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Cahiers philosophiques

Etudes

"Gestalt" et prégnance chez Merleau-Ponty

François Esquier, Professeur honoraire de philosophie

Dès La Structure du comportement Merleau-Ponty concevait clairement, à la suite des théoriciens de la forme eux-mêmes, la nécessité d'interroger philosophiquement la notion de Gestalt. On pouvait apercevoir ainsi un dépassement possible de l'ancienne philosophie des essences et des substances. À condition de ne pas succomber à nouveau à des errements similaires. Car, voilà que, "au lieu de se demander quelle sorte d'être peut appartenir à la forme et, apparue dans la recherche scientifique elle-même, quelle critique elle peut exiger des postulats réalistes de la psychologie, on la met au nombre des événements de la nature, on s'en sert comme d'une cause ou d'une chose réelle, et, en cela même, on ne pense plus selon la forme1". Penser selon la forme, c'est demeurer fidèle à la sorte d'être qui lui appartient. L'implication ontologique de la question se trouve déjà mise en relief : il faut interroger en direction du Gestalthafte, du type d'"être" qui comporte de la Gestalt, du quelque chose (Etwas) qui relève de propriétés de forme. Qu'en est-il de son être ? Par elles-mêmes déjà, cette saisie, cette prise de vue de la Gestalt sont quelque chose de plus que d'épouser l'objet d'étude : elles en supposent conjointement le débordement engendré par un projet ontologique.

Par elle-même, on le sait, la Gestalt est une totalité systématique qui ne coïncide nullement avec le seul ensemble de ses composants, qui le déborde et le dépasse. "On dira qu'il y a forme partout où les propriétés d'un système se modifient pour tout changement apporté à une seule de ses parties et se conservent au contraire lorsqu'elles changent toutes, en conservant entre elles le même rapport2." Au statut propre du système s'ajoute son indépendance par rapport aux parties. Ce que confirme la transposabilité (Transponierbarkeit) de la forme. C'est pourquoi "la forme possède des propriétés originales à l'égard des parties qu'on en peut détacher. Chaque moment y est déterminé par l'ensemble des autres et leur valeur respective dépend d'un état d'équilibre total dont la formule est un caractère intrinsèque de la "forme"3".

La Gestalt n'est donc pas une apparence, une illusion, qui recouvrirait une réalité faite de corrélations et d'enchaînements de faits naturels. Elle est. Elle est de façon plénière. Elle est pour autant qu'elle transcende le fait naturel et se rapproche de l'être de l'essence ou de l'idée. Avec quoi se profile un nouveau risque, celui de tomber dans le réalisme idéaliste : "Prise comme un être de nature, existant dans l'espace, la forme serait toujours dispersée en plusieurs lieux, distribuée en événements locaux, même si ces événements s'entredéterminent ; dire qu'elle ne souffre pas cette division revient à dire qu'elle n'est pas étalée dans l'espace, qu'elle n'existe pas à la manière d'une chose, qu'elle est l'idée sous laquelle se rassemble et se résume ce qui se passe en plusieurs lieux4." C'est pourquoi, tout en rendant compte de la façon dont Goldstein envisage la structure d'un organisme vivant, Merleau-Ponty précise en quel sens une Gestalt est, en quel sens elle est en tant qu'idée.

Pour le biologiste, en effet, l'organisme vivant est entièrement indissociable des manifestations et des faits d'observation que l'on peut recueillir et analyser. Il faut cependant remarquer que, sur ce plan phénoménal même, s'imposent des faits qui renvoient nécessairement à l'existence de l'organisme comme totalité concrète. C'est là qu'il apparaît que l'analyse ne parvient pas à résorber cette totalité en l'ensemble des réactions physico-chimiques susceptible de la constituer. Faudrait-il donc douter de l'unité de l'organisme de son unité de système ? "La totalité n'est pas une apparence, c'est un phénomène. S'il est impossible d'affirmer par principe une discontinuité réelle des corrélations physiques à travers ce phénomène, l'affirmation d'une continuité réelle n'est pas davantage permise. Les actes vitaux ont un sens, ils ne se définissent pas, dans la science même, comme une somme de processus extérieurs les uns aux autres, mais comme le déploiement temporel et spatial de certaines unités idéales. "Tout organisme, disait Uexküll, est une mélodie qui se chante elle-même." Ce n'est pas dire qu'il connaît cette mélodie et s'efforce de la réaliser ; c'est dire seulement qu'il est un ensemble significatif pour une conscience qui le connaît, non une chose qui repose en soi5."

