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Cahiers philosophiques

Dossier : L'inconscient

L'inconscient, un concept-limite

Laurence Kahn, Psychanalyste. Membre titulaire de l'association Psychanalytique de France

L'inconscient, instance constituée par le refoulé ou bien valence qualitative de faits psychiques que la conscience ne se représente pas, demeure d'un bout à l'autre de l'oeuvre de Freud un postulat construit par inférence. C'est à partir du traitement de la surface psychique que sont bâtis le concept-limite de pulsion et la théorie de l'inscription des traces mnésiques, fondements des opérations intrapsychiques, aujourd'hui controversés au chapitre de la logique des causes. De la critique de Wittgenstein à l'usage freudien des termes de catégorie et de schème, entre kantisme approximatif et réflexion critique sur la mythologie métapsychologique, sont ici abordées les conditions et les limitations qui ordonnent la connaissance de l'inconscient et sa possible universalisation.

En 1923, dans Le Moi et le Ça, alors qu'il s'apprête à développer la seconde topique de l'appareil psychique, Freud avertit en préambule : "La différenciation du psychique en conscient et inconscient est l'hypothèse fondamentale de la psychanalyse : elle seule lui donne la possibilité de comprendre les processus pathologiques aussi fréquents qu'importants de la vie de l'âme, et de les faire entrer dans le cadre de la science1." Et Freud, préparé à ce qu'une partie des lecteurs refusent aussitôt d'aller plus avant, insiste : "Ici est le premier schibboleth de la psychanalyse."

Pourtant, dans ce même texte, la notion d'inconscient subit un profond remaniement. Alors que, depuis L'Interprétation du rêve, l'inconscient, constitué par le refoulé, désignait l'une des trois instances dont était composé l'appareil psychique aux côtés du conscient et du préconscient, le constat que le terme "inconscient" reste directement tributaire des données de la perception, qu'il est en tant que tel inapte à restituer l'écart fondamental entre la qualité inconsciente imputable à un simple état de latence des représentations et la qualité inconsciente déterminée par le processus du refoulement, bref que le langage métapsychologique pâtit de sa première source descriptive, conduit Freud à réviser non seulement la désignation des systèmes psychiques mais le bâti même de l'appareil psychique.

Que, à cette date, les instances soient nouvellement nommées "ça", "moi" et "surmoi" est en réalité le fruit d'une profonde réorientation théorique. Et, dans ce cas comme dans toutes les modifications métapsychologiques précédentes, ce sont les butées dans la pratique de la cure, les obstacles cliniques qui guident la démarche de Freud. En l'espèce, ce qui le conduit à remettre sur le métier une conception qui lui apparaissait comme fondatrice, est le fait que, à l'évidence, certaines parties du système conscient sont inconscientes. Ainsi, que "le refoulé soit le prototype de l'inconscient" ne rend pas compte du fait que la résistance, la force qui a produit le refoulement et s'oppose à sa levée, soit également inconsciente. Or cette force interdictrice qui contrecarre l'émergence dans la conscience de toutes les représentations et de tous les actes en relation avec le sexuel infantile, son excès, son caractère incorrigible, ses manifestations incoercibles, ses arrière-pensées inavouables, cette force trouve sa réserve dans le moi lui-même. Pourtant le patient ne sait rien dire de la source et de la teneur d'un tel obstacle à toute approche du refoulé.

En maintenant la coïncidence pure et simple du refoulé et de l'inconscient, on parvient donc au paradoxe suivant : outre qu'il faudrait distinguer deux formes d'inconscient - ce qui est inconscient d'un point de vue simplement "descriptif", c'est-à-dire toujours susceptible d'être mobilisé consciemment, et ce qui relève de l'inconscient d'un point de vue "dynamique", c'est-à-dire produit par l'action persistante de la censure -, outre que "la perception des phénomènes" se révèle ainsi aboutir à une locution "à double sens" qui ne nous dit rien des motifs pour lesquels une représentation peut être ou non perçue, il faudrait de plus admettre la proposition, antinomique dans les termes, selon laquelle le moi, territoire du conscient, relèverait néanmoins pour partie du système inconscient. À moins de concevoir une troisième forme d'inconscient qui serait "un inconscient non refoulé" spécifiant l'inconscient du moi, il est donc nécessaire de reconnaître que, si "tout refoulé est inconscient", "tout inconscient n'est pas pour autant refoulé".

Comment en effet soutenir que l'organisation narcissique de chacun, l'investissement de soi et l'estime qu'il se porte, l'ensemble de ses valeurs, les identifications constitutives de ce qu'il est, la loi morale qu'il a fait sienne, appartiennent au système inconscient ? Or dès lors que Freud a pris la mesure du rôle joué par l'idéal du moi dans l'action de la censure - "la formation de l'idéal est du côté du moi la condition du refoulement" écrit-il, en 1914, dans Pour introduire le narcissisme2 -, dès lors qu'il envisage l'articulation entre cette juridiction idéale et l'instance auto-observante du surmoi qui ne cesse de critiquer les actions du moi à l'aune de leur élévation, dès lors qu'il repère l'attache intime qui relie ce qui est vécu comme défaut narcissique à l'offense pulsionnelle et au préjudice que perpètrent pour la conscience les souhaits prohibés (sexuels, haineux, meurtriers), la voie est ouverte vers le remaniement de la conception de l'appareil psychique.

De plus, qu'à la découverte du narcissisme se soient simultanément adjoints le formidable effondrement culturel signé par la tuerie de la Grande Guerre, la rencontre avec la pathologie des névroses de guerre ainsi que les écueils cliniques que constituent la réaction thérapeutique négative, l'organisation narcissique de la mélancolie, le déroutement du principe économique du plaisir/déplaisir dans le masochisme, cet ensemble de faits contribue à la réélaboration de l'échafaudage métapsychologique. La prise en compte de la compulsion de répétition dans une perspective beaucoup plus radicale que tout ce qu'il a auparavant envisagé, articulée à une élucidation approfondie du fait traumatique, et la nécessité de statuer sur la destructivité toujours à l'oeuvre aussi bien en chaque individu que dans la communauté culturelle poussent Freud à repenser non seulement le jeu intrapsychique entre les instances mais la distribution pulsionnelle elle-même. Avec l'introduction de la pulsion de mort, l'opposition entre les pulsions sexuelles et les pulsions d'autoconservation, qui déterminait le dualisme pulsionnel de la première topique, est remplacée par l'opposition entre les pulsions de vie, qui incluent pulsions libidinales et pulsions d'autoconservation, et la pulsion de mort.

C'est dans cet horizon théorique que le caractère "inconscient" se voit renvoyé à sa seule valence qualitative sans cesser d'être pourtant le premier schibboleth de la psychanalyse.

De la surface à la surface

Wittgenstein aurait-il lu ce premier chapitre de Le Moi et le Ça, son regard sur les fondements de la psychanalyse aurait-il été moins sévère ? À tous égards, la notion d'inconscient et son élaboration conceptuelle sous la plume de Freud tombent sous le coup de sa critique : "Si la simple description des faits est si difficile, c'est parce que l'on croit que, pour venir à la compréhension des faits, il faut les compléter3." Or telle est bien la méthode de Freud qui, d'un bout à l'autre de l'oeuvre, fait de la lacune de la conscience le point de départ de sa découverte, et de la métaphore archéologique l'un des paradigmes de son invention. Des Études sur l'hystérie à l'Abrégé de psychanalyse, l'affection pathologique est rapportée à un agent actif, corps étranger interne, dont le patient n'a aucune connaissance. Que cette lacune de la conscience à partir de laquelle procèdent analyste et patient soit dans un tout premier temps rapportée au surcroît d'excitation d'origine exogène, provoqué par une expérience traumatique, ou bien que, à partir de 1897, la "lacune mnésique" soit considérée comme le produit de l'action endogène du fantasme sexuel infantile - action analogue à celle du trauma quant à la somme d'excitation qu'elle déclenche - importe peu : la lacune est toujours le territoire, et cette lacune doit être comblée. Dans la toute première conception de Freud, l'analyste a pour tâche d'aider le patient à retrouver la mémoire de la scène traumatique afin de l'abréagir - tel est le premier héritage de Freud qui lui vient de la méthode cathartique. Par la suite, le travail analytique doit permettre l'émergence du scénario fantasmatique refoulé qui, de prime abord, ne se présente que sous forme de fragments dispersés, enchevêtrés, méconnaissables. Mais toujours il faut suppléer à ce qui fait défaut, compléter les parties manquantes, inférer à partir de ce qui fait irruption ce qui demeure hors d'atteinte.

