer et comparer aux développements toujours conditionnels de la première, à ces enlacements d'organes, à toutes ces formations incommutables qui composent le mouvement et qui assurent le retour périodique des productions régulières. La somme d'organes constituant les choses de la monstruosité forme ainsi une oeuvre à part, bien délimitée, bien circonscrite, et établie suivant certaines règles. De là l'idée d'un être à part, d'une espèce établie en raison de ses marques intimes ou de ses propres caractères26."

La dernière phrase de ce passage fait de chaque monstre l'équivalent d'une espèce à lui seul. N'est-ce pas une position exagérée ? Nullement, car sa conformation ne peut être ramenée à aucune autre. Sans cela, on reviendrait à l'idée d'un être contrefait, déviant par rapport au type d'une espèce déjà connue. Si l'être monstrueux est pris pour lui-même, c'est-à-dire rapporté au seul point de référence acceptable qu'est l'Organisation abstraite, alors son arrangement organique a autant de valeur que tout autre. Le nombre d'individus n'entre pas en ligne de compte dans cet espace où par principe tous les arrangements organiques se valent. C'est ce qui amènera Isidore Geoffroy Saint-Hilaire à appeler dans son Traité de tératologie chaque monstre individuel une espèce, faisant des dernières branches de la classification autant de rameaux solitaires. Le genre dans cette classification ne fait que regrouper des individus, comme le fait l'espèce dans les classifications zoologiques traditionnelles.

Chaque nouveau monstre découvert possède donc la valeur d'une espèce nouvelle. Cette équivalence oublieuse du nombre d'individus, de la reproductibilité et même de la viabilité paraît difficilement tenable à nos yeux contemporains, pour lesquels la valeur biologique se confond avec la capacité à conserver la vie par une adaptation actuelle et une réadaptation toujours possible27. N'est-il pas exagéré de placer sur le même plan l'organisation d'un être mort-né et celle de millions d'animaux bien vivants, aptes à se reproduire et à conserver l'espèce ?

Le fait que les monstres soient généralement mort-nés ou survivent très peu de temps n'est pas suffisant pour les dévaloriser en tant que vivants. Un monstre humain mort-né est pour Geoffroy Saint-Hilaire un être qui s'est développé dans le milieu aquatique du ventre maternel. À sa naissance, même prématurée, la créature monstrueuse "aura vécu tout ce que son principe de viabilité lui avait attribué d'existence. Parvenue dans le monde aérien, la force et la prospérité de ses organes, qui jamais ne furent plus considérables, l'abandonnent tout à coup, ainsi qu'il arrive au poisson le plus vigoureux, après que le pêcheur l'a retiré des eaux28".

Souvent Geoffroy Saint-Hilaire compare ainsi le monstre mort-né à un poisson, en raison d'une conception erronée de la respiration foetale, qu'il assimile à une respiration cutanée dans le ventre maternel. Retenons l'idée majeure : c'est un être en pleine santé et autonome que l'exposition à la vie aérienne condamne. Le monstre mort-né n'avait pas à vivre davantage. Le corps foetal est représenté ici sans projection ni anticipation : le foetus n'est pas vu à travers l'enfant qu'il est appelé à être. Il n'est pas destiné par nature à se développer encore, car il est à lui seul une expression de l'Organisation, et à ce titre possède la dignité d'un être achevé. Même un monstre acéphale dépourvu de coeur et de poumons possède sa vie propre. On peut le considérer comme aussi achevé que le foetus "régulièrement établi" avec lequel il vient au monde aérien :

"Ce n'est que quand les deux foetus quittent le domicile maternel que la scène change de l'un à l'égard de l'autre. D'abord tous deux cessent de vivre à la manière des Animaux qui sont plongés dans un fluide aquatique ; ils y avaient respiré au moyen de leurs vaisseaux cutanés. L'un des foetus (l'Acéphale) est-il sans poumon, il ne vivra pas une seconde fois : c'est pour toujours qu'il a cessé d'exister. Mais le foetus, que nous distinguons en le disant établi régulièrement, possède au contraire un organe vierge, ce poumon ; organe tenu en quelque sorte en réserve pour le moment où l'être régulier parviendra dans ce monde aérien29."

