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Cahiers philosophiques

Les Introuvables des Cahiers

Du Premier fondement de la distinction des régions dans l'espace [1768]

Emmanuel Kant. Traduction de Aram Kebabdjian.

[Ak. II, 377] Le grand Leibniz eut des considérations bien réelles grâce auxquelles il enrichit les sciences, mais encore de bien plus grands projets, dont le monde a attendu en vain de lui la réalisation. Je ne chercherai pas ici à établir si la cause en est que sa recherche lui semblait encore trop imparfaite, considération propre à des hommes pleins de mérite qui de tout temps a ôté au savoir bien des fragments précieux, ou bien s'il lui est arrivé ce que Boerhaave supposait à propos des grands chimistes, qui se font souvent fort d'oeuvres magistrales comme s'ils étaient en leur possession, là où ils ne sont proprement que dans la persuasion et la confiance en leur propre habilité, considérant qu'il leur aurait été impossible d'échouer à les exposer pour autant qu'ils aient bien voulu l'entreprendre. Pour le moins est-ce une apparence, qu'une certaine discipline mathématique que Leibniz appela par avance Analysis situs, et dont Buffon parmi d'autres regrettait la perte pour la description des replis naturels dans l'embryon, n'ait été rien de plus qu'une chose de la pensée. Je ne sais pas exactement dans quelle mesure l'objet que je projette ici d'observer est apparenté à celui que ce grand homme avait en tête ; seulement à juger d'après le sens des mots, je cherche ici philosophiquement le premier fondement de la possibilité de cette discipline grâce à laquelle il entendait déterminer mathématiquement la grandeur. En effet, la situation des parties de l'espace en relation les unes aux autres présuppose la région suivant laquelle elles sont ordonnées dans un tel rapport, et dans la compréhension la plus abstraite la région consiste non pas dans la relation d'une chose dans l'espace à une autre, ce qu'est proprement le concept de situation, mais dans le rapport du système de ces situations à l'espace universel absolu. Pour toute chose étendue, la situation de ses parties les unes par rapport aux autres est suffisamment reconnaissable par elle-même ; mais la région vers laquelle se dirige cet ordre des parties se rapporte à l'espace en dehors d'elles-mêmes, et à vrai dire [378] pas à ces lieux qu'elles occupent, car ils ne pourraient pas être autre chose que ces mêmes parties dans un rapport extérieur, mais à l'espace général comme unité, d'après lequel toute étendue ne peut être considérée que comme une partie. Il ne serait pas surprenant que le lecteur trouve ces concepts encore bien confus, puisqu'ils doivent avant tout autre chose être éclairés par la suite ; je n'ajoute de ce fait rien de plus que cela : mon but dans cette dissertation est de rechercher s'il n'est pas possible de trouver dans les jugements intuitifs sur l'étendue, ceux-là mêmes que contient la géométrie, une preuve évidente de ce que l'espace absolu a sa propre réalité, indépendamment de l'existence de la matière, voire même comme le premier fondement de la possibilité de sa composition. Tout à chacun sait combien furent vains les efforts des philosophes pour installer une fois pour toutes ce point hors de tout litige à l'aide des jugements les plus abstraits de la métaphysique, et je ne connais aucune autre tentative pour effectuer cette tâche a posteriori (c'est-à-dire à l'aide d'autres propositions indubitables, qui certes reposent en dehors du domaine de la métaphysique, mais qui par leur application in concreto peuvent tout de même fournir une pierre de touche de leur exactitude) que l'essai du célèbre Euler dans l'Histoire de l'Académie Royale des sciences de Berlin de l'année 1748. Cet essai n'a cependant pas pleinement atteint son but, dans la mesure où il ne fait que montrer les difficultés qui empêchent de donner une signification déterminée aux principes généraux du mouvement lorsque l'on ne suppose aucun autre concept de l'espace que celui résultant de l'abstraction des rapports de choses réelles, sans pour autant toucher aux difficultés qui, loin d'êtres négligeables, demeurent malgré l'application de ces lois, lorsque justement on veut se les représenter in concreto d'après le concept d'espace absolu. La preuve que je cherche ici doit fournir non pas au mécanicien, comme M. Euler en avait l'intention, mais aux géomètres eux-mêmes, un argument indubitable qui leur permette de soutenir la réalité de leur espace absolu avec l'évidence qui leur est habituelle. Je fais pour cela la mise en place qui suit.

