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Notes de lecture ("Cahiers Philosophiques, numéro 104")

Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale
Loïc Wacquant.
Marseille, Agone éditeur, 2004
350 p., coll. "Contre-feux"
ISBN : 2-7489-0023-5

Au jour où ces lignes sont écrites, une armée de trente millions de malheureux souffre chroniquement de faim ou de malnutrition aux États-Unis, tandis que sept millions n'ont pas de logement. Dans le même temps, près de deux millions de personnes croupissent derrière les verrous des prisons états-uniennes, quatre millions se trouvant en liberté conditionnelle ou surveillée. Le nombre de citoyens américains privés du droit de vote pour cause de contrôle judiciaire est approximativement le même. On ne s'étonnera pas d'apprendre que l'intersection entre le peuple des pauvres et le peuple des reclus est substantielle : près de la moitié des prisonniers vivait, au moment de l'arrestation, avec moins de 600 dollars par mois1.

Par-delà ces chiffres consternants, il importe de savoir s'il y a ou non un lien entre ces phénomènes : l'ampleur de la pauvreté, d'une part, et les proportions gigantesques du système pénal, d'autre part, aux États-Unis. S'agissant de la première puissance économique mondiale, qui se trouve être aussi le pays d'origine des doctrines politiques aujourd'hui dominantes à travers le monde (en matière économique et sociale, avec la pensée néolibérale, mais aussi en matière pénale, avec les trop fameuses idéologies de la "tolérance zéro" et du "carreau cassé"), il est souhaitable de prendre connaissance des efforts d'élucidation des politiques publiques mises en oeuvre aux États-Unis depuis une trentaine d'années. Tel est l'intérêt principal du livre de Loïc Wacquant, qui soumet à une critique approfondie non seulement lesdites doctrines politiques actuellement prévalentes de l'autre côté de l'Atlantique (et, tendanciellement, à travers le monde entier), mais aussi les explications courantes du couplage états-unien, si souvent stigmatisé par une partie de la gauche européenne, entre l'atrophie de la protection sociale et l'hypertrophie de l'État répressif.

Ce couplage a évidemment une histoire, qui est récente. Si l'on a beaucoup commenté le démantèlement de la protection sociale et la déréglementation du travail pendant les mandats successifs de Reagan, de Bush père et de Clinton - par quoi le salaire minimum se trouve aujourd'hui de 20 % inférieur en valeur réelle à son montant de la fin des années soixante2 - on connaît moins l'histoire pénale récente des États-Unis, au cours de laquelle on a assisté au quintuplement du nombre de prisonniers en vingt-cinq ans, au point qu'en 2000, 702 individus sur 100 000 étaient incarcérés, soit un taux de six à douze fois supérieur aux pays de l'Union européenne (p. 125-126).

La thèse centrale du livre de Wacquant porte sur l'articulation de ces deux évolutions conjointes, que l'on observe aussi, dans une mesure moindre, en Europe : "l'irrésistible ascension de l'État pénal américain répond non pas à la montée de la criminalité - qui est restée globalement constante avant de s'infléchir en fin de période - mais aux dislocations provoquées par le désengagement social et urbain de l'État et par l'imposition du travail précaire comme nouvelle norme de citoyenneté pour les Américains d'en bas" (p. 16). Pour reprendre d'autres termes de l'auteur, la prison est "l'aspirateur social" chargé de nettoyer la société de marché de ses propres déchets humains (p. 298). Appelons cette idée "la thèse de la complémentarité fonctionnelle" entre la réduction de l'État social, d'une part, et l'expansion de l'État pénal, d'autre part. Comme nous allons le montrer, cette thèse présente l'inconvénient d'être affectée d'une contradiction cachée, tandis que d'autres pistes d'explication, suggérées par Wacquant mais non explorées, présentent aussi un intérêt : il s'agit notamment du rôle des médias dans la diffusion du mode de pensée sécuritaire, d'une part, et des suites et séquelles de la ségrégation raciale, d'autre part.

Le livre montre donc, avec un grand luxe de précisions quantitatives, les formes et les conditions du désengagement social de l'État, ainsi que les formes et les conditions de l'expansion de l'État pénal.

