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Cahiers philosophiques

Dossier : L'inconscient

L'inconscient freudien

Stéphane Thibierge, Psychanalyste, Paris. Maître de conférences en psychopathologie, directeur de recherches, Université de Poitiers

L'inconscient freudien et les faits qu'il identifie montrent une foncière inadaptation du corps humain, et de la satisfaction qu'il recherche, à ce que nous appelons la réalité. C'est cette inadaptation que Freud déchiffre dans le symptôme et les autres formations de l'inconscient, en soulignant que cela échappe à la conscience et que c'est articulé dans une logique.
Ces faits et cette logique sont habituellement méconnus par la conscience, en vertu d'une nécessité où elle cherche à se fonder. La psychanalyse, en rendant possible leur prise en compte, s'inscrit dans le droit fil de la tradition scientifique, et modifie radicalement la relation traditionnelle du sujet et de l'objet. Elle change aussi par là même le statut et la question du sujet, comme ceux de l'identité, et c'est en quoi elle peut porter à conséquences.

L'inconscient freudien est assez précis, dans sa notion comme dans sa valeur opératoire, pour que la psychanalyse ait pu y assurer depuis sa naissance les fondements d'une pratique raisonnée, répondant aux idéaux scientifiques, mais aussi au rationalisme foncier, qui étaient ceux de Freud. Nous nous proposons d'indiquer ici quelques traits élémentaires - au sens des principes - de cette notion et de cette valeur opératoire, en relevant spécialement ce qui peut y intéresser le sujet contemporain.

Nous devons cependant faire une remarque liminaire, concernant le concept même de l'inconscient tel que le pose la psychanalyse. Il y a là une difficulté qui tient directement à l'objet et à la méthode de la pratique psychanalytique, et qui peut être présentée de la façon suivante. Il y a bien un concept de l'inconscient, si l'on entend par là un certain ordre de faits repérables dans le réel, et tributaires d'une logique articulée comme telle. Tout l'objet de la doctrine analytique, chez Freud d'abord puis à sa suite, et en particulier dans le travail de Lacan, a consisté à rendre compte de cette logique et de ces faits. En revanche, le terme d'inconscient ne recouvre pas l'acception classique d'un concept, s'il doit être corrélatif d'une définition compréhensive, et de ce qu'on appelle un sens à proprement parler. L'inconscient et l'ordre des faits qu'il détermine, comme nous allons essayer de le montrer, relèvent plutôt de ce que le sens méconnaît presque systématiquement, en vertu d'une nécessité qui se trouve être proprement celle de la conscience1.

Ce que l'inconscient identifie

Ce point comporte des conséquences notables touchant notre appréhension la plus ordinaire des faits de l'inconscient. En effet, et pour l'énoncer ainsi d'emblée : comment recevoir une connaissance qui ne s'appuie pas sur un sens, c'est-à-dire sur de l'identité - si l'on veut bien considérer que le sens est toujours corrélatif de ce qui est reconnu dans l'ordre d'une identité à soi ? Une connaissance de ce genre, comme nous allons le montrer, met en question ce qui constitue le plus commun de notre pensée, tout comme la relation classique du sujet à l'objet, dans la mesure précisément où elle compromet l'identité que nous tenons à y reconnaître, voire à y garantir. Que l'on se reporte ici, pour prendre la notion la plus immédiatement à notre portée de ce que nous souhaitons souligner, aux trois premiers chapitres de l'Introduction à la psychanalyse portant sur les actes manqués, ou encore à la Psychopathologie de la vie quotidienne.

Freud, il suffit de le lire pour s'en rendre compte, a été le premier à éprouver cette difficulté dans l'élaboration de ses thèses, spécialement touchant le concept de l'inconscient. On perçoit constamment chez lui comment ce dont il parle, et les faits qu'il isole, se laissent mal évoquer et articuler selon les formes classiques de l'exposition et de la compréhension. Cela peut expliquer l'aridité logique de certains textes (comme l'Esquisse d'une psychologie à l'usage des scientifiques, où Freud précise les fondements de sa théorie neuronique et ce qui deviendra le "processus primaire", exposant l'articulation des représentations inconscientes), ou bien tout à l'opposé la crainte qu'il avait qu'on ne lût ses études de cas comme des "romans" - en privilégiant par conséquent l'aspect de la compréhension ou du récit, sans bien apercevoir la logique au principe de ce qui était évoqué.