Penser selon la forme ne revient pas à sortir du plan du phénomène pour atteindre la réalité en soi d'un substrat de celui-ci, séparable en droit de celui-ci. La Gestalt ou structure est une idée en ce sens qu'elle rassemble l'unité de sens qu'offre un organisme comme totalité concrète à la compréhension et à la connaissance. Tout comme l'organisation et la structuration globales du phénomène perceptif présentent à la conscience une unité de sens, ne sont rien d'autre que cette unité de sens. Le déploiement temporel et spatial d'unités idéales ne correspond donc nullement à l'extériorisation et à l'objectivation d'un modèle idéal ou d'une raison préexistants, dont la fonction serait celle de conditions de possibilité. L'étude expérimentale de la perception est susceptible de fournir un canon des règles de l'emploi du concept de Gestalt jusque dans ses implications ontologiques. Merleau-Ponty y recourt et y revient à nouveau dans la Phénoménologie de la perception, mais en abandonnant cette fois le point de vue de la théorie scientifique pour adopter de manière plus décisive et plus essentielle celui du rapport de la conscience au phénomène : "Ce n'est pas parce que la "forme" réalise un certain état d'équilibre, résout un problème de maximum et, au sens kantien, rend possible un monde, qu'elle est privilégiée dans notre perception, elle est l'apparition même du monde et non sa condition de possibilité, elle est la naissance d'une norme et ne se réalise pas d'après une norme, elle est l'identité de l'extérieur et de l'intérieur et non pas la projection de l'intérieur dans l'extérieur. Si donc elle ne résulte pas d'une circulation d'états psychiques en soi, elle n'est pas davantage une idée. La Gestalt d'un cercle n'en est pas la loi mathématique, mais la physionomie6."

Gestalt, Gestaltung, Gestalthafte

L'intérêt que Merleau-Ponty porte à la notion de Gestalt tient à ce que cette notion brouille le clivage traditionnel entre essence et existence. La Gestalt prégnante, aboutie, en équilibre, participe de la facticité du phénomène. Elle peut donner lieu à une observation subjective : lors d'expérimentations, on demandera à des sujets de décrire comment le champ phénoménal se trouve organisé, comment se présente l'opposition figure/fond, quelle allure offrent la figure, certains détails, etc. La Gestalt achevée peut même être décrite à la manière dont une conscience intentionnelle décrirait un contenu noématique. Mais, antérieurement à la distinction entre essence et "existence", il y a le monde, le monde à l'état naissant. La forme, la Gestalt, participent de l'apparition même du monde, elles participent du phénomène dans la facticité de son apparaître. Sans quitter le terrain de la facticité, i.e. celui du surgissement du phénomène dans les limites de son hic et nunc, il importe de pratiquer une phénoménologie où la conscience, prise encore dans l'opacité de cette facticité, s'attache à la genèse et au procès de la Gestalt, donc à la Gestalt comme Gestaltung. La phénoménologie étudie alors, non pas la descente d'une idée ou essence dans le sensible, mais l'"apparition" de l'être à la conscience. Elle prend en vue la Gestaltung et le champ transcendantal auquel elle renvoie, i.e. un ensemble de conditions de possibilité a priori inséparables de l'apparaître et qui se déploient avec lui en le structurant.

Il convient de remarquer cependant : 1° que le Gestalthafte n'est pas réellement pensé. Sa caractérisation est seulement négative : il n'est ni objet de la nature, ni idée au sens strict. La question demeure de savoir quelle sorte d'être est une Gestalt. 2° Cette philosophie de la Gestalt reste encore largement tributaire du postulat husserlien du rapport de la conscience intentionnelle à ses objets. 3° L'expérience de Gestalt, qui semble tant aller de soi au vu de l'abondante littérature qui y réfère dans la psychologie, suppose-t-elle une présence à soi qui permette précisément d'en décrire le contenu ? Si la vision, par exemple, n'est pas conscience de voir, mais medium pour le voyant, pour un corps qui voit, de faire "l'épreuve" du processus de l'être en une inhérence à lui qui est proximité distante et silencieuse, c'est l'approche phénoménologique elle-même qui doit être distendue jusqu'à ses limites extrêmes.

En radicalisant plus encore le recours à la perception, en faisant retour, en deçà de la conscience, à la foi perceptive, Merleau-Ponty introduit dans Le Visible et l'Invisible la notion de "chair" qui désigne l'instance tout à fait première de la corrélation corps-monde, de l'être-au-monde charnel. Or, à cette instance, description aussi bien qu'analyse paraissent requérir avec une urgence plus grande encore l'emploi de concepts tels que ceux de forme, de niveau, de pivot, de prégnance, de figure et de fond. Mais il devient impossible, selon ces exigences nouvelles elles-mêmes, de continuer à conférer à ces notions la valeur de principes d'intelligibilité nécessaires à la constitution du savoir, non plus que le statut de corrélats de vécus de la conscience. "Toute Psycho. qui replace la Gestalt dans le cadre de la "connaissance" ou de la "conscience" manque le sens de la Gestalt7." L'accent de la réflexion reste placé sur le procès de la forme plutôt que sur l'ordre structural. Les définitions et caractérisations antérieures de la Gestalt ne sont pas abrogées, la totalité, le système, demeurent marqués par leur transcendance. Mais, c'est la trancendance elle-même qui signe la Gestalt, la transcendance en acte. Il faut savoir de quoi il y a système et comment cela advient, et l'avènement de la forme n'est autre que l'avènement de l'Être même. Si système il y a, c'est à propos de termes qui n'existent comme termes que parce qu'ils s'opposent les uns aux autres en une configuration bien déterminée qui possède sa typique propre. La Gestalt comme tout unitaire s'est d'abord formée par différenciations et écarts "internes" et c'est autour de ces derniers qu'elle continue de se maintenir, c'est en eux qu'elle détient comme sa charnière ou son pivot. Une Gestalt est un "système diacritique, oppositif, relatif, dont le pivot est le Etwas, la chose, le monde, et non l'idée8". La sorte d'être qui est celle du Gestalthafte, de ce quelque chose qui porte et comporte une organisation de Gestalt, autour de quoi elle a lieu, se confond avec un non-être, mais un "non-être qualifié9". Cette sorte d'être est différenciation, modulation de différences et typique de différenciation.