Le processus de rupture du compromis keynésien et de fin du salariat fordiste est présenté à travers notamment la régression continuelle des budgets alloués au logement social, l'exposé du démantèlement des aides sociales et le passage subséquent du welfare - l'État assistanciel - au workfare - l'obligation de travailler pour toucher les diverses allocations. Ce processus culmine avec la loi sur le travail et la responsabilité individuelle de 1996, concoctée par le président Clinton et le parti démocrate, dépassant de loin en témérité les plus audacieuses offensives reaganiennes contre le Big Government ("l'État pléthorique" mettant en oeuvre la protection sociale, garantissant les biens et les services publics) : abrogation du droit à l'assistance pour les enfants pauvres, par l'institution d'une limite de la durée pendant laquelle leurs parents peuvent toucher les aides ; décentralisation des programmes de protection sociale du gouvernement fédéral vers les cinquante États, auxquels ressortit désormais la fixation des critères d'attribution des aides ; détermination des budgets non plus en fonction de l'évaluation des besoins mais à partir de dotations fixes ; exclusion de l'aide sociale de plusieurs publics ayant en commun leur absence de moyens de pression politique - résidents étrangers, enfants pauvres physiquement handicapés, contrevenants à la législation sur les stupéfiants, filles-mères - et cela, alors que dix millions d'enfants étaient, dès 1995, privés de toute couverture sociale et médicale et qu'une mère célibataire sur deux et un enfant sur cinq vivaient en dessous du seuil de pauvreté.

Loïc Wacquant analyse particulièrement bien le complexe idéologique par lequel de telles "réformes" furent politiquement possibles. En premier lieu, l'absence de réaction collective, notamment syndicale, aux transformations du salariat fordiste et aux vagues de licenciements a laissé le champ libre aux démagogies diverses qui ont ainsi pu capter la somme des frustrations suscitées par la précarisation généralisée de l'emploi, et détourner les multiples mécontentements contre l'État, dès lors pensé comme "un carcan aussi étouffant qu'inutile" (p. 77). En second lieu, les représentations culturellement constituées de la liberté individuelle la rendent souvent, aux yeux de beaucoup de citoyens américains, synonyme de l'autonomie financière, ce qui permet de façon récurrente aux diverses anxiétés et frustrations de se focaliser sur les catégories de population tenues pour déméritantes (les chômeurs et les délinquants en particulier) : le pauvre est quelqu'un qui doit apprendre à se prendre en main. Enfin, la prégnance d'une représentation standardisée de la famille induit le soupçon contre des pratiques perçues comme menaçant celle-ci ; de sorte que la conformité à des normes réputées morales du comportement est devenue un critère d'allocation des aides, et que se trouvent conséquemment exclues de celles-ci les personnes réputées immorales (filles-mères, consommateurs de stupéfiants).

Le livre de Wacquant a ainsi, en premier lieu, le grand mérite d'en finir avec deux mythes qui offrent l'explication courante et erronée de l'expansion de l'État pénal : les États-Unis auraient des taux de délinquance particulièrement élevés ; les dernières décennies seraient marquées par une augmentation du nombre de crimes et délits. Une analyse fouillée des données statistiques - dont on sait qu'elles sont particulièrement délicates à comparer, d'une période et d'un pays à l'autre - permet de dire qu'en dehors du cas particulier des homicides, les États-Unis présentent depuis longtemps des taux de délinquance ordinaires par rapport aux autres pays industrialisés ; et qu'à l'exception du pic de la fin des années quatre-vingt, dû à la diffusion du crack, ces taux sont restés à peu près fixes avant de refluer (p. 274-285). Mais cette relative stabilité de la délinquance n'a pas empêché une inflation carcérale telle qu'aujourd'hui un homme sur vingt et un jeune Noir sur trois sont emprisonnés ou bien sous tutelle judicaire.

En effet, tandis que les États européens développaient les peines de substitution par amendes ou travaux d'intérêt général, les États-Unis se distinguèrent en ceci qu'ils n'instaurèrent pas ces formes de dualisation des politiques pénales. La prison est, plus que jamais outre-Atlantique, la réponse uniforme à toute infraction constatée : incarcération systématique même pour les faits les plus bénins, lois instaurant l'automaticité de peines, moyens de surveillance augmentés, notamment par la transformation du contrôle des libérés sur parole ; de sorte que le nombre d'admissions dans les pénitenciers d'État a quadruplé entre 1980 et 1997. Cette sévérité accrue se focalise, on s'en doute, sur la petite délinquance de rue (par le biais notamment de la législation sur les stupéfiants). Le prisonnier type est un homme pauvre, jeune, sans diplôme, condamné pour un crime ou délit non violent, et noir.