Pour nous, et en raison précisément de ce que nous soulignons, il nous semble qu'une appréciation correcte des faits de l'inconscient devrait rendre possible, ou du moins permettre d'envisager, une modification de notre rapport à l'identité, du prix que nous lui accordons et de la passion avec laquelle nous y adhérons en général. C'est certainement un enjeu contemporain non négligeable de la question de l'inconscient, de la manière dont nous pouvons en tenir compte, et éventuellement en tirer des conséquences.

Un discours nouveau

Qu'est-ce que Freud a identifié sous le terme d'inconscient ? Ceci tout d'abord : que le corps du sujet humain, au lieu de rencontrer une satisfaction ou une jouissance adaptées, est le support d'un chiffrage (au sens où l'on parle d'un message chiffré), indépendant de la conscience et hors de sa maîtrise, et que ce chiffrage parle - autrement dit, qu'il révèle des éléments de langage déjà articulés et formulés en un discours. C'est là le principe, le départ élémentaire et déterminant, de ce que découvre Freud. Le symptôme hystérique et sa lisibilité souvent très éloquente lui ont tout d'abord donné accès à ce qui se présentait là comme un discours articulé, mais ordinairement soustrait à la conscience.

Ce chiffrage, Freud relève qu'il insiste de sa nature, à la faveur d'une répétition dont il remarque - c'est ce qu'établissent ses premiers grands textes sur les formations de l'inconscient - qu'elle s'inscrit dans un registre articulé, au sens langagier du terme disions-nous, autre que la conscience et échappant à son contrôle. C'est en effet toujours sous une forme irruptive ou parasitaire que la conscience reçoit les faits de l'inconscient, et leur récurrence. Elle les refoule, dit Freud, et ce refoulement est exactement corrélatif des formes sous lesquelles il se manifeste, autrement dit de ce que Freud appelle le "retour" du refoulé. Le refoulement ne désigne rien d'autre que le retour du refoulé, ni rien au-delà - ce qui permet d'en donner une définition opératoire, en termes d'effets de langage à lire et à entendre, et non en termes de contenus enfouis dans un imaginaire des profondeurs, de quelque manière qu'on le conçoive.

C'est au registre ainsi défini, lieu ou instance au recoupement du corps et du langage, et à ses effets de répétition et de chiffrage, que Freud donne le nom d'inconscient.

Il y a là ce que nous pouvons désigner, à la suite de Freud lui-même, comme une nouvelle Deutung - "indication d'un sens", "interprétation" en allemand courant - telle qu'il l'inscrit dans le titre de sa Traumdeutung - L'Interprétation des rêves, suivant la traduction généralement reçue en français - lorsqu'il entend montrer comment le rêve, le Traum, permet de façon élective d'en déchiffrer la trame et la structure. Cette Deutung ne désigne pas une signification arrêtée. Elle vise ce qui s'indique à quelqu'un, au rêveur nommément, d'un sens à entendre ou à lire autrement que comme un savoir déjà là attendant seulement d'être rencontré, mais bien plutôt à interpréter dans l'ordre toujours singulier d'une vérité à prendre en compte. Ce qui se trouve ainsi mis au jour et révélé par Freud ne renvoie donc pas à quelque chose comme un nouveau sens, par exemple une nouvelle mantique, des rêves. L'idée que les rêves puissent s'offrir à l'interprétation et au sens n'est évidemment ni nouvelle, ni propre à notre culture. Il s'agit en fait de tout autre chose : c'est la formulation par Freud de ceci, que les faits qu'il isole au titre des formations de l'inconscient, comme le rêve par exemple, articulent très précisément un savoir au sujet d'une vérité qui ne se sait pas. C'est bien autre chose que de dire que le rêve a un sens. Cela désigne et indique un savoir articulé comme un discours, et un discours parlant d'une vérité qui ne se sait pas.

La découverte de ce discours et son articulation, telle que Freud le premier la déchiffre, emporte un certain nombre de conséquences dès lors qu'elle est explicitée, et qu'on peut de ce fait décider de la prendre en compte, ou pas. Ce dernier point, nous allons le voir, est fondamental touchant la notion de l'inconscient.

