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Cahiers philosophiques

Dossier : L'inconscient

L'inconscient psychanalytique, une question toujours ouverte

Daniel Widlöcher, Professeur émérite à l'université Pierre-et-Marie-Curie (Paris-VII). Service de psychiatrie, hôpital de la Salpêtrière (Paris)

L'inconscient, au sens psychanalytique du terme, est par définition inobservable directement. Si la méthode pour en identifier indirectement les traces est assez bien établie, la nature même du processus donne matière à des modèles qui continuent de se différencier et d'évoluer en fonction de l'extension des pratiques.
L'accent sera mis ici sur deux mécanismes qui semblent jouer un rôle décisif : la nature "hallucinatoire" de la représentation inconsciente, conçue comme un acte psychique en voie d'accomplissement, et l'importance des liens associatifs entre les représentations.

Des modes de fonctionnement de la pensée, l'inconscient est paradoxalement celui dont les psychanalystes ont la connaissance la moins assurée. Tout ce qu'ils peuvent en savoir tient à des constructions hypothétiques fondées sur ce qu'en laisse voir la conscience. Le premier modèle de Freud était des plus simples. Il concernait des souvenirs oubliés dont l'existence demeurait active dans la névrose hystérique. Le modèle s'est complexifié, dans l'oeuvre de Freud et par la suite chez ses successeurs et dans leurs écoles.

Après donc une première exploration d'une terra incognita, des investigations répétées ont donné matière à des connaissances nouvelles et à l'élaboration de cartes de plus en plus complexes décrivant le champ de la pensée. Cette métaphore géographique est moins saugrenue qu'il y paraît. Freud lui-même a eu recours à ce genre de métaphore quand, en 1933, dans Les Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, voulant juxtaposer le modèle (improprement appelé première topique) des trois registres Conscient-Préconscient-Inconscient au nouveau modèle, dit structural (tout aussi improprement appelé deuxième topique), il utilise une comparaison de géographie humaine. Il nous invite à imaginer : "Un pays au relief très varié, collines, plaines et chaînes de lacs avec une population mêlée. Allemands, Magyars et Slovaques y habitent, exerçant des activités diverses. Or il se pourrait que la répartition soit telle que dans les collines habitent les Allemands qui sont éleveurs de bétail, dans la plaine les Magyars qui cultivent les céréales et la vigne, au bord des lacs les Slovaques qui pêchent les poissons et tressent les joncs. Si cette répartition était nette et pure, un Wilson y trouverait son plaisir, ce serait commode aussi pour faire des exposés en classe de géographie." "Ça pourrait" mais il n'en est rien malheureusement.

Pour expliquer les raisons de cette complexité dans le champ psychanalytique, il me semble nécessaire d'établir une distinction entre d'une part le principe même de la découverte de la pensée inconsciente, ce qu'a de spécifique l'"écoute" psychanalytique, le cadre dans lequel cette écoute est possible, et enfin les pratiques thérapeutiques qui en font usage. L'évolution de notre connaissance de l'inconscient et la diversité des points de vue qui nous permettent de l'approcher tiennent au fait que si le principe demeure inchangé, le cadre a subi une certaine évolution au cours du temps et que les pratiques thérapeutiques en ont connu d'autres encore plus sensibles avec l'extension des indications thérapeutiques.

Le point sur la situation présente ne peut se faire qu'en essayant de saisir quelques lignes de cette évolution des pratiques et de leurs conséquences sur le modèle, en sachant d'ailleurs qu'il est hasardeux de s'en tenir à un seul. On ne peut se risquer qu'à dessiner quelques traits qui semblent bien en indiquer la structure. L'inconscient psychanalytique demeure une terre encore inconnue à bien des égards.

Processus de transformation et de régulation

Par "principe de transformation", je propose de décrire le processus par lequel les contenus de pensée conscients et les contenus de pensée inconscients sont dans un mouvement réciproque de passage, modèle dont Freud a donné un premier schéma, linéaire, dans L'Interprétation du rêve. Ce processus est par ailleurs régulé par un certain nombre de mécanismes qui initient ces transformations (perception par la conscience, excitation interne de l'inconscient par le ça), les facilitent ou les inhibent. Comment les informations venues de la réalité extérieure passent d'une connaissance consciente à des constructions imaginaires et comment les fantasmes inconscients viennent à la conscience, obéissant au principe de transformation ? Comment l'esprit humain génère les fantasmes et comment il traite les informations venues de la réalité extérieure ? Comment il les contrôle, obéissant au principe de régulation ?

Un fait domine la pensée psychanalytique depuis vingt ans : le relatif effacement des frontières entre les différentes écoles, hormis les dérives sectaires. Les différentes théories et les différentes catégorisations descriptives ne sont plus tenues pour des idiomes étrangers l'un à l'autre mais pour des langues diverses destinées à nous faire entrer dans la complexité de l'expérience clinique. Il ne s'agit pas de les réduire pour construire un langage unique, mais de faire travailler ces différences et les approfondir dans tous les sens du terme pour donner une plus grande liberté à nos écoutes associatives.