Le recrutement préférentiel du contingent de reclus parmi la population des déshérités doit être mis en perspective avec les autres dispositifs attestant des entrelacs multiples du traitement social de la pauvreté et des politiques pénales. En effet, les dispositifs d'aide sociale tendent à se transformer en un outil parmi d'autres pour contrôler les populations soupçonnées d'immoralité ou de dangerosité, dont l'obligation de travailler pour percevoir les aides sociales, ainsi que le fichage généralisé des allocataires de celles-ci dans les banques de données informatiques - censées permettre de prévenir et déceler toute fraude ou abus - sont les deux pièces maîtresses. Faisant montre, dans ses analyses, d'une remarquable maîtrise des données quantitatives et de la littérature grise sur ces sujets, Wacquant pose sa thèse centrale : le couplage de plus en plus systématique d'un rétrécissement de l'État social avec l'expansion de l'État pénal atteste du passage de politiques redistributives de type keynésien à un traitement punitif de la misère, mutation donc de la "guerre contre la pauvreté" en une "guerre contre les pauvres".

Mais on peut regretter que cette inférence se fasse sans un examen plus exhaustif du conflit des interprétations auquel peut donner lieu cette concomitance entre politiques sociales et pénales - et cela d'autant plus que d'autres pistes sont ouvertes par le livre de Wacquant. L'auteur affirme la complémentarité fonctionnelle entre l'expansion de l'enfermement et de la surveillance policière et judiciaire d'une part, le démantèlement de la protection sociale et la déréglementation du travail d'autre part. Cette opinion est généralement partagée par un bon nombre de ceux qui entendent s'opposer au néolibéralisme, mais souvent sur la base d'un présupposé erroné : l'idée que l'expansion du pénal vient pallier les troubles occasionnés par des conditions économiques instables d'existence. Or, dès lors qu'on remarque que, contrairement aux idées reçues et médiatiquement entretenues, il n'y a pas eu d'inflation spécialement marquée de la délinquance dans la période au cours de laquelle s'opéra le démantèlement de la protection sociale, on peut se demander quels sont exactement les troubles supposés auxquels répondrait l'expansion du pénal.

Une argumentation possible visant à défendre la thèse de la complémentarité fonctionnelle serait de dire que la réduction de l'État social aurait provoqué un surcroît de délinquance s'il n'y avait pas eu un renforcement de l'État policier et judiciaire. Mais on trouve dans l'étude de Wacquant d'importantes objections à une ligne argumentative de ce type et qui, sans la disqualifier complètement, la rendent toutefois inapte à étayer, à elle seule, la thèse de la complémentarité. En effet, l'analyse comparative montre bien que les quelques collectivités locales ayant opté pour une forme d'action policière opposée, plus préventive et conciliante, ont enregistré à coûts égaux de meilleurs résultats dans la maîtrise de la délinquance. De même, on ne saurait, selon l'auteur, attribuer le reflux de la délinquance enregistré à la fin des années quatre-vingt-dix à l'application de la doctrine de "tolérance zéro" : au terme de l'analyse, notamment par le biais d'une comparaison avec le Canada, Wacquant conclut que cette décrue s'explique beaucoup plus par des facteurs démographiques et par une modification de l'économie de la drogue. En somme, tout un ensemble d'arguments comparatistes tend à récuser nettement l'idée que les politiques de sévérité répressive auraient eu un effet dissuasif sur les délinquants potentiels - thèse pourtant centrale dans l'idéologie de la "tolérance zéro". Enfin, l'abandon de toute volonté d'aider la réinsertion, ainsi que l'annulation des programmes thérapeutiques ou éducatifs en détention, ont considérablement accru la dimension criminogène de celle-ci, tandis que sa fonction dissuasive est éminemment douteuse.