L'être d'une forme est donc transcendance. Mais, "dire qu'il y a transcendance, être à distance, c'est dire que l'être (au sens sartrien) est ainsi gonflé de non-être ou de possible, qu'il n'est pas ce qu'il est seulement. Le Gestalthafte, si on voulait vraiment le définir, serait cela. La notion même de Gestalt - si on veut la définir selon elle-même et non a contrario, comme "ce qui n'est pas" la somme des éléments - est cela10". Merleau-Ponty recourt ici à une terminologie sartrienne pour mieux cerner ce qui est expérimenté dans l'expérience de Gestalt, i.e. dans l'expérience perceptive d'un corps propre, puisqu'il n'y a pas d'expérience perceptive qui ne soit une expérience de Gestalt. Dans la perception, la forme comporte des données descriptibles : ce qui s'appréhende de la figure, ce qui s'appréhende du fond - tout comme ce que j'appréhende de la silhouette d'autrui, de l'aspect d'une chose ou du dessin d'un événement. L'expérimenté porte sur un donné, un présent actuel et ponctuel. Mais il est aussi au même titre l'expérience de l'"articulation" des données sensibles, l'expérience de la membrure qui les sous-tend. Articulation et membrure président à la donation du donné. Mieux, elles en participent. Elles font partie de la donation du donné en tant qu'elles en sont absentes. Comment donc concevoir l'être de cette absence qui participe du donné du phénomène sans cependant coïncider avec le présent ponctuel qui le limite ? Comment l'appréhender ?

Gestalt et négativité

Si l'on part du donné comme d'un positif, on peut le définir comme un étant qui enferme cependant du non-être ou du possible, de telle sorte qu'il ne coïncide pas avec lui-même. Une négativité est à la source des écarts qui séparent et opposent les éléments, les constituent comme éléments : différence primordiale du donné et de la membrure du donné, du visible et de l'invisible, disjonction "macroscopique" de la figure et du fond, non-coïncidence de la somme et de la totalité, opposition entre eux de termes discrets qui préside à leur organisation en système... Quelle sorte d'être est donc une Gestalt ? Un mixte d'être-en-soi et de non- (être-en-soi), un quelque chose travaillé de négativité, une transcendance en voie d'accomplissement (Gestaltung) ou parvenue à un état dont la stabilité n'est jamais définitive. Le trait de néant ici n'est pas la marque d'un "ne... pas..." absolu, d'un ordre du rien, du vide ou de la distance, à partir de quoi il y aurait le phénomène plutôt que rien. Il s'agit plutôt d'un "creux" toujours déjà à l'oeuvre, i.e. d'une modulation différentielle, qui est responsable d'une typique de l'apparaître.

Si l'on part de la membrure comme différence, opposition, séparation, disjonction, et si l'on insiste sur la valeur d'articulation de la négativité, celles-là sont alors les pivots, les noeuds, la membrure, la charnière d'une structure. C'est cela qui constitue le Gestalthafte - non pas négativité pure, comme déjà dit, mais négativité à l'oeuvre dans l'organisation et dans l'actualisation du phénomène, dans son avènement. Il n'y a pas, dans ces conditions, de visée intentionnelle de Gestalt. L'articulation en figure et fond, etc., ne relève nullement de l'action constituante d'un sujet ou de sa complicité avec le néant. Elle relèverait plutôt d'une intentionnalité passive, opérante, ou d'un processus motivant s'offrant à être assumé.

Mais il ne s'agit même pas de cela au niveau d'une relation au monde d'un être qui est "corps". La transcendance comme dépassement et non-coïncidence ne peut être expérimentée que par un quelque chose, être ou Gestalthafte, qui soit lui-même non-coïncidence et dépassement, mais de telle sorte qu'il soit ouvert à..., i.e. qu'il puisse à la fois accueillir la négativité et s'y transporter hors de lui-même. Ouverture, accueil et ek-stase présupposent une négativité à l'oeuvre dans le phénomène du monde, aussi bien qu'en leur propre apparaître à eux. Ainsi sont-ils ouverture, accueil, ek-stase implicites et tacites, et non pensée d'ouverture, d'accueil ou d'ek-stase. Ils sont expérimentés par une empathie qui préside à l'expérience de Gestalt, mais sans en être l'expérience elle-même, donc par une expérience oblique ou indirecte, si l'on veut. "L'apparence sensible du sensible, la persuasion silencieuse du sensible est le seul moyen pour l'Être de se manifester sans devenir positivité, sans cesser d'être ambigu et transcendant11." La vision, étant déhiscence, communique avec une visibilité, i.e. une déhiscence, qui la précède dans l'Être. Cette empathie est celle d'un être-au-monde corporel ou charnel.