Freud isole une nouvelle Deutung, qui se distingue donc en ceci spécialement qu'elle est articulée, qu'elle se répète, et qu'elle appelle lecture. Il en désigne les effets dans le rêve, et dans les autres formations de l'inconscient : les actes manqués, les symptômes, les traits d'esprit (le Witz). Que cette Deutung appelle lecture, autrement dit qu'elle tienne seulement à des éléments littéraux2, peut se préciser ainsi : elle n'est pas de l'ordre du reconnaissable pour la conscience, tout comme elle est inassimilable à l'unité du moi.

L'inconscient et le complexe d'OEdipe

Quelle est cette Deutung qui se distingue à ce point d'être autre pour le sujet, qui change aussi bien son propre statut de sujet tout comme son rapport à l'objet, enfin qu'il ne peut même reconnaître, mais seulement essayer de déchiffrer - et encore, seulement s'il y consent ? Disons qu'elle avance ceci, et qu'elle le montre en en rendant possible l'expérience articulée à qui le souhaite : que pour le sujet parlant, ce sujet que la parole détermine et affecte, il n'y a pas d'objet - et d'abord d'objet de satisfaction ou de jouissance - dont nous pourrions dire "c'est ça, c'est celui-là, c'est le bon". Cette impossibilité pour le sujet humain d'une jouissance adaptée, c'est ce que la doctrine analytique a désigné sous le terme de la castration. Tout en posant le caractère structural de la castration, sous les deux enseignes du complexe d'OEdipe et du complexe de castration, Freud avait fait du père principalement, comme on le sait, l'agent de cette castration - ce qui n'a sûrement pas été sans conséquences sur certains aspects, voire certaines difficultés, de la relation moderne à la fonction paternelle. Tel que Freud l'évoque, le père est celui qui interdit au sujet l'accès à la satisfaction : l'on conçoit qu'il puisse donc être tenu pour responsable du même coup de notre rapport malheureux à la jouissance. Cette jouissance inaccessible parce qu'interdite, nous n'aurons en effet pas d'autre moyen de la concevoir que comme le sacrifice que nous en faisons au père. On saisit facilement l'affinité que peut rencontrer une telle représentation avec la place de la figure paternelle dans notre religion, tout comme la psychopathologie qui peut en résulter touchant notre rapport au père. L'un des effets les plus courants de cette psychopathologie consiste à le dénoncer comme le principal fauteur de notre malaise : il serait en somme celui qui ne nous permet la sexualité qu'au prix d'une jouissance entravée, interdite, et de ce fait malheureuse.

L'enseignement de Lacan rend possible, il vaut de le noter, un abord différent de la castration, qui reprend la logique oedipienne telle que la découvre Freud, mais en en précisant justement davantage les coordonnées proprement logiques. La castration, remarque Lacan, n'est pas particulièrement imputable à ce qui serait la volonté du père, ou de quiconque3. Elle traduit seulement ceci : que dans la mesure même où nous sommes sujets de la parole, nous n'avons pas accès à la jouissance d'un objet qui serait définitif, qui serait le bon objet de satisfaction. Notre seul accès à la réalité et à la satisfaction que nous pouvons y chercher, c'est du langage et du symbole que nous le tenons. Et nous n'avons pas d'autre filet, pour attraper l'objet qui nous anime, que des mots - autrement dit des signifiants, au sens de Saussure et de la linguistique moderne - qui renvoient à d'autres signifiants, dans une quête qui n'a pas de terme assignable, ou du moins de terme répondant à une norme ou à une nature. C'est cette quête qui fait le jeu du désir, puisqu'elle engage le sujet à en déchiffrer les tours et les retours dans les productions de l'inconscient, et à trouver ce qu'il pourra en faire, s'il le souhaite.

L'objet de la psychanalyse

Ce défaut radical de l'objet qui constitue l'expérience de l'analyse est aussi ce qui l'a obligée, depuis Freud, à en produire une théorie logiquement tenable, puisque c'est de cet objet, en tant qu'il manque, qu'est produit le sujet - ce qui change entièrement de ce fait notre conception du sujet.