On tient ici une contradiction centrale dans l'argumentation du livre : d'un côté, affirmer la nécessité de l'expansion de l'État pénal pour pallier les troubles induits par la réduction de l'État social ; tandis que d'un autre côté il est montré que ces troubles, s'ils existent, ne se traduisent pas par une recrudescence des actes délictueux, et qu'en tout cas le durcissement des politiques pénales est dépourvu d'effets sur leur volume global. Il reste donc deux hypothèses : ou bien il y a effectivement complémentarité fonctionnelle entre le traitement social de la pauvreté et les politiques pénales - mais alors cette complémentarité ne consiste pas, pour les secondes, à organiser le chaos engendré par le premier, et il faut la chercher ailleurs ; ou bien il n'y a pas de complémentarité entre les deux, mais simplement une coïncidence historique qui correspond à des causalités voire des fonctions sociales hétérogènes entre elles. Toutefois le livre de Wacquant ne permet pas de trancher complètement entre ces deux hypothèses. On se penchera plus particulièrement ici sur le rôle du marché médiatique d'abord, puis sur la question dite "raciale" aux États-Unis.

Examinant le rôle des médias et des campagnes électorales dans la diffusion de l'idéologie sécuritaire, le livre relève le caractère rituel de l'exécration médiatico-politique des délinquants, et spécialement des délinquants sexuels, ainsi que sa fonction de défense symbolique des représentations courantes de la famille américaine. Celle-ci est pourtant la principale structure occasionnant la violence sexuelle contre les enfants, 80 % de ces agressions étant causées non par des "prédateurs" isolés, selon la mythologie en vogue, mais par des parents ou des proches de la victime. De la sorte, le traitement médiatique de cette délinquance contribue à la dénégation collective de la réalité familiale comme espace pathogène de confinement oedipien (p. 263). La fonction du fait social est donc ici identifiée par Wacquant à partir de ce qu'il permet d'occulter. Idéologie sécuritaire, marché médiatique de la peur, construction d'une "catégorie sacrificielle que l'on peut vilipender et humilier en toute impunité avec d'immenses profits symboliques" (p. 214) : ces phénomènes sont particulièrement exacerbés dans le cas de la criminalité sexuelle, mais néanmoins concernent, à de moindre degrés, les autres formes de délinquance. Il faut remarquer, dans cette dernière citation, ce qui paraît être une réminiscence (unique dans le livre de Wacquant, mais significative) de l'anthropologie de René Girard, sans que soient fournies de plus amples justifications au recours à la théorie de l'unanimité violente contre la victime émissaire honnie. Et l'on peut regretter que le livre n'explore pas plus avant de telles intuitions : elles auraient toutefois exigé une enquête plus approfondie sur les marchés de la peur, en particulier les marchés médiatiques, et le gavage du téléspectateur par l'exhibition continue et quasi pornographique (p. 11) des images de l'activité policière. Notamment, une enquête sur le traitement médiatique de la peur aurait peut-être du même coup éclairé l'idéologie sécuritaire à partir non de ce qu'elle dit et de ce qu'elle permet de faire, mais de ce qu'elle permet de ne pas dire et de ce qu'elle contribue à empêcher de faire.

Car on peut ici formuler l'hypothèse suivante, à la fois causale et fonctionnelle : peur et sécuritarisme occupant la première place dans l'espace politico-médiatique, l'expansion de l'État pénal doit dès lors être envisagée comme émanant non pas seulement de la précarisation du salariat, comme le dit Wacquant, mais aussi, pour partie, de l'économie spectaculaire et du marché médiatique. Les nouvelles politiques pénales seraient alors la résultante du processus de soumission du discours politique aux normes et exigences du marché de l'image - ceci pour les aspects causaux. Or, comme le disait Pierre Bourdieu, tout simplement, le fait divers fait diversion : là aussi, l'expansion de l'État pénal serait un épiphénomène, colossalement coûteux, de l'inflation d'un discours sur le crime n'ayant pas d'autre raison d'être que d'occuper l'espace médiatique et mental en persuadant les gens que leurs problèmes véritables se trouvent là - et non pas dans cette gigantesque opération d'extorsion de la plus-value, peut-être la plus importante de l'histoire, qui a vu, avec la croissance économique des années quatre-vingt-dix couplée à la déréglementation du travail, décupler en une seule décennie le rapport entre les revenus moyens de l'ouvrier et du patron (passé de 1 contre 42 à 1 contre 4193), le revenu national augmenter de 66 % tandis que le revenu médian croissait seulement de 10 %, et que celui des 20 % de ménages les plus pauvres baissait4. Au demeurant, c'est bien une telle fonction sociale que remplit la victime sacrificielle dans l'anthropologie de René Girard : l'unanimité violente contre l'ennemi public honni - dans notre cas, le délinquant - fournit un sentiment factice d'unité au corps social, dont les véritables divisions et rivalités internes sont ainsi masquées aux consciences individuelles par le consensus violent. Cette hypothèse, seulement suggérée par l'étude de Wacquant, d'une fonction essentiellement occultante de l'idéologie sécuritaire, et du caractère second, par rapport à celle-ci, de l'expansion du pénal, aurait méritée, croyons-nous, d'être explorée plus systématiquement par l'étude des modifications du marché médiatique et de son rôle causal dans la diffusion de la peur - puisque, plaçant la complémentarité avec les transformations du capitalisme plus dans les discours sécuritaires que dans les pratiques pénales, cette hypothèse semble nettement plus compatible avec une argumentation concluant par ailleurs à l'inefficience fondamentale de ces dernières.

