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Cahiers philosophiques

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Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 107")

Le Philosophe et le Grand Nombre
Stéphane Douailler.
Lyon, Horlieu éditions, 2006, 113 p.
ISBN : 2-915048-09-06

Il y a sans doute plus d'une façon de faire de la philosophie dès lors que l'on quitte les voies finalement assez tranquilles pour nous qui y sommes formés de l'exposé des doctrines anciennes, mais je crois que celle qui est à l'oeuvre dans le livre de Stéphane Douailler mérite attention tant l'objet qui est le sien - le rapport de la philosophie au grand nombre - autant que le traitement de cet objet, répondent de quelque chose comme la vocation de la philosophie, à sa manière bien entendu.

Par le philosophe et le grand nombre il faut entendre, comme le rappelle l'introduction, l'énonciation récurrente de ces phrases qui nous disent, à nous philosophes, que "la philosophie ne devrait pas demeurer dans le cercle des philosophes" ou encore que "c'est à tout le monde qu'il appartient de philosopher". Que veulent ces phrases, que veulent-elles ouvrir en nous que nous serions en mesure d'accepter, autant que de vouloir ? Que veulent-elles surtout de la philosophie et comme philosophie ?

Dans un premier moment, est problématisé le rapport de la philosophie à son lieu, ou plus exactement à la possibilité d'un lieu : où a lieu la philosophie et comment ? Comment cesser d'ignorer toute l'histoire, violente, politique, où s'est mis en place le rapport que "nous" tenons désormais pour allant de soi de la philosophie aux lieux académiques de son enseignement ? Comment revenir sur cette fausse naturalisation et réinterroger les formes, solidaires de ces lieux, qui désignent ce qu'est pour nous aujourd'hui la philosophie ? Comment aussi ignorer le moment des Lumières, et le lien qu'il instituait de la philosophie au "café", et plus encore tous ces commentaires qui nous disent depuis le XIXe siècle que ce lieu est mort, que le café Procope ce n'est pas le zinc, et que l'on s'égare à vouloir le retrouver, sans se soucier du fait qu'ils ne feraient là que reproduire un ancien partage qui décida du lieu de la philosophie ? Première figure du refus : non, la philosophie n'a rien à voir avec le grand nombre, ce n'est pas là, et surtout pas dans les cafés, qu'elle peut avoir lieu.

Stéphane Douailler, en témoin actif qu'il fut lui-même de la fondation du Collège international de philosophie, rappelle comment ces questions furent au coeur des discussions fondatrices de cet "autre lieu philosophique". Sont analysés ainsi quelques textes magistraux de Gérard Granel qui thématisaient explicitement ce lien du devenir philosophique avec la question de son lieu, dans un geste qui, tout en étant très critique à l'égard d'une certaine figure de philosophie d'école et par là ouvrant la philosophie à d'autres modalités de sa pratique, en répétaient toutefois certains présupposés et peuvent être ainsi inscrits dans cette première figure du refus.

Quant à l'autre figure, inverse, de ce refus, elle vient du quotidien lui-même et de son souci, et c'est dans Les Nuées d'Aristophane que Stéphane Douailler va en chercher le type. La quotidienneté, à travers le personnage de Strepsiade, est ici amenée à comprendre que sa fascination pour la philosophie, et plus simplement son espérance de trouver dans la philosophie réponse aux questions qui l'inquiète - que cette demande soit sincère ou non - est cela même qui l'égare et l'aveugle, l'empêche d'accéder à ses propres affaires et au monde même en sa profuse diversité, et cela avec toutes les ressources dont elle dispose : l'esprit même, l'intelligence, désormais délivrés du présupposé qu'en ce lieu étrange de la philosophie l'on saurait vraiment. Sous cette thématique du quotidien comprenant à quel point il peut être défiguré par la philosophie et le "désir de philosophie", est ainsi retracé une coupure nette entre philosophie et grand nombre, un deuxième refus du grand nombre, celui-ci étant dans ce cas le sujet de ce refus et la philosophie son objet. On trouverait sans trop de peine des modalités contemporaines de ce refus, certaines étant du reste explicitement formulées par des philosophes et des écoles de philosophie.