Dans l'espace corporel, en raison de ses trois dimensions, peuvent être conçus trois plans qui se coupent réciproquement à angle droit. Parce que nous connaissons ce qui nous est extérieur uniquement à travers les sens, en tant que cela se trouve en relation avec nous-même, il n'est pas étonnant que nous tirions du rapport de ces plans sécants à notre corps le premier fondement pour produire le concept des régions dans l'espace. [379] Le plan sur lequel la longueur de notre corps se tient perpendiculairement s'appelle horizontal en regard du nôtre ; ce plan horizontal donne lieu à la différence des régions que nous désignons par haut et bas. Deux autres plans peuvent tenir verticalement sur le premier et en même temps se croiser à angle droit, de telle sorte que l'on s'imagine la longueur du corps humain sur cette ligne sécante. L'un de ces plans verticaux partage le corps en deux moitiés extérieurement semblables et donne le fondement de la différence du côté droit et du côté gauche, l'autre qui se tient perpendiculairement à celui-ci rend possible pour nous le concept du devant et du derrière. Sur une page écrite par exemple, nous différencions en premier lieu le haut et le bas de l'écrit, nous remarquons la différence entre le devant et le derrière de la feuille et ensuite seulement nous remarquons la situation de l'écriture, de droite à gauche ou inversement. Ici, on aura beau tourner la page autant que l'on voudra, c'est toujours le même ordre des parties, prises individuellement ou les unes contre les autres, que l'on retrouve sur la surface, formant ainsi une figure unique ; pourtant la différence des régions entre tellement en compte dans cette représentation, elle est tellement liée à l'impression produit par l'objet visible, que le même écrit, vu de telle sorte que tout ce qui va de droite à gauche inverse ce qui relevait précédemment ces régions opposées, devient méconnaissable.

De même, nos jugements sur des régions du monde sont subordonnés au concept que nous avons des régions en général, dans la mesure où elles sont déterminées par rapport aux côtés de notre corps. Indépendamment de ce concept fondamental, nous ne reconnaissons en matière de rapports dans le ciel et sur terre rien d'autre que les situations réciproques des objets. Aussi parfaite ma connaissance des divisions de l'horizon soit-elle, je déterminerai d'après cela les régions seulement si je suis conscient de la main à laquelle cet ordre doit être rapporté ; ainsi, la carte du ciel la plus précise, aussi détaillée puisse-t-elle être dans mon esprit, ne me mettra jamais en état de savoir dans quelle partie de l'horizon je dois chercher le levant à partir d'une région qui m'est connue, par exemple le nord, si je n'ai pas encore déterminé, en dehors de la situation réciproque des étoiles, la région en rapportant la position du plan par rapport à mes mains. Il en va de même pour notre connaissance géographique, c'est-à-dire pour notre connaissance la plus commune de la situation des lieux, qui ne nous sert à rien, si les choses ainsi ordonnées et l'ensemble du système des relations réciproques [380] ne peuvent pas être positionnés au travers de la relation aux côtés de notre corps d'après les régions. De même, il existe une propriété bien connue des productions naturelles, qui quelques fois peut donner lieu à une différence d'espèces, et relève de la région déterminée vers laquelle l'ordre des parties est tourné et par laquelle deux créatures peuvent être distinguées bien qu'elles s'accordent parfaitement aussi bien au regard de la taille et des proportions que de la situation des parties entre elles. Les cheveux sur le sommet de la tête de tous les hommes vont de gauche à droite. Tous les houblons grimpent sur leur tige de gauche à droite ; les haricots en revanche tournent dans le sens contraire. Presque tous les colimaçons, hormis trois espèces environ, lorsqu'on les regarde d'en haut (c'est-à-dire du sommet vers l'ouverture) s'enroulent de gauche à droite. Cette propriété caractéristique reste inchangée dans toutes ces espèces de créatures, et cela sans aucun rapport à l'hémisphère où elles se trouvent ni à la direction du mouvement quotidien de la lune et du soleil - qui pourtant se dirige dans notre antipode de gauche à droite - tout simplement parce que dans les productions naturelles évoquées, la cause du repli réside dans le germe même. Au contraire, lorsqu'une rotation peut être décrite par rapport au cours des corps célestes, comme cette loi que Mariotte prétendit avoir observée sur les vents qui du levant jusqu'au couchant parcourent ordinairement tout le cadran de la boussole de gauche à droite, alors ce mouvement circulaire doit procéder dans l'autre hémisphère selon l'autre main, comme d'ailleurs Don Ulla prétend effectivement l'avoir confirmé grâce à ses observations dans les mers du Sud.