L'idée que j'avancerai est que les processus de transformation qui affectent les représentations psychiques de l'inconscient au conscient traversent des systèmes de régulation divers. Le premier système est celui développé par Freud après 1920 et bien synthétisé dans les Nouvelles Conférences. D'autres systèmes de régulation ont été développés par ses continuateurs, de l'Ego Psychology et Melanie Klein à Kohut ou Lacan. Mais, avec les oeuvres de Winnicott et de Bion, l'accent a de nouveau été mis sur le processus de transformation qui va de la pensée inconsciente à la pensée consciente sans le lien à tel ou tel système de régulation, c'est-à-dire aux théories métapsychologiques en cours.

Parmi les points communs qui ont été maintes et maintes fois soulignés entre Bion et Winnicott, on y retrouverait donc cette dimension transversale qui confère à leur place dans l'histoire de la psychanalyse une position originale. Bion nous propose en particulier un monumental modèle descriptif des processus de transformation de l'acte de pensée. Mais ne faut-il pas aussi considérer les mécanismes de régulation qui gouvernent ces processus ? N'est-ce pas cette question à laquelle ont tenté de répondre, chacune à sa manière, les différentes écoles de psychanalyse en s'appuyant sur tel ou tel moment de la pensée de Freud ? Les modèles dits métapsychologiques, au sens traditionnel du terme, sont en fait des descriptions de processus de régulation. Nous retrouvons ainsi la distinction entre modèle de transformation et modèle de régulation.

Dans l'Abrégé de psychanalyse (1 938), ouvrage inachevé et qui se voulait un récapitulatif des bases théoriques et techniques de la psychanalyse, Freud écrit : "À notre avis, la question des rapports de la conscience avec le psychisme est maintenant résolue : la conscience n'est qu'une qualité (une propriété), inconstante d'ailleurs, du psychisme." Et d'ajouter : "Gardons-nous d'ailleurs de croire que cette vue nouvelle du psychisme est une innovation due à la psychanalyse. Un philosophe allemand, Theodor Lipps, a soutenu de la manière la plus explicite que le psychisme est en soi inconscient et que l'inconscient caractérise le psychisme."

Ces quelques lignes méritent deux commentaires. Le premier est le ton assuré de l'auteur : la question apparemment ne se pose même plus. Il est vrai que c'est à peu près dans les mêmes termes que, quarante ans auparavant, Freud dans L'Interprétation du rêve affirmait le même point de vue : "Le problème de l'inconscient en psychologie, selon les fortes paroles de Lipps, est moins un problème psychologique que le problème de la psychologie." Opposant aux spéculations philosophiques l'empirisme du clinicien, il ajoutait : "Il [le médecin] apprend ainsi que l'effet conscient n'est seulement qu'un résultat éloigné du processus inconscient." Le second commentaire tient à la référence à Lipps. Nous savons en effet que la lecture des travaux du philosophe munichois eût sur lui une influence mobilisatrice. Il serait toutefois inexact d'attribuer à ce dernier la paternité de la théorie. Aussi bien dans les pays de langue allemande que dans le courant positiviste français, l'idée était développée largement au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle.

La théorie freudienne de l'inconscient n'aurait sans doute pas vu le jour si cette distinction entre conscience et processus de pensée n'avait pas été dans l'air du temps. Il ne s'agissait pas pour Freud de démontrer que la pensée est inconsciente par nature mais que certaines pensées sont inaccessibles à la conscience en raison d'une coupure avec une autre partie de la vie mentale accessible à la conscience. Dès lors, la question pour la psychanalyse était moins "pourquoi et comment une pensée est accessible à la conscience ?" que "pourquoi et comment elle ne l'est pas ?". Il ne s'agit pas d'ailleurs de n'importe quelle forme d'inaccessibilité. L'inconscient "freudien" ne saurait être confondu avec le caractère non conscient des opérations mentales élémentaires, l'inconscient (ou le non-conscient) cognitif. L'inconscient, au sens psychanalytique du terme, est en principe accessible à la conscience, il est constitué d'états mentaux intentionnels. Son inaccessibilité relève des conflits intra-psychiques que ses contenus mobilisent (en rapport en particulier avec leur nature sexuelle) et sans doute de certaines propriétés de leur inscription en mémoire.

Le propre de la théorie psychanalytique sera donc de préciser la nature de l'inconscient ainsi défini, la "conscience" ne posant pas en soi un problème spécifique dans la mesure où toute l'activité psychique est en soi inconsciente. On comprend dès lors que ce soit à peu près dans les mêmes termes que, avec quarante ans d'écart, Freud mentionne son rôle dans la vie psychique.

Le devenir conscient

Peut-on considérer que la manière dont les formations de l'inconscient deviennent accessibles à la conscience relève d'un mécanisme unique, quelle que soit la nature du statut inconscient de ces formations ? Reprenant l'étude des modes de découverte de l'inconscient en fonction de ces différences de statut (préconscient, inconscient descriptif et inconscient proprement dit, inconscient du moi et du ça), je voudrais montrer que les opérations d'accès à la conscience, le "devenir-conscient", ne sont pas identiques. Si Freud n'a pas mis l'accent sur ces différences, c'est parce qu'il n'a pris en considération que le passage du préconscient à la conscience et que, fidèle à un modèle hiérarchisé ou séquentiel de la vie psychique, il a toujours soutenu l'idée que l'accès des pensées inconscientes à la conscience passait nécessairement par leur inscription dans le registre du pré-conscient et que seule cette inscription permettait leur accès à la conscience.

