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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Style de vie et niveau de vie (1)

Christopher Bliss. Traduction de Frank Burbage.

1. Introduction

1. 1 Signification du concept de niveau de vie

Dans une définition célèbre mais discutable du bien-être économique, Pigou définit le niveau de vie : "cette partie du bien-être social qui peut être corrélée de manière directe ou indirecte avec une unité de mesure monétaire2". Les buts de cette définition, mais aussi les difficultés presque insurmontables de sa mise en oeuvre apparaissent dès lors que nous essayons d'établir une signification claire et sensée pour l'expression "niveau de vie".

Cette question est en partie sémantique. À condition de nous exprimer clairement, nous pouvons qualifier de "niveau de vie" tout ce qui nous chante. Toutefois, un trop grand écart par rapport à la signification habituelle peut entraîner des confusions. Il est peut-être regrettable que les économistes et l'usage commun aient limité le terme "niveau de vie" à une signification étroitement économique. Par conséquent, il pourrait être nécessaire d'inventer un nouveau terme, correspondant à une signification renouvelée. Et l'expression "qualité de la vie" joue déjà ce rôle.

Malheureusement, tous les problèmes ne sont pas d'ordre sémantique. La question de savoir si cela fait sens de séparer la qualité économique d'une vie de considérations plus générales représente un réel problème. Pigou était favorable à cette séparation car il anticipait sur une corrélation positive entre ce qu'exprime son unité de mesure monétaire et d'autres déterminations, plus englobantes et plus complexes. Mais cette "unité de mesure monétaire" se révèle en fait correspondre à une estimation du seul pouvoir d'achat réel.

On a donc affaire à un sens très réduit, beaucoup plus étroit que ce que la définition de Pigou semblait impliquer. Dès lors la question se pose de savoir s'il existe quelque réalité qui par principe ne saurait être corrélée à une unité de mesure monétaire. Si un homme en bonne santé consentait à être amputé d'une jambe pour un million de dollars ou à changer de religion pour deux cent mille dollars, cela fournirait-il quelque mesure monétaire de la valeur qu'il accorde à sa jambe ou à la liberté de croyance ?

Une réponse d'ordre purement pratique consisterait à dire qu'il s'agit là d'un simple problème de mesure. On vend beaucoup de pain et le coût de sa production peut être mesuré avec précision : la consommation de pain entre donc dans la définition de Pigou. Mais on ne peut pas dire la même chose de la vente des jambes ou de l'adhésion à une religion. La définition communément acceptée de la portée d'un indice de niveau de vie laisse pendante la question de savoir si nous souhaiterions que le niveau de vie inclue l'ensemble de ce qui est susceptible de nous plaire - à supposer que nous soyons capables de le mesurer.

Pour illustrer certaines de ces difficultés, considérons le cas d'un riche individu qui souffre d'une maladie incurable qui l'empêche d'apprécier bien des plaisirs de la vie3. Dans cet article, je me propose non pas de le décrire comme quelqu'un qui a un niveau de vie médiocre, mais plutôt de dire qu'il a un haut niveau de vie et qu'il est en mauvaise santé.

Je reconnais et je respecte le point de vue différent défendu vigoureusement par Amartya Sen (voir Sen et al., 1987) selon lequel, pour le dire simplement, l'estimation du niveau de vie devrait inclure tous les aspects de la qualité de la vie. Ce point de vue est non seulement très persuasif, mais il a aussi l'avantage d'échapper à certains problèmes de distinctions très embrouillés.

Dans les pays en voie de développement, une grande partie de la population est en mauvaise santé, et cette mauvaise santé endémique est l'un des aspects de son faible niveau de vie. Dans le cas de l'homme riche, la mauvaise santé est accidentelle. Dans le cas du pays pauvre, elle est la conséquence de la privation matérielle. Dans le premier cas, elle ne fait pas partie du niveau de vie. Dans le second cas, elle y est incluse.

1. 2 Mesure et objectivité

La possibilité d'une mesure est l'un des arguments qui justifient la définition étroite du niveau de vie. La question reste alors de savoir en quoi consiste une telle mesure et qui la réalise. Le principe du positivisme appliqué à l'économie soutient que les quantités doivent être rapportées à des objets observables4. Aujourd'hui, un tel point de vue est dépassé. Toutefois, même si nous accordons que les quantités doivent être définies de manière empirique, certaines expériences sont impossibles à réaliser, ou difficiles à interpréter quand bien même elles se réaliseraient. On est donc amené à considérer des quantités qui ne peuvent pas être directement mesurées.

La méthode positiviste - considérer que les mesures doivent être prises relativement à des réalités observables - est indépendante de cette autre idée, souvent émise en économie, selon laquelle la mesure du bien-être et probablement du niveau de vie devraient être les préférences des agents eux-mêmes. Mon exposé prend cette idée au sérieux, mais montre quelles difficultés elle rencontre lorsque les préférences conduisent à choisir entre des cultures très éloignées les unes des autres ou, comme je les nomme, des "styles de vie" hétérogènes les uns aux autres.

La mesure du niveau de vie en fonction des préférences semble conduire à un subjectivisme discutable : ce qui prétend être une mesure scientifique serait réduit à l'opinion que s'en font les uns et les autres ! Le point de vue opposé soutiendrait au contraire que la mesure d'un niveau de vie requiert l'expertise des économistes : eux seuls connaîtraient la réalité des choses, et seraient en mesure de produire une mesure objective du niveau de vie, relativement à laquelle les préférences des agents se révèleraient peu fiables.

Je crois qu'une telle expertise de la mesure du niveau de vie doit être admise, mais restreinte à deux types de circonstances seulement. Tout d'abord, les agents individuels ne peuvent évaluer que de petites modifications dans les niveaux de vie. La supériorité de l'économiste vient alors de sa capacité à produire une mesure plus englobante. Ensuite, un individu peut ne pas avoir une connaissance complète de son niveau de vie ou de celui du groupe social auquel il appartient. Les habitants d'un pays pauvre, par exemple, ne peuvent pas se rendre compte de leur mauvais état de santé et de ses conséquences, alors qu'un expert le peut. Ces deux cas sont en réalité identiques : ils impliquent une vision imparfaite de la part des individus. Mais s'ils ont leur importance, ils ne devraient pas nous faire oublier cette idée fondamentale que l'homme, s'il n'est pas la mesure de toute chose, est au moins la mesure de son niveau de vie.

1. 3 Les préférences et le niveau de vie

Nous avons précédemment envisagé que le niveau de vie devrait être mesuré par les préférences des acteurs eux-mêmes. Même si l'on met entre parenthèses un certain nombre de difficultés, il reste à comprendre comment la préférence, qui est fondamentalement une notion ordinale, peut servir à quantifier le concept du niveau de vie qui est certainement - au moins dans une certaine mesure - un concept cardinal.