La transcendance est donc pensée comme une négativité positive ;: ce qui transcende est, est activement dans son "ne... pas...". La négativité est génératrice d'êtres en tant que structures. Et la solidité d'être d'une structure réside moins dans ses composants que dans les écarts d'où ceux-ci naissent, les articulations que permettent ces écarts et, finalement, l'ordre qu'ils engendrent plutôt que le désordre. La négativité est synonyme de fécondité, de prégnance. Car la prégnance en son sens primordial n'est rien d'autre que la fécondité d'une négativité de différenciation.

On peut aller jusqu'à dire que c'est le déploiement de l'Être, praegnans futuri, qui a lieu dans le phénomène même, conférant ainsi à l'apparaître son articulation foncière de visible et d'invisible, de donné et de membrure du donné. La distinction entre visible et invisible recoupe à l'évidence celle qui est fondamentale dans l'ontologie heideggerienne : distinction de l'être et de l'étant, de l'ontologique et de l'ontique. Mais cette différence ontologique n'est pas rapportée aux linéaments de l'affaire de la pensée. Elle est référée à la source de l'expérience perceptive, voire peut-être même à l'origine du monde.

Thème fondamental de sa pensée, la perception a permis à Merleau-Ponty de mettre à l'épreuve presque toute l'histoire de la philosophie moderne, tout aussi bien que celle de la psychologie. En ce qui concerne la psychologie, il s'est produit chez lui quelque chose d'analogue aux rapports de Kant avec la théorie newtonienne. De même que la physique de Newton laissait derrière elle des concepts d'expérience, de nature, de principes, de loi, de mathématisation des faits, dont il fallait rendre philosophiquement compte, de même la théorie de la forme laissait derrière elle des concepts de forme, de champ, de prégnance, qui relevaient d'un traitement philosophique nécessaire.

La rigueur philosophique exigeait, sur ce sujet, de demeurer toujours aussi près que possible de la Gestalttheorie, d'épouser toujours et jusqu'au bout la compréhension qu'elle permet de l'expérience perceptive, mais de la dépasser et de la corriger lorsqu'il s'agissait d'en aborder les prolongements philosophiques. En ce sens, l'ontologie de la chair fonde et contient en elle la théorie de la forme. En retour cependant - le Visible et l'Invisible en témoigne -, la réflexion philosophique devait en permanence chercher à demeurer compatible avec la Gestalttheorie, même lorsque cette réflexion était conduite à s'en éloigner de beaucoup. Ainsi peut-on supposer que c'est plus particulièrement la référence au sol concret si honnêtement labouré et exploité par la Gestalttheorie qui a contribué à faire le partage entre les divers Husserl, à décider entre un idéalisme transcendantal et une ontologie et à en venir à recouper la distinction fondamentale de style heideggerien, ainsi que certaines de ses implications. De même, peut-on chercher enfin à montrer que la Gestalttheorie est apte à fournir certains des instruments conceptuels qu'exige pour se constituer une ontologie nouvelle.

Chair offerte et chair ouverte

Dans la vision le regard est palpation. Le regard en tant que mouvement exploratoire, spontanéité du corps, pouvoir d'emprise sur les choses et aussi proximité, réduction de la distance par rapport au visible. La vision relève d'une sorte de contact qui épouse le visible. D'autre part, la vision est comme une lampe qui enveloppe de lumière le visible, le rendant ainsi visible. Les choses ne paraissent nullement telles qu'elles sont en soi : le regard "les enveloppe, les habille de sa chair12". En un sens, la vision du voyant fait apparaître le visible, le provoque à être. Comme palpation et comme enveloppement le percipere, en sa nature brute, fait du visible un percipi.

Mais, dès lors, d'où vient cette autre donnée phénoménologique de l'être-au-monde charnel, en quoi consiste l'aséité du visible ? D'où vient cette propriété merveilleuse de la couleur, par exemple, qui fait que, tenue au bout du regard du voyant, elle s'impose à lui cependant comme conséquence de son existence souveraine à elle ? "D'où vient que, les (les choses) enveloppant, mon regard ne les cache pas et, enfin, que, les voilant, il les dévoile13 ?"

La réponse globale à cette question tient à la structure unitaire de l'être-au-monde. Le visible est chair, chair offerte ; le corps voyant est chair, chair ouverte. "C'est comme chair offerte à chair que le visible a son aséité et qu'il est mien14." Cette formulation condensée est une indication pour l'analyse. Nous aborderons ici principalement l'étude de la chair du visible, du visible comme chair, et nous chercherons à préciser quel éclairage décisif les notions de Gestalt et de prégnance projettent sur le sujet en question.

