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Cahiers philosophiques

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Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 107")

Charonne 8 février 1962. Anthropologie historique d'un massacre d'État
Alain Dewerpe.
Paris, Gallimard, 1re éd. 2006
912 p., coll. "Folio histoire ; 141"
ISBN : 2070307700

Le livre qu'Alain Dewerpe, directeur d'étude à l'EHESS, vient de consacrer au massacre perpétré, sur les marches du métro Charonne, au terme d'une manifestation (interdite) contre l'OAS, le 8 février 1962, est de plus d'une façon un livre important.

Ce gros ouvrage remarquablement documenté (670 pages de texte, 200 de notes), paraît plus de quarante ans après les faits, en un moment où la mémoire vivante tend à se tarir et où, en revanche, les archives longtemps inaccessibles sont (pour l'essentiel du moins) ouvertes aux chercheurs. Par leur importance dans l'histoire de la guerre d'Algérie, celles de la Ve République et de la gauche française, les événements de février 1962 (l'immense manifestation que furent les obsèques des huit victimes, le 13, fait corps avec celle du 8) méritaient bien que les faits soient minutieusement établis et leur mémoire transmise. C'est une tâche dont l'auteur s'acquitte avec rigueur et probité. On pourra même voir une oeuvre de salubrité dans la façon dont est décortiquée l'entreprise de travestissement (politique) et d'étouffement (judiciaire) auquel cet épisode a donné lieu, sur le moment et dans la durée.

En choisissant un titre qui fait écho au premier volume de cette collection - Le Dimanche de Bouvines (27 juillet 1214) de Georges Duby -, Alain Dewerpe rappelle une tradition historiographique bien précise : celle de recherches portant sur des objets qu'on peut dire de micro-histoire (le temps et le lieu sont ici on ne peut plus délimités) pour les inscrire dans une logique de longue durée et les traiter comme des faits sociaux globaux, multidimensionnels. C'est ainsi que les pratiques policières, les postures manifestantes, les pratiques symboliques du deuil collectif, le positionnement des divers acteurs sociaux, les phénomènes de construction des faits par les moyens d'information, les élaborations concurrentielles de la mémoire sont tour à tour replacés dans leur histoire complexe depuis le début du XIXe siècle et dans la durée du XXe. C'est bien d'une démarche d'anthropologie historique qu'il s'agit ici, et Alain Dewerpe montre à l'envi la vitalité et la fécondité de la méthode historique qu'il met en oeuvre. L'événement Charonne est ainsi compris comme condensation de multiples facteurs puis considéré dans son expansion mémorielle. Ainsi, loin de se refermer sur son objet, cet ouvrage constitue un apport majeur pour toute une série de problématiques historiques et devrait conduire au renouvellement de plus d'un front de recherche.

L'importance de son objet et l'intérêt de sa méthode historique ne sont cependant pas les seuls motifs qui recommandent la lecture de ce livre. L'étude du massacre de Charonne conduit l'auteur à croiser trois problématiques connectées entre elles, également décisives pour la philosophie politique et concernant lesquelles son apport me paraît considérable : la question de la responsabilité politique, celle de la violence d'État, celle enfin de la signification politique de la pratique manifestante.

Une manifestation interdite est réprimée, cette répression se traduit par la mort de huit personnes. La décision de disperser les manifestants (en amont celle de l'autorité politique, en aval celle des responsables policiers qui commandent la charge) implique-t-elle la responsabilité des décès intervenus ? Répondre positivement conduira à parler de massacre politique, répondre négativement fera parler d'accident, tout au plus de "bavure policière". Alain Dewerpe ne se dérobe pas à ces questions, en leur lieu, mais sa démarche d'historien, dans son axe central, les requalifie : "Contrairement à d'autres tueries, qui ont fait l'objet d'une décision raisonnée et explicite, organisée et planifiée, le massacre de Charonne n'a pas été prévu ou calculé. Une telle configuration n'est pas la plus rare. Probablement comme le plus grand nombre des massacres : ils arrivent. De ce point de vue, ceux-ci sont historiographiquement plus intéressants parce que la question qui se pose est alors : comment ce genre d'événement peut-il arriver ? C'est que, s'il n'y a pas de résolution préalable, volonté exécutoire, décision stratégique, il y a suffisamment de raisons pour que ceux qui en sont les mandants - et les responsables politiques ultimes - agissent de telle sorte que le massacre arrive. Et, en définitive, ce sont les raisons de ceux qui ont le pouvoir que cela arrive dont il faut ici rendre compte" (p. 228). Y compris dans le jeu opéré sur le concept de raison (les raisons du pouvoir ne sont pas les mobiles d'une décision mais les vecteurs d'une action), ce mode de questionnement induit que la question de la responsabilité politique ne soit pas tant posée en termes de décision volontaire que de logique de l'agir. Rendre compte du massacre de Charonne, c'est montrer au bout de quelle logique de l'action politique il s'effectue. Échappant ainsi au double écueil de l'objectivation causaliste et de la subjectivation moralisante, Alain Dewerpe interroge spécifiquement l'action politique et l'ordre propre de responsabilité dont elle relève.