Le principe d'un tel "complément" est l'incipit tant de la méthode que de la théorie. Posé dans L'Interprétation du rêve comme le postulat inaugural de toute recherche d'interprétation, la complétude du sens de l'acte psychique, son "autonomie", articule d'emblée la découverte de l'inconscient et la possible signification de la formation onirique incompréhensible4. Parce que, pour parvenir à rendre compte d'actes psychiques apparemment absurdes, nous devons insérer d'autres actes psychiques grâce auxquels l'insensé trouve une forme d'ordre et de cohérence, il est justifié de postuler une démarche qui nous conduit "au-delà de l'expérience immédiate". C'est ce "gain de sens" qui légitime l'hypothèse de l'inconscient5. Et que, avec la seconde topique, l'inconscient cesse d'être une instance pour devenir une qualité ne change pas radicalement l'impact du concept sur la pratique même de l'écoute : le principe de l'inférence demeure le pivot de la découverte, l'"au-delà" signifiant ici la rupture avec la mise sous curatelle cérébrale de la vie psychique6.

Mais entendons bien : une telle hypothèse n'a d'autre appui que l'activité de la conscience. Si le fait inconscient est construit à partir d'effets sensoriellement perceptibles, la rencontre de ces effets n'est nullement synonyme de la saisie directe de l'inconscient. Parce que "tout notre savoir est toujours lié à la conscience", parce que "sans le flambeau de la qualité conscience, nous serions perdus dans l'obscurité de la psychologie des profondeurs", la conception de l'inconscient ne peut être envisagée qu'appendue à la surface7. Certes, transformer la lacune en profondeur correspond au passage du sensible à l'intelligible. Mais c'est bel et bien la surface qui crée la profondeur. De sorte que, s'il est permis de se représenter l'inconscient sous la forme de couches archéologiques ensevelies, c'est à la condition de garder en tête qu'il n'y a pas à proprement parler d'"ailleurs". L'ailleurs est ici, présent sous nos yeux, indiscernable.

On ne saura jamais suffisamment souligner l'importance des emplois parfaitement discriminatifs des termes Darstellung et Vorstellung sous la plume de Freud. Valeur théorique, mais avant tout valeur pratique. En distinguant la "présentation" de la "représentation", en différenciant le processus du "devenir-conscient", le Bewußtwerden, et la fonction du "être-représenté ou être-posé", le "Gesetzt- oder Vorgestelltwerden", Freud oppose en effet deux modalités de la saisie consciente8. La première correspond à la voie empruntée par la formation inconsciente pour se faire connaître de manière déguisée à la conscience en "contournant le refoulement". La seconde correspond proprement à l'acte de représentation par lequel la conscience pose devant l'esprit ce qui est son objet de pensée. La première correspond aux effets de la pression exercée par le refoulé en vue de son retour dans le champ conscient. La seconde renvoie au contenu idéationnel et référentiel de toute représentation. Or la conscience peut entrer en contact avec la "présentation" de ce qu'elle ne se "représente" pas. Ou plus exactement de ce qu'il lui est interdit de se représenter, la présentation s'effectuant sous la condition de la déliaison de tous les systèmes de référence ordonnés par la pensée rationnelle.

Freud met en place cette distinction majeure dès L'Interprétation du rêve, et c'est dans le livre princeps qu'il élabore les modalités requises par la "présentabilité" des contenus inconscients. L'aptitude à la présentation, la Darstellbarkeit, correspond à toutes les méthodes de l'inconscient, à toutes les ruses ourdies par les opérations psychiques (déplacement, condensation, surdétermination), à tous les traitements du "matériau psychique", afin d'obtenir la possible présentation du refoulé sans qu'il puisse être reconnu. Mais la "couverture" de la présentation n'est nullement le propre du rêve. L'acte manqué darstellt, le symptôme darstellt, le lapsus darstellt. À propos de l'attaque hystérique, dont Freud souligne qu'elle "porte à la présentation" plusieurs fantasmes en un seul matériel grâce à la condensation, comme à propos des actes obsessionnels qui "présentent" fréquemment en deux temps les deux motions inconscientes en conflit, comme à propos du rêve qui peut attirer l'attention du dormeur sur un désir interdit présenté de manière travestie, comme à propos du souvenir-écran, Freud ne cesse de creuser l'écart qui va ainsi de la surface à la surface.

C'est donc cette surface que analyste et patient sont conviés à "palper" pour repérer les failles, les altérations, les discordances signalant l'immixtion d'un fait inconscient. Une palpation telle que les analystes semblent "opérer avec [l'inconscient] comme avec quelque chose de sensoriellement palpable9", omettant trop souvent que l'inconscient n'est jamais qu'une hypothèse. Et Freud contribue lui-même à cet amalgame, lorsqu'il note par exemple, à propos de ses expériences déterminantes auprès de Charcot à Paris et de Bernheim et Liébeault à Nancy : "Certes, l'"inconscient" était depuis longtemps en tant que concept théorique matière à discussion chez les philosophes, mais ici dans les phénomènes d'hypnotisme, pour la première fois il prenait corps, devenait palpable et objet d'expérimentation10." De sa rencontre avec les méthodes hypnotique et suggestive, il a appris, certes, qu'il existait une expérience sensible de processus psychiques échappant à la conscience. Mais l'introduction de la méthode de l'association libre modifie de fond en comble la perspective, en arrachant la saisie à la seule dimension de la vision, en la désolidarisant de la "scène" que l'hystérie offre si généreusement à la vue, en lui restituant l'hétérogénéité du traitement même du matériau psychique.

En demandant à l'attention du patient de prendre en compte ce qu'elle élimine d'ordinaire pour conserver sa vigilance, en lui faisant obligation "de renoncer à toute réflexion consciente et de s'abandonner dans le calme de la concentration à la poursuite des idées spontanées", en l'invitant enfin à se saisir des "représentations non voulues" afin de les traiter comme des représentations voulues, c'est désormais le patient lui-même qui, "palpant", "tâtant" la surface sensorielle de sa conscience, montre le chemin11. Et il le montre non seulement en suivant le tracé des associations qui lui viennent, mais également lorsque se manifeste la résistance. Ainsi, lorsque l'analyste est confronté dans une cure à une surabondance de matériel onirique et qu'il soupçonne dans cette pléthore une manifestation de la résistance, il aura pour seule "règle" de "connaître à chacun des moments la surface psychique du malade, [d']être à même de savoir quels complexes et quelles résistances se trouvent mobilisés chez lui dans le même temps, et quelle réaction consciente à ceux-ci guidera son comportement12". Tout comme il prendra garde à ne pas se laisser prendre par le lissage logique du rêve ou par les "motivations" rationnelles données à un symptôme. Ces surfaces sont des façades qu'il ne faut jamais traiter "en masse" mais toujours "en détail", en découpant, en désarticulant la cohérence apparente de la formation psychique. Ce que la manifestation de l'inconscient permet toujours car, si la façade peut "imiter" la logique de l'expérience ou la rationalité d'une pensée secondarisée, "la réussite n'est jamais assez parfaite pour que ne se montre quelque absurdité, une déchirure (ein Riß) dans la trame13".

La lacune est une déchirure dans la trame. Et quand bien même la saisie des mécanismes qui ont engendré cet événement psychique convoque la profondeur, celle-ci n'est que la "fiction" qui permet de visualiser l'appareil psychique afin de théoriser le passage de l'effet au fait inconscient. Si, de l'un à l'autre, l'écart tient à l'action du refoulement - lequel procède par déqualification de la motion censurée, celle-ci ne demeurant inscrite qu'à l'état de trace mnésique -, l'essentiel réside dans le déroutement, coeur même de l'expérience analytique, engendré par les procédures de requalification de cette trace mnésique - requalification qui, loin d'emprunter le tracé d'origine, s'empare des éléments qui sont à portée de main du préconscient. Ni analyste ni patient ne savent donc de prime abord à quoi référer les formations que l'inconscient impulse jusqu'à la conscience. Et ceci est vrai non seulement du rêve mais de toutes les productions de l'inconscient, c'est-à-dire du transfert aussi bien. Car le transfert n'est pas dit, il fait. Il n'est pas déclaré, il agit. Il oriente le dire. Il en fait usage pour répéter les actions censurées, retrouver en acte les satisfactions interdites qui ne peuvent être remémorées, reproduire les expériences les plus douloureuses afin de les lier.