On pourrait contourner cette difficulté en soutenant que la préférence n'est pas seulement une notion ordinale. La "force de la préférence" est plutôt, sous ce point de vue, une notion naturelle et parfaitement légitime. Nous aurions alors affaire à ce que j'appelle des préférences commensurables ;: un classement des préférences qui découle nécessairement des valeurs données à la force de la préférence.

On a beaucoup discuté dans la littérature du choix social de la force de la préférence, souvent rapportée aux comparaisons interpersonnelles d'utilité. La force de la préférence est à la fois différente et plus faible qu'une cardinalité forte. Ainsi, si on peut définir l'utilité comme sujette à des transformations linéaires, les différences sont ordonnées et la force de la préférence est mesurable ; notamment entre deux changements qui affectent un même individu. De surcroît, une cardinalité complète, inclut un étalonnage croisé des situations individuelles.

À mon avis, on ne peut parler de la force de la préférence que relativement à un cadre déterminé. Par conséquent, elle n'a pas de sens à l'intérieur d'un système qui serait soumis au principe d'universalité d'Arrow5. Car alors rien n'est déterminé et il n'existe pas de référent pour une telle force de préférence. Celle-ci ne peut être mesurée qu'en fonction de ce à quoi quelqu'un accepte (ou refuse) de renoncer pour obtenir autre chose.

Arrivé à ce point, on est naturellement conduit à l'idée d'un choix dans l'incertitude. Car c'est justement dans un tel domaine que Von Neumann et Morgenstern (1944) ont établi leur célèbre indice d'utilité. Cet indice est invariant dès lors que le niveau 0 d'utilité a été attribué au pire des résultats et le niveau 1 a été attribué au meilleur6.

Curieusement, l'emploi de l'indice d'utilité Neumann-Morgenstern comme indicateur de préférences mesurées n'a pas rencontré d'écho favorable. Ainsi Sen (1974 : 94-9) soulève un certain nombre d'objections relatives à cette procédure (voir aussi Harsanyi, 1955). L'objection majeure de Sen consiste à dire que les jeux de hasard ne fournissent pas de renseignements fiables sur les préférences. Il commence par mentionner le cas de la personne qui ne révélera pas ses préférences au cours d'un jeu de hasard, parce qu'elle tient ce jeu pour un péché. Mais l'argument décisif est le suivant : comment savoir que la courbe de la fonction d'utilité - qui est l'information spécifique fournie par la cardinalisation - ne reflète pas plutôt l'aversion pour le risque que la force de la préférence ?

Dans la théorie moderne du choix dans l'incertitude que l'on doit à Ramsey, Savage et Von Neumann, on soutient qu'il n'est pas possible, à l'intérieur d'un ensemble de préférences cohérentes relatives à des résultats certains et incertains, de quantifier séparément et de manière différente les préférences mesurées7 et l'aversion pour le risque. Les deux sont indissociables. Malheureusement, ces préférences cohérentes à propos des résultats certains et incertains pourraient bien être justement ce dont les agents réels sont dépourvus.

2. Équité, contractualité et niveau de vie

2. 1 Le niveau de vie et l'équité

L'équité peut se définir de plusieurs manières : par exemple comme l'absence d'envie ; ou en considérant qu'il existe un ensemble d'objets consommables tel que la comparaison entre ma propre consommation et cet ensemble me laisse indifférent8. Nous retiendrons ici la définition par l'absence d'envie. Celle-ci n'établit directement qu'un classement partiel, c'est-à-dire un ensemble de situations évaluées comme représentant un niveau de vie égal. Toutefois, ce classement partiel peut être étendu à des cas d'envie positive, ce qui permet alors d'établir un classement complet des différentes positions.

Lorsque les agents ont des goûts différents, le critère de l'envie révèle des propriétés paradoxales. Par exemple, A peut envier le panier d'objets apprécié par B, tandis que B envie le panier apprécié par A. Ceci peut se produire lorsque A et B ont des goûts différents. Mais lorsque des goûts différents sont en jeu, l'absence d'envie n'équivaut pas à la justice. Soit l'exemple classique : A partage un gâteau entre B et lui-même. Et B préfère de beaucoup les noix aux raisins, tandis que A n'aime pas plus les unes que les autres. Or l'un des côtés du gâteau contient presque toutes les noix. A peut donc se couper une part beaucoup plus grande que celle qu'il offre à B (même s'il ne doit pas prendre une tranche que B convoite). Toutefois, B envie réellement la position avantageuse de A parce que c'est lui qui coupe le gâteau. Cet exemple nous rappelle l'idée générale que ce sont peut-être les opportunités dont jouit un homme riche qui sont enviables, plutôt que les biens de consommation qu'il choisit.

La conception de l'équité a été développée à l'intérieur d'un cadre théorique où les goûts, bien que différents entre les individus, sont supposés constants pour chaque individu. Mais lorsque nous comparons les niveaux de vie, nous devons parfois admettre l'existence de goûts qui évoluent et se transforment au sein de types de consommation homogènes. Un exemple caractéristique serait celui du migrant. Lorsqu'il considère la vie de l'ouvrier d'usine, en tant qu'observateur avisé, son envie ne peut être dépourvue d'ambiguïtés. Il est dégoûté par certains aspects de la vie urbaine, et pourtant il suppose, peut-être à juste titre, qu'il s'y habituerait et que la migration le ferait changer d'avis.

2. 2 Modèles contractuels, loteries, inégalité

Il y a un rapport entre l'équité et la justice distributive telle que Rawls la conçoit, mais les deux ne sont pas identiques. Considérons la "position originelle" dans laquelle les architectes sociaux de Rawls s'entendent sur la structure du système social. Pour simplifier, partons de l'idée que seuls les aspects économiques de la société sont en jeu. Les architectes sociaux rawlsiens, bien que non encore revêtus de leur position personnelle, organisent les choses de telle sorte qu'ils maximisent le plus bas niveau de vie.

Il ne s'ensuit pas que le résultat rawlsien soit dépourvu de toute envie ex post. Si le PDG d'une grande entreprise doit être payé deux millions de dollars par an pour être incité à en extraire la dernière goutte d'efficacité avec un bénéfice social considérable, alors le paiement d'un tel salaire obtiendra le soutien universel dans la position originelle. Une fois les situations réelles précisées, la personne qui aura été choisie comme PDG sera enviée par tous. Toutefois, ex ante, il n'y a pas d'envie car tous se trouvent dans une situation identique. La question de savoir comment la notion d'équité devrait être appliquée à des processus impliquant l'incertitude est discutée par Diamond (1967).