La difficulté que rencontre en ce point la psychanalyse est la suivante - et l'on doit assurément à Lacan d'avoir rappelé sur cette question une attention dont on peut dire qu'elle était très compromise après la mort de Freud : à ne pas articuler correctement cet objet dont le sujet est causé, autrement dit à ne pas essayer de trouver une manière d'en rendre raison, l'on ne peut qu'être reconduit vers cela même que la découverte de l'inconscient freudien a mis en question d'une manière absolument inédite. Nous voulons dire : une réalité traditionnellement conçue comme objet pour la reconnaissance, et devant être reconnue. Cette réalité, corrélat de la conscience, renvoie à ce que nous pouvons appeler une conception classique de la représentation, qu'il n'est pas de notre propos d'expliciter ici. Il nous suffit d'indiquer que la réalité y est fondamentalement représentée dans une structure spéculaire, c'est-à-dire à la manière d'une surface qui serait une surface de réflexion - comme on parle de réflexion en un miroir4. Lacan s'est attaché à montrer tout au long de son enseignement en quoi c'est autrement, et sur un autre type de surface, que peuvent seulement être appréhendées les propriétés de l'objet de la psychanalyse, et la manière dont cet objet se trouve mis en fonction de cause - et singulièrement cause de cet effet que nous appelons le sujet.

Cette autre surface, nos remarques précédentes vont à rendre sensible en quoi c'est une surface d'inscription, en ce que les effets de l'objet dont nous parlons ne s'y donnent pas à voir, à réfléchir ou à comprendre, mais plutôt à lire ou à déchiffrer, nous l'avons dit, dans les formations de l'inconscient. En soulignant qu'ils sont à prendre à la lettre, Freud indiquait déjà que ce qui se présente au titre de l'objet en psychanalyse n'est pas tributaire de la représentation au sens classique. C'est aussi la raison pour laquelle Lacan a donné de cet objet une formule écrite, en le notant d'une lettre, comme objet a, au lieu d'en indiquer ce qui serait une forme, une définition ou un sens : autrement dit, d'en faire quelque chose de reconnaissable. Cela ne signifie pas que l'objet de la psychanalyse serait mal déterminé ou inarticulable, mais plutôt que ce qui le détermine ne peut s'appréhender qu'à partir d'autres types de surface qu'une surface de réflexion. De ces surfaces, Lacan a donné un certain nombre de supports topologiques, comme par exemple la bande de Moebius, le cross-cap ou la bouteille de Klein. Ces objets ont tous pour caractéristique - et c'est pourquoi Lacan s'en servait pour éclairer l'objet de la psychanalyse - de ne pas être appréhendables selon l'intuition ou le sens par lesquels nous réfléchissons ou "imageons" ordinairement notre langage, et notre expérience en général5.

Le transfert

Ce que nous relevons ici du travail d'élaboration et de l'effort de rationalité que la psychanalyse est nécessairement amenée à mettre en oeuvre pour rendre compte de son objet comme de sa pratique, c'est-à-dire de ce que met en jeu l'inconscient freudien, appelle une autre remarque. La rationalité de la psychanalyse se propose comme telle à quiconque : c'est le propre de ce qui est rationnel, et cela concerne donc aussi la démarche de la psychanalyse en tant qu'elle est rationaliste de principe et de méthode. Et cependant, nous devons prendre en compte que ce travail et cette élaboration de la rationalité en psychanalyse sont aussi et dans le même temps, et cela nécessairement, adressés. Cela veut dire qu'il n'est ni souhaitable ni même possible, si l'on est attentif à l'objet de la psychanalyse, et spécialement à ce qu'y implique la dimension de l'inconscient, de rendre compte des questions que nous évoquons ici sur le mode de ce qui serait un "Traité de psychanalyse", par exemple - c'est-à-dire un savoir qui pourrait se déplier tout seul et de façon autonome, en somme se "réfléchir". C'est pourquoi nous évoquions à l'instant une surface d'inscription, et non de réflexion, suivant en cela un fil constamment repérable dans les travaux qui ont donné ou donnent à la psychanalyse ses assises rationnelles. La rationalité dont il s'agit en psychanalyse comporte une adresse, et elle s'énonce. Cela signifie justement que le savoir qu'elle met en oeuvre n'est pas celui de la réflexion où idéalement rien ne ferait écran ou interférence. Ce savoir ne saurait s'entendre indépendamment d'une énonciation, et d'une énonciation désignée comme telle, c'est-à-dire produite en référence à un nom propre. À cet égard, Lacan était freudien, il le disait, et cette manière de qualifier son enseignement n'est pas du tout contingente au regard de l'objet de cet enseignement.