Or c'est sur le terrain de ces désaccordages entre ce qui nous est dit et ce qui nous est fait que l'écart entre l'inscription inconsciente et son expression manifeste prend le relief le plus significatif. Car pas plus que le rêve ne nous dit à l'état brut la teneur des pensées refoulées, le transfert ne nous révèle à l'état premier la nature du scénario qui se réincarne. Nous savons seulement que le transfert, parce qu'il est actualisation c'est-à-dire répétition agie, est un des territoires de la requalification. Mais cela ne signifie nullement que la qualité promue dans le "ici et maintenant" de la cure soit la stricte réplique de celle d'origine. Elle est la qualité offerte par la situation analytique dont le fantasme inconscient s'empare, comme le rêve s'empare des restes diurnes, pour se faire connaître. Lorsque Freud affirme que nous demandons au patient de dire non seulement ce qu'il sait mais également ce qu'il ne sait pas, c'est pour souligner que l'inconnu occupant l'arène du transfert s'avance masqué. Patient et analyste ignorent au départ l'identité de cet hôte clandestin qui, à l'insu des deux partenaires, joue secrètement sa partie et ordonne l'adresse transférentielle. Se laisser saisir par cet autre et faire ainsi advenir ce qui justement n'a pas la parole, est ce que le transfert dans son opacité la plus profonde nous permet de mener à bien : en déliant la cohésion des apparences, en "scénarisant" l'agir, en sémantisant l'action qui tente ainsi de s'accomplir sur le mode hallucinatoire.

Le concept d'inconscient est par conséquent ce qui permet de forger le cadre même de la parole et de l'écoute analytiques. Postulat d'un lieu psychique virtuel, il détermine le territoire où, autour du nouvel objet qu'est l'analyste, se déploie la visée de la réalisation inconsciente, où s'effectue la régression, où se construisent lentement les procédures de l'inférence et la prise de conscience qui en dépend. Ce que Freud redit une ultime fois dans l'Abrégé de psychanalyse : "Nous inférons un certain nombre de processus qui sont "inconnaissables" en soi et pour soi (an und für sich) ; nous les insérons parmi ceux qui nous sont conscients ; et lorsque nous disons par exemple : ici est intervenu un souvenir inconscient, cela veut dire : ici s'est produit quelque chose de tout à fait insaisissable (unfaßbares), mais que nous n'aurions pu décrire, s'il était parvenu à notre conscience, que de telle et telle manière14."

Une mythologie ?

Dans le face-à-face que la psychanalyse a engagé avec l'impensé, la découverte de l'inconscient ne se distingue pas du grand mouvement qui, comme le souligne Michel Foucault, avec la notion de travail, bouleverse toutes les disciplines au tournant du XXe siècle. "L'envers sombre, volumineux et intérieur de la visibilité", le coeur inaccessible des choses, la nécessité du grand détour pour atteindre ce qui est tombé hors de la représentation, la convocation du langage de la "production" participent assurément au premier chef de cette entreprise où, dans l'horizon d'une raison théorique ayant pris acte de sa finitude, "l'homme pense ce qu'il ne pense pas", pour autant qu'il est "une vie dont le réseau, dont les pulsations, dont la force enfouie débordent indéfiniment l'expérience qui lui en est immédiatement donnée15". Mais est-il pour autant permis d'envisager que, au même titre que le premier livre du Capital déplie l'exégèse de la "valeur", Freud procède à l'exégèse de "toutes ces phrases muettes qui soutiennent et creusent en même temps nos discours apparents, nos fantasmes, nos rêves, notre corps16"? Si le langage est bien devenu le lieu d'une mémoire qui ne se connaît pas comme mémoire, si les tracés muets de la pensée sont cela même qui in fine détermine la justification de l'inconscient, le refus par Freud de toute tentation exégétique est affirmé de part en part de l'oeuvre. C'est sur ce point qu'il rompt avec Jung, c'est sur cette ligne de partage qu'il se sépare des Romantiques, c'est ce risque qu'il repère chaque fois que l'inconnaissable semble prendre le tour d'une théologie négative. La méthode analytique est fondamentalement une méthode du fragmentaire et de l'obstacle. Et, quand bien même les retrouvailles d'une mémoire oubliée semblent être sa visée, la remémoration a ici perdu tous les atours du récit anamnestique. Davantage, en restant soudée au système des références conscientes, que l'association libre fait nécessairement voler en éclats, l'anamnèse semble fonctionner comme ligne de résistance précisément du fait de l'homogénéité restaurée dans ce cas par le tissage narratif.

À certains égards, le cas de l'analyse est plus grave. Car c'est justement parce qu'elle refuse tout commentaire sur l'énigme qu'elle est conduite à introduire non pas une signification mystérieuse mais une puissance occulte. Si l'inconscient n'échappe pas aux yeux de Wittgenstein à la critique qu'il applique à toutes les illusions philosophiques, c'est précisément du fait que, sortant du strict cadre du langage, ce concept convoque un champ de forces seul apte à rendre compte de l'intentionnalité inconsciente. De la psychanalyse ce n'est d'ailleurs pas tant le principe du déplacement des significations que critique Wittgenstein - l'assimilant assez régulièrement à une esthétique puisque Freud propose parfois de "bonnes analogies" - que la loi déterminant ce principe. Un principe éminemment contestable car il se pare des insignes de la science alors qu'il ne s'appuie que sur la confusion des causes et des raisons17. Jamais, en effet, la psychanalyse ne distingue l'objet de l'interprétation de l'interprétation elle-même. Jamais elle ne désolidarise les raisons données par le patient et l'hypothèse conjecturée à partir des seules inférences déductives. Jamais elle ne se dégage du champ de la connaissance transmise par le patient sous la forme des associations et donc admise par lui. Et comment donner tort à Wittgenstein ? Effectivement, dans la conception freudienne de l'inconscient, seule l'interprétation donne accès à l'objet puisque celui-ci se présente de manière méconnaissable, de sorte qu'il est impossible d'en faire état avant l'interprétation18. De la même manière, c'est la possibilité d'attribuer un sens aux symptômes qui constitue en soi la preuve "de l'existence - ou [si l'on préfère] de la nécessité de l'hypothèse - de processus psychiques inconscients19 ". Comment lui donner tort puisque, ici, l'interprétation constitue d'un seul tenant l'objet et l'interprétation de l'objet ? Reste que l'expérience analytique réside en particulier dans le traitement étrange réservé aux liaisons propositionnelles : que le fait rapporté et l'association qui surgit ne soient justement pas unis par l'énonciation d'un motif, que "les raisons" soient désolidarisées de leur étayage sur les justifications conscientes, conduit à l'altération du statut même des motifs, les causes se bâtissant sur leur déliaison. L'activité paratactique des processus primaires prend sans cesse à rebours le cours des motivations.

En vérité, si au chevet de la maladie de la généralisation conceptuelle, qui frappe aussi gravement la psychanalyse que la philosophie, Wittgenstein propose la thérapeutique grammaticale, c'est que, ici comme là, la quête des fondements métalinguistiques n'aboutit qu'à des solutions confuses où le malencontreux besoin d'explication conduit régulièrement à prendre des règles de grammaire pour des vérités. Il n'est donc d'autre voie que d'indiquer les faux chemins de la substantialisation qu'empruntent répétitivement les hommes, captifs qu'ils sont du langage et de la description du monde que celui-ci commande à leur insu : "À tous les endroits d'où partent de faux chemins je devrais donc placer des pancartes qui les aideraient à franchir les points dangereux" note Wittgenstein20. À n'en pas douter, il convient de planter une pancarte au point de passage "inconscient". Tout d'abord parce que, selon lui, Freud ne fait que recourir à la grammaire des processus conscients pour décrire les processus inconscients. Ensuite parce que la formation du concept "inconscient" est exemplairement tributaire de l'opération qui consiste à "essayer, derrière le substantif, de trouver la substance21". Et, effectivement, ayant fixé le qualificatif inconscient à partir d'un jeu de langage par substitution "des sens courants du mot", Freud n'a pas hésité à transformer le qualificatif en substantif, la manifestation de processus inconscients aboutissant à la conviction de l'existence d'une région psychique particulière, l'inconscient22. De cette substantialisation du qualificatif, il a tiré une "nouvelle manière de voir", donnant accès à de nouveaux faits. Wittgenstein n'y voit, lui, qu'un "nouveau système de notation".