Le monstre est plus éphémère que le foetus humain ordinaire, ce qui ne lui enlève pas le droit à la reconnaissance de sa propre normalité. Lui aussi est arrivé à terme, mais à son terme, selon son propre rythme vital. La constitution de l'être dit normal ne fait que présenter plus de possibilités que celle de l'être monstrueux : "c'est que l'une est établie à deux fins, pour vivre deux fois et dans deux mondes différents, et l'autre, pour une fin unique pour s'en tenir à une seule existence30". Cette vision du monstre s'oppose à tout jugement implicite sur ce qu'il aurait dû être. Le sentiment d'inaptitude vitale ressenti à la vue du monstre n'entre pas en compte. Ce monstre qui ne sera jamais plus que foetal s'est formé comme tout autre être jusqu'au bout de sa vie, au plus loin qu'il pouvait le faire. Loin d'être un échec, le monstre est le témoignage d'une résistance vitale, d'une vie cherchant à se maintenir malgré les circonstances :

"Sans doute, puisque le principe des formations a vaincu souverainement toutes les difficultés d'une complication infinie, chacune de ces productions a reçu en partage toute la viabilité qu'il était possible de lui départir, comme à un animal restreint au caractère foetal31."

L'être mort-né, avorté précocement et apparemment réduit à une moitié de corps, est un être complet qui a vécu tout le temps qui lui était imparti. Il n'y a "philosophiquement parlant" pas de distinction à faire entre le foetus monstrueux et le foetus ordinaire, car les lois qui ont présidé à son développement sont les mêmes que pour tout autre être. La déviation accidentelle de son développement a conduit à la genèse d'un nouvel être, mais selon les mêmes causes formatrices32.

Quelle que soit son apparence, le monstre constitue donc une totalité organique vivante parvenue à son achèvement. Rapporté à sa normalité propre, il ne lui manque plus rien. Les organes ne lui font défaut que relativement à une autre norme, surajoutée en raison de son espèce de naissance. Ainsi le monstre acéphale dépourvu de tronc et de tête, de coeur et de poumons, est bien davantage que la moitié de corps humain avorté que nous voudrions voir en lui :

"Cela posé, faut-il voir l'Acéphale comme un être complet ? Oui, sans doute, nous ne reculons point devant cette conséquence, dès que l'Acéphale a satisfait aux conditions qui ont décidé de sa formation. Mais, dira-t-on, quelle est donc l'existence d'un être qui commence et qui continue de croître dans une bourse fermée jusqu'à ce que celle-ci en soit affectée et réagisse pour l'expulser ? Nous répondrons que c'est déplacer la question que de la faire dépendre de choses en dehors du sujet ; ni le milieu qu'il habite, ni la durée de la vie n'importent ici : qu'il ait vécu un certain temps, c'est assez. Or un Acéphale humain vit plus longtemps que beaucoup d'Animaux réguliers. [...] Des jours, des années d'existence, qu'est cela pour la nature ? Nos plus grandes longévités, que sont-elles en effet eu égard à son essence d'éternité33 ?"

L'acéphale doit être considéré comme un être original dont la vie serait purement foetale, et non déconsidéré comme une ébauche d'homme au développement avorté :

"Si nous n'avons pas le type attendu, n'est-il point quelque autre chose qui le vient remplacer ? Ce n'est donc que quitter une forme pour retomber dans une autre34."