Cette remarque permet de rendre sensible en quoi l'objet précisément, tel que l'articule la psychanalyse, détermine sa pratique et son rapport au savoir : nous voulons évoquer ici la structure du transfert. Que l'objet, même entendu au sens le plus simple que l'on voudra, nous soit autre que quoi que ce soit que nous puissions reconnaître, il n'est d'aucune manière possible d'en faire l'expérience sans en passer par la structure matérielle du transfert. Nous parlons ici de structure matérielle, en ce sens que le transfert suppose nécessairement deux places qui ne sont pas homogènes. Cette disparité, puisque c'en est une, est bien réelle : elle s'observe à la vérité chaque fois qu'une parole s'énonce effectivement, et elle est aussi matérielle dans ses effets que le lieu de l'Autre6. La structure du transfert ne peut donc être réduite, comme on le pense parfois, à la représentation imaginaire d'un idéal, transitoire et faite pour disparaître - et elle détermine également des effets réels chez le sujet, en particulier des effets d'énonciation. L'on peut dire, en ce sens, que l'énonciation en elle-même est inséparable d'une structure de transfert, dans la mesure même où elle se produit comme adressée. Cela permet de situer le transfert selon des coordonnées de structure qui en déterminent l'incidence et les effets au-delà de ses seules caractéristiques imaginaires (comme l'emprise, la suggestion, etc.), qui ont certes une incidence réelle et bien repérable, mais dont la mise en avant parfois complaisante peut rendre difficile l'accès à ce que la structure du transfert permet également d'élucider.

Sujet divisé

Cette référence au transfert et l'appui pris concrètement sur sa structure nous mènent à évoquer en dernier lieu ce que la psychanalyse désigne comme la division dont le sujet se trouve, de par les effets de l'inconscient, affecté. Qu'entendons-nous par là ? Car il ne va pas de soi que nous soyons divisés, même s'il est vrai que cette division est rapportée par la doctrine aux faits les plus avérés de l'inconscient, et à leur incidence subjective.

Le sujet de la psychanalyse est lié à une division, en ce qu'il est l'effet d'une séparation initiale parce que structurale, nous l'avons évoqué, d'avec un objet d'emblée et à jamais manquant. Ce manque est corrélatif de notre accès au symbolique - au langage - et c'est lui qui nous fait parler et désirer. Toutefois nous pouvons fort bien être causé structuralement comme sujet par ce manque, sans en tenir compte le moins du monde, ni vouloir en savoir quoi que ce soit. Le souvenir d'un rêve n'oblige pas le rêveur à en faire quelque chose. Et c'est parfois une difficulté dans l'analyse et dans la conduite de la cure, que le patient consente à parler de sa propre division : parler de ce qui le divise, et en parler de sa place de sujet divisé.

Il y a donc un "être divisé" que chacun connaît pour en avoir au moins une expérience : c'est celui que cause chez un sujet l'incidence du savoir inconscient sous les formes découvertes et analysées par Freud - rêves, actes manqués, symptômes, mots d'esprit, et toute la psychopathologie de la vie quotidienne. Mais il ne va nullement de soi que le sujet parle de cette division assumée et interrogée comme telle, c'est-à-dire qu'il accepte de redoubler ou de recouper ladite division en en faisant une question, au lieu d'en jouir comme d'un être, en en laissant simplement se produire les effets. Il est courant de jouir de son inconscient sur ce mode, et là gît sans doute le ressort d'une passion de l'identité assurément très actuelle, et que nous évoquions en commençant. Rien ne nous porte en effet spontanément à faire ou à mener à terme l'expérience du déchiffrage dont nous parlons ici, déchiffrage qui nous révèle autre sans remède, et sans garantie dans l'être ou la reconnaissance. Ajoutons que ce défaut qui cause le sujet, et l'objet corrélatif de ce défaut - objet manquant, d'abord désigné par Freud comme objet du refoulement, puis écrit par Lacan objet a, comme nous l'avons dit - tendent aujourd'hui à être de plus en plus systématiquement méconnus, au profit de représentations positives et normatives de l'identité. Cette méconnaissance systématique est cohérente avec une conception adaptative du sujet, actuellement dominante, qui en fait principalement l'organisateur de réponses pertinentes aux messages d'un environnement considéré comme entièrement reconnaissable et maîtrisé. La psychanalyse est en mesure de critiquer cette conception du sujet à partir du plus quotidien de son expérience, en y distinguant surtout une prévalence de principe accordée à l'image et à l'idéal de réflexion spéculaires que nous avons évoqués.