Davantage, en croyant référer le sens à un concept général représentant une propriété commune à chacun des éléments auxquels il s'applique, Freud s'appuie en réalité sur une théorie des propriétés qui seraient comme des ingrédients. Ce qui ramène inéluctablement la psychanalyse à la croyance - maladie philosophique ordinaire - "que le sens d'un mot est une image ou une chose que représente le mot. (Ce qui en gros signifie que nous considérons tous les mots comme des substantifs, et que nous confondons la chose qui porte un nom avec le nom de la chose)23 ". Si "philosopher, dans le sens où nous employons ce terme, c'est d'abord lutter contre la fascination qu'exerce sur nous certaines formes d'expression24", il est donc nécessaire d'élucider l'attraction exercée par les "explications" psychanalytiques. Or à y regarder de près, la psychanalyse ne fait pas que supposer l'enfouissement de l'essence dans le langage. Elle ne fait pas qu'adjoindre un élément mystérieux au mot, sa part de vie occulte qui en fait un être d'ombre. Elle ne fait pas que procéder ainsi à l'opération commune d'une projection ontologique sur le langage qui amène à croire qu'il faut pénétrer les choses. Dans son fond c'est-à-dire dans sa pratique même des mots, elle est une nouvelle mythologie qui s'ignore. Construite sur un nouveau mythe de la répétition, invoquant des temps anciens "comme si on se référait à un totem", elle a l'attrait des explications mythologiques25. Elle procède par divinisation, celle-ci surgissant du seul fait du découpage d'entités en vue de la formation de concepts26. Loin d'être une science, ce qu'avance Freud sur l'inconscient n'est donc qu'une simple modalité descriptive qui obéit au même principe de mythologisation que les philosophies primitives : par le biais d'une représentation anthropomorphique - la personnification de l'agent - il "condense dans la notion de rapport du nom à l'objet, qui devient par ce fait même mystérieuse, toutes les formes d'usage du nom", omettant que la pensée est "une activité qui utilise les signes27". La spéculation freudienne n'est donc que métaphysique, quand bien même elle se présente sous les apparences d'une métapsychologie, et une métaphysique qui, dans ce cas, fait directement appel à la foi, fondée qu'elle est finalement sur une pratique suggestive. Parce que "l'essence est formulée dans la grammaire" et que la psyché ne peut en faire plus que les signes, on s'en tiendra donc à la description la plus fine possible des événements langagiers, ce qui devrait permettre de regarder les faits en considérant que "toutes les pièces sont là", "qu'elles sont simplement mêlées28".

Kantisme approximatif ou braconnage...

Freud se serait-il insurgé contre ces remarques de Wittgenstein ? Jusqu'à un certain point, non. Être pris au mot lorsque lui-même voit dans l'hypothèse psychanalytique de l'activité psychique inconsciente "une prolongation lointaine de l'animisme primitif29", reconnaître le voeu faustien qui pousse sans cesse la raison à vouloir l'au-delà de ce qui lui est permis de connaître, récuser toute valeur métaphysique à ce que l'on nomme essence, considérer que l'homme est possédé par le langage avant qu'il ne parle, aurait très probablement été admissible à ses yeux. Ainsi écrit-il dans une note ajoutée en 1935 à son autoprésentation : "Ce n'est pas sans raison que je n'ai pas intitulé mon livre "Le rêve" mais "L'interprétation du rêve"30." Et de fait, dès la Traumdeutung, Freud insiste sur le fait que l'essence du rêve ne réside dans rien d'autre que le travail du rêve, c'est-à-dire sa capacité à créer une "forme" dans laquelle les pensées ont été transposées. De ce point de vue, la description des faits cliniques - et en particulier des faits de langage à l'oeuvre aussi bien dans la constitution du symptôme que dans l'élaboration de la forme du rêve - ne contredit pas le précepte wittgensteinien nous engageant à considérer que "tout ce qui nous concerne est étalé devant nous31". Du reste, Freud n'hésite pas à préciser que "la doctrine des pulsions est pour ainsi dire, notre mythologie" et que "les pulsions sont des êtres mythiques, grandioses dans leur indétermination32". Jusque dans ses toutes dernières notes, il refuse de statuer sur l'essence du psychique, argumentant que, si l'on avait adressé une telle question à un physicien à propos de l'essence de l'électricité, celui-ci aurait sans doute répondu jusqu'à récemment que, pour expliquer certains phénomènes, il suppose des forces électriques inhérentes aux choses ; qu'il étudie ces phénomènes, trouve leurs lois et en fait des applications pratiques ; mais que, pour ce qui est de l'essence de l'électricité, il ne la connaît pas pour l'instant33. De la même manière, le psychanalyste suppose des forces, étudie les phénomènes et trouve des lois.

Mais précisément, c'est là que le bât blesse. Si le psychanalyste admet tout ignorer de l'essence du psychisme, Freud ne fait pourtant jamais silence sur le moteur de l'appareil qu'il construit à partir de ces descriptions. Qu'il se plaise à évoquer "la sorcière métapsychologie" et le Phantasieren théorique qui permettent une telle construction ne diminue en rien son ambition : le concept d'inconscient fait entrer la vie psychique dans le domaine de la science parce qu'il touche une structure universelle du fonctionnement humain. C'est cette position que Freud nomme "sa révolution copernicienne". Pour rattachée que soit la construction du concept d'inconscient à l'animisme primitif, il y voit aussi "la continuation de la correction que Kant a apportée à notre conception de la perception externe". Parce que "le psychique n'a pas besoin d'être en réalité comme il nous apparaît", l'inconscient est une terre étrangère interne aussi inconnaissable que la terre étrangère externe. Mais sa connaissance est pourtant approchable grâce, justement, à la perception des manifestations qui en émanent. Une connaissance qui donne accès à un fragment du monde, si l'on considère que moteur pulsionnel, source, actualisation, réalisation hallucinatoire du désir renvoient à des actions psychiques dont on peut asseoir l'universalité sur une universelle énergétique des forces qui les promeuvent. Le point de vue économique, point de vue qui engage la notion même d'inscription inconsciente c'est-à-dire la conception d'une trace mnésique qui ne peut être assimilée à une image mnésique, le point de vue économique est la fondation invisible du retour du refoulé. Que, par-delà l'insistance intraitable de ses manifestations, l'inscription demeure imperceptible, n'affaiblit en rien sa valeur d'invariant commun à toute structure psychique. Freud n'emploie jamais le terme d'"objet transcendantal" pour désigner cette entité, abstraitement pensée, hors de laquelle le divers de l'expérience empirique et son unification sous l'aspect de l'objectivation du donné seraient inconcevables. À certains égards son kantisme est bien trop approximatif pour lui permettre de pousser plus avant sa comparaison entre l'inconscient, dont le contenu est défini comme l'ensemble de ces marquages pulsionnels, et la chose en soi, bien que la question qu'il pose à Häberlin, en présence de Binswanger, porte précisément sur une telle assimilation34.

Mais il ne cesse de renvoyer le principe même de l'excitation psychique à une inconnue, un X que l'on est en devoir de supposer sans pouvoir le rencontrer intuitivement. Au point que les forces "inconnues" et "inconnaissables en dehors des formes que nous saisissons" donnent lieu au leitmotiv d'un avertissement contre toute adhésion à un empirisme sans restriction, mise en garde qu'il adresse explicitement à Adler le 1er février 1911, lors d'une séance de la Société psychanalytique de Vienne : "Bien sûr que la libido n'est pas réelle, répond-il à celui-ci. Sa force réside en tout autre chose [...]. Il faut juger la libido d'après ses conséquences35." Cette mise en garde contre le soupçon que seraient ici outrepassées les limites imparties à la connaissance ne fait-elle pas de la pulsion un Grenzbegriff à un double titre ? "Concept-frontière" entre le somatique et le psychique, il témoigne de la position charnière occupée par cette entité entre stimuli internes et système de représentance, produit de l'exigence de travail imposée à l'appareil psychique par suite de sa corrélation avec le corporel36. Mais de cette pulsion dont nous ne savons qu'une chose - qu'elle est "un morceau d'activité", ein Stück Aktivität - ne pouvons-nous dire qu'elle est aussi un Grenzbegriff au sens kantien du concept limitatif, c'est-à-dire destiné à limiter les prétentions de la sensibilité à s'étendre jusqu'aux choses en soi et à les saisir37? Un concept limitatif qui a pour fonction de rappeler que les forces et les traces, seulement pensables, que nous posons au fondement des phénomènes sans pouvoir les déterminer positivement dans leur être, ne sont pas à proprement parler des objets de connaissance, mais une base pour rendre concevables les phénomènes psychiques. Grenzbegriff aurait alors le pouvoir, sous la plume de Freud, de creuser l'écart entre l'affectant et l'inconnaissable, entre le manifeste et le latent, latent étant pris ici au sens le plus fort du terme : l'inconnu, cause du phénomène et de son expérience empirique.