Les architectes sociaux rawlsiens ne renonceront pas à la plus petite baisse de bien-être des plus pauvres en faveur d'une augmentation générale du niveau de tous les autres. Il semble que cette aversion extrême pour le risque soit considérée comme un trait caractéristique dans la position originelle. Imaginez que dans cette position tous aient les mêmes goûts et qu'ils sachent qu'ils les garderont quand le voile d'ignorance aura été levé. En attendant, ils ont tous la même possibilité d'accéder à n'importe quelle situation. Pourquoi n'opteraient-ils pas tous pour des arrangements qui maximiseraient la somme encore inconnue des utilités, puisqu'une telle augmentation correspondrait à des utilités souhaitées par chacun avant que soit connue sa situation réelle9 ?

Cette solution entraîne des inégalités qui ne sont pas justifiées par l'intérêt de ceux qui se révéleront ultérieurement les moins bien lotis. La place me manque ici pour effectuer une réécriture complète de la démarche de Rawls. Remarquez toutefois que cette approche alternative débouche naturellement sur une appréhension éclairante de l'inégalité au sein des groupes sociaux dont on compare les niveaux de vie.

Est-ce qu'un habitant de la Jamaïque envie un habitant des États-Unis ? Cela dépend évidemment des habitants dont il s'agit, car il y a certainement des Américains du Nord qui sont plus pauvres que les Jamaïcains. Pourtant il est stupide de supposer que cela nous interdit de prétendre que les États-Unis ont un niveau de vie supérieur à celui de la Jamaïque. Une manière de résoudre ce problème consiste à se donner le modèle d'une loterie pour comparer les positions d'inégalité. Le pays A a le même niveau de vie que le pays B si un agent ayant une chance égale d'occuper telle position dans un pays ou dans l'autre est indifférent au pays dans lequel il l'occupera.

L'une des applications séduisantes de cette idée est que l'inégalité au sein d'un pays réduit automatiquement son niveau de vie. Si le pays A a la même population et le même revenu global que le pays B, mais si dans le pays B le revenu est plus inégalement distribué, un agent sur le point de jouer à la loterie qui lui offrira une position dans le pays B enviera l'agent sur le point de jouer à une loterie qui lui offrira une position dans le pays A. Dans le cadre de cet exercice, l'inégalité devrait être mesurée selon l'indice d'Atkinson (voir Atkinson, 1970).

3. La théorie classique et ses extensions

3. 1 La théorie classique

La théorie classique utilise le modèle du choix d'un consommateur au budget limité pour comparer des situations différentes. Le sujet a été traité abondamment ailleurs10. Je ne présente ici que les résultats nécessaires pour mettre en relief certains points particuliers. L'appendice apportera un développement rapide mais plus systématique de certaines de ces questions.

Le coeur du modèle classique est constitué par la théorie de l'indice numérique du coût de la vie. Il mesure le revenu monétaire qui permettrait à un homme d'être aussi à l'aise dans une position que dans une autre. Notre point de départ est identique. Nous prenons deux agents dans des positions différentes. Mais nous ne demandons pas alors quel changement les placerait à égalité. Nous nous demandons plutôt à quelle distance ils se trouvent sur l'échelle des niveaux de vie. Ce léger changement de perspective a des conséquences très importantes.

Un agent se définit par un certain nombre de caractéristiques : son revenu, les prix qu'il peut assumer, ses goûts, etc. Nous nous référerons à l'ensemble des caractéristiques de cet agent comme à son état ("station ;"). L'image d'un observateur considérant les autres états et les évaluant, alors que chaque état est occupé par un observateur semblable, correspond bien à l'idée que nous souhaitons développer. La théorie classique considère que les goûts sont uniformes dans tous les états, de sorte que chaque état peut être pleinement caractérisé par les prix et par un certain niveau de revenus. Étant donné que les goûts sont uniformes, les états peuvent être sans ambiguïté classés en terme de désirabilité.

Nous envisageons d'abord le cas de deux états dont les niveaux de vie sont identiques. Comme tous les individus ont les mêmes goûts, le niveau d'utilité dont ils jouissent dans ces deux états doit lui aussi être égal. Si l'utilité n'est pas observable directement, nous pourrions demander à un agent de choisir entre les situations et considérer l'indifférence comme le critère d'égalité des niveaux de vie. L'indice numérique classique est une approximation qui permet de faire l'économie d'une telle expérience.

De tels tests d'égalité des niveaux de vie laissent de côté un problème important. Doit-on mesurer le niveau de vie en terme de pouvoir d'achat réel ? Si tel était le cas, alors on ne devrait rien dire de la question de savoir si les hauts niveaux de vie, mesurés à partir des revenus élevés, permettent selon une proportion équivalente d'acquérir une véritable qualité économique de vie. Par exemple, si nous définissons l'indice numérique de mesure de la différence des niveaux de vie de deux états comme la différence entre deux indices de prix, alors cette différence s'exprime en terme de pouvoir d'achat réel.

Est-ce qu'une mesure en terme d'indice-de-pouvoir-d'achat-réel est adéquate à ce que nous concevons comme le niveau de vie ? Supposons par exemple que les prix dans deux états soient les mêmes mais que le revenu dans l'état 1 soit le double du revenu dans l'état 2. Alors l'agent qui se trouve dans l'état 1 peut, s'il le souhaite, consommer deux fois plus de produits que l'agent qui se trouve dans l'état 2. Quand nous mesurons la différence d'un niveau de vie en termes de quantités de produits consommés, nous présupposons, au plan même de la définition, que les riches jouissent d'un niveau de vie très nettement supérieur à celui des pauvres. Il se pourrait toutefois que le niveau de vie doive être mesuré par l'utilité qu'il permet de réaliser, plutôt que par les quantités de marchandises qu'il permet d'acheter.

Mais il est problématique de définir le niveau de vie en terme d'utilité puisque celle-ci n'est pas directement mesurable. Si nous voulons utiliser cette définition, nous devons donc établir une procédure de calibrage. Afin de mieux déterminer la notion commune de niveau de vie, nous devons être capables de dire quelque chose des différences entre les niveaux de vie, alors même que dans ce domaine l'utilité ordinale n'offre aucune indication. S'il est évident que le niveau de vie au Zaïre est plus bas qu'au Ghana, et que celui-ci est à son tour inférieur à ce qu'il est en Suisse, l'idée que le niveau de vie en Suisse est nettement plus élevé qu'au Zaïre ou au Ghana11 doit aussi avoir quelque sens.