Au départ, la distinction entre préconscient et inconscient est claire. L'inconscient caractérise le champ des pensées qui ne sont pas accessibles à la conscience. Il résulte d'une censure qui l'isole du préconscient, et donc du domaine qui l'isole ainsi de l'accessibilité à la conscience. Avec le temps, cette inaccessibilité revêtira deux sens différents. Selon l'un d'eux qui répond à la simple définition de l'inaccessibilité, s'inscrit dans le champ de l'inconscient ce qui, à un moment, fait défaut au domaine de l'accessibilité, et donc au préconscient. Selon l'autre, que nous envisagerons ultérieurement, l'inaccessibilité résulte du statut de la pensée inconsciente, c'est-à-dire d'une organisation de la vie mentale fondamentalement irréductible à la conscience.

L'accès de l'inconscient, au simple sens descriptif du terme, à la conscience ne diffère de l'accès du préconscient que par la nécessité que se lève une censure préalable qui empêcherait cet accès. C'est la raison pour laquelle Freud le rangera finalement dans le cadre du préconscient, non sans créer par cela une certaine confusion terminologique. Il le fera cependant pour souligner que d'autres représentations mentales sont inaccessibles de manière plus radicale à tout accès à la conscience, du moins dans la perspective précédente. Dans cette dernière, la prise de conscience conduisait à la reconnaissance par le sujet d'une certaine intention, d'une certaine pensée, comme lui étant familière alors même qu'il n'en avait pas conscience. Pour l'inconscient proprement dit, l'accès à la conscience ne se produit que très difficilement, et parfois jamais.

L'accès d'une pensée préconsciente à la conscience est sans doute ce qui pose le moins de problème, ou du moins le modèle le plus proche de celui auquel les sciences cognitives contemporaines ont pour habitude de se référer. Paraphrasant Freud, on pourrait dire que la question du passage du préconscient à la conscience est la question de la conscience elle-même. Si l'on conserve en effet le postulat de l'indépendance de la pensée et de la conscience, on doit admettre que tout contenu intentionnel conscient peut être stocké en mémoire et demeurer à l'état latent. L'accès à la conscience d'une représentation ainsi stockée en mémoire est bien le problème posé en général par les sciences cognitives et n'appelle donc aucun regard particulier propre à la psychanalyse

Le plus intéressant, pour le psychanalyste, est l'accès à la conscience d'un état mental qui ne s'extériorise pas immédiatement dans un acte d'énonciation et devient, après coup, l'objet possible d'un acte d'énonciation. Le "J'étais en train de penser que..." ou "Je viens de penser que..." se réfère à un état mental antérieur.

Que "perçoit" la conscience ? On connaît la réponse proposée par Freud, manifestement inspirée par la neuropsychologie de son époque, qui met l'accent sur la représentation de mot. Cette idée est déjà présente à l'origine, à l'époque où il rédige L'Esquisse, quand la conscience de pensée est tenue pour "vraisemblablement liée à la reviviscence hallucinatoire de représentations verbales". Elle sera reprise ultérieurement à plusieurs reprises : les actes de pensée, pour être perçus, ne peuvent l'être en raison de la chose représentée, comme c'est le cas dans la perception des objets externes ; la perception des pensées ne peut porter que sur la perception des mots qui les représentent : "Nous comprenons, écrit Freud dans son article sur L'Inconscient, que la connexion avec des représentations de mot ne coïncide pas encore avec le devenir conscient, mais s'en procure uniquement la possibilité, qu'elle ne caractérise dont pas d'autre système que celui du PCS [Pré-conscient]." Notons ici le terme "encore" qui montre bien l'écart temporel entre l'acte de pensée et la perception consciente de l'acte. Ce lien entre la conscience et la nature verbale de la représentation n'est pas sans évoquer celui jadis proposé par Dennett (Content and Consciousness, 1969). L'existence d'un tel lien est indéniable. La question demeure de savoir s'il constitue une condition nécessaire et suffisante à l'accessibilité à la conscience et à la qualité propre de l'expérience consciente.

La thèse freudienne, très généralement reprise par les psychanalystes, ne devrait pas être considérée à part dans la mesure où elle s'inscrit dans un débat beaucoup plus général et qu'elle n'est pas directement liée à une spécificité de la communication psychanalytique. J'ai proposé, pour ma part, une autre manière de décrire le processus du devenir-conscient qui se fonde sur la structure en réseau des connexions associatives qui caractérisent les pensées inscrites dans le système préconscient. Rejoignant des perspectives proches de celles de Sperber et Wilson (1989), j'ai suggéré que le devenir-conscient relevait de l'extraction d'une configuration associative (Widlöcher, 2004). La transposition en mots serait secondaire à la construction de cette configuration associative. Ainsi, l'accès à la conscience relèverait d'un traitement du contexte plus que d'une saisie perceptive d'une trace ou d'un signe particulier.

L'écoute de l'inconscient, un invariant ?