La qualité sensible

Le visible, le sensible, ce sont d'abord les qualités sensibles. Mais, dès l'abord, il ne faudrait pas entendre par là ce que l'on nomme : monde sensible, i.e. l'ensemble des qualités des choses correspondant aux sensations que peut éprouver un organisme vivant. La qualité sensible, le quale, n'est pas, comme la sensation, ce qui correspond à l'idée simple des empiristes : élément ou atome isolé, non analysable, degré premier et irréductible de l'information (le brûlant, le rugueux, le jaune paille). La qualité sensible n'est pas indépendante d'un mouvement exploratoire du corps. Une couleur, qui d'abord ne possède qu'une existence flottante et un peu vague dans le contexte du champ visuel, a besoin d'être fixée, donc immobilisée en sa place et cernée dans sa définition propre. Après fixation, le mouvement de l'attention peut se prolonger par une scrutation plus ou moins détaillée, qui s'enfonce dans la profondeur du quale. Merleau-Ponty évoque, par exemple, Paul Claudel qui écrit "à peu près qu'un certain bleu de la mer est si bleu qu'il n'y a que le sang qui soit plus rouge15". Autrement dit, au-delà de ce qui serait un jeu gratuit de la parole, il faut comprendre qu'une teinte participe d'une échelle d'intensité, ou de saturation, ou encore d'homogénéité, parce qu'elle est une valeur qui s'y inscrit. En second lieu, une teinte est indissociable d'une matière et d'un état de cette matière. Enfin, une teinte, prise avec les participations que l'on vient de mentionner, peut "tenir lieu de", "valoir pour", une autre teinte : tel bleu de la mer, non pas évoque à vrai dire, mais équivaut, à un degré moindre cependant, à la densité, à l'épaisseur, à la richesse substantielle du rouge du sang. Il s'agit là, par conséquent, d'un nouveau réseau de relations de participation, qui s'intègre aux autres ou vient les compliquer, les enrichir. Et cette participation à des réseaux interdit au quale toute nature d'identité insécable.

Qu'est-ce donc qu'une qualité sensible ? Assurément un donné singulier, qui se donne en présence hic et nunc. Cependant, ce donné à la fois s'offre enfermé dans des limites, y compris spatio-temporelles, et à la fois excède et déborde celles-ci. L'apparaître est présence d'un donné et présence d'une transcendance du donné en ses multiples participations. Le donné ne cristallise jamais totalement dans un être identique à soi, dans un atome sensible insécable. La participation d'un quale à des réseaux de qualia distincts montre qu'il tient sa positivité et son identité éphémère de l'existence de ces réseaux et de sa différenciation au sein de ceux-ci, comme le phonème au sein d'une langue. Le quale est travaillé par une négativité, une non-coïncidence de soi avec soi, qui ouvrent le donné vers autre chose. Ce dépassement de soi est ouverture d'une dimension. En ce sens la dimensionnalité est une dimensionnalité du donné. Mais, inversement, le donné ne s'offre que sous la condition et dans l'ouvert d'une transcendance, d'une dimension. La dimension est un existential du donné et c'est dans une même présence constitutive de l'apparaître que sont donnés et le donné en sa présence présente et la dimension de transcendance en son absence présente. L'apparaître est indissociablement apparaître du visible et de l'invisible.

Il y a un autre nom pour l'ouvert d'une dimensionnalité, c'est le terme d'horizon, repris de Husserl non pour désigner un système de potentialité de la conscience, mais cette fois un type d'être nouveau, "un être de porosité, de prégnance ou de généralité16". Toute qualité sensible est inséparable d'un horizon interne, c'est-à-dire d'un ordre de variations de qualia intersensoriels possibles, qui présentent entre eux des valeurs quasi égales. D'autre part, variations ou variantes, ainsi que leurs valeurs correspondantes, tendent à s'organiser en système diacritique, où comptent les différences ou écarts entre les termes. Ce sont ces écarts qui font "sens" : ce qui oppose l'outremer à l'écarlate, ce qui sépare le visqueux du profond ou du mat, ce qui distingue l'amer du chaud, le riche de l'épais, etc. L'ensemble des variantes possibles et surtout l'ensemble des différences qui existent entre elles définissent une typique générale du système comme totalité ouverte. Le dimensionnel de l'horizon interne prend ainsi la forme d'un axe d'équivalences. Pour autant que les variations intersensorielles participent d'un même axe d'équivalences, elles empiètent les unes sur les autres : le visible empiète sur le tangible, voire sur le gustatif, etc. Inversement, pour autant que ces variantes forment un système d'éléments discrets, une Gestalt, c'est la négativité des écarts entre elles toutes, ce sont les charnières de vide qui les séparent, qui permettent à la somme de se comporter comme un tout. Empiètement et articulation font de l'axe d'équivalence un être de porosité intersensorielle, de prégnance féconde en harmoniques sensibles, de généralité ouverte à une typique. Ainsi donc, l'apparaître est bien l'apparaître de l'être en tant qu'il se déploie effectivement, qu'il s'accomplit dans le quale singulier et, en même temps, en tant qu'il demeure en retrait, prégnant, général et qu'il ne s'épuise pas dans le ceci singulier du phénomène. L'apparaître est le Wesen de l'Être et le quale est bien "ce grain ou corpuscule porté par une onde de l'Être17".