Comme le sentiment distinct du côté droit et du côté gauche est d'une si grande nécessité pour juger des régions, la nature l'a aussi en quelque sorte relié à l'organisation du corps humain, au moyen de la supériorité incontestable dont jouit un côté, à savoir le droit, en ce qui concerne l'agilité et peut-être aussi la force. De ce fait, tous les peuples de la Terre sont droitiers (si l'on met à part quelques exceptions comme celle du loucheur, qui ne peut pas détruire à lui seul l'universalité de cette règle de l'ordre de la nature). On déplace plus facilement son corps de droite à gauche que le contraire, lorsque l'on monte sur un cheval ou lorsque l'on saute au-dessus d'un fossé. On écrit partout de la main droite et c'est avec elle [381] que nous faisons toutes les choses qui exigent de l'adresse et de la force. Mais de la même façon que le côté droit semble avoir sur la gauche la rapidité du mouvement à son avantage, le côté gauche semble avoir au regard du droit la sensibilité pour lui, si l'on en croit certains naturalistes, comme par exemple Borelli et Bonnet, qui prétendent le premier à propos de l'oeil gauche, le second de l'oreille gauche, que leur sens est plus puissant en eux que dans le même organe du côté droit. Ainsi les deux côtés du corps humain malgré leurs grandes similitudes extérieures sont suffisamment distingués à travers une sensation claire, lorsque l'on prend en considération les différentes situations des organes intérieurs et les battements perceptibles du coeur, puisque ce muscle à chaque fois qu'il se contracte heurte avec son sommet dans un mouvement oblique le côté gauche de la poitrine.

Nous voulons maintenant mettre en évidence que le fondement de la détermination complète d'une forme corporelle ne repose pas uniquement sur le rapport et la situation de ses parties les unes aux autres, mais aussi en outre sur sa relation à l'espace général absolu, tel que les géomètres le pensent, quoique ce rapport ne puisse pas être perçu immédiatement, mais bien la différence corporelle, qui repose uniquement sur ce fondement. Lorsque deux figures planes sont identiques, elles se recouvrent alors l'une l'autre. Seulement, il en va parfois différemment avec les solides ou les lignes et les surfaces qui ne sont pas planes. Elles peuvent sembler totalement identiques, et malgré cela être si différentes en elles-mêmes, que les limites de l'une ne peuvent pas être en même temps les limites de l'autre. Un pas de vis dont le filet va de gauche à droite, ne rentrera jamais dans un écrou dont les tournants se meuvent de droite à gauche, même si la grosseur de la tige et le nombre d'hélices étaient le même. Un triangle sphérique peut être totalement identique à un autre sans pour autant le recouvrir. Cependant l'exemple le plus ordinaire et le plus clair, nous l'avons avec les membres du corps humain, qui sont ordonnés symétriquement autour de l'axe vertical. La main droite est identique à la main gauche et si l'on considère l'une d'entre elles selon la simple proportion et situation réciproque des parties et selon la taille de l'ensemble, alors cette complète description doit aussi valoir pour l'autre.