On l'aura compris, le kantisme approximatif de Freud prend son sens lorsque, au chapitre VII de L'Interprétation du rêve, il pose que les "pensées inconscientes" sont en vérité des "motions inconscientes", que celles-ci, ayant été dépouillées de toute qualité perceptible par le processus même du refoulement, incapables donc d'être pensées, sont les impulsateurs des formes pensables, et que la force qui impulse est in fine une force présentante, une darstellende Kraft, à laquelle il faut attribuer l'ensemble du mécanisme de la requalification du refoulé en vue de sa présentation déformée. Mais ce kantisme rencontre aussitôt son point d'achoppement lorsque est revendiquée malgré tout la possibilité de connaître, sous les conditions très particulières de la méthode analytique, "l'expression dernière et la plus vraie" de réalité psychique.

C'est en ce point qu'il tombe sous le coup de la critique de Wittgenstein. Le Wittgenstein qui, par exemple, note : "La psychologie relie le vécu à quelque chose de physique tandis que nous relions le vécu au vécu." Ou bien encore : "La psychologie, quand elle parle d'apparence (Schein), relie l'apparence à l'être. Mais nous, nous ne pouvons parler que d'apparence, autrement dit nous relions l'apparence à l'apparence38." C'est bien pourquoi Wittgenstein propose de rapporter la psychanalyse à une esthétique, faute de quoi elle ne sera qu'une herméneutique de la motivation. En revanche, en ramenant le sens du rêve à la physionomie de la signification - dont la compréhension de la phrase musicale demeure l'exemple - le changement d'aspect apparaît alors comme le centre de "l'interprétation" du rêve : "Nous pourrions dire d'un rêve une fois interprété qu'il s'insère dans un contexte dans lequel il cesse d'être troublant. En un sens le rêveur rêve à nouveau son rêve dans un environnement tel que le rêve change d'aspect39." Le changement d'accentuation relève ici d'un "nouveau geste" qui modifie la répartition des intensités et donne accès à une nouvelle perception ; et ce nouveau geste s'effectue grâce au changement de contexte - idées incidentes comprises - lequel agit telle la lumière qui allume l'oeil40.

Aux yeux de Freud, il eût été irrecevable de considérer que l'interprétation d'un rêve ne tienne qu'à un changement d'aspect, ce qui laisse pour compte le travail de la déformation. Davantage, le rêve rapporté en séance n'est justement pas un rêve re-rêvé. Analysé, c'est-à-dire fragmenté, il n'est pas revécu. Et si il l'est, dans ce cas il faudra considérer cette Erlebnis comme d'une tout autre nature que l'hallucination même du rêve puisque, dans cette expérience du rêve au sein de la séance, c'est cette fois l'agir transférentiel, sa visée de réalisation hallucinatoire, qui organise et le récit et l'écoute du rêve dans la relation nouée entre les deux partenaires de la situation analytique. Que "l'aspect [soit] seulement la manière dont nous ne cessons de traiter la figure", que la compréhension nouvelle qui en procède soit comme la saisie soudaine d'une configuration globale, "écho inarticulé d'une pensée41", abandonnerait finalement l'exercice de l'analyse à une pratique intersubjective où l'analyste ne serait que l'interlocuteur nécessaire à la formation du nouveau contexte.

Il est une trace de la tendance tout à fait actuelle d'une telle relégation du langage fondationnel de la psychanalyse. La substitution de plus en plus fréquente du terme "monde interne" à celui d'"inconscient", et la critique tant du concept de pulsion que du "biologisme périmé" de la théorie freudienne renvoient l'analyse à la pratique d'une interprétation dans le "ici et maintenant" de la séance qui fait fi aussi bien de l'après-coup, tel que Freud le pense en relation avec l'atemporalité de l'inconscient, que de la déformation. Dans cette voie où l'intersubjectivité permet de demeurer dans le strict champ de l'empiricité, l'affect devient le maître-mot du dévoilement direct non seulement des "éprouvés" du patient mais également du jeu interne de ses "vécus", jeu ainsi exempté de toute réflexion sur l'économie pulsionnelle des conflits intrapsychiques. Outre que l'on omet ainsi la contribution fulgurante de l'affect au travestissement, on entrevoit ici l'effet de deux mouvements convergents dans l'évolution actuelle d'une partie de la psychanalyse. La critique du paradigme "scientifique" de la pulsion remet en cause le soubassement de l'intelligibilité des phénomènes, l'ensemble aboutissant à la bascule dans un relativisme qui serait le lot inéluctable de la "postmodernité" analytique. Dès lors que le langage est conçu comme une multiplicité de jeux dont les règles, le but et le sens sont déterminés par un usage intersubjectif et des pragmatiques singulières, dès lors que le positionnement des locuteurs est renvoyé à un système communicationnel qui remplit le champ relationnel sans extériorité, dès lors enfin que les enjeux du dire sont rapportés à la narration et celle-ci elle-même rapportée au principe de la redescription, de la remise en contexte et de la réorganisation dans le sens d'une cohérence accrue - l'ensemble étant le produit de stratégies narratives et de leurs "vérités" -, on assiste non seulement à une sursémantisation de tous les éléments verbaux et perceptifs sous la forme de "récits", mais, chose plus grave, à l'effondrement de la théorie de la pratique. Celle-ci est désormais relative aux "besoins personnels" des analystes, en forme de petits arrangements avec eux-mêmes. Le paradoxe est que, dans ce périmètre, l'universalité de "l'expérience analytique" demeurerait pourtant une universalité référée aux grands axes de la technique définie par Freud (transfert, résistance, conflit et défense) à condition que cette dernière reste disjointe du plan des reconstructions de l'analyste42 . Car ce plan, c'est-à-dire le plan proprement métapsychologique, ne serait constitué que de métaphores et de symboles, spécifiques à l'univers de chaque analyste, faisant par conséquent la texture des théories dans leur pluralisme.

Indépendamment du fait qu'il est pour le moins fort difficile de concevoir les grands axes de la technique freudienne en dehors de tout soubassement économique, apte à rendre compte du déterminisme inconscient, on voit comment l'événementialité psychique se voit ici réduite à l'immédiateté de la temporalisation du récit de l'événement dans la séance, et comment, ce faisant, l'empiricité d'une telle description amène à "évaluer" la réussite d'une interprétation dans une découpe des données à même le matériel de la séance. Est-ce là un effet de la confrontation de la psychanalyse aux thèses de la science moderne, celle-ci s'avérant irréductible aux schèmes transcendantaux tels que Freud, après Kant, les a repris de la science newtonienne ? Une chose est sûre : le relativisme métapsychologique est désormais au service de la dispersion, et Freud a eu le pressentiment d'une telle menace. Dès 1921, dans Psychanalyse et télépathie - et il y revient dans Les Nouvelles Leçons - il critique "l'esprit large", la tolérance théorique, la forme de nihilisme qui sous-tend les "sophismes" selon lesquels aucune vérité ne peut être affirmée hormis celle "qui est le produit de nos besoins43". Pourtant, il était sans doute fort loin d'imaginer que l'on puisse un jour élever la théorie de l'interprétation à une théorie de la "négociation" de celle-ci entre analyste et patient, une négociation fondée sur l'échange empathique et la construction mutuelle de la réalité afin de mieux lutter contre toute forme d'"endoctrinement44". Sans doute, mais c'est bien le risque d'un tel "braconnage" qu'il prédisait aux analystes dès lors que ceux-ci abandonneraient le "common ground" d'une universalité métapsychologique45.