3. 2 La mesure selon le modèle de la loterie

L'objection évidente à une mesure du niveau de vie en terme d'utilité est que l'utilité n'est pas mesurable cardinalement. Mais nous avons remarqué plus haut (section 2. 2) qu'une loterie d'états fournit une mesure d'utilité avec une propriété cardinale authentique. Pourquoi ne fournirait-elle pas une mesure cardinale du niveau de vie ?

Une objection sensée à une indexation des niveaux de vie selon le modèle d'une loterie consisterait à soutenir qu'il est bien peu raisonnable de demander aux agents de participer à une loterie impliquant un pari entre le plus haut et le plus bas niveau de vie du monde - ce qu'entraîne la définition de départ. La plupart des gens se tiennent très éloignés de l'un comme de l'autre, et tout baser sur un tel choix ne peut qu'entraîner un résultat confus et dénué de sens. Heureusement, si des agents peuvent évaluer avec précision des jeux de loterie impliquant des états locaux, une méthode par itération ("chain method ;") peut relier l'un à l'autre leurs choix pour fournir une mesure globale précise. Ce que montre l'appendice.

Une mesure du niveau de vie basé sur une telle interprétation ressemble à une carte sur laquelle on peut lire les distances de longs voyages. Toutefois, aucun cartographe n'aura directement mesuré sur le terrain les distances concernées. Car la carte aura plutôt été conçue à partir d'une multitude de visées locales12. La méthode par itération fonctionne dans le modèle classique parce qu'il s'agit d'établir une carte générale. Par anticipation, remarquons que lorsque nous prenons en compte les implications des styles de vie, des discontinuités apparaissent qui rendent impossibles les mesures locales dans toutes les directions. Ce qui ne manque pas d'avoir des conséquences considérables pour la mesure des niveaux de vie.

3. 3 Le modèle de l'équilibre général

La définition du consommateur dans les exposés standard de la théorie classique est plus étroite que celle qui prévaut dans la théorie moderne de l'équilibre général, dont le locus classicus est Debreu (1959). Dans le modèle de l'équilibre général de Debreu, le consommateur est limité à un certain assortiment de consommation ("consumption set ;"). Ce procédé est important. En effet, sans lui, la théorie du consommateur serait parfaitement absurde. L'apport d'un travail, par exemple, est traité comme une consommation négative (un manque à consommer) dans le modèle de l'équilibre général. Car ce sont les seules limites de mon assortiment de consommation, et non pas mes préférences, qui peuvent expliquer pourquoi j'écris cet article, plutôt que de diriger cet orchestre symphonique que mes préférences placent certainement plus haut.

L'assortiment de consommation est une composante importante du style de vie car il varie avec lui. Dans le modèle standard de l'équilibre général, on suppose que l'assortiment de consommation est une caractéristique fixe de l'agent. Avec une telle supposition, cela fait peu de différence d'inclure ou non un assortiment de consommation ; et la version de la théorie classique exposée dans l'appendice ne nécessite que quelques amendements minimes pour s'appliquer au cas général.

En revanche, pour ce qui concerne les comparaisons, et en particulier les comparaisons internationales entre les niveaux de vie, nous devons prendre en considération des assortiments de consommation très différents les uns des autres. L'assortiment de consommation d'un Américain typique et celui d'un villageois indien typique peuvent être tous les deux bien définis, mais ils seront certainement très différents. Remarquez qu'il faut distinguer entre l'assortiment de consommation et les prix. On peut obtenir bien davantage aux États-Unis, même dans un village, que ce qu'on peut obtenir dans un village indien. Nous pourrions considérer que ce qu'on ne peut pas obtenir a un prix infini, mais ceci rendrait la comparaison quasiment impossible.

De toute façon, l'accessibilité n'est pas la seule difficulté. Les populations des pays riches sont plus instruites et mieux formées que celles des pays pauvres. Par conséquent, même confrontées à des marchandises et à des services de prix identiques, leur niveau de vie serait très différent. Les prix utilisés dans les comparaisons internationales habituelles ne prennent pas en compte le niveau des salaires. Le revenu est tenu pour le représentant du pouvoir d'achat, que ce dernier soit déterminé par le niveau de savoir-faire ou par le niveau des salaires. Cependant, les différences entre les assortiments de consommation peuvent conduire à des variations importantes pour un même revenu donné.

Certaines de ces conséquences ont été étudiées par Usher (1968) dans le cadre d'une comparaison entre le Royaume-Uni et la Thaïlande. Les consommateurs britanniques, par exemple, dépensent beaucoup plus en transport que leurs homologues thaïlandais. Ce qui ne saurait s'expliquer par des différences de revenus ou par des différences de goûts. La différence tient aux assortiments de consommation. Usher n'exprime pas ce point de vue, mais il le suppose implicitement.

Une estimation des niveaux de vie basée sur la comparaison des dépenses des foyers qui ne prendrait pas en compte le fait que beaucoup des dépenses de transport correspondent à une part contrainte de l'assortiment serait gravement erronée. Le flot des banlieusards qui se déversent à Londres tous les jours ne révèle pas une préférence pour les déplacements. Leur assortiment de consommation ne leur permet pas d'associer un bon emploi et un logement abordable, qui ne serait simplement pas accessible sans une très grande quantité de transport.

Ce dernier cas est très proche de celui d'un style de vie examiné à partir du modèle classique étendu de façon à y inclure des assortiments de consommation variables. Les voyageurs dans ce dernier exemple ne sont pas forcés de voyager. Ils pourraient peut-être trouver des emplois mal payés à proximité de leur domicile. Si c'est ce qu'ils décidaient de faire, leur vie en serait profondément modifiée, à cause des changements de goûts alors impliqués, et non seulement du fait de la modification de revenu. La prise en compte des styles de vie (plus bas dans la section 5) représente donc un élément nouveau, mais qui découle naturellement de la théorie admise.

4. La définition des goûts

4. 1 Les goûts endogènes

L'idée que les préférences sont arrêtées et données une fois pour toutes est probablement l'idée la moins séduisante jamais exprimée par les économistes. Certains théoriciens, y compris les marxistes, ont fait de la critique de cette idée un point capital de leur contestation de la théorie économique. Toutefois, pour s'en tenir à des considérations générales, les économistes ne se sont guère inquiétés de ce problème. La plupart accepteraient volontiers l'idée que les préférences sont déterminées par l'éducation et la culture, mais persisteraient à penser que ces préférences peuvent être tenues comme invariables dans le cadre de leurs analyses.

De nombreux travaux se sont intéressés aux préférences endogènes13. Cependant, cette littérature est remarquablement négligente lorsqu'il s'agit d'examiner leurs répercussions sur le bien-être. Étant donné que l'évaluation du bien-être est tout entière fondée sur des préférences invariables, cet oubli est compréhensible. Toutefois Fisher et Shell (1972) affrontent le problème lorsqu'ils traitent de l'introduction de nouveaux produits dans les comparaisons du coût de la vie. La prise en compte des nouveaux produits et des changements de goûts soulèvent des problèmes similaires.

Il y a d'autres exceptions. On doit à von Weizäcker (1971) une analyse d'autant plus pertinente qu'elle traite d'un exemple dans lequel la migration affecte les préférences endogènes du modèle14. Dans son exemple, un fermier doit décider s'il part ou non vivre à la ville. Les prix relatifs sont différents en ville mais les goûts ne s'adaptent que lentement.

Comme l'analyse serait aisée si nous pouvions invoquer les comparaisons d'utilité cardinale entre différentes situations ! Imaginez le fermier disant : "Je suis parti à la ville parce que je pensais pouvoir gagner 3 000 dollars, ce qui m'aurait donné 100 miwigs15, mais je n'ai pu en réalité gagner que 2 000 dollars. Cependant, j'ai découvert qu'une fois habitué à la vie urbaine, je l'ai appréciée plus que ce que je pensais, de sorte qu'avec ces 2 000 dollars j'ai pu m'acheter 120 miwigs." Malheureusement comme nous le savons - et c'est aussi l'avis de von Weizäcker - la signification d'une quantité absolue d'utilité cardinale reste très incertaine.

L'approche strictement ordinale qui a la faveur des économistes a été mise en question, mais aucune alternative claire n'a encore pu être proposée. C'est là un vrai problème. Les comparaisons inter-temporelles de bonheur ne se traduisent pas facilement en termes de classement ou même de décisions hypothétiques. Que veulent dire les gens lorsqu'ils affirment que leurs années d'études ont été "les plus heureuses de leur vie"?

Dans le récit de von Weizäcker, le fermier qui envisage de migrer utilise une méthode de toute évidence erronée pour évaluer le changement. En fait, il suppose à tort que ses préférences ne changeront pas quand il s'installera en ville. Cette erreur résulte de l'application d'une courbe d'indifférence à court terme, qui manque de pertinence pour une réalité de nature ordinale : les préférences ordinales du fermier évolueront.

Imaginons toutefois un fermier plus perspicace. Il comprend qu'il s'adaptera à son nouveau milieu et que ses goûts se transformeront. Il pourrait même avoir une idée très précise de la forme que prendra son adaptation. Que fera-t-il ? Pour être plus précis : comment pourra-t-il élaborer les préférences inter-temporelles qui lui permettront d'évaluer cet événement ? Il est déjà assez difficile de savoir comment comparer l'état futur à l'état présent, alors qu'ils concernent une personne identique. Avec un changement radical, le problème paraît insoluble. Imaginez qu'on vous annonce que vous allez bientôt vivre une conversion religieuse profonde qui va modifier radicalement votre personnalité et vos valeurs ; et vous avez à décider, s'agissant de cette même période, ce que vous devez épargner. Si de telles considérations ont un sens, c'est seulement en vertu des préférences présentes et avérées. Obligé de comparer sa personnalité modifiée à sa personnalité présente, on doit considérer celle-ci comme un dictateur bienveillant16.

4. 2 Regret

Le problème soulevé par von Weizäcker trouve un écho dans l'examen par Hollis de la fable La Cigale et la Fourmi17. La cigale consomme tout au long de l'été, et pendant ce temps la fourmi investit. Quand vient l'hiver, la fourmi demande à la cigale affamée et déprimée si elle ne regrette rien. Hollis raconte l'histoire en ces termes : "Ne regrettes-tu pas d'avoir chanté tout l'été ?" "Je regrette beaucoup, soupire la cigale, comme je l'avais prévu. Mais aujourd'hui est un autre jour. J'ai donc alors agi rationnellement. C'est toi qui n'es pas rationnelle en résistant à ton envie actuelle de m'aider !" (Hollis, 1987 : 95).

La critique adressée à la cigale par la fourmi semble mettre en avant la priorité des préférences à long terme sur les préférences à court terme. Il y a cependant une différence fondamentale entre cette dernière histoire et la théorie de von Weizäcker. Von Weizäcker fait sienne l'hypothèse d'une certaine myopie. D'ailleurs, il emploie facilement ce terme et s'en sert souvent pour expliquer, par exemple, la voie catastrophique choisie par l'amateur de variétés qui va de-ci de-là, consomme de moins en moins, jusqu'à mourir de faim. La cigale de Hollis toutefois, anticipe bien davantage. Elle s'attend à des regrets douloureux.

Mais les regrets sont équivoques. Le regret authentique devrait correspondre à la préférence pour une décision différente, à supposer qu'on puisse remonter le temps. Or, la cigale ne connaît pas ce genre de regret. Elle souhaiterait avoir de la nourriture dans la saison froide - comment en serait-il autrement ? -, mais si elle devait remonter dans le passé, elle ne souhaiterait pas être contrainte de faire un choix différent.

Est-ce que les préférences concernant des situations irréalisables ont simplement un sens ? Nombreux sont ceux qui s'imaginent avoir de telles préférences. "Ah ! si je pouvais être jeune de nouveau, je ne me marierais pas !" De telles préférences, à supposer qu'elles ne soient pas absurdes, expriment des manières communes de voir. Fisher et Shell (1972 : 4) affirment de manière provocante que la question : "Aimeriez vous revivre votre jeunesse avec vos goûts actuels ?" a plus de sens que la question : "Étiez-vous plus heureux dans votre jeunesse ?", au motif que la première question fait appel à une préférence concernant un choix imaginaire (et admis comme tel), ce que ne fait pas la seconde.

C'est sur un problème de la forme : "si vous pouviez revenir en arrière avec ce que vous savez aujourd'hui, souhaiteriez-vous être contraint de faire tel ou tel choix ?" que le non-migrant dans l'exemple de von Weizäcker peut ne pas faire le choix optimal. Les goûts présents ou ultimes ont ce pouvoir de décider du caractère optimal des options passées.

L'absence finale de regret est toutefois un critère douteux, comme le comprend bien la cigale. Elle met en oeuvre une rationalité rigide et ne manque pas de cohérence ! A fortiori, la situation est pire encore lorsque les changements de goûts qui surviennent sont tellement profonds qu'ils correspondent à un bouleversement de la personnalité. Nous avons raison de nous éloigner de celui qui nous dira : "Essaie donc ça mon gars, ça va t'exploser, et je te promets que tu ne le regretteras pas !" Mais pouvons-nous prouver que nous avons raison de le faire ?

5. Le concept de style de vie

5. 1 Signification du concept de style de vie

Nous arrivons au coeur de notre exposé, l'idée de style de vie. Cette expression est vague et certaines de ses connotations peuvent être hors de propos. Rappelons-nous qu'en toute rigueur un style de vie inclut à la fois un assortiment de consommation et des préférences.

Les premiers exemples qui viennent à l'esprit correspondent très précisément à un style de vie au sens courant du terme. La "vie de bohème" (ou selon l'expression moderne, le style de vie "hippie") prend la vie du bon côté et néglige l'accumulation des richesses, place le plaisir et l'accomplissement personnel au-dessus des diktats de l'éthique du travail. Nous pouvons aussi considérer des styles de vie qui mettent au premier plan l'organisation communautaire, qu'elle soit tribale ou patriarcale, en les opposant à la famille nucléaire et individualiste, par exemple. Ou encore, des styles de vie qui correspondent à des processus de production - l'autosubsistance rurale ou nomade par exemple. Le style de vie occidental pourrait être défini comme accumulatif et consumériste, avec un primat donné au travail en tant qu'activité valorisante et épanouissante. On peut considérer qu'il incarne un haut niveau de "rationalité" dans le sens que Max Weber donne à ce terme plutôt que dans le sens des économistes18. En dernière instance, la liste des styles de vie est coextensive aux types d'états, dont les différences sont telles qu'elles compliquent la comparaison entre les niveaux de vie.

Le style de vie, en tant que spécification conjointe de l'assortiment de consommation et des préférences, est étroitement lié à la productivité de l'économie. La stricte discipline de travail des sociétés industrielles peut être considérée comme une caractéristique du style de vie dominant. Ce style de vie, à son tour, autorise une productivité intense qui aboutit à des possibilités de consommation élargies, en même temps qu'elle rétrécit le choix quant aux modalités et à la quantité du travail19.

Nous sommes désormais en mesure de différencier cette définition du style de vie des affirmations du modèle classique. Les différences sont de deux ordres. Premièrement, lorsque l'on considère les différents styles de vie, les préférences, les prix et les assortiments de consommation sont liés. Deuxièmement, le choix d'un état donné implique le choix d'un assortiment de consommation et aussi celui des prix qui s'appliqueront à l'état choisi. C'est pourquoi l'assortiment de consommation est dans une certaine mesure choisi par l'agent mais il est choisi conjointement aux prix20.

En supposant que les préférences sont déterminées par le style de vie, je néglige la composante de préférence purement individuelle et idiosyncrasique. Ce point de vue est largement partagé. Le modèle classique y adhère puisqu'il affirme que les goûts sont uniformes. Ceux qui mettent en avant les déterminants sociaux et culturels du goût mettent eux aussi de côté ce qui relève de la seule singularité. Stigler et Becker (1977) affirment que de nombreuses différences transculturelles entre les goûts s'expliquent par les différences corrélatives des prix. J'approuve ce point de vue et j'irai même plus loin. Une proportion plus grande encore des différences de goût peut s'expliquer par des différences entre les prix et les assortiments corrélatifs de consommation. L'élément résiduel de la bizarrerie strictement singulière peut être tenu pour négligeable.

5. 2 Style de vie et communauté

Les gens ne sont pas seulement des individus isolés. Ils vivent en société, et leurs points de vue, leurs valeurs et même leurs croyances, de même que leurs capacités, sont déterminés et développés au sein de groupes sociaux, de familles et de communautés. Vivre un certain style de vie et vivre dans une communauté sont des choses différentes, mais qui peuvent être étroitement reliées. La prise en compte du style de vie pourrait ainsi offrir une alternative à l'individualisme méthodologique qui a été considéré comme une faiblesse de la science sociale orthodoxe.

Lorsque se réunissent en société des personnes semblables les unes aux autres, isolées parfois du reste du monde, la vie en communauté permet de partager un même lieu et de participer à une même activité économique et sociale. Ainsi, par exemple, la communauté juive en France : la plupart du temps, cette communauté n'a pas une activité économique isolée du reste de la nation ; les valeurs entretenues par ce groupe ne sont pas non plus indépendantes de celles qui prédominent dans le reste de la société.

Un tel effort pour faire vivre une petite communauté au sein d'une communauté plus large définit la vie et l'histoire de certains groupes sociaux : les gitans, les juifs errants, les ordres monastiques. La question est d'abord en partie celle de la viabilité économique, mais la perte des valeurs et de l'identité constituent souvent des problèmes plus aigus encore, comme le montre bien l'histoire des juifs telle que la racontent à la fois la Bible et l'histoire ultérieure. Ces difficultés sont encore accentuées dans le cas de la migration, choisie ou forcée.

5. 3 Changement du mode de vie

Si le mode de vie ne changeait jamais nous serions encore des chasseurs-cueilleurs. Mais l'environnement n'est jamais statique, les formes de vie et les idées changent constamment. Au cours de ces processus les styles de vie se modifient, quelquefois graduellement, quelquefois brutalement. Certains changements reflètent une volonté consciente, certains sont des conséquences non voulues de décisions prises par ailleurs. Ainsi une famille qui décide de renoncer à l'agriculture ou d'envoyer un de ses fils à l'université se lance sur une route qui modifiera son horizon et changera son mode de vie, qu'elle s'en rende compte ou non.

La modification du style de vie peut également être contrainte lorsque à cause de changements dans les prix et l'environnement, un point est atteint où l'assortiment de consommation existant n'est plus réalisable. Nous nommons cette dernière éventualité l'"effondrement du style de vie". Quand bien même elle n'est pas imposée, la décision est prise dans un nuage d'incertitude, étant donné que l'extrapolation du changement des goûts à venir est estimée par rapport aux goûts présents.

5. 4 Comparaisons des niveaux de vie en fonction des styles de vie

Les comparaisons des niveaux de vie des différents états sont des jugements, et des jugements à propos desquels il n'y a souvent pas de plus haute autorité que les agents eux-mêmes. Cela semble simple, mais la mise en pratique se heurte à de sérieux problèmes. Faisons la différence entre les comparaisons des niveaux de vie, d'une part à l'intérieur du modèle classique, et d'autre part en fonction des styles de vie : dans le premier cas, nous avons affaire à des jugements mais leur contenu est relativement clair. Estimer que A a un meilleur niveau de vie que B équivaut à décider que l'on préférerait le revenu et les prix de A plutôt que ceux de B.

Bien sûr, les prix et les revenus ne représentent pas tout : ce qui signifie que conformément à ma définition étroite du niveau de vie, un individu ne souhaitera pas nécessairement passer d'un niveau de vie inférieur à un niveau de vie supérieur. Si le niveau de vie ne mesure que partiellement la valeur d'une existence, alors un agent rationnel ne recherchera pas systématiquement l'augmentation de son niveau de vie.

Lorsque nous cherchons à comparer les niveaux de vie entre des styles de vie différents, savoir ce que signifie un jugement d'évaluation devient difficile. Le style de vie monastique peut inclure un voeu de pauvreté et un engagement positif de ne pas rechercher un niveau de vie élevé. Toutefois, même dans ce cas extrême, il n'est pas évident que cela empêche de formuler un jugement. Il n'est pas nécessaire de vouloir vivre dans une belle demeure pour juger qu'elle est belle. Toutefois, un moine cloîtré pourrait être incapable d'apprécier ce que représente le mode de vie d'un riche, de sorte que non seulement il ne le souhaiterait pas, mais qu'il serait de surcroît incapable de l'évaluer. De telles différences de points de vue, de façon parfois subtile, se glisseront toujours dans des comparaisons impliquant des styles de vie différents.

Dans le modèle classique, nous avons "résolu" le problème de la myopie en composant une chaîne de petites étapes locales, chacune incluant une comparaison avec l'étape voisine. Ce n'était pas alors un acte de foi ridicule que d'attribuer une signification à la somme intégrale de ces petites étapes. Cependant, lorsque la comparaison des niveaux de vie implique différents styles de vie on se heurte à des discontinuités, et par-delà les limites qui séparent les styles les uns des autres, il peut n'y avoir aucun rapport pertinent.

Un tel défaut de clarté dans les comparaisons n'empêche pas de tomber d'accord, au moins tant qu'on ne cherche qu'à classer les différents états en terme de niveau de vie. Ce classement pourra donner lieu à un accord. Peut-être même correspondra-t-il à celui que définit la mesure classique en terme de revenu monétaire. Toutefois, même dans ce cas, nous serions encore incapables de mesurer à quelle distance les différents états se situent les uns des autres. Au regard de la nature déjà fort complexe des affirmations nécessaires pour fournir une telle mesure au sein du modèle classique, il est étonnant qu'on tienne pour acquis que la différence entre le niveau de vie américain et celui de la Birmanie puisse faire l'objet d'une quantification exacte.

6. Migration et niveau de vie

6. 1 La décision de migrer

C'est délibérément que je vais prendre un point de vue étroit sur la migration, en me limitant à ses motivations économiques. La migration motivée par des considérations personnelles, ou pour éviter des mauvais traitements peut aussi s'appeler fuite. Il est évidemment difficile de distinguer la migration économique et la fuite. Les gouvernements peuvent souhaiter refouler les populations en fuite, en prétextant que ces soi-disant migrants ont des motivations économiques. Pourtant, ces migrants ont effectivement des motifs multiples et ambigus.

Lorsque nous considérons la migration comme un mouvement résultant du désir d'une amélioration économique, nous nous trouvons par définition devant des populations qui tentent d'améliorer leur niveau de vie, tout au moins de leur point de vue. La littérature sur l'économie de la migration développe une approche très réductrice des motivations économiques : on les réduit généralement à la recherche d'un meilleur revenu, bien que le modèle le plus courant21 comporte une incertitude au sujet de cette amélioration des revenus que laisse espérer la vie urbaine.

Les différences fines entre un niveau de vie urbain et rural sont difficiles à quantifier. Une investigation minutieuse a permis de détruire le point de vue originel de Todaro selon lequel les salaires urbains sont simplement plus élevés et que c'est seulement la crainte du chômage qui retient les migrants. La comparaison des niveaux de vie à la campagne et à la ville se heurte à de nombreux problèmes conceptuels. Si la ville offre peut-être de meilleures chances d'éducation, les conditions de logement y sont sinon plus mauvaises, du moins nettement plus onéreuses. La question de savoir comment évaluer ces différences est l'une des questions impliquées dans la confrontation des styles de vie urbain et rural.

Les migrants sont des juges perspicaces du niveau de vie parce qu'ils votent avec leurs pieds. Pourtant il leur arrive de se tromper comme le fermier de von Weiszäcker lorsqu'il sous-estime la vie urbaine, ou le migrant de Todaro malheureusement privé de travail à la ville.

La révolution industrielle en Grande-Bretagne a provoqué une migration de masse de la campagne vers la ville qu'il est aussi difficile d'évaluer que les migrations contemporaines, par certains aspects analogues22. La majorité des migrants ne regrettent pas leur décision. Tous n'ont pas brûlé leurs vaisseaux, mais ils reviennent rarement au pays23. Leurs goûts ont été modifiés par la vie en ville et la possibilité de retourner à leur ancien style de vie perd toute réalité. Comme le dit Hobsbawm, en référence à la révolution industrielle anglaise :

"Tous les historiens se demandent avec intérêt si la révolution industrielle a apporté à la plupart des Britanniques absolument ou relativement plus de nourriture, de vêtements et de meilleurs logements. Mais ils ont tort d'oublier qu'il ne s'agit pas seulement d'un processus d'accumulation ou de diminution de ressources, mais d'un changement social fondamental. La révolution industrielle a transformé la forme sociale de vie des hommes de fond en comble. Ou, pour être plus précis, à ses débuts, elle a détruit les anciennes manières de vivre et laissé les hommes libres d'en découvrir de nouvelles ou de s'en créer de nouvelles, à supposer qu'ils en fussent capables et qu'ils sachent comment s'y prendre24."

6. 2 L'effondrement d'un style de vie

J'ai défini l'effondrement du style de vie comme ce moment où l'assortiment de consommation devient inaccessible. L'érosion du style de vie est moins dramatique et plus commune. Dans ce dernier cas, un style de vie ne cesse pas d'être réalisable mais ne retient plus suffisamment d'adeptes pour pouvoir subsister. Les deux sont intimement liés. Quand un style de vie s'approche de son point d'extinction forcée il devient plus pénible et moins attractif et les gens l'abandonnent.

L'histoire et le monde contemporain fournissent des exemples d'érosion ou d'effondrement du style de vie. Ainsi le pastoralisme nomade est un style de vie menacé, et même en voie d'effondrement dans différentes régions (par exemple la plus grande partie du Sahel), du fait de l'exploitation intensive des pâtures, de l'érosion des sols, et de l'invasion des zones de pâtures traditionnelles par les cultures et par les animaux des fermiers sédentaires.