Or l'enquête sur les "raisons" du massacre de Charonne conduit l'auteur, tout au long de la première partie de l'ouvrage, à s'interroger sur la question de la violence d'État. Celle-ci se met en oeuvre comme instruction donnée aux responsables policiers par le préfet de police (Maurice Papon), en vertu d'une décision du ministre de l'Intérieur (Roger Frey) de disperser les manifestants "avec énergie". L'énergie - elle a pour traduction matérielle l'utilisation de "l'équipement spécial" (en particulier les fameux "bidules") et celle des "charges de police" - euphémise la violence en langage politico-administratif. L'emploi de la violence apparaît comme mise en oeuvre concrète de la mesure d'interdiction. Dans la tradition policière et dans les principes politiques des gouvernants de l'époque, l'emploi de la violence est la conséquence nécessaire de l'interdiction (légale) de manifester. Au demeurant, elle n'est pas seulement le moyen d'obtenir l'effet recherché (la dispersion) mais aussi une sanction infligée pour avoir contrevenu au commandement signifié : la pratique (les coups infligés à des individus isolés ou à terre, pourchassés dans des immeubles et des cafés, voire déjà interpellés dans des cars de police) comme les discours qui accompagnent les coups le disent surabondamment. On retrouve aussi ces motifs chez un certain nombre d'éditorialistes dans les jours suivants. Or si c'est seulement lorsqu'elle est portée au paroxysme que cette violence débouche, comme à Charonne, sur un massacre, cette forme paroxystique est virtuellement toujours possible : "[...] loin d'être extérieure et comme opposée aux conduites légitimes de violence contenue et maîtrisée, la violence paroxystique est en réalité une des figures, rarement actualisée et toujours actualisable, du répertoire des actes de gouvernement démocratique ou pas" (p. 168). Ce constat revient comme un leitmotiv au terme des trois premiers chapitres de l'ouvrage ("La violence d'État", "Les politiques de la police", "Les raisons du pouvoir"). Le massacre d'État que fut Charonne sert de révélateur à cette conclusion : si la forme démocratique du gouvernement encadre et modère (dans des conditions normales) la violence d'État, celle-ci reste toujours un possible qui, dans des conditions extrêmes, ramène l'exercice du pouvoir à son étiage : celui de la violence nue. Pour dérangeant qu'il soit, ce constat ne peut manquer d'interroger la nature même des gouvernements démocratiques.

Mais c'est sur le statut de la manifestation dans une société démocratique que l'ouvrage d'A1ain Dewerpe apporte les éléments de réflexion sans doute les plus féconds. Qu'elle soit autorisée, tolérée ou interdite, la manifestation est traitée, tant dans la culture policière et ses schèmes constitutifs que dans "les raisons du pouvoir" en charge du gouvernement, comme n'appartenant pas au régime normal d'investissement de l'espace public. De l'espace public, la logique d'État ne connaît que deux usages légitimes : l'usage privé voué à la circulation des biens et des personnes, l'usage public que les actes de gouvernement décident de lui donner. Parce qu'elle est un acte collectif de prise de possession de la rue, la manifestation ne peut être considérée dans un tel ordre de représentations que comme une entrave à son usage privé et une usurpation de son usage public. C'est à une tout autre conception de l'espace public que la pratique manifestante, coextensive à l'histoire de la France républicaine et démocratique, renvoie. Les organisateurs d'une manifestation et ses participants s'inscrivent pour leur part dans une perspective de représentation et de formation de l'opinion (deux dimensions que l'acte même de manifester conjugue) et à ce titre revendiquent un usage légitime, politique et citoyen, de l'espace public qui s'enracine en amont de celui qu'organisent légalement les pouvoirs publics. Manifester, pétitionner, voter sont appréhendés comme des formes d'exercice distinctes mais corollaires de la citoyenneté. La manifestation du 8 février 1962 met en évidence la confrontation de ces deux modèles de représentation de l'espace public et des conceptions de la démocratie qui leur sont corollaires. Dans cette dernière phase de la guerre d'Algérie et de la quasi-guerre civile qui l'accompagne, la lutte contre l'OAS, nominalement au moins, était un but commun au gouvernement du général de Gaulle et aux manifestants. Mais, circonstanciellement, le pouvoir politique ne voulait pas d'une telle alliance et, plus fondamentalement, jugeait illégitime une telle forme d'action politique. Ce n'était pas tant les mobiles de la manifestation que la conception de la démocratie qui l'inspirait que visait la mesure d'interdiction. Le pouvoir, serait-on tenté de dire, revendiquait moins le monopole de la violence politique que celui de l'action politique elle-même. Ici encore, sous une forme paroxystique, les événements de février 1962 mettent à nu une tension inscrite au coeur même de la démocratie française et dont on pourrait montrer le retour régulier tout au long de son histoire.

Le livre d'Alain Dewerpe est un livre d'historien qui, pour toutes ces raisons, devrait importer généralement à quiconque s'interroge sur la nature et le fondement d'une société démocratique et plus particulièrement à qui réfléchit en termes de philosophie politique.

Note : l'auteur de cet ouvrage est le fils de Fanny Dewerpe, une des victimes du massacre de Charonne. Il ne faut pas se borner à constater, comme il le fait lui-même modestement, que cela "ne [lui] interdit pas de faire son métier d'historien" (p. 19), il faut encore reconnaître qu'en faisant son métier, et en ne faisant que lui, Alain Dewerpe a su donner sa forme la plus haute au devoir de mémoire.

Cahiers philosophiques, n°107, page 123 (10/2006)

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