Le Wahnwitz, le schème, l'instinct

Par deux fois au moins, Freud évoque la menace qui pèserait sur son invention de n'être qu'une divagation personnelle. La première est explicite : "Ce fut comme l'accomplissement d'un rêve diurne invraisemblable lorsque je montai à la chaire de Worcester afin d'y donner les "Cinq leçons sur la psychanalyse". La psychanalyse n'était donc plus une formation délirante (kein Wahngebilde mehr), elle était devenue une part précieuse de la réalité46." La seconde occurrence se situe dans un contexte clinique mais implique la fondation même du fait inconscient. Dans le violent différend qui l'oppose à Jung, et à propos de l'organisation de la névrose infantile de L'Homme aux loups, Freud revient sur le rôle qu'il faut accorder à l'événement réel en regard de la formation fantasmatique, la relation entre le rêve de l'enfant et l'observation effective d'une scène de coït venant au centre de la question. Est-il en effet nécessaire de convoquer la réalité matérielle de la scène primitive ? Cette donnée première est-elle indispensable pour rendre compte et de l'inscription de l'événement psychique et des métamorphoses des positions pulsionnelles et identificatoires qui en procèdent ? La question se pose car la théorie jungienne des fantasmes rétroactifs - "doctrine qui, rabaissant les scènes infantiles, veut en faire des symboles régressifs" - récuse non seulement le rôle accordé à une telle réalité mais à tout réel dans lequel s'enracinerait le sexuel infantile. Ainsi, selon Jung, le complexe d'inceste n'est-il que symbolique. Il n'a d'autre existence que celle d'un mythe culturel. Si la prohibition de l'inceste est universelle, ce n'est que parce que le principe général de l'interdit trouve dans le fantasme incestueux matière à se figurer, le matériau fantasmatique n'étant utilisé qu'en vue de l'édification de la morale originelle. Inutile donc d'invoquer la réalité des désirs de l'enfant pour la mère : la mère est ici fortuitement convoquée pour signifier la vie familiale dans son ensemble. Inutile également d'invoquer le complexe d'OEdipe et le refoulement : la libido est un élan vital. Dans cet "inconsciemment existant" (selon Jung), Freud voit la perte de la compréhension de l'inconscient et, par conséquent, de la névrose infantile47.

Freud bataille donc, d'une part au plan clinique - sans la névrose infantile, comment concevra-t-on les modifications libidinales et les transformations pulsionnelles apportées par la cure ? - et, d'autre part - mais est-ce vraiment une autre part ? - au plan métapsychologique. Or, dans cette bataille, on le voit hésiter. Et l'hésitation porte précisément sur le statut même de la trace psychique inscrite dans l'inconscient : la trace mnésique est-elle celle déposée par l'expérience première ? ou bien doit-on concevoir qu'une image mnésique plus tardive, procurée par la vision de la rencontre sexuelle des parents, a été le matériau de la "présentation" dans le rêve d'une inscription préexistante ? Dans le premier cas, l'observation précoce de la scène primitive a été refoulée et inscrite sous la forme d'une trace mnésique que le rêve réactualise. Dans le second cas, on peut imaginer que la scène à la base du rêve n'a pas été un coït des parents, mais, par exemple, un coït d'animal, observation que l'enfant a pu ensuite déplacer sur ses parents "comme s'il avait déduit que les parents, eux non plus, ne faisaient pas cela autrement". Dans cette seconde éventualité, il y aurait donc eu "transfert sur les parents de l'image mnésique récemment obtenue", celle-ci pouvant d'ailleurs aussi bien provenir de l'observation d'un inoffensif lavement48. Mais dans cette oscillation entre les deux sources possibles du fantasme inconscient et du rêve, il est un point sur lequel Freud ne lâche pas : l'enfant a observé une chose au vu de laquelle s'est forgée la conviction que la menace de castration pouvait se réaliser ; de plus les ramifications et développements fantasmatiques ultérieurs indiquent que la position a tergo a nécessairement participé de cette vision. Et Freud est on ne peut plus ferme quant à la fonction de cette donnée réelle : sans cette Begebenheit, "l'analyse procédant de la névrose d'enfance [de ce patient] est en soi un trait d'esprit en délire, un Wahnwitz49".

Wahngebilde, Wahnwitz, telle est la menace qui pèse sur la théorisation de l'analyste. Et si elle pèse, c'est que à tout moment l'analyste peut être emporté par son imagination et sa fantaisie et prendre pour une théorie rationnelle ce qui n'est qu'accomplissement délirant de sa satisfaction personnelle. Car tel est bien le pouvoir du fantasme que, "point le plus faible de notre organisation psychique", il peut toujours "être utilisé pour ramener sous la domination du principe de plaisir des processus de pensée déjà devenus rationnels", et ceci est vrai tant dans la vie psychique la plus intime que dans la théorisation50. Dans le cas présent, la construction de l'analyste - construction dans la cure, construction de l'appareil psychique lui-même - aura les allures honorables d'un jugement de connaissance, mais elle sera en vérité au service de la divagation personnelle de l'analyste.

Freud a-t-il lu, ici encore, Kant ? Je l'ignore. Mais comment ne pas rapprocher ce Wahnwitz de la définition qu'en donne Kant dans l'Anthropologie d'un point de vue pragmatique ? "L'extravagance (insania [Wahnwitz en allemand]) est une perturbation de la faculté de juger : l'esprit est captivé par des analogies, qu'il confond avec les concepts de choses semblables ; et ainsi l'imagination, par un jeu qui, en liant les choses disparates, ressemble à l'entendement, donne l'illusion d'une universalité, qui réunirait ces représentations. Les malades de ce genre sont pour la plupart satisfaits ; ils composent des inepties, et se complaisent dans la richesse d'un réseau de concepts qui peuvent, croient-ils, concorder51." Une folie, ajoute Kant, qui, comme la poésie, est créatrice, mais qui, aux yeux de Freud, transformerait la découverte de l'inconscient au mieux en une invention poétique, au pire en une "paranoïa combinatoire52".

Freud est fort précis quant à l'enjeu du débat car il y va ni plus ni moins du statut de l'inconscient. Que Freud revendique la réalité sinon de la scène même, du moins d'un événement, concerne la nature de ce que l'on subsume sous le concept d'inconscient. Et la "nature" est ici au minimum celle de la trace mnésique en tant qu'elle est marquage, frayage, tracé forgé par le surcroît d'excitation. Le fragment de nature ici engagé est celui d'une altération neuronique pérenne, hors de laquelle l'action posthume de scénarios, inconnus en tant que tels puisque dépourvus de qualités propres, mais connaissables sous des qualités d'emprunt, est inconcevable. Avec la trace mnésique, ce sont la compulsion de répétition et le point de vue économique qui sont en jeu. Mais la nature ici va se révéler à double fond.

En effet, un pas au-delà de l'hésitation entre les rôles respectifs de l'image mnésique et de la trace mnésique, on voit la question de l'universalité des fondements resurgir. En l'espèce, si la configuration de la scène s'est formée à partir d'une expérience tardive, il faut admettre que l'image mnésique tardive a servi de reste diurne, permettant l'actualisation d'une trace mnésique bien antérieure. Quelle est dans ce cas la souche de la trace originaire ? C'est à cette question, qui concerne le fond du refoulement originaire, que Freud répond en introduisant l'hypothèse de traces mnésiques phylogénétiquement héritées. Des traces mnésiques qui sont inscrites dans le patrimoine de l'espèce humaine, mais qui, en aucun cas, ne supplantent les traces mnésiques déposées par les expériences personnelles. Elles les précèdent ; elles les devancent ; voire, elles les organisent. Et elles les organisent dans la mesure où elles-mêmes sont ordonnancées par les fantasmes originaires. Ces fantasmes originaires - scènes d'observation du commerce sexuel des parents, scènes de séduction dans l'enfance, scènes de menace de castration - n'affranchissent nullement la conception de l'inconscient de son ancrage dans le sexuel infantile53. Tout à l'inverse, elles le renforcent, l'infantile trouvant ici sa fondation invariante, le noyau le plus profond de l'inconscient. Or, ces fantasmes originaires, Freud les nomme "schèmes congénitaux" et les compare à des "catégories" philosophiques, au sens où ces schèmes assurent "la mise en place des impressions de la vie".

Que "schème" et "catégorie" soient purement et simplement substituables sous la plume de Freud illustre le caractère toujours aussi approximatif de son kantisme. Mais dans l'approximation on peut déceler une double visée, peut-être antinomique dans les termes, peut-être reflet exact de la tension théorique dont est forgé le concept d'inconscient. Soulignons tout d'abord que la confusion des deux termes indique que, selon Freud, ce sont les conditions globales de toute expérience psychique possible qui sont en jeu. Tel est bien ce qu'il indique lorsqu'il souligne que, là où les expériences vécues personnellement "ne se soumettent pas au schème héréditaire", elles "subissent un remaniement psychique dans le fantasme". Ainsi en est-il par exemple de l'hallucination du doigt coupé de L'Homme aux loups dont la puissance perceptive, issue du fantasme, impose à l'enfant la réalité de la castration, alors que celle-ci avait été jusqu'alors déniée et que, à dire vrai, la menace n'en avait sans doute pas été proférée. Ce cas et d'autres sont propres à montrer "l'existence autonome du schème", lequel oeuvre dans la vie psychique d'une manière tout à la fois conjointe et indépendante des vécus personnels. L'amalgame de "schème" et de "catégorie" cherche à formuler cette préformation universelle de la saisie du monde, quadrillage si déterminant que "les protestations du vécu contre le schème semblent fournir [par elles-mêmes] ample matière aux conflits infantiles".

Considérons maintenant l'usage de la notion de catégorie. Si Freud emploie le terme, sans doute est-ce pour indiquer que c'est l'originaire qui organise les impressions en expérience. Plus que des invariants, ces catégories semblent donc renvoyer aux formes fondamentales de la synthèse des données, conditions a priori de la possibilité même de l'expérience. Indépendantes de l'expérience empirique, elles permettent la détermination même des phénomènes, condition de leur intelligibilité. C'est sous la condition de ces catégories que les objets de l'intuition (Freud aurait dit : objets de la perception) peuvent être connus. En ce sens, les structures logiques en jeu dans les fantasmes originaires établissent les relations, indépendantes des cas particuliers, selon lesquelles le donné nous est donné. L'entendement est l'auteur de l'expérience. La "correction kantienne" de Freud se réaffirmerait ici sous l'aspect de cette version insolite de la subjectivité transcendantale : le fantasme originaire est le fondement, la présupposition qui légifère la prise du désir sur l'expérience.

Mais que penser du fait que ces catégories soient aussi bien nommées "schèmes"? Car le schème, déploiement a priori des concepts dans le temps, n'est pas le législateur de l'expérience. Il est le médiateur, le trait d'union grâce auquel la pensée et la sensibilité entrent en contact. Il permet la visée du phénomène, il permet la "subsomption" de l'intuition sous le concept, il rend possible l'application de la catégorie au phénomène. "Représentation pure" et néanmoins intellectuelle d'un côté et sensible de l'autre, homogène donc tout à la fois à la catégorie et au phénomène, le schème, qui n'est en lui-même qu'un produit de l'imagination, assure la référence possible de l'un à l'autre, puissance originelle de produire a priori la silhouette temporelle de l'objectivité, c'est-à-dire la forme de l'objet connaissable54. "Monogramme de l'imagination pure a priori, il fait que les images deviennent possibles." Pour cette raison, Kant insiste sur l'impérieuse nécessité qu'il y a à distinguer le schème et l'image.

Est-ce l'intérêt théorique de cette nécessité qui conduit Freud à assimiler schèmes et catégories pour mieux les opposer aux images fournies par l'expérience ? Est-ce la recherche, dans la conception de l'inconscient, non tant de ses contenus que des "formes originaires", produit de l'imagination en tant qu'elle est productrice non des images, mais de la structure dans laquelle s'ordonne la formation même des images, qui le guide dans l'amalgame ? Dans ce cas, on peut imaginer que Freud fait appel au schème pour conserver la matrice mnésique sans la combler de ses contenus imagés.

Hypothèse que le double fond de la "nature" vient en quelque sorte corroborer, lorsque Freud franchit l'ultime pas. Car Freud - s'inscrivant pleinement dans la démarche que Michel Foucault a si remarquablement analysée sous les termes d'"empirico-transcendantal" - ne fait pas qu'articuler les transcendantaux avec le vécu empirique en statuant tout simplement sur l'empirique en tant que transcendantal ; sa procédure théorique ne consiste pas seulement à extraire la cohérence a priori des catégories de la multiplicité des expériences empiriques55 ; il ne fait pas que prendre pour fondement a priori de la possibilité de tout phénomène ce qui a été de facto produit par une synthèse a posteriori. Vient le moment où la pointe fine de cette anthropologie, qui donne aux contenus empiriques valeur de subjectivité constituante, tente d'atteindre la source "naturelle" à laquelle in fine Freud réfère la "préparation à comprendre" que sont ces schèmes. L'ultime pas de Freud est darwinien56. Un pas qui, dans les dernières pages de L'Homme aux loups, amalgame cette fois évolution et transcendantaux, lorsque, s'interrogeant sur le socle de cet agencement originaire de la connaissance, Freud introduit "l'analogie" avec le savoir instinctuel des animaux. Ce fonds instinctuel qui correspondrait à "une activité d'esprit primitive", "ultérieurement détrônée et recouverte par la raison humaine", conserverait le pouvoir d'attirer à elle des processus psychiques "supérieurs", c'est-à-dire infiniment plus élaborés. À ce pouvoir d'attraction régressive, Freud confère la radicalité du refoulement originaire, cet instinctuel étant "le noyau [même] de l'inconscient". Et l'on voit alors qu'avec l'appel à ce noyau instinctuel qui est un fait de nature - la nature de l'animalité dans l'homme -, il tente, en un seul geste, d'articuler la charpente de la subjectivité constituante et l'oeuvre même du sexuel57.

De sorte que empirique et transcendantal sont ici effectivement visés d'un même mouvement58 ; la méthode empirique de l'induction a effectivement été passée, autant que faire se peut, au filtre de la rationalité ; et finalement l'"en soi" et le "pour soi" de l'inconnaissable que l'on infère ont bien été confondus afin de donner accès à la connaissance de ce qui détermine secrètement le mode même de la détermination. Mais, qui plus est, empirisme et transcendantal rencontrent leur fond commun dans le fond même de l'évolution de l'espèce, le sexuel devenant catégorie, c'est-à-dire condition de possibilité non de la sexualité animale de l'homme mais du fantasme sexuel, en tant que justement l'homme est un animal dénaturé. Pas vertigineux, pas fort contesté. Mais il donne la mesure de l'élan spéculatif qui a impulsé la conception de l'inconscient. Il donne aussi la mesure de la nécessité qu'il y eut et qu'il y a à tenir l'invention de l'inconscient sous la garde critique des limites imparties à la connaissance. Soit, l'inconscient n'est pas un Wahngebilde. Mais admettons alors qu'il est un Grenzbegriff.


(1) S. Freud, Le Moi et le Ça, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981, p. 223 (traduction modifiée).

(2) S. Freud, "Pour introduire le narcissisme", in La Vie sexuelle, Paris, Puf, 1970, p. 98.

(3) L. Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie, vol. I, Mauvezin, TER, 1989, p. 68, § 257.

(4) S. Freud, L'Interprétation du rêve, in OEuvres complètes (désormais abrégées en OC) IV, p. 131.

(5) S. Freud, "L'inconscient", in OC XIII, p. 206.

(6) S. Freud, L'Interprétation du rêve, in OC IV, p. 72.

(7) S. Freud, Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse, in OC XIX, p. 153-154.

(8) S. Freud, Gesammelte Werke (désormais abrégé en GW) II/III, Fischer Verlag, p. 150.

(9) S. Freud, Conférences d'introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999, p. 356.

(10) S. Freud, "Court abrégé de psychanalyse", in OC XVI, p. 335.

(11) S. Freud, L'Interprétation du rêve, in OC IV, p. 135-137 ; voir également la lettre à Abraham du 9 janvier 1908, ainsi que "Court abrégé de psychanalyse", in OC XVI, p. 336 .

(12) S. Freud, "Le maniement de l'interprétation du rêve en psychanalyse", in OC XI, p. 44.

(13) S. Freud, Totem et Tabou, in OC XI, p. 305.

(14) S. Freud, Abrégé de psychanalyse, Paris, Puf, 1975, p. 71 (traduction modifiée : voir GW XVII, p. 127).

(15) M. Foucault, Les Mots et les Choses, Paris, Gallimard, 1966, en particulier p. 232-261 et p. 329 et suiv. (ici p. 334).

(16) Ibid., p. 311-312 ; Foucault aborde ici la question de la philologie comme forme moderne de la critique pour autant qu'elle est analyse de ce qui se dit dans la profondeur du discours, envisageant les destins divergents du rapport au langage qui, de Freud à Russell, opposent l'interprétation à la formalisation.

(17) Sur tous ces points, voir l'analyse détaillée de J. Bouveresse, Philosophie, mythologie et pseudo-science, Wittgenstein lecteur de Freud, Paris, L'Éclat, 1991.

(18) S. Freud, Conférences d'introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 275.

(19) Ibid., p. 356.

(20) L. Wittgenstein, Remarques mêlées, Mauvezin, TER, 1990, p. 31.

(21) L. Wittgenstein, Le Cahier bleu et le Cahier brun, Paris, Gallimard, Tel, 1988, p. 45.