C'est d'une autre manière encore qu'il faut dire, conformément à la Gestalttheorie, qu'une qualité sensible n'est ni isolée ni isolable. Dans le champ phénoménal sensible, elle se détache sur un horizon externe, elle apparaît comme une figure sur un fond. Par sa dimensionnalité, elle peut empiéter sur la constellation de qualia actuels dans laquelle elle s'inscrit : un matériau "froid", par exemple, affecte l'apparence de la température d'ensemble d'un lieu, son ambiance générale ; une couleur peut devenir couleur d'éclairage et marquer une atmosphère, chaque teinte locale acquérant une sorte d'équivalence... Mais, d'une manière générale, une qualité sensible se montre au sein d'une constellation comme Gestalt et se trouve dépendre des modifications d'ensemble d'une configuration globale. Là encore le quale ne peut s'extraire d'un réseau de participations sans devenir autre que ce qu'il était, sans changer d'aspect et de sens. Ce qu'il est obéit aux lois de la forme, dépend de son intégration et de la place qu'il occupe dans la structure. Le positif n'est tel que par différenciation, par relation de similitude ou d'opposition. De cette dimension-là de la qualité sensible, la littérature de la théorie de la forme en ses nombreux représentants offre une multitude convaincante d'exemples.

Dans les pages 174-175 de Le Visible et l'Invisible, Merleau-Ponty mentionne un troisième réseau de participations qui s'inscrivent au double registre d'une destinée et de "mondes" qu'une vie peut avoir traversés. Il s'agit là de couches de sédimentation qui tiennent encore au présent, de tout un réel passé qui peut se présenter dans le présent. "Un certain rouge, écrit Merleau-Ponty, c'est aussi un fossile ramené du fond des mondes imaginaires." Il s'agit là à nouveau, au titre d'horizon dimensionnel, d'axes d'équivalences, de structures qui relèvent d'une histoire individuelle, de certains des temps forts d'une existence, marqués de manière sensorielle et affective, à tel point que la saveur d'une madeleine présente s'identifie à la saveur passée de telle madeleine passée, mais de telle sorte que c'est tout un monde, Combray comme monde, qui afflue avec cette coïncidence.

La réalité des qualités sensibles n'est donc autre que la chair des choses, c'est-à-dire qu'elle est texture, qu'elle est fond par opposition à la figure, qu'elle est monde. La qualité sensible n'est pas rien, il ne convient pas de la résorber ou de la dissoudre. Mais elle n'est pas dissociable d'axes d'équivalences, de réseaux d'autres qualités dont elle participe et avec lesquelles elle forme système. C'est dans ces axes et dans ces réseaux qu'elle s'excède elle-même, qu'elle est comme transcendance et dimensionnalité, en même temps, inversement, qu'elle y détient par sa participation sa condition de possibilité. "Si l'on faisait état de toutes ces participations, on s'apercevrait qu'une couleur nue, et en général un visible, n'est pas un morceau d'être absolument dur, insécable, offert tout nu à une vision qui ne pourrait être que totale ou nulle, mais plutôt une sorte de détroit entre des horizons extérieurs et des horizons intérieurs toujours béants, quelque chose qui vient toucher doucement et fait résonner à distance diverses régions du monde coloré ou visible, une certaine différenciation, une modulation éphémère de ce monde, moins couleur ou chose donc, que différence entre des choses et des couleurs, cristallisation momentanée de l'être coloré ou de la visibilité. Entre les couleurs et les visibles prétendus, on retrouverait le tissu qui les double, les soutient, les nourrit, et qui, lui, n'est pas chose, mais possibilité, latence et chair des choses18."

La chose sensible : horizon externe

Une méditation portant sur les concepts fondamentaux de la Gestalttheorie se rencontre donc encore dans le dernier Merleau-Ponty. Il s'agit de savoir quel sens, quel type, quelle modalité d'être il faut accorder à la forme, au champ, à la prégnance et d'esquisser par là une ontologie de la Gestalt. Des notes de travail concises et denses, datées du mois de septembre 1959 en témoignent plus particulièrement. Mais, par une sorte de démarche inverse et complémentaire, on va aussi de l'ontologie à la théorie de la forme. En effet, la phénoménologie de la perception, en prenant pour thème le corps sensible dans son rapport au monde, découvre la profondeur du monde et, du même coup, la genèse possible du corps à partir du monde. Cette phénoménologie s'aventure jusqu'aux limites extrêmes de ses possibilités, là où l'expérience ne peut plus prendre appui sur des vécus de conscience et là aussi où l'apparaître coïncide avec la transcendance de l'Être, avec l'Être comme transcendance. Or, c'est à ce point où elle bascule dans l'ontologie d'un Être englobant et pénétrant, que la méditation trouve dans une interprétation ontologique de la Gestalt la ressource des instruments de pensée qui lui sont nécessaires : l'apparaître, le phénomène, n'est en rien la présentation d'un objet, il doit se comprendre comme la totalité structurée d'un "champ différencié" ; l'Être en tant que dimension et horizon peut être déterminé comme "axe d'équivalences", i.e. comme Gestalt, comme structure animée de modulations différentielles ; la chair en tant que possibilité et latence peut se comprendre comme la "prégnance" et l'"autonomie" d'une cause de soi nouvellement interprétées. Ce qui est ainsi découvert à propos de la qualité sensible se confirmera à propos de la chose sensible. Le dialogue que Merleau-Ponty a entretenu, notamment avec les philosophies de Descartes, de Husserl et de Bergson, l'a conduit à radicaliser certaines de leurs thèses et à expliciter les ferments implicites qu'elles contenaient. Une démarche semblable nous a semblé pouvoir être décrite à propos de la théorie de la forme.