L'analyse qui précède n'est toutefois opératoire que si l'on veut plaider pour la thèse de la complémentarité entre les transformations du capitalisme et la diffusion de la pensée sécuritaire. Mais une autre interprétation est encore possible à partir de l'étude de Wacquant.

Constatant que les catégories sociales surreprésentées en prison sont, plus que les pauvres en général, les pauvres latinos et surtout les pauvres noirs, l'auteur étudie l'incarcération de masse en fonction des paramètres dits "raciaux" ou "ethniques". Les prisons sont peuplées à 54 % de Noirs, qui ne représentent que 12 % de la population d'ensemble - et ceci aussi est une innovation récente : le taux d'incarcération des Noirs a triplé entre 1980 et 1995 tandis que la proportion de Blancs, majoritaires derrière les barreaux en 1945, n'a cessé de décroître. La probabilité sur une vie de faire un séjour en prison est de 30 % pour les Noirs, 4 % pour les Blancs. Un homme noir sur six est privé de son droit de vote pour condamnation pénale lourde. L'un des chapitres les plus intéressants du livre de Wacquant, et qui constitue sans doute la contribution la plus originale de l'auteur à l'élucidation des politiques pénales aux États-Unis, s'efforce de mettre au jour les continuités historiques entre, d'une part, les diverses formes de ségrégation (de droit avant le mouvement des droits civiques, de fait avant et après en raison de la relégation des Noirs dans les ghettos) et, d'autre part, la prison en tant qu'espace de relégation recrutant préférentiellement son public dans la population noire.

L'apport scientifique de Wacquant est ici d'élaborer un concept du ghetto par une comparaison entre les ghettos juifs de l'Europe et le ghetto noir états-unien. Dans les deux cas, le ghetto suppose à la fois le stigmate et la contrainte, tout en produisant simultanément l'enfermement territorial et le cloisonnement entre institutions internes d'une part, et externes d'autre part. Or, ces quatre propriétés fondamentales se retrouvent aussi dans la structure et le fonctionnement de l'univers carcéral. Et, du point de vue historique, l'expansion pénale et l'incarcération massive des Noirs s'est effectuée dans la période qui a immédiatement suivi le mouvement des droits civiques et la revendication des Noirs à sortir du ghetto ; avant de se redoubler par le ressentiment d'une majorité de l'électorat blanc "contre l'État-providence et contre les programmes sociaux dont dépendent très largement les avancées sociales collectives des Noirs" (p. 235). Ghetto et prison se trouvent dès lors faire système, en un même continuum de contrôle et de confinement social des Noirs.

L'histoire des rapports interraciaux aux États-Unis est donc tout à fait cruciale pour comprendre la croissance du système punitif. Mais alors, contrairement à la thèse centrale de Wacquant, l'expansion de l'État pénal états-unien ne s'explique pas seulement par des mécanismes relevant d'une nécessité fonctionnelle propre au capitalisme renouvelé, où la dérégulation du travail et la réduction de la protection sociale impliquent un dressage continuel de la main-d'oeuvre à l'existence précarisée. La singularité historique des États-Unis s'ajoute aux facteurs liés à la mise en place des politiques néolibérales. Mais ce sont là deux ordres de causalité relativement distincts, dont la conjonction fait la singularité du couplage états-unien entre le non-interventionnisme économique et social, d'une part, et l'autoritarisme punitif, d'autre part ; couplage qui paraît dès lors difficilement exportable en un autre contexte social. La thèse d'une complémentarité fonctionnelle nécessitée par la structure du capitalisme néolibéral se trouve donc invalidée, au profit de l'explication par la coïncidence contingente de causalités historiques relativement hétérogènes entre elles. On regrette que l'auteur ne thématise pas la tension potentielle entre ces deux approches, qu'il argumente l'une et l'autre fort bien, mais séparément.