Alors que l'utilisation d'un vocabulaire normatif demeure chez Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, conceptuellement, à travers notamment le vocable d'une autre organisation, d'un autre être, cet auteur défend l'idée d'une normalité propre au monstre. Le voir comme un être humain en devenir ne peut que le faire apparaître comme un échec ou une anormalité, ce qui rend impossible son observation et sa constitution en un objet scientifique autonome. Il n'est donc pas dévalorisé par la vie, il "n'est pas malade, dans l'acception généralement reçue de ce mot ; il est seulement monstrueux35". L'arrêt de développement en fait un autre être à part entière. Il possède sa propre forme de normalité, au même titre que tout ce qui se développe dans le monde vivant animal.

Conclusion

Sans le parti-pris métaphysique que nous avons souligné, il aurait été vain d'essayer de chercher une régularité chez les monstres, d'en faire des objets dignes d'étude, valorisables en soi, isolables de leur contexte de production. Il n'y aurait certainement pas eu de science des monstres, du moins à cette époque, sans le soutien de la théorie de l'unité de composition organique. Pourtant, cette théorie générale sera très largement oubliée, alors même que la tératologie connaîtra un très large écho dans le monde des biologistes. Une fois la régularité des productions monstrueuses prouvée par l'établissement de la classification, des milliers d'études biologiques et médicales se référeront au Traité de tératologie. Cette classification, toujours d'actualité, mises à part quelques corrections de détail, a eu une remarquable pérennité. Mais la théorie générale sur laquelle elle s'appuyait n'aura été qu'un relais pour le développement d'une tératologie autonome, avant que celle-ci ne soit englobée par l'embryologie, puis la génétique.

Il est frappant de remarquer la rapidité avec laquelle la théorie permettant de constituer un nouvel objet a été passée sous silence. Mais peut-être cela a-t-il permis la longévité d'une classification, qui, en se donnant comme purement objective, et en rejoignant en pratique des critères descriptifs empruntés au corps ordinaire36 a su faire oublier son origine théorique. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire s'est montré infidèle à l'égard des théories de son père dans la réalisation de sa classification (en pratique sinon en théorie), mais cette infidélité a su faire du monstre un objet libre pour le regard de tout observateur. Chacun pouvait désormais l'étudier avec l'assurance d'y retrouver les mêmes formations originales que celles décrites par le Traité de tératologie, sans avoir à s'interroger lui-même sur l'humanité de ce qui s'offrait à lui ou le bon droit d'une telle classification.

Avec le retour contemporain aux questions touchant le statut du foetus sain et jugé pathologique, les questions de l'humanité du monstre et de ses normes propres prennent un relief tout particulier. Là où la théorie de Geoffroy Saint-Hilaire pose très nettement la question des limites de l'humain face à la monstruosité, il n'est pas sûr que nous disposions aujourd'hui de l'arrière-plan théorique suffisant pour nous demander en toute tranquillité ce qui est humain et ce qui ne l'est pas. Cela est net lorsqu'il s'agit d'appliquer le critère juridique et médical de la "particulière gravité" de l'affection permettant d'avoir recours à l'interruption thérapeutique de grossesse, faisant brutalement du foetus à naître un simple déchet hospitalier. Sans doute y a-t-il là matière à une future réflexion, dépassant le strict cadre de l'histoire des sciences biologiques.


(1) J. Céard, La Nature et les Prodiges, l'insolite au XVIe siècle, Paris, Droz, 1996.

(2) F. Jacob, La Logique du vivant (1970), Paris, Gallimard, 1992, coll. "Tell", p. 27.

(3) Quelques-uns de ces textes ont été reproduits en intégralité dans le livre d'Hervé Le Guyader, Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, Paris, Belin, 1998. Nous renvoyons chaque fois que cela est possible à cette édition qui offre l'accès le plus facile aux textes de Geoffroy Saint-Hilaire.

(4) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Traité de tératologie, tome I, Paris, Baillière, 1832-1836, p. 49.

(5) Ibid., p. 55.

(6) Ibid., p. 54.

(7) Ibid., p. 47.

(8) Ibid., p. 50.

(9) Ibid., p. 113.