Cette deuxième figure a en commun avec la première le souci d'un partage qui fut net, d'une frontière qui fut nette entre philosophie et grand nombre, sans saisir, et donc déniant, que ce souci même du partage suppose quelque chose comme des liens, des liens qui se sont régulièrement faits même s'ils sont impurs et régulièrement bizarres, entre philosophie et "grand nombre", et que certaines oeuvres, contemporaines en particulier (Foucault, Abensour, Rancière), ont bien cherché à suivre pour comprendre et savoir ce qui s'y jouait de neuf.

Il était naturel alors que Stéphane Douailler trouve sur son chemin l'oeuvre de Léo Strauss, comme une figure particulièrement suggestive d'un lien à la fois refusé et admis entre la philosophie et le grand nombre, la philosophie naissant précisément chez ce dernier, dans son écriture ou son art d'écrire, comme articulation d'un discours pour les uns, ceux qui comprennent la philosophie, et pour les autres, ceux qui ne peuvent la comprendre. Léo Strauss lui permet ainsi de dépasser le questionnement précédent trop exclusivement fondé sur la question d'une séparation réelle entre la philosophie et le grand nombre : il oblige à articuler les deux, définit la philosophie comme cette articulation d'une contradiction, et il la définit dans son travail et son effectivité même selon cette perspective. C'est la troisième partie qui a pour objet de rappeler la force de persuasion de ces thèses, mais aussi bien sûr d'en faire la critique. Celle-ci se concentrera dans une remarquable et à nouveau très suggestive étude de La République, ou d'un des passages centraux de ce livre, où se décide la compréhension de cette oeuvre dans son ensemble, et qui sera l'objet de la quatrième partie.

Ce que je trouve particulièrement stimulant dans ce petit livre d'une bonne centaine de pages c'est, outre les questions qui y sont abordées, la cohabitation de "régimes d'écriture" aussi différents que ceux nécessaires à mener à bien l'analyse de textes philosophiques que l'on pourrait dire "lourds" de sens (ici La République, La Persécution et l'Art d'écrire, Les Nuées, les textes de Granel) - sans d'ailleurs que la moindre hiérarchie soit effectuée -, et que ceux nécessaires à rappeler quelques éléments historiques, concernant certaines "histoires institutionnelles" ou histoires éditoriales (on parle bien aussi des cafés philosophiques, de l'enseignement de la philosophie, du C.I.Ph., de la publication et du succès de librairie très récent de La Critique de la raison pure en Lituanie), de telle sorte que leur rapport ne soit pas simplement d'illustration ou d'anecdote : ces deux aspects, ces deux perspectives, l'une factuelle, l'autre textuelle, enseignent l'une et l'autre, sans qu'il y ait à choisir, sans tomber dans le relâchement un peu pédagogique de l'illustration, de la "simple illustration", sans tomber dans la domination de l'un sur l'autre. De là une écriture assez tendue, parfois même difficile, mais toujours me semble-t-il vive pour articuler ensemble ces deux aspects de ce qui donne à penser et à juger : les oeuvres, les événements.

Ce faisant, il est alors clair que le texte mime un peu ce qu'il prétend défendre comme thèse : un certain engagement philosophique auquel on peut relier un choix d'écriture. Cela n'a rien d'évident.

Il fait voir enfin que cette question du grand nombre n'est pas seulement l'inquiétude de quelques militants toujours inquiets du manque de démocratie, mais plutôt qu'elle traverse, et n'a cessé de traverser, le questionnement philosophique dans son effectivité même, c'est-à-dire dans son art d'écrire et de parler. Que les positions y soient, comme il est montré, si contradictoires, atteste d'un espace de tension et de dialogue autour de cette question du rapport au grand nombre, et par conséquent de la fécondité de ce prisme à travers lequel on chercherait à voir la philosophie et ses oeuvres. En restituant cet espace polémique, en le restituant surtout "comme polémique" - c'est-à-dire au fond en y prenant aussi lui-même position -, Stéphane Douailler fait une chose assez rare et difficile mais précieuse me semble-t-il : satisfaire autant notre besoin de décision que notre besoin de connaissance ou d'objectivité, dans leur irréductible différence ou sans que l'on puisse jamais ramener et réduire l'un à l'autre. Il faut les deux, et c'est bien cela qu'il est difficile d'équilibrer.

C'est sans doute par ce dernier aspect qu'il touche du doigt quelque chose qui est bien lié à la vocation philosophique prise ici au sens des raisons et motifs qui font que l'on a fait de la philosophie comme de son enseignement quelque chose comme un choix de vie.

Hubert Vincent.

Cahiers philosophiques, n°107, page 119 (10/2006)

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