Dès lors, il faut envisager l'hypothèse que la version néolibérale du capitalisme puisse se développer sans avoir pour corrélat nécessaire un renforcement des appareils policier et carcéral. Cette question est rien moins qu'insignifiante pour ce qui concerne la situation dans l'Union européenne.

Les pays d'Europe traversent, on le sait, une période de réduction de la protection sociale et de développement des formes précarisées du salariat, par quoi l'on assiste, en France par exemple, à la recrudescence de la population des travailleurs pauvres5. La France et l'Allemagne miment, non sans difficultés, le passage du welfare au workfare à travers l'instauration du Revenu minimum d'activité, du Contrat nouvelle embauche ou des lois Hatz IV ("réforme" allemande de l'assurance chômage devenue effective au 1er janvier 2005). La question sociale sera-t-elle dès lors, dans ces pays, prochainement déléguée aux bons soins des maisons d'arrêt et des matons ? Or, même si l'on observe en Europe une augmentation soutenue du nombre d'individus en détention, le phénomène prend des proportions bien moindres qu'outre-Atlantique.

Le cas de la Grande-Bretagne est ici spécialement important, ce pays ayant subi au cours des deux dernières décennies des politiques économiques et sociales très semblables à celles des États-Unis. Si la thèse de la complémentarité était correcte, on devrait assister, chez les Britanniques, à une recrudescence étroitement corrélée du nombre de détenus. Or celle-ci a eu lieu, mais de façon beaucoup moins importante que le grand renfermement états-unien. On ne peut dès lors pas dire sans de sérieuses nuances que la substitution à l'État keynésien du modèle néolibéral en matière économique a pour effet de confier la question sociale aux appareils répressifs de l'État. Si l'on admet que la thèse de la complémentarité est vraie dans le cas états-unien, et qu'effectivement l'expansion de l'État pénal constitue dans ce pays un dispositif important de régulation du capitalisme, il reste toutefois possible de concevoir plusieurs variantes du modèle néolibéral, c'est-à-dire plusieurs manières d'obtenir la paix sociale tandis que simultanément l'on accroît la part du profit, au détriment du salaire, dans la distribution des richesses. Ainsi, s'il est nécessaire que l'espace public soit occupé par des sujets de moyenne ou nulle importance, de sorte que ne reviennent pas au premier plan les fâcheuses problématiques d'accroissement des inégalités économiques et d'extorsion intensifiée de la plus-value, on peut penser que le marché médiatique, par son simple fonctionnement concurrentiel et mercantile, peut opérer cette diversion non seulement au moyen du fait divers mais encore par une multitude d'autres sujets : geste footballistique ou "staracadémique", par exemple, ou encore interminables querelles d'interprétation à propos de la laïcité scolaire. Le divertissement est par essence divers.

Mais une telle hypothèse reviendrait à supposer que l'occultation des clivages économiques du corps social peut se faire sans un redéploiement de la violence d'État, et sans une redéfinition afférente des groupes sociaux sujets à la stigmatisation et à l'élection au rôle de "catégorie sacrificielle", pour reprendre l'expression de Wacquant. Or cette vue quelque peu irénique est, on en conviendra, éminemment douteuse. Il semble donc que la possibilité de penser les conséquences sociales de la précarisation du salariat en Europe dépende de la façon dont on analyse les rapports entre violence et idéologie. Il a été suggéré plus haut que la théorie girardienne peut offrir quelques outils pertinents à cette fin ; et on peut en déceler un indice dans le fait que Wacquant y a ponctuellement recours, pour surmonter le problème posé par le double constat d'une surenchère apparemment irrésistible de la pensée sécuritaire d'une part, et d'autre part de l'inefficience fondamentale des politiques punitives qui en émanent. De nouvelles pistes peuvent ici être aperçues.