(10) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, vol. II : "Des monstruosités humaines", Paris, Méquignon-Marvis, 1822, p. 115.

(11) "Considérations générales sur les monstres, comprenant une théorie de la monstruosité", Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. 11, 1826, p. 7-8.

(12) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, op. cit., p. 108.

(13) Ibid., p. 13.

(14) "Considérations générales sur les monstres, comprenant une théorie de la monstruosité", Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. 11, 1826, p. 13.

(15) "Considérations sur les pièces de la tête osseuse des animaux vertébrés, et particulièrement sur celles du crâne des Oiseaux", 1807, cité par H. Le Guyader, op. cit., p. 36.

(16) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, op. cit., p. 15.

(17) Philosophie anatomique, vol. I, discours préliminaire, 1818, reproduit par H. Le Guyader, op cit., p. 50.

(18) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, op. cit., p. 449.

(19) Principes de philosophie zoologique, "Discours préliminaire sur la théorie des analogues", 1830, cité par H. Le Guyader, op cit., p. 141.

(20) Étienne Geoffroy Saint Hilaire s'inspire explicitement de Leibniz dans sa théorie. Remarquons cependant avec Georges Canguilhem que cette influence leibnizienne conduit à une vision biologique différente : Leibniz ne considérait pas tous les vivants possibles compossibles dans un même monde, alors qu'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire suppose une continuité entre toutes les formes vivantes possibles : toute forme peut exister en ce monde tant qu'elle reste au sein de l'Organisation d'ensemble du vivant. (G. Canguilhem, Études d'histoire et de philosophie de sciences concernant les vivants et la vie, Paris, Vrin, 1994, 7e éd., p. 220).

(21) Principes de philosophie zoologique, "Discours préliminaire sur la théorie des analogues", 1830, cité par H. Le Guyader, op. cit., p. 141.

(22) G. Canguilhem, Études d'histoire et de philosophie de sciences concernant les vivants et la vie, op. cit., p. 219.

(23) "Considérations générales sur la monstruosité et description d'un genre nouveau observé dans l'espèce humaine et nommé Aspalasome", Journal complémentaire du Dictionnaire des sciences médicales, t. 21, 83e cahier, mai 1825, p. 4-5.

(24) "Monstres", Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. 11, 1827, p. 118 (nous soulignons).

(25) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, op. cit., p. 105.

(26) "Considérations générales sur les monstres, comprenant une théorie de la monstruosité", Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. 11, 1826, p. 14.

(27) Le concept de normativité de Georges Canguilhem désigne cette capacité de réadaptation permanente de l'espèce et de l'individu. Voir G. Canguilhem, Le Normal et le Pathologique (1966), Paris, Puf, 1995.

(28) "Considérations générales sur les monstres, comprenant une théorie de la monstruosité", Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. 11, 1826, p. 20-21.

(29) Ibid.

(30) "Sur un foetus né à terme, blessé dans le troisième mois de son âge", Mémoires de la Société médicale d'émulation, t. 9, 1826, p. 3.

(31) Ibid.

(32) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, op. cit., p. 107.

(33) "Considérations générales sur les monstres, comprenant une théorie de la monstruosité", Dictionnaire classique d'histoire naturelle, t. 11, 1826, p. 21.

(34) E. Geoffroy Saint-Hilaire, Philosophie anatomique, op. cit., p. 115 (nous soulignons).

(35) "Sur une nouvelle monstruosité nommée Anencéphale de Patare", Journal universel des sciences médicales, t. 36, 1824, p. 10.

(36) P. Ancet, La Perception contemporaine du monstre humain. Représentations communes et scientifiques à l'époque de la tératologie positive, thèse de philosophie, Université de Bourgogne, 2002.

Cahiers philosophiques, n°108, page 23 (12/2006)

Cahiers philosophiques - L'observation des monstres dans l'oeuvre d'Étienne Geoffroy Saint-Hilaire