Quand son ami Fliess en 1900 fait reproche à Freud de lire dans la pensée des autres ses propres pensées, il proteste avec véhémence car, si tel était le cas, son oeuvre serait réduite à néant et il n'aurait qu'à la jeter à la corbeille : "Ainsi votre pénétration a-t-elle atteint la limite. Vous prenez parti contre moi et me dites que le lecteur de pensée ne fait que lire ses propres pensées chez les autres, ce qui revient à enlever toute valeur à mon travail. Si tel est le cas, il n'y a plus qu'à jeter ma "vie quotidienne" au panier sans la lire." Freud l'entend comme la condamnation de son entreprise. Il n'aura de cesse de défendre celle-ci contre tout reproche d'implication subjective, celle d'être une pratique de suggestion.

Tout ceci trouve sa plus claire expression dans la métaphore du compartiment de chemin de fer : "Comportez-vous à la manière du voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu'il se déroule à une personne placée derrière lui." Cette consigne donnée au patient montre bien cette dimension d'écoute pure qui restera le dogme technique jusque dans les années cinquante, aussi bien dans le courant de Mélanie Klein que dans ceux issus de l'école de Vienne.

Il en résultait un respect absolu du cadre et une pratique rigoureuse de la neutralité. Derrière chaque interprétation que l'on osait formuler, du moins dans les courants issus de la psychanalyse viennoise, il s'agissait de scruter tout risque de passage à l'acte contre-transférentiel. Au succès de la cure était liée une certaine idée de la normalité psychique.

On ne soulignera jamais assez l'importance du tournant théorico-clinique des années cinquante et du rôle attribué alors au contre-transfert. Mais cette place désormais accordée au contre-transfert va bientôt devenir celle d'un nouveau concept, celle concernant l'élaboration d'un travail d'association de pensée conjoint entre le patient et l'analyste. Dans les processus de transfert de pensée et d'empathie, il s'agit certes d'effets liés à des mouvements pulsionnels. Freud avait d'ailleurs bien souligné, à propos du transfert de pensée, cette référence à l'aspect pulsionnel : "Mais l'analyse fournit à ce cas un surcroît de sens. Elle nous apprend que ce n'est pas un fragment quelconque de savoir indifférent qui s'est transmis par voie d'induction d'une personne à une autre mais qu'un souhait extraordinairement fort de quelqu'un - souhait qui est avec sa conscience dans une relation particulière - peut se trouver une expression consciente légèrement voilée à l'aide de quelqu'un d'autre." (Freud, 1921) Il y a deux plans distincts : l'un est le processus par lequel les pulsions recherchent les objets-buts, que ce soit dans un rapport interpersonnel ou dans un fantasme ; l'autre est la manière par laquelle les fantasmes s'expriment en représentations ou en énaction1.

C'est afin d'éviter les équivoques du terme d'intersubjectivité que j'ai proposé celui de co-pensée pour décrire les effets sur le processus associatif et les représentations de l'analysant.

Le terme de co-pensée ne désigne pas quelque artifice nouveau mais vise à décrire un processus de développement réciproque de l'activité associative. Les mots, et ce qui est signifié entre eux, leurs associations, les mots omis, censurés, etc. venus de la parole de l'un entrent dans la pensée de l'autre, devenant ses propres objets de pensée. Les effets de sens qu'ils produisent dépendent du contexte associatif dont ils sont extraits et de celui qu'ils créent chez l'autre.

La co-pensée peut être considérée comme le véhicule de la communication d'inconscient à inconscient. D'un point de vue dynamique, le jeu transféro-contre-transférentiel s'inscrit dans le contenu et la dynamique associative de la co-pensée.

Les réseaux associatifs produits chez le psychanalyste doivent être entendus comme l'expression de la réalité psychique de l'analysant. Pour une part celle-ci contribue à un effet d'empathie mais, dans la mesure où des éléments absents du réseau associatif préconscient sont à l'oeuvre, le travail psychique qui opère chez l'analyste lui permet d'identifier des représentations ou des associations inconscientes de l'analysant. Ainsi se construisent des représentations hypothétiques, des interprétations d'attente, qui pourront, le moment venu, surgir dans l'esprit de l'analyste comme parole à communiquer à l'analysant pour ouvrir une voie nouvelle à ses réseaux associatifs. La co-pensée fabrique le répertoire d'interprétations potentielles, de "représentations clefs" susceptibles de "déverrouiller" un système préconscient résistant aux pressions de l'inconscient.

L'induction de pensée et le processus de co-pensée qu'il crée diffèrent radicalement des autres modes d'expression du lien transféro-contre-transférentiel. Il met en relation patient et analyste par un processus fusionnel, une identification primaire. Alors qu'au contraire, les autres modes d'expression, les mettent en relation par un échange imaginé ou accompli matériellement dans le cadre de l'analyse. Certes à l'occasion, le psychanalyste peut dire au patient "ce que vous dites me fait penser que" mais ceci s'applique à un moment ponctuel de l'échange, matériellement repérable et non au flux associatif lui-même. On sait d'ailleurs par l'expérience de la supervision combien la reconstruction de cette trame associative est dense et complexe.