Car s'il y a, en effet, non pas complémentarité fonctionnelle entre néolibéralisme et inflation carcérale, mais nécessité d'une occultation des clivages économiques croissants par un regain de stigmatisation de certains sous-ensembles de la population, contre lesquels se portera la violence réputée légitime de l'État, on conçoit alors que celle-ci peut se redéployer sélectivement sur d'autres groupes émissaires que les délinquants comme tels. Et l'on devrait sans doute resituer dans cette perspective les politiques d'expulsion systématique des immigrés sans papiers, en voie de généralisation à travers l'Europe, ainsi que le démantèlement du droit d'asile (tous deux associés, comme on sait, à la montée en puissance des idéologies et partis d'extrême droite dans nos pays).

Certes, comme tout fait social, les déterminants de l'État punitif aux États-Unis sont divers, à la fois structurels et historiques, nécessaires et contingents - et cela est bien établi par le livre de Loïc Wacquant. De même, les moyens de le comprendre ne sont qu'en partie transposables pour penser le devenir d'autres sociétés. Il ne faudrait pas pour autant inférer de ces réflexions que l'Europe ne connaîtra pas le sinistre devenir punitif observable outre-Atlantique. En France notamment, l'exaspération des problèmes liés aux stigmates ethnicisants, associée à la dynamique apparemment inexorable de ghettoïsation de nombreux quartiers, tend à produire les conditions sociales dont on a vu qu'elles ont rendu possible le grand renfermement américain. Ajoutons à cela la marchandisation presque achevée de l'espace médiatique, et ses effets dans la diffusion du sécuritarisme, le démantèlement de l'offre de soins psychiatriques6 - dont on voit mal comment il pourrait se traduire autrement que par un regain de la pénalisation des troubles psychiques -, enfin le mimétisme quasi inconditionnel qui paraît affecter nombre de responsables politiques européens dans leur rapport aux États-Unis7 : les divers zélateurs de l'enfermement et de l'invisibilisation de la pauvreté ont vraisemblablement, dans nos pays, de beaux jours démagogiques devant eux. Il faut souhaiter que les intellectuels français et européens trouveront les ressources pour résister au brouillage collectif des esprits opéré par la pensée sécuritaire, non seulement en lui opposant les indignations morales réfléchies qu'impose l'existence même de la pauvreté, mais aussi en ne se dérobant pas au travail de forger et transmettre les outils nécessaires à l'analyse des formes contemporaines de la domination. À cette fin, le livre de Loïc Wacquant offrira de précieux éléments de réflexion.

François Athané.


(1) Pour indication, le seuil officiel de pauvreté pour une famille de trois personnes est de 2 000 dollars par mois (chiffres tirés du livre de Loïc Wacquant, p. 87 et p. 212).

(2) Wacquant L., Les Prisons de la misère, Paris, Raisons d'agir éditions, 1999, p. 69.

(3) Morris M., Western B., "Inequality in Earnings at the Close of the 20th Century", Annual Review of Sociology, 1999, n° 25, p. 623-657.

(4) Données tirées d'un article de Paul Krugman dans le New York Times du 20 octobre 2002.

(5) Voir par exemple l'article "Travailleurs sans logis", Le Monde du 8 novembre 2004.

(6) Le décret 2004-1049 du 4 octobre 2004 du gouvernement français stipule que dans le cas des pathologies psychiatriques "l'ancienneté de l'affection doit être d'au moins un an" pour que les soins prodigués en hôpital psychiatrique soient intégralement pris en charge par la Sécurité sociale ; le ticket modérateur restant à la charge du patient dans les autres cas. Voir www. admi. net/jo/20041005/SAN0423075D. html. Voir aussi ""Fou dangereux", mode d'emploi", CQFD, décembre 2004, n° 18, p. 4 : un récit édifiant des suites catastrophiques qu'occasionna le défaut de soins dans le cas d'un individu relevant vraisemblablement de la compétence des psychiatres.

(7) Un des exemples récents les plus remarquables étant le plagiat, par l'ancien Garde des Sceaux, Dominique Perben, d'une des dispositions judiciaires les plus décriées et les plus notoirement créatrices d'injustices des États-Unis, la procédure dite du "plaider coupable". De semblables observations peuvent être faites à propos des mesures récemment proposées pour généraliser le bracelet électronique à tous les anciens délinquants sexuels.

Cahiers philosophiques, n°104, page 105 (12/2005)

Cahiers philosophiques - Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale