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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Mesurer la qualité de la vie ? (1)

Présentation de Frank Burbage.

The Quality of Life est initialement paru en 1993, à l'issue d'un colloque organisé en Finlande sous l'égide du WIDER (World Institute for Development Economics Research). Cet ensemble de contributions se distribue en quatre chapitres : I. La vie et les "capacités2" ; II. Traditions, relativisme et objectivité ; III. La condition féminine et la justice de genre (gender justice) ; IV. L'évaluation des politiques et l'économie du bien-être. Il s'ouvre sur une introduction de Martha Nussbaum et d'Amartya Sen. Ce recueil a fait l'objet de rééditions régulières. Il n'a jamais été traduit en français.

Nous proposons une traduction de la séquence terminale de ce livre : la contribution de Christopher Bliss, intitulée "Style de vie et niveau de vie" ("Life-Style and the Standard of Living") ainsi que le commentaire et la réponse d'Amartya Sen. Le texte de Christopher Bliss est publié dans ce numéro 104 des Cahiers philosophiques ainsi que la bibliographie qui l'accompagne (nous avons ajouté à la bibliographie quelques indications concernant les traductions françaises de certains ouvrages).

Le commentaire qu'Amartya Sen donne de ce texte sera publié dans la prochaine livraison (mars 2006, n° 105), ainsi que l'appendice qui explicite l'arrière-fond mathématique du propos de Christopher Bliss.

Si le choix de cette contribution et de son commentaire comporte évidemment une part d'arbitraire - l'ensemble du volume The Quality of Life mériterait une traduction -, on peut toutefois le justifier : cette séquence et la controverse qui s'y déploie ont, relativement à l'ensemble du livre, une réelle valeur conclusive.

Faut-il appréhender la pauvreté en termes de revenus et de richesses calculables, comme c'est la coutume chez les économistes ? Mettre en avant les phénomènes de satisfaction, selon les principes de l'utilitarisme ? S'en tenir, comme le propose l'approche libertarienne, à la seule considération des libertés dites fondamentales ? L'approche par les "fonctionnements" ("functionnings ;") et par les "capacités" ("capabilities ;") que propose Amartya Sen se veut plutôt centrée sur les libertés effectives dont jouissent les individus3 : le concept de "fonctionnement" enveloppe "les différentes choses qu'une personne peut aspirer à faire ou à être : selon sa situation, telle ou telle personne privilégiera des fonctionnements divers, depuis les plus élémentaires - se nourrir convenablement, jouir de la liberté d'échapper aux maladies évitables - jusqu'à des activités très complexes - participer à la vie de la collectivité, jouir d'une bonne estime de soi...4". Le concept de "capacité" ("capability ;") d'une personne "définit les différentes combinaisons de fonctionnements (ou pour le dire de façon plus concrète, la liberté de mener des modes de vie divers)". Reste à savoir s'il est possible comme le soutient A. Sen de donner des "fonctionnements" et des "capacités" une représentation numérique : représenter par un nombre la quantité et l'étendue des "fonctionnements" dont jouit un individu ; par un "vecteur de fonctionnement" l'accomplissement de tel ou tel, et les "capacités" par l'ensemble des "vecteurs de fonctionnement" parmi lesquels il est possible de choisir. N'est-on pas alors en train de tenir pour homogènes des "styles de vie" trop éloignés les uns des autres pour supporter une commune mesure ?

Christopher Bliss met radicalement en question le principe même d'une mise en rapport des "niveaux" et des "styles" de vie, qui permettrait de les comparer de manière à pouvoir dire quelque chose de la pauvreté ou de la richesse en général. Et ceci y compris - c'est déjà une forme de généralité - s'agissant d'un même agent dont on cherche à savoir s'il est plus ou moins pauvre qu'il ne l'était. De tels énoncés ont-ils simplement un sens ? : "J'ai un moins bon niveau de vie maintenant que j'habite à la ville que lorsque j'habitais à la campagne." "J'ai un meilleur niveau de vie maintenant que j'habite aux États-Unis que lorsque j'habitais en Éthiopie."

On a affaire ici à une controverse qui engage, s'agissant de l'économie du bien-être et du développement, un choix théorique important. La difficulté s'exprime dans le texte de C. Bliss par la réactivation d'un certain scepticisme : y aurait-il en matière d'évaluation de niveaux de vie, du fait de l'hétérogénéité des styles de vie, des questions indécidables sur lesquelles nous ne pourrions, raisonnablement parlant, rien faire de mieux que suspendre notre jugement ?5


(1) Christopher Bliss, "Life-Style and the Standard of Living", in The Quality of Life, Nussbaum Martha C., Sen Amartya (eds), New York, Oxford University Press, 1993, p. 417-436.

(2) NDT : en anglais, "capabilities ", selon une terminologie propre à Amartya Sen. Nous choisissons de traduire par "capacités" plutôt que par "capabilités", comme c'est parfois l'usage aujourd'hui. Voir p. 35, note 3.

(3) Voir sur ce point, dans ce numéro, les articles de Marc Fleurbaey et Michel Maric. Sur la question de la comparaison des niveaux de vie sous l'angle du temps, voir l'article de Michaël Biziou.

(4) Amartya S., Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Paris, O. Jacob, 2000. Traduction française de Development as Freedom, Oxford, Oxford University Press, 1999, p. 82-83.

(5) Nous remercions le WIDER (World Institute for Development Economics Research - www.wider.unu.edu/) pour son aimable autorisation de traduction des textes de Christopher Bliss et Armatya Sen.

Cahiers philosophiques, n°104, page 71 (12/2005)

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