Le flux associatif des pensées de l'analyste est créé par des éléments provenant du patient sans que celui-ci ait directement la visée qu'ils sont communiqués à l'analyste. Combien de fois nos propres pensées sont induites par ce que nous entendons mais dont le patient ne peut avoir connaissance et qui concerne une information sur le monde dont nous partageons par ailleurs la connaissance (tel détail concernant une personne ou une situation évoquée). Ces effets d'induction involontaire entraînent d'ailleurs volontiers des effets négatifs d'écoute et d'empathie, comme l'illustre d'ailleurs la courte observation de R. Greenson (1960) : une patiente raconte à l'analyste la soirée qu'elle a passée la veille. L'analyste pense qu'il aurait pu y assister. Ceci l'entraîne à des associations de pensée qui s'éloignent du récit de la patiente. Soudain, il s'aperçoit que cette dernière est en larmes. Sa distraction l'a empêché d'entendre quoi que ce soit qui expliquerait la survenue des larmes. Il fait alors un effort pour retrouver certains éléments du récit qu'il a pu entendre sans leur prêter attention. Il peut alors établir un lien entre l'attitude bienveillante d'une femme lors de la soirée et l'affect douloureux qui fait suite à son évocation. Sur quoi porte l'empathie ? Sur un détail significatif porteur de sens en raison de tout un réseau de connexions associatives qui permettent à l'analyste de donner sens à la scène et de saisir la raison des larmes. L'affect est là mais la représentation n'aurait aucun sens si elle ne s'inscrivait pas dans un réseau de pensées, d'inférences implicites que peut établir l'analyste. Ce sont ces inférences venant s'associer à la scène de la veille qui permettent l'émergence du sens. Le processus empathique porte sur cet effet de sens, ou plus précisément sur le lien entre la scène évoquée et le réseau implicite d'associations de pensée qui donnent un sens concret et individuel à la scène. L'empathie résulte ici d'un processus de mise en connexions de scènes isolées, souvenirs et fantasmes qui rendent compréhensible la scène évoquée consciemment.

Le mouvement empathique dans la cure doit ainsi être disséqué, décomposé pour prendre sens. Reprenons le cas de Greenson. Il ne s'agit pas seulement d'un mouvement qui permet à l'analyste de se mettre à la place de la patiente dans le cadre de la réception de la veille et d'y retrouver l'émotion douloureuse qui explique ses larmes. Greenson le dit bien : "J'ai écouté les mots de la patiente et transformé ses mots en images et en sentiments à partir de ses souvenirs et de ses expériences et en suivant ses propres cheminements." En d'autres termes, les événements, les mots et les actions décrites par la patiente ont maintenant permis de construire un modèle de travail. Ce terme de modèle de travail est ambigu. Certes, il permet de souligner que la représentation (et le lien avec l'affect) qui résulte de tout ce travail associatif est une construction hypothétique destinée à faciliter la poursuite de ce travail associatif en accompagnement de celui de la patiente. Mais s'agit-il d'une construction globale ou partielle ? D'un cadre où s'inscrit l'image de la personne ou d'une construction ad hoc destinée à éclairer un moment, un instant du travail de co-pensée ? C'est évidemment cette seconde position qui me semble en accord avec la description même du travail associatif, tel que le présente Greenson.

Essayons de le formuler en d'autres termes. Un moment de la pensée de la patiente n'a pas de sens : pourquoi pleure-t-elle ? L'analyste pourrait associer à un modèle général qu'il se donne d'elle, fondé sur la répétition de pareils mouvements. Ou il pourrait prendre note immédiatement du sentiment de compassion ou d'irritation qu'entraîne chez lui cet affect chez la patiente. Probablement, l'analyste est plus mobilisé par l'état de distraction qu'a provoqué le récit de la soirée. Qu'a-t-elle voulu dire au juste en le racontant ? Piquer la curiosité de l'analyste, exprimer indirectement le plaisir et/ou le regret qu'il n'y soit pas venu ? Le rappel de la scène avec la dame accueillante mobilise-t-il chez l'un comme chez l'autre quelque référence à l'image parentale de l'analyste ? On peut imaginer que les images et les mots dont parle Greenson sont faits de telles pensées et de tels enchaînements associatifs. Le mouvement empathique résulte de tout ce travail de la pensée. Il donne sens à l'événement subit des larmes.

Cette qualité du travail associatif n'est donc pas seulement fonction de la dynamique transféro-contre-transférentielle - ce que j'ai appelé le transfert pulsionnel -, mais aussi de la qualité des échanges dans l'intra-psychique entre les formations de l'inconscient du ça, celles qui constituent la réalité psychique qui se pense à partir d'une dynamique associative et sur le mode de l'accompli, et celles qui déjà relèvent d'un travail d'élaboration du moi et qui se pensent sur le mode du souhait, du "Wunsch", négatif ou positif, et à partir d'une construction déjà secondaire.

Ainsi, deux mouvements inverses guident la pensée inconsciente. L'une, qu'expriment au mieux les relations implicites à la personne de l'analyste, nous aide à construire un cadre transférentiel qui organise la dynamique de la cure. C'est elle aussi qui personnalise une certaine image de l'analyste comme cible des attentes du patient. L'autre, qu'exprime le travail de co-pensée, plus immédiatement dépendante des formations de l'inconscient, nous aide à saisir le travail intra-psychique qui assure la transformation de ces formations primaires. C'est elle qui déconstruit les représentations interpersonnelles et les réduit à des scénarios épars. La personne d'autrui, celle du psychanalyste ou celle du patient, se dissout en des personnages de rêve qui ne prennent sens que de celui du fantasme. C'est à cet impersonnel, que seul définit le scénario du fantasme, que, me semble-t-il, on réserverait chez les élèves de Lacan le terme de signifiant, hors de toute référence linguistique, les mots ici laissant place à des formes symboliques. Que signifie cette carte, ce masquage d'une image par l'autre ? Comment s'inscrit-elle en de nombreux maillons des chaînes de représentation ? Que cache le sac qui la contient ? Autant de questions qui animent le jeu de pensée auquel participent les deux appareils psychiques qui sont en écho l'un à l'autre.