Lorsqu'on passe de la qualité sensible à la chose sensible, une ontologie de l'objet est tout autant à redouter qu'une ontologie de l'atome individuel. La critique de la chose-substrat, suppôt des propriétés qui la définissent, trouvera dans une interprétation ontologique de la Gestalt les termes et notions susceptibles de convenir à la chose conçue comme "système d'équivalence". "Remplacer les notions de concept, idée, esprit, représentation par les notions de dimensions, articulation, niveau, charnières, pivots, configuration - Le point de départ = la critique de la conception usuelle de la chose et de ses propriétés (donc) critique de la notion logique du sujet, et de l'inhérence logique (donc)...19" La chose, comme le quale, est inséparable de sa dimension d'horizon. Certes, en un premier moment, elle fait l'objet d'une rencontre, elle se trouve là, elle arrête le regard, elle peut se toucher, elle est présente "en personne", pour ainsi dire. Avant d'en venir à son inscription dans un Là de profondeur, il faut convenir avec Husserl qu'une chose mondaine est toujours déjà-là, avec sa déterminité propre fondée sur l'extension (Ausdehnung) de sa corporéité spatiale, i.e. avec sa grandeur, sa physionomie ou figure, sa place. C'est cette extension propre à la chose, irréductible à une simple inhérence dans l'espace objectif, qui la porte à l'apparaître, qui coïncide avec la facticité de son il y a, avec son wesen en acte, et qui lui confère par conséquent une nuance d'absolu au sein de sa détermination singulière. C'est pourquoi une chose ne peut se réduire de manière primordiale à un morceau d'espace doté d'un volume et d'une forme enfermée dans des dimensions mesurables. Mais, en même temps, il faut dire que toute chose se présente toujours comme la partie d'une configuration qui l'enveloppe, comme insérée dans un Umwelt. Cet horizon externe peut se comprendre d'abord comme "fond" amorphe, indéterminé, en position de retrait par rapport à la chose individuelle cernée dans son relief comme "figure". Dans ce cas, la chose coïncide avec tel de ses aspects possibles. Elle s'inscrit dans le champ phénoménal et son degré de présence, en chair et en os, dépend en particulier d'un niveau spatial qui correspond à un niveau d'équilibre du champ, où les données sensibles concordent avec les potentialités motrices du corps propre. Cet état d'équilibre ne dépend pas foncièrement de la spontanéité motrice du sujet, mais d'une légalité intrinsèque selon laquelle le tout commande aux parties. Ce qui vaut pour le champ perceptif, en particulier visuel, vaut aussi pour le champ phénoménal en général, où s'inscrit la relation du corps propre à la chose. Il faut donc suivre ici les théoriciens de la forme. Koffka, par exemple, reprenait de Wertheimer une loi de prégnance (Prägnanz), à savoir qu'"une organisation psychologique sera toujours la meilleure que les conditions prévalentes le permettent20". Ainsi, à propos du champ visuel, on peut dire que ce qui se passe dans les parties isolées du champ dépend des conditions et des exigences structurelles du tout. Il en va de même pour le champ phénoménal global et le jeu des tensions qui s'y produisent est au service d'une meilleure structuration de la forme dans son ensemble, par exemple d'un meilleur détachement de l'aspect de la chose par rapport au fond. La bonne Gestalt, la Gestalt prégnante, est le résultat d'un processus de Gestaltung, qui n'est autre qu'une tendance à la prégnance. La Gestaltung obéit à une légalité propre, une autorégulation, qui a trait à l'articulation d'ensemble figure/fond et la tendance à la prégnance, dans l'acception gestaltiste, concerne le sens, c'est-à-dire à la fois l'orientation et la signification de la dynamique de cette structuration. En ce sens, la Gestaltung aussi bien que le quelque chose, le Etwas, dont elle est l'opération, relèvent d'"un double fond du vécu21", donc aussi d'un double fond du phénomène comme champ - qui, en quelque sorte, a la valeur, dans sa transcendance de tout, d'un horizon à la seconde puissance.

Cette interprétation de l'horizon externe avoue sa dette envers la théorie de la forme. Mais, ni la Gestalt ni la Gestaltung ne désignent des objets ou des processus qui renvoient à une explication naturaliste. Tout au contraire, faits et notions sont à replacer et à faire valoir dans l'optique d'une ontologie nouvelle. Il s'agit en effet de "montrer que ces notions (prégnance, Gestalt, phénomène) représentent une prise de contact avec l'être comme il y a pur. On assiste à cet événement par lequel il y a quelque chose. Quelque chose plutôt que rien et ceci plutôt qu'autre chose. On assiste donc à l'avènement du positif : ceci plutôt qu'autre chose22".