Mais pour autant que le sujet veuille bien en parler, de cette division - s'adressant du même coup à elle, puisque c'est ladite division qui le fait parler - cela change tout le dispositif où il se trouve pris et à quoi il a affaire. Cela change littéralement, pour le sujet, ce qui se passe et ce qui s'expérimente. Il se trouve devant quelque chose du réel qui le concerne : puisqu'il s'agit bien là de ce qui du sujet se réalise, moyennant une expérience.

Ce réel du sujet et l'expérience qu'il peut en faire, c'est ce que Freud puis Lacan ont suivi littéralement à la trace en essayant d'en donner une articulation qui tienne. C'est la pratique concrète de la psychanalyse. Elle trouve son socle et son hypothèse fondatrice dans la supposition tenue - où l'analyste est directement impliqué - qu'il y a là une expérience à réaliser, un réel en acte et dont on puisse rendre compte. L'analyste et l'analysant engagent, chacun pour sa part, leur désir dans ce "rendre compte", qui renvoie à un savoir.

Le paradoxe toutefois est que faire intervenir en ce point précis la fonction d'un savoir, et d'un savoir qui ne se présente pas de la façon classique comme objectif ou objectivable, mais comme savoir dont un sujet serait le support - ce que Lacan nomme le sujet supposé savoir - a pour conséquence la plus commune d'obturer le champ, plutôt que de l'ouvrir ou de le maintenir ouvert. Cependant, et c'est ce qui nous intéresse, cette ouverture et cette fermeture ne sont pas univoques au sens ou elles seraient chacune simplement le contraire ou l'opposé de l'autre. C'est ici que prend effet la fonction d'un écran, et la distinction déjà mentionnée entre une surface de réflexion où idéalement rien ne ferait écran, et une surface d'inscription, où l'écran a nécessairement sa part.

La structure du sujet nécessite en effet une obturation pour se réaliser, en même temps qu'elle comporte ce qui ouvre cette obturation, c'est-à-dire qui la divise dans la mise en acte du transfert. Ce sont les conditions assumées de cette expérience d'abord par l'analyste, la logique et les nécessités qu'elle révèle au sujet, en un mot le réel auquel elle renvoie et qu'elle interroge, que nomme le terme d'inconscient.


(1) C'est Lacan qui a montré, dans sa communication de 1936 sur le stade du miroir, en quoi le registre de la conscience relève d'une structure fondamentale de méconnaissance. Il reprenait ainsi toute la problématique du narcissisme en l'état où Freud en avait laissé l'élaboration interrompue. Voir S. Freud, "Pour introduire le narcissisme", in La Vie sexuelle, Paris, Puf, 1985 ; Lacan, "Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique", in Écrits, Paris, Seuil, 1966.

(2) Freud le souligne constamment, et en particulier quand il compare le chiffrage du rêve à un texte sacré, heiliger Text, en ce qu'il est à prendre à la lettre, et à lire comme on le ferait d'un rébus.

(3) Voir entre autres l'article "L'instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud", in Écrits, op. cit., et le séminaire L'Envers de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1991, notamment la séance du 18 février 1970.

(4) Sur ce point, voir en particulier Lacan, "Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : "Psychanalyse et structure de la personnalité"", in Écrits, Paris, Seuil, 1966 ; voir également notre ouvrage L'Image et le double - la fonction spéculaire en pathologie, Érès, 1999.

(5) Nous renvoyons ici le lecteur curieux entre autres au Dictionnaire de psychanalyse de R. Chemama et B. Vandermersch (Paris, Larousse, 1995, rééd. 2005), ainsi qu'à l'ouvrage de Marc Darmon sur la topologie de Lacan : Essais sur la topologie lacanienne, rééd. Paris, Association lacanienne internationale, 2004.

(6) Lacan parle du lieu de l'Autre pour désigner notamment la question et le lieu qu'ouvre toute énonciation, en tant qu'elle est adressée à..., sans qu'"un autre" suffise à définir cette adresse ni à en épuiser les résonances. Matériellement, le lieu de l'Autre renvoie au lieu du langage, articulé en sa structure et en ses éléments. Ce lieu est donc aussi, concrètement, au principe de l'énonciation, il n'en désigne pas seulement l'adresse.

Cahiers philosophiques, n°107, page 45 (10/2006)

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