Il est un peu surprenant d'en arriver à l'idée que l'inconscient psychanalytique serait plus l'inconnu qui relie les représentations qui se tissent dans le flux des associations que les représentations elles-mêmes. Ce qui donne sens à l'acte psychique inconscient ne serait pas l'énoncé mais le lien entre les énoncés. L'inconscient proprement dit serait composé à la manière du rêve. "Les pensées du rêve auxquelles on arrive dans l'interprétation doivent en effet, d'une manière tout à fait générale, rester sans achèvement et déboucher de tous côtés dans le réseau inextricable de notre monde de pensée. D'un point de vue plus dense de cet entrelacs s'élève alors le souhait du rêve, comme le champignon de son mycélium." (Freud, 1900). Le rôle du moi est d'extraire une fonction psychique seconde à partir du réseau. Du mycélium, qui n'est qu'un tissu de liens, il doit dégager une pensée dont les origines sont à chercher dans l'enchevêtrement des jeux associatifs qui caractériseraient le fonctionnement primaire de l'inconscient.

Ce point de vue rejoint celui de Bion et la notion d'éléments bêta - impressions sensorielles élémentaires qui devraient être transformées en des formations construites, porteuses d'un sens susceptible d'être énoncé comme tel. Bion semble ici suivre le modèle psychologique qui oppose les sensations à la perception. Bornons-nous, pour l'instant, à faire l'hypothèse que l'inconscient psychanalytique dans sa "profondeur" pourrait tenir plus au lien entre les représentations qu'aux représentations elles-mêmes. Seule leur connectivité associative leur confèrerait un sens. Auquel cas on pourrait voir une plus grande proximité entre l'inconscient psychanalytique dans ses "profondeurs" et l'inconscient cognitif, à la différence près que cette connectivité associative de l'inconscient psychanalytique est vecteur d'une "motion pulsionnelle".

L'hallucinatoire du rêve

Notons d'emblée que les données nouvelles que Freud a apportées sont issues du rappel mnésique du rêve (son récit) et seulement inférées sur le processus de production du rêve. Cette distinction est importante car si nul ne conteste l'application de la méthode au souvenir du rêve, à son récit, en inférer le "travail du rêve" lui-même est une hypothèse qui n'a jamais pu être démontrée. Les interprétations issues de la méthode associative se réfèrent à une forme d'activité mentale particulière, dénommée processus primaire, et caractérisée par les processus de condensation, de déplacement et de figurabilité. Des travaux expérimentaux mettant en rapport les restes mnésiques diurnes, recueillis avant et après sommeil, avec le recueil du contenu du rêve, au réveil d'une phase REM2 du sommeil, semblent confirmer cette invention clinique.

Plus problématique est le rapport entre "restes diurnes" et fantasmes inconscients. Le fait que les restes diurnes sont présents dans tous les rêves, du moins ceux qui témoignent d'une mentalisation suffisante (à la différence des cauchemars, des peurs nocturnes et du somnambulisme) semble acquis. Plus discutable semble la part tenue par les fantasmes inconscients, les restes infantiles et la sexualité infantile. Elle est clairement contestée par certains qui la tiennent pour une composante facultative. Freud lui-même, qui avait au départ fortement insisté sur le fait que le contenu latent du rêve était essentiellement marqué par des fantasmes sexuels infantiles, n'a pas repris cette thèse dans ses travaux ultérieurs. Il a parlé de fantasmes inconscients prenant leur racine dans l'enfance.

Cette question est d'ailleurs liée à celle, également très discutée, de savoir si les pensées du rêve sont toujours l'expression d'un désir. L'importance des rêves post-traumatiques a conduit à mettre l'accent sur l'idée que le rêve serait orienté vers l'intention de maîtriser une situation, ou des situations, non résolue(s) dans la vie diurne, qu'il s'agisse de situations actuelles ("restes diurnes"), de situations liées au traitement ou de situations issues des restes de traumatismes infantiles.

Le psychanalyste Palombo (Palombo, 1976) a très élégamment montré comment l'inscription en mémoire des souvenirs récents durant le sommeil n'enlevait rien au bien-fondé de la perspective freudienne, le rôle des souvenirs infantiles étant d'assurer cette fixation des traces récentes sur des réseaux associatifs établis à partir de ces noyaux infantiles. Les restes diurnes n'auraient pas été suffisamment inscrits dans la mémoire à long terme au cours de la journée. La fonction du rêve (ou du moins une de ses fonctions) serait de conduire à son terme cette programmation en établissant des connexions associatives entre les éléments venus de l'expérience diurne récente et des éléments inscrits dans la mémoire à long terme. Suivant une technique que l'on pourrait rapprocher de la pratique mnémotechnique habituelle, c'est grâce à la solidité et à la cohérence de ces liens tissés dans la mémoire à long terme avec des traces du passé que les souvenirs récents pourraient être consolidés. Cette opération aurait évidemment un caractère sélectif et les éléments des restes diurnes qui ne subiraient par ce traitement associatif se trouveraient, de ce fait, effacés. Pour réaliser ce lien, viendraient se projeter, à la manière d'une projection cinématographique sur l'écran de l'image du rêve, traces mnésiques anciennes et traces mnésiques récentes. Les images complexes du rêve, celles qui vont constituer le contenu manifeste, résulteraient de cette juxtaposition d'images d'un passé lointain et d'un passé récent. Dans cette perspective, les traces infantiles auraient une capacité de liaison particulièrement forte en raison de l'ancienneté de leur inscription dans la mémoire à long terme. La théorie proposée par Palombo a le mérite de concilier le point de vue spécifiquement psychanalytique et une partie des faits nouveaux concernant le rôle du rêve dans les activités mnésiques.