La chose participe d'un Umwelt ou d'un champ comme horizon. Elle est même partie prenante de son entour. Elle est modifiée par une localité ambiante de profondeur qu'elle modifie à son tour. Baignant dans telle lumière ou telle atmosphère, en tractation avec d'autres choses ou êtres coprésents, une chose peut devenir dimensionnelle et empiéter sur son horizon extérieur immédiat comme lorsqu'un lieu, une lumière et tout un environnement se trouvent marqués par le rectangle d'eau bleu d'une piscine. Partie du tout de l'Umwelt, elle peut aussi se convertir en partie totale : elle est apte à déborder ce qu'elle est, à exister dans l'ouvert qui lui permet d'empiéter sur d'autres existences coprésentes. La chose est donc en elle-même manifestation de l'Être, transcendance. Elle tend à s'instaurer elle-même structure d'horizon. En ce sens, elle peut "rayonner", comme une étoile.

La chose sensible : horizon interne

Dans son rapport à un horizon interne, la chose, là encore, est comme l'un des deux termes d'un courant de réversibilité. Considérée selon l'un des aspects qu'elle offre au corps sensible, elle est comprise dans la dimension de cet horizon. Mais, à son tour, l'aspect particulier vaut pour tous les aspects possibles, il en est la promesse. Car chaque aspect outrepasse ses limites propres, enjambe les frontières d'autres aspects, se dégage de son être-tel pour être dimension et participer de la porosité d'un horizon. Ce qui se voit ou ce qui se touche d'un objet annonce quelque chose de ses ténèbres internes, de sa massivité ou de son vide, de sa texture intime, de son architectonique secrète, etc. Et, quand bien même une exploration plus approfondie fournirait l'occasion de corrections ou de démentis, ceux-ci n'en demeurent pas moins des confirmations de la dimensionnalité de l'aspect de chose dont il est question.

L'horizon interne présente aussi une acception plus large que celle qui vient d'être mentionnée, acception qui englobe cette dernière. Partant de Husserl, Merleau-Ponty souligne que, dans l'expérience perceptive, la chose se donne dans la facticité singulière d'un de ses aspects et, simultanément, se donne entièrement elle-même. Ce que je vois ou touche de ce cube de marbre, ici et maintenant, est une vue sur lui, est un aspect de lui, et, en même temps, c'est bien ce cube qui s'offre entièrement lui-même. Il faut bien dire certes qu'un nombre indéfini de vues et d'aspects pourraient se développer à propos de la même chose, qu'à chaque fois se manifeste la transcendance de la chose même par rapport à ses aspects et par conséquent que la chose n'est jamais donnée que comme située au-delà de chacun d'eux, indéfiniment absente d'eux. Cependant, il faut convenir aussi que cette absence n'est pas rien, qu'elle se présente comme telle et, à la fois, comme l'imminence de la présence de son actualité plénière. "La transcendance de la chose oblige à dire qu'elle n'est plénitude qu'en étant inépuisable, c'est-à-dire en n'étant pas toute actuelle sous le regard - mais cette actualité totale elle la promet, puisqu'elle est là...23"

Suivant ces données de la description, Husserl avait situé le statut ontologique de la chose au plan de l'essence, du côté de l'ouvert et du lointain d'un horizon interne, qui serait au coeur de sa définition. Le mouvement de transcendance propre à l'aspect de chose s'achèverait ainsi dans l'état de transcendance de la chose, de ce qu'elle est individuellement dans son essence, par rapport à tous ses aspects possibles. Et enfin, comme la chose, prise en elle-même, est la raison de toutes ses manifestations phénoménales, son statut définitif pourrait être celui d'une Idée au sens kantien, i.e. d'une totalité dont l'unité d'essence type sert de règle a priori à un continuum inépuisable de manifestations phénoménales. Cette solution suppose le maintien d'un clivage entre le fait et l'essence, la coupure entre deux ordres du réel.

Merleau-Ponty, quant à lui, maintient la transcendance de la chose par rapport à l'ensemble des aspects que les vues sur elle délivrent - transcendance d'un tout par rapport à ses parties -, mais sans que cette transcendance puisse s'achever dans l'état de transcendance d'une idée ou d'une essence, i.e. d'un objet intelligible. Si l'on part de la chose elle-même, on dira que chaque aspect fait sens, renvoie à un sens au-delà de lui-même et qu'ayant, comme aspect d'une même chose, du même coup valeur pour tous les autres aspects possibles, il se relie à un terme unique, comme les rayons d'une roue convergent vers un moyeu central. Mais ce centre est un vide. Il est et il n'est pas : l'écart d'avec soi de chaque aspect comme donnée de chose, le dépassement de soi issu de vides intervallaires séparant les aspects, ne débouchent sur rien, ou plutôt débouchent sur le creux d'un "pivot". La vacuité de ce pivot constitue un principe d'articulation (des aspects), principe non pas quelconque, mais défini, stylisé. Par suