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Cahiers philosophiques

Éditorial

Éditorial du numéro 107 ("L'inconscient")

En 1917, dans Une difficulté de la psychanalyse, Freud évoquait la manière dont la psychanalyse, en raison d'une difficulté affective et non intellectuelle, "s'aliène la sympathie de l'auditeur et du lecteur" par là même peu enclin à lui accorder intérêt et créance. Près d'un siècle plus tard, après une brève période où la psychanalyse fût de bon ton, cette "difficulté" semble s'être encore accrue. Il ne s'agit plus seulement aujourd'hui de réticences liées à la réception d'une hypothèse nouvelle concernant le psychisme et à la découverte d'une thérapeutique surprenante ou dérangeante ; on assiste à une remise en question radicale de la prise en charge par la psychanalyse de pathologies et de symptômes divers, à une profonde mise en doute de sa légitimité, à la contestation du rôle qu'elle joue dans les sociétés contemporaines.

En témoignent aussi bien des publications - Le Livre noir de la psychanalyse ou le rapport de l'Inserm Psychothérapies, trois approches évaluées - que la manière dont se déroule le cursus psychiatrique dans bien des facultés de médecine où l'on ne se contente pas de ne rien enseigner de la psychanalyse mais où on affirme, haut et fort, que cet enseignement n'aurait aucune utilité, voire qu'il serait dangereux.

Les finalités de cette remise en question ne sont pas exclusivement théoriques, loin s'en faut. Les laboratoires pharmaceutiques ont intérêt à un modèle thérapeutique étroitement médical et la Sécurité sociale pourrait être légitimement tentée, pour des raisons financières, de donner une prime à des traitements plus rapides. Pourtant ces différents traitements ne traitent pas la même chose, et surtout, pas de la même manière. Faire disparaître un symptôme, comme par enchantement, grâce à un médicament ou une thérapie comportementale, constitue-t-il une réelle amélioration ? La question mérite bien sûr d'être posée sans exclusive et la souffrance des patients est le seul critère à prendre en compte. Mais on ne peut projeter d'éradiquer la dépression, la folie comme on éradique la variole : ne serait-ce pas chercher à faire disparaître la vie psychique elle-même ? Est-ce ce dont la psychanalyse nous parle et qui nous serait devenu inaudible, plus encore aujourd'hui qu'hier ?

Pour autant, il ne s'agit pas de dire que la psychanalyse est intouchable, qu'elle est au-dessus de toute critique, de toute évaluation : questionner n'est pas invalider ! D'autant moins que, depuis sa fondation, c'est aussi de l'intérieur même de la psychanalyse que les interrogations les plus vives sont venues ; à l'instar de la philosophie, la psychanalyse s'est d'emblée trouvée traversée par de forts clivages qui concernent aussi bien la théorie que la clinique. Depuis Freud, les pratiques thérapeutiques se sont d'ailleurs largement transformées affectant en retour la théorisation générale de la cure psychanalytique.

Il convient toutefois si on se propose de questionner et d'évaluer, de faire nettement la différence entre des productions telles que Le Livre noir de la psychanalyse qui tentent de jeter un discrédit sur l'ensemble de la psychanalyse, et des interrogations de bonne foi qui peuvent lui être adressées ou qu'elle peut s'adresser à elle-même.

S'intéresser à "l'inconscient", ce n'est pas seulement aborder un des concepts fondamentaux de la psychanalyse, "le fond même de toute vie psychique" pour Freud ; c'est se pencher sur une notion qui concentre, dès l'origine, des critiques émanant d'horizons divers : de Wittgenstein à Foucault et Deleuze, de la philosophie aux sciences cognitives (pour citer uniquement celles dont il sera question dans notre dossier).

Par sa définition même, "l'inconscient" ne peut être directement observé. C'est en partant de la surface, de ce qui est présent à la conscience que, par inférence, est construit l'inconscient. Freud fait de la lacune de la conscience le point de départ de sa découverte, et de la métaphore archéologique l'un des paradigmes de son invention. Toute affection pathologique est rapportée à un agent actif, corps étranger interne, dont le patient n'a aucune connaissance ; celui-ci a seulement accès à des manifestations indirectes qui désignent "en creux" l'inconscient. Ainsi, l'inconscient dont Freud parle comme d'une "hypothèse nécessaire et légitime" sans laquelle les actes conscients demeureraient incohérents et incompréhensibles, tombe sous le coup de la critique méthodologique de Wittgenstein dans les Remarques sur la philosophie de la psychologie : "Si la simple description des faits est si difficile, c'est parce que l'on croit que, pour venir à la compréhension des faits, il faut les compléter." Ce concept serait donc une pure illusion philosophique provenant d'une confusion des causes et des raisons : et de fait, jamais la psychanalyse ne distingue l'objet de l'interprétation de l'interprétation elle-même puisque seule l'interprétation donne accès à l'objet.

La critique émane aussi de ceux qui admettant l'existence d'un inconscient refusent d'accepter la forme qu'il prend pour la psychanalyse : Deleuze en rejette ainsi la représentation trop morbide et surtout trop identifiante, puisque l'inconscient, pensé par Freud ou Lacan, renvoie à un sujet personnel ; il lui préfère un inconscient impersonnel, affirmatif et protéiforme, quoiqu'il maintienne l'idée d'un "instinct de mort", distinct de la "pulsion de mort" freudienne.

Les sciences cognitives enfin, en particulier les approches neurophysiologiques et neuropsychologiques, peinent à accepter l'idée de "représentation inconsciente". Le débat sur l'intentionnalité du contenu de la pensée onirique demeure encore aujourd'hui objet de controverse mais certains n'hésitent pas à considérer que l'essentiel de la construction freudienne est invalidée par nos connaissances sur la physiologie du rêve ; la "bizarrerie" du rêve serait un simple effet de chaos, les affects liés au rêve ne seraient l'objet d'aucun travail de censure ou de déformation.

Il est possible de juger que toutes ces critiques sont rédhibitoires et d'en conclure qu'elles anéantissent ou paradoxalement qu'elles confortent la psychanalyse : qu'elles l'anéantissent aux yeux de ceux qui l'assimilent à une croyance plus ou moins superstitieuse, une pratique non scientifiquement étayée ; qu'elles la confortent, aux yeux de ceux qui, parce qu'ils sont praticiens et théoriciens de l'analyse, jugent que toutes ces critiques sont totalement étrangères, tellement étrangères qu'elles manquent de prise sur la chose même, au point qu'il n'y a là rien à voir ni à entendre, sinon la redoutable résistance de ceux qui ne veulent rien entendre.

Si la psychanalyse est bien vivante aujourd'hui - ce dont témoigne, s'il le fallait, tous les patients qu'elle rend à la vie - c'est qu'il est aussi possible de refuser cette oscillation, de sortir de ce renvoi dos à dos, en affirmant que l'inconscient est un "concept-limite" (formulation que l'on doit à Freud lui-même), qu'il convient de ne pas ignorer cette caractéristique et de tenir l'invention de l'inconscient sous la garde critique des limites imparties à la connaissance. En affirmant aussi que le psychisme relève d'une pluralité d'approches théoriques ou curatives qui ne sont pas contradictoires, que la psychanalyse ne tourne pas le dos à la science, même si elle ne peut entrer dans le cadre d'un scientisme étroit érigeant l'état présent des connaissances, par définition provisoire, en norme définitive. À titre d'exemple, l'inconscient psychanalytique peut être étudié en rapport avec l'inconscient cognitif, le point commun étant notamment la question de l'hallucination : le psychanalyste comme le neurologue rencontrent en effet la puissance de l'hallucination. Dans son livre Le Fantôme intérieur (paru en l'an 2000), V. Ramachandran, neurologue américain, écrit : "En fait, nous prenons le relais de Freud en inaugurant ce que l'on pourrait appeler une ère d'épistémologie expérimentale (l'étude de la manière dont le cerveau représente le savoir et la croyance) et de neuropsychiatrie cognitive (l'interface entre les troubles mentaux et physiques du cerveau), et nous pouvons commencer à pratiquer des expériences sur des systèmes de croyance, la conscience, les interactions entre l'esprit et le corps et autres jalons du comportement humain." Il montre comment l'étude expérimentale des hallucinations - qu'il a notamment abordées avec des patients souffrant de douleurs intolérables dans des membres amputés - a considérablement renouvelé la compréhension du cerveau ; pour traiter la douleur fantôme - phénomène connu de longue date et diversement interprété au cours de l'histoire -, ce neurologue a fait appel à une boîte fantôme dans laquelle il demandait au patient de placer sa main fantôme, la cessation de la douleur étant donc obtenue par une sorte de subterfuge (non pour le malade qui sait pertinemment qu'il lui manque une main quoiqu'il la sente mais pour son cerveau).

Loin que ces recherches renvoient la psychanalyse au rang des thérapeutiques obsolètes, elles nous montrent au contraire que celle-ci est sans doute trop moderne pour avoir encore été neurologiquement interprétée et évaluée, alors même que peut l'être le bénéfice sur les patients. Si toutefois, elle ne peut être remplacée par une intervention directe - médicamenteuse ou autre - sur le cerveau ou par un conditionnement écrasant purement et simplement les symptômes, c'est parce que dans la cure, il y va non pas de "symptômes" isolables dans le temps et séparables de tout contexte, mais de l'histoire du patient, histoire qu'il ne connaît pas, dont il n'a pas conscience et à laquelle il accède petit à petit en la mettant en mots. Le temps - long mais au regard de quels critères ? - de la cure est précisément celui qui permet de retrouver, de reconstituer une partie de cette histoire en la parlant, d'apercevoir comment le passé n'est pas passé, comment il recompose le présent ; l'enjeu de l'analyse étant peut-être que le passé, non pas disparaisse - raison pour laquelle faire s'évanouir les symptômes risque bien d'être une guérison très précaire - mais devienne réellement du passé. Le concept d'inconscient, concept-limite, est bien celui qui permet de forger le cadre même de la parole et de l'écoute analytiques. Il ouvre aussi la voie, si toutefois l'on renonce aux sectarismes, à une approche pluridisciplinaire du psychisme humain.

Cahiers philosophiques, n°107, page 5 (10/2006)

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