De tels changements posent de graves problèmes pour une évaluation en termes de morale et de bien-être. Il est facile de dire que la transition sociale de grande échelle impose de lourdes contraintes à ceux qui la subissent, alors même que ce mouvement tend à une amélioration du style de vie ou du niveau de vie. C'est regarder la question morale d'une manière trop étroite. Un style de vie humain est d'une certaine manière semblable à une espèce animale. On peut le considérer comme une ressource, une chose très précieuse. Il serait sans doute ridicule d'aller trop loin, de vouloir préserver tous les styles de vie pour eux-mêmes, aussi horribles et brutaux soient-ils. Toutefois, le danger inhérent au monde moderne est celui d'une réduction extrême, sur un éventail trop étroit, de la variété des styles de vie.

C'est le souci simple et habituel d'une amélioration de leur propre condition qui pousse les hommes à critiquer les styles de vie existants. Les bûcherons attaquent la forêt pour se procurer ainsi qu'à leur famille un meilleur niveau de vie, une vie plus longue, plus de capacités... Ils pourraient ne pas se reconnaître dans cette terminologie, mais c'est ainsi qu'ils agissent. Considérons les motivations des gouvernements, des fonctionnaires de la Banque mondiale, et de toute la variété des philanthropes. Les intentions dont ils sont armés sont irréprochables : une meilleure santé, une vie plus longue, moins de famine. Toutefois, il existe des styles de vie qui ne peuvent pas recevoir ces bienfaits sans disparaître. Peut-on être sûr que ce soit une bonne chose qu'ils disparaissent ?

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(1) Christopher Bliss, "Life-Style and the Standard of Living" in The Quality of Life, Nussbaum Martha C., Sen Amartya (eds), Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 417-436.

(2) Voir Pigou, 1952. NDT : la thèse de Pigou est que la redistribution des richesses est productrice de bien-être, si l'on mesure celui-ci en terme d'utilité globale pour une population donnée. À quoi on peut objecter que les critères de bien-être des uns et des autres ont quelque chose d'incomparable, ce que prive de signification cette notion d'"utilité globale".

(3) Les économistes du milieu médical recourent au concept de "qualité de la vie". Il s'agit alors d'un élément décisif dans une analyse en termes de coûts et de bénéfices, pour juger de l'opportunité d'une intervention susceptible de prolonger la vie de patients gravement atteints. Mais les termes de "qualité de vie" et de "niveau de vie" ne sont pas alors substituables l'un l'autre : ils signifient clairement des choses très différentes.

(4) Une telle idée s'inspire de la physique moderne, où elle a trouvé son champ d'application le plus remarquable.

(5) NDT : dans l'énoncé du théorème d'Arrow, l'universalité est l'une des propriétés à laquelle devrait satisfaire la fonction de choix social dont on démontre l'impossibilité. Les termes "universality ;" ou "unrestricted domain ;" signifient que la fonction de choix social devrait être définie pour tout profil de préférences logiquement possible.

(6) Ce qui revient à dire que l'indice est défini par une transformation linéaire ("is defined up to a linear transformation ;"), alors que les valeurs associées au meilleur et au pire résultats sont arbitraires. On peut remarquer que le postulat stipulant qu'il existe un résultat pire ou meilleur est déjà en contradiction avec l'idée d'un domaine non restreint.

(7) Rigoureusement parlant, les préférences mesurées relatives au meilleur et au pire des gains.

(8) Pour un traitement d'ensemble de ce concept, voir en particulier Baumol, 1986 ; Foley, 1967 ; et Varian, 1984. Le livre de Baumol propose une bibliographie développée.

(9) On peut remarquer que Rawls lui-même n'est pas utilitariste et n'accorderait pas l'idée que des utilités escomptées soient associées aux agents dans la position originelle.

(10) Voir en particulier Sen, 1979, qui fournit de nombreuses références ; Deaton et Muelbauer, 1980 ; Fisher et Shell, 1970 ; Philips, 1974 ; Samuelson et Swamy, 1974.

(11) Dire qu'une telle idée a un sens ne revient pas à soutenir qu'elle doit être vraie. On pourrait soutenir que s'élever de la très grande pauvreté du Zaïre à une pauvreté moins effroyable comme celle du Ghana est une étape bien plus importante que le passage au niveau nettement plus élevé de la Suisse.

(12) On se réfère ici à la cartographie traditionnelle. Aujourd'hui, les cartes sont établies à partir de photographies prises par satellite, ce qui change tout.

(13) Voir Deaton et Muellbauer, 1980 ; Dixit et Norman, 1978 ; Hammond, 1976 ; Philips, 1974 ; Peleg et Yaari, 1973 ; Pollack, 1970 ; von Weizäcker, 1971 ; et Yaari, 1977.

(14) Parmi les articles qui examinent les conséquences sur le bien-être : Dixit et Norman, 1978 ; Yaari, 1977.

(15) Le miwig est une unité absolue de plaisir, ainsi nommée d'après l'heureuse formule de Martin Hollis : "les micro watts de l'incandescence intérieure ("micro watts of inner glow")". Voir Hollis, 1987.

(16) Peleg et Yaari (1973) montrent qu'une politique optimale ne pourrait exister si le moi présent devait prendre des engagements tellement contraignants qu'un moi futur ne pourrait s'en écarter. Je considère que ce point est passionnant, même s'il est assez technique. Mon argument est qu'une telle politique n'est concevable que dans la perspective d'une amélioration restreinte, de quelques degrés seulement, aussi petits qu'on prenne ces degrés.

(17) Voir Hollis, 1987, appendice du chapitre 6.

(18) La référence à Weber ne signifie pas que son concept de rationalité soit pleinement satisfaisant. Au contraire. Voir Runciman, 1972.

(19) Marglin (1974) propose une interprétation sinistre de la discipline laborieuse, mais nous considérons que les bénéfices du travail sont réels.

(20) Nous pouvons définir le super-assortiment de consommation comme la somme mathématique des différents assortiments individuels. Toutefois, cela ne réduit pas les styles de vie à un cas de la théorie classique, et ceci pour deux raisons : le super-assortiment de consommation n'est pas nécessairement convexe ; les préférences et les prix varient en son sein de manière systématique.

(21) Pour une vue d'ensemble de cette question, voir Williamson, 1989.

(22) Pour un compte rendu plus développé des conséquences humaines de la révolution industrielle, voir Hobsbawm, 1969 ; particulièrement les chapitres 4 et 5.

(23) C'est toutefois plus fréquent en Afrique où le pays natal ne perd jamais sa puissance d'attraction.

(24) Hobsbawm, 1969 : 61-2.

Cahiers philosophiques, n°104, page 73 (12/2005)

Cahiers philosophiques - Style de vie et niveau de vie (1)