Mais le point de convergence majeure entre le rêve et l'inconscient tient à la dimension "hallucinatoire" du rêve. Pour préciser davantage ce dernier point, il est sans doute nécessaire de revenir sur le statut de la représentation inconsciente. Les psychanalystes s'en tiennent souvent à l'opposition entre représentation de mot et représentation de chose. La représentation inconsciente serait une simple représentation de chose sans lien avec une représentation de mot.

En ce qui concerne le préconscient, on peut admettre que l'accès à la conscience porte sur une représentation concrète dont procède l'évidence phénoménale, la reconnaissance de l'événement ou de la pensée qui a été refoulé(e). Dans le cas de l'inconscient proprement dit, le recours à l'expression "représentation de chose" n'a plus guère de sens. J'ai pour ma part tenté de montrer tout l'intérêt qu'il y a de lui substituer celle de représentation d'action (Widlöcher, 1995).

J'ai cru pouvoir montrer que, pour des raisons qui tiennent à certaines propriétés de la représentation inconsciente (lois des processus primaires de pensée, réalité psychique), nous avons avantage à décrire la représentation inconsciente comme une représentation-action (ou représentation en action). L'action représentée "dans" l'inconscient serait vécue sur le mode de l'accompli, c'est-à-dire sous une forme hallucinatoire.

On voit que l'on en vient à énoncer un paradoxe. On décrit à propos de l'inconscient une forme d'action qui est le négatif de ce que les théories contemporaines de l'action nous font voir. Si l'"agir" est bien la tâche spécifique de la vie pratique de l'homme, celle-ci ne peut se penser que dans des structures d'organisation et de planification que la psychologie cognitive nous apprend à mieux connaître. L'action inconsciente ne serait pas organisée dans une structure hiérarchique mais "flotterait" à la manière d'une pièce ou d'une scène, détachée de tout contexte. Elle ne serait évidemment pas accessible à la conscience et ne pourrait se dire que dans un travail de reconstruction. Elle ne serait pas l'expression du sujet mais une scène impersonnelle cherchant à s'accomplir, un scénario en quête d'auteur ou d'acteur pour paraphraser Pirandello. Bien entendu, ce statut si particulier de l'action inconsciente serait le propre de l'inconscient au sens topique du terme, une structure propre de la pensée, et non au sens simplement descriptif où l'on peut parler d'action consciente refoulée. Dès lors, la conscience de ce qui était préalablement inconscient au sens de l'inconscient proprement dit serait le sens d'une action, ou la représentation d'une action, plutôt que celle d'un état mental.

Avançons un pas de plus dans l'élucidation de cette distinction. Dans la reconnaissance du préconscient, le sujet se rappelle une situation. En termes de psychologie contemporaine, il s'agit de la conscience d'un élément de mémoire épisodique, et plus particulièrement de mémoire autobiographique. Les conditions d'accès à la conscience sont celles qui s'appliquent à toute opération de rappel de ce type de mémoire. Dans le processus de connaissance de l'inconscient, le sujet donne un sens à des états mentaux du passé et à l'état mental présent. Cette reconsidération du sens constitue une heuristique nouvelle qui obéit à une nouvelle représentation d'action, de l'action en cours en ce qu'elle reproduit des mouvements du passé. En termes de psychologie contemporaine, il s'agit de la conscience de l'action, et les conditions d'accès à la conscience sont celles d'une reconnaissance de l'action : "Voilà ce qui se fait dans l'acte de pensée qui m'occupe."

Inconscient et subjectivité

On le voit, l'inconscient proprement dit présente deux caractéristiques qui le distinguent de l'évidence phénoménale (la familiarité) du rappel de l'état mental préconscient. La première caractéristique soulignée très tôt par Freud, est le caractère de "désubjectivité" de l'action de pensée ainsi reconnue. On y accède en quelque sorte de l'extérieur, comme s'il se produisait sur une "autre scène psychique" que celle du moi. Nulle difficulté à ce que ce caractère impersonnel de l'acte psychique soit par la suite défini comme une fonction du ça ("ça pense" et non plus "je pense"). L'autre caractéristique que je voudrais ici souligner est la nature du contenu de la représentation comme "accomplissement d'action" (prolongement de ce que disait Freud à propos du rêve comme "accomplissement de désir" [Wunsch Erfühlung]).