(22) S. Freud, Conférences d'introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 144-145 ; à propos des théories "dynamiques" et leur aptitude à élever le paradigme du cas individuel à l'état d'image de tous les cas (ce qui permet de valider en tant qu'universel une vision singulière), voir L. Wittgenstein, Fiches, Paris, Gallimard, 1970, § 444.

(23) L. Wittgenstein, Le Cahier bleu et le Cahier brun, op. cit., p. 69, ainsi que p. 157 ; sur tous ces points, voir J. Bouveresse, Le Mythe de l'intériorité, Expérience, signification et langage privé chez Wittgenstein, Paris, Minuit, 1987, p. 217-321.

(24) L. Wittgenstein, Le Cahier bleu et le Cahier brun, op. cit., p. 84.

(25) L. Wittgenstein, Leçons et conversations, Paris, Folio, 1992, p. 91.

(26) L. Wittgenstein, Le Cahier bleu et le Cahier brun, op. cit., p. 53 : Wittgenstein vise ici la divinisation du temps en philosophie ; sur "l'illusion" de l'inconscient, voir Leçons et conversations, op. cit., p. 93-94, ainsi que p. 59-60.

(27) L. Wittgenstein, Le Cahier bleu et le Cahier brun, op. cit., p. 307 ; voir p. 53 et 66.

(28) L. Wittgenstein, Investigations philosophiques, § 371, in Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, 1986, coll. "Tel" ; Grammaire philosophique, cité par J. Bouveresse, Le Mythe de l'intériorité, op. cit., p. 42 ; enfin Le Cahier bleu et le Cahier brun, op. cit., p. 113.

(29) S. Freud, "L'inconscient", in OC XIII, p. 210.

(30) S. Freud, L'Interprétation du rêve, in OC IV, p. 557, note 2 ; ainsi que la note ajoutée en 1935 à Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris, Gallimard, 1984, p. 78.

(31) S. Freud, Le Cahier bleu et le Cahier brun, op. cit., p. 53.

(32) S. Freud, "Pourquoi la guerre ?", in OC XIX, p. 78 et Nouvelle suite des leçons d'introduction à la psychanalyse, in OC XIX, p. 178.

(33) S. Freud, "Some Elementary Lessons in Psychoanalysis", in Résultats, idées, problèmes, II : 1921-1938, Paris, Puf, 1985, p. 291.

(34) L. Binswanger, Analyse existentielle et psychanalyse freudienne ; discours, parcours et Freud, Paris, Gallimard, 1970, coll. "Tel", p. 275 ; sur ce point, voir C. Enaudeau, "Le psychique en soi", Nouvelle Revue de psychanalyse, 1994, n° 48, p. 37-59.

(35) Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, tome III : 1910-1911, Paris, Gallimard, 1979, p. 154.

(36) S. Freud, "Pulsions et destins de pulsions", in OC XIII, p. 166-167 ; ainsi que Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa décrit sous forme autobiographique [Le président Schreber], in OC X, p. 297 (traduction modifiée sur un point) : "Nous concevons la pulsion comme le concept-frontière du somatique face au psychique et voyons en elle le représentant psychique des forces organiques..."

(37) E. Kant, Critique de la raison pure, trad. Tremesaygues et Pacaud, Paris, Puf, 1986, coll. "Quadrige", p. 228-229.

(38) L. Wittgenstein, "Remarques sur les couleurs", cité par F. Gil, "Wittgenstein et l'esthétique", La Part de l'oeil, 1992, n° 8, p. 38.

(39) L. Wittgenstein, Leçons et conversations, op. cit., p. 95 ; et p. 96 : "Si on se souvient alors de certains événements du jour précédent et si on les met en relation avec ce qu'on a rêvé, on voit d'ores et déjà apparaître une différence, le rêve change d'aspect. Et si, en réfléchissant sur le rêve, nous sommes amenés à nous souvenir de certaines circonstances de notre prime jeunesse, le rêve prendra encore un nouvel aspect de ce fait. Et ainsi de suite."

(40) L. Wittgenstein, Remarques sur la philosophie de la psychologie, vol. I, op. cit., p. 118, § 507, p. 106, § 435 ; voir p. 182, § 862 : "Je veux dire que l'expression naturelle primitive du vécu de l'aspect serait une exclamation ; ce pourrait être aussi une lumière qui allume l'oeil (quelque chose me vient à l'esprit - Es fällt mir etwas darauf)" (trad. modifiée).

(41) Ibid., p. 212, § 1036 ; voir p. 209-210, § 1021 et 1025.

(42) Très nombreux sont les travaux qui vont dans ce sens ; voir à titre d'exemples : D. P. Spence, "Vérité narrative et vérité théorique", Revue française de psychanalyse, 1998/3, p. 849-869 ; R. S. Wallerstein, "One Psychoanalysis or Many ?", International Journal of Psychoanalysis, 1988, n° 69, p. 5-21 ; et, du même auteur, "Psychoanalysis : The Common Ground", International Journal of Psychoanalysis, 1990, n° 71, p. 3-20, ainsi que R. Schafer, L'Attitude analytique, Paris, Puf, 1988.

(43) Avec les découvertes alors récentes de la physique théorique, Freud s'est inquiété du "nouveau danger formidable" que représentait pour la psychanalyse l'usage qui pourrait être fait des incertitudes de la science en regard de l'occultisme et du mysticisme : Psychanalyse et télépathie, in OC XVI, p. 101-120 ; ainsi que Nouvelle Suite des leçons d'introduction à la psychanalyse, in OC XIX, p. 229 et 226 ; sur la crise du justificationnisme kantien, voir A. Gualandi, Le Problème de la vérité scientifique dans la philosophie française contemporaine, Paris, L'Harmattan, 1998, et L. Fedi et J.-M. Salanskis éd., Les Philosophies françaises et la science : dialogue avec Kant, ENS Éditions, 2001.

(44) A. Goldberg, "Psychoanalysis and Negotiation", The Psychoanalytic Quartely, 1987, n° 56, p. 109-129.

(45) S. Freud, La Question de l'analyse profane, Paris, Gallimard, 1985, p. 219 (le mot allemand pour "braconner" est "wildern").

(46) S. Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même, Paris, Gallimard, 1984, p. 88.

(47) S. Freud, Sur l'histoire du mouvement analytique, Paris, Gallimard, 1986, p. 119-120, ainsi que S. Freud - C. Jung, Correspondance, Paris, Gallimard, 1975, en particulier les lettres des 27 avril et 8, 14 et 23 mai 1912.

(48) S. Freud, "À partir de l'histoire d'une névrose infantile", in OC XIII, p. 55 et 92.

(49) Ibid., p. 54.

(50) S. Freud, "Formulations sur les deux principes de l'advenir psychique", in OC XI, p. 18.

(51) E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique, Paris, Vrin, 1984, p. 82.

(52) S. Freud, Conférences d'introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 86.

(53) S. Freud, "À partir de l'histoire d'une névrose infantile", in OC XIII, p. 94 ; sur tous ces points, voir J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme (1964), Paris, Hachette, 1984.

(54) Dans cette lecture de Kant, je me suis aidée du Kant lexicon de R. Eisler (Paris, Gallimard, 1994), articles "catégorie", "schème", "objet" etc., ainsi que, au sujet du schème, du texte de C. Enaudeau, "L'"exhibitio" chez Kant", Cahiers philosophiques, juin 1994, n° 59, p. 37-52.

(55) M. Foucault, Les Mots et les Choses, op. cit., p. 257 et 261.

(56) Ibid., p. 117.

(57) Il faudrait ici développer l'autre volet de cette position freudienne, à savoir le rôle imparti à la "langue primitive" comme trace de la préhistoire sexuelle du langage, refoulée par l'évolution mais demeurant inscrite à l'état de fossile ; ce qui permet à Freud d'articuler l'aptitude à la régression psychique et l'aptitude à la régression du langage lui-même, et de comprendre comment le langage peut se mettre tout à la fois au service de la réalisation hallucinatoire de l'acte (dire était autrefois faire) et au service du déguisement de ce contenu (les mots étant le "matériau" avec lequel opère la déformation).

(58) À propos du "doublet empirico-transcendantal" qu'est l'homme - cet être "tel qu'on prendra connaissance en lui de ce qui rend possible toute connaissance" : M. Foucault, Les Mots et les Choses, op. cit., p. 328-338 (ici, p. 329).

Cahiers philosophiques, n°107, page 9 (10/2006)

Cahiers philosophiques - L'inconscient, un concept-limite