[382] Un corps totalement identique à un autre et qui pourtant ne peut pas être contenu dans ses limites, je le nomme son pendant incongruent. Pour envisager cette possibilité à présent, supposons un corps qui ne contient pas deux moitiés symétriquement ordonnées autour d'un unique plan d'intersection, mais par exemple une main humaine. Tirons à partir de tous les points de sa surface des lignes perpendiculaires vers un tableau placé en face et prolongeons aussi loin derrière que devant. Ainsi les points terminaux de ces lignes prolongées, lorsqu'ils sont reliés entre eux, constituent la surface d'une forme corporelle qui est le pendant incongruent du précédent, c'est-à-dire lorsque la main initiale est droite son pendant est gauche. Le reflet d'un objet dans un miroir repose sur les mêmes principes. En effet, l'objet semble toujours aussi éloigné de sa surface derrière qu'elle ne l'est devant, et c'est pourquoi l'image d'une main droite dans un miroir est toujours comme une main gauche. Lorsque l'objet lui-même est composé de deux parties incongruentes, comme le corps humain, si on le divise de haut en bas selon un axe vertical, son image lui est congruente, ce que l'on reconnaît suffisamment lorsqu'on lui fait faire par la pensée un demi-tour, car le pendant est nécessairement congruent au pendant de l'objet.

C'en est assez pour comprendre la possibilité d'espaces totalement identiques et pourtant incongruents. Passons maintenant à l'application philosophique de ce concept. Il est déjà évident d'après le simple exemple des mains, que la figure d'un corps peut être similaire à la figure d'un autre, la taille de l'étendue tout à fait égale, de telle sorte pourtant qu'il reste encore une différence interne, à savoir que la surface qui enferme l'une ne peut renfermer l'autre. Parce que cette surface de l'espace corporel qui délimite l'une ne peut pas servir de limite à l'autre - on peut la tourner et la diriger comme l'on voudra - alors cette diversité doit être telle qu'elle repose sur un fondement interne. Mais ce fondement interne de la diversité ne peut pas provenir des différentes manières de lier les parties des corps entre elles ; car comme on le voit dans l'exemple précédent, tout peut être pleinement identique de ce point de vue. De même, si l'on se représente la première création comme étant une main humaine, alors il est nécessaire [383] qu'elle soit ou droite ou gauche, et pour faire naître l'une, un autre acte de la cause créatrice que celui par lequel son pendant pourrait être fait est nécessaire.

Si l'on considère maintenant l'idée de bien des nouveaux philosophes, allemands pour la plupart, selon laquelle l'espace consiste dans un rapport extérieur des parties coexistantes de la matière, alors tous les espaces réels dans le cas précédent seraient uniquement ceux que cette main occupe. Mais parce qu'on ne trouve aucune différence dans le rapport de ses parties entre elles, la main peut aussi bien être droite que gauche, et elle serait alors totalement indéterminée au regard d'une telle particularité, c'est-à-dire qu'elle conviendrait à chaque côté du corps humain, ce qui n'est pas le cas.

D'après cela il est clair : que les caractéristiques de l'espace ne résultent pas des situations des parties de la matière les unes contre les autres, mais que celles-ci résultent de celles-là ; que des différences peuvent être rencontrées dans la constitution des corps, et même de véritables différences, qui reposent uniquement sur l'espace absolu et originel, parce que ce n'est qu'à travers lui que la relation des choses corporelles est possible ; et puisque l'espace absolu n'est pas l'objet d'une sensation extérieure mais un concept fondamental, qui en premier lieu rend possible ces sensations, nous ne pouvons percevoir ce qui dans la forme d'un objet concerne uniquement la relation à l'espace pur, qu'en confrontation avec d'autres corps.

C'est pourquoi le lecteur attentif ne prendra pas pour une simple chose de la pensée le concept d'espace tel que le géomètre le pense et tel que le philosophe de bon sens l'admet dans les concepts de la science de la nature, bien que ce concept ne manque pas de poser des difficultés lorsque l'on veut saisir sa réalité, suffisamment perceptible par le sens interne, avec les idées de la raison. Seulement de telles difficultés se présentent toutes les fois que l'on veut philosopher sur les premières data de notre connaissance, et il n'est pas de philosophie plus décisive que celle qui se manifeste alors que les conséquences d'un concept donné contredisent l'expérience la plus évidente.

Cahiers philosophiques, n°103, page 98 (10/2005)

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