Il serait inexact de prétendre que la psychologie contemporaine a exploré sérieusement en quoi consiste la conscience de l'action en cours ("comment je sais ce que je fais"). La découverte de l'inconscient du ça peut nous aider à le faire en nous faisant mieux voir la nature des opérations en cause. Comment concevoir l'illusion d'une action imaginaire ? Pour reprendre l'aphorisme de Wittgenstein, que reste-t-il de la conscience de l'action en cours quand l'action n'a pas lieu ? Imaginer qu'une scène a lieu n'est-ce pas déjà agir ? Suffit-il de dire que le sujet ne se reconnaît pas dans l'acte ? Questions auxquelles la psychologie et la neuropsychologie cognitive ont déjà apporté d'éclairantes ouvertures.

Conclusion

En conclusion, deux éléments importants me paraissent relever de l'étude psychanalytique actuelle de l'inconscient. Le premier est le caractère "non représentable" des éléments constitutifs. Seuls les liens qui se tissent entre eux permettent de leur donner sens. Le second est la propriété hallucinatoire du fantasme ainsi constitué ; il serait (inconsciemment) pensé sur le mode de l'accompli.

Ces deux propriétés de l'inconscient psychanalytique sont-elles compatibles l'une avec l'autre ? Comment tenir le fantasme inconscient pour l'expression du lien associatif entre des représentations diverses et en même temps lui conférer la propriété d'un acte (inconscient) ? Comment un "irreprésentable" peut-il agir ? C'est le concept de représentation inconsciente auquel il nous faut peut-être renoncer. C'est peut-être parce qu'il s'agit d'un agir (hallucinatoire) interne que l'on peut parler d'un "irreprésentable", d'un non-figurable hormis l'acte lui-même ?

La neurophysiologie et la neuropsychologie contemporaines pourraient-elles nous apporter une confirmation à ce point de vue et expliquer le paradoxe ?

On retrouve ce dilemme dans les études neurophysiologiques actuelles. De nombreux travaux reposant soit sur une pathologie lésionnelle soit sur des études expérimentales mettent en évidence des mécanismes neuronaux qui sous-tendent des opérations mentales particulièrement à l'oeuvre dans des opérations inconscientes au sens descriptif du terme. Trois champs de recherche illustrent ce type de démarche : le sens des rêves, l'oubli intentionnel sélectif et la motivation inconsciente.

Le débat sur l'intentionnalité du contenu de la pensée onirique demeure encore aujourd'hui objet de controverse. Certains auteurs considèrent que l'essentiel de la construction freudienne est invalidée par nos connaissances sur la physiologie du rêve. La "bizarrerie" du rêve serait un simple effet de chaos, et les affects liés au rêve ne seraient l'objet d'aucun travail de censure ou de déformation. Mais d'autres travaux (Solms, 2004) ont au contraire montré une compatibilité en s'appuyant sur l'argument d'une dissociation entre le sommeil paradoxal et l'activité onirique et sur les connexions entre le mécanisme du rêve et les circuits fronto-limbiques.

Des travaux sur l'anosognosie3 ont mis en évidence la dimension fonctionnelle de certains mécanismes, limitant la portée d'un simple handicap lésionnel. Des études ont montré que les perceptions issues de membres paralysés pouvaient être interprétées comme des méconnaissances intentionnelles.

Enfin, de nombreux travaux montrent l'existence de motivations inconscientes, liées à la dissociation entre mémoires procédurale et épisodique, en prolongement des études déjà très classiques sur l'oubli dans le syndrome de Korsakoff, caractérisé par l'oubli des événements récents avec conservation de la mémoire du passé, et les mécanismes de la fabulation compensatrice.

À chaque avancée de nos connaissances neurophysiologiques, on a cherché à repérer les localisations ou les fonctions qui pourraient rendre compte d'un compartiment de l'activité mentale obéissant aux principes de l'inconscient structural. On a vu ainsi servir de modèle cérébral le concept de cerveau reptilien ou limbique, celui de l'asymétrie hémisphérique et du lien entre inconscient et hémisphère gauche. Ces vues d'allure localisationniste conservent une part de vraisemblance mais elles doivent être repensées dans une perspective plus fonctionnaliste et intégrative. Il faut aussi reconnaître que les psychanalystes eux-mêmes n'ont pas nécessairement le même modèle théorique pour rendre compte des formations issues de l'inconscient et du processus primaire. Certains s'appuient davantage sur la neurophysiologie du rêve, sur les phénomènes hallucinatoires, d'autres sur la neurophysiologie de l'action (Jeannerod, 1998 - Widlöcher, 2004).

En définitive, il s'agit certes de s'assurer que les données sur le fonctionnement cérébral ne viennent pas contredire les hypothèses psychanalytiques, mais il est tout aussi intéressant de s'assurer des bases neurophysiologiques qui confortent ces vues cliniques nouvelles sur l'inconscient.

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  • WIDLÖCHER D., DELATTRE N. (2004), La Psychanalyse en dialogue, Paris, Odile Jacob.

(1) Énaction : mise en acte.

(2) REM : phases de sommeil caractérisées par des mouvements rapides des yeux (Rapid Eye Movement), une hypotonie musculaire générale et une activité onirique intense. Ces phases se renouvellent périodiquement au cours du sommeil nocturne.

(3) Anosognosie : méconnaissance d'un handicap sensoriel ou moteur.

Cahiers philosophiques, n°107, page 30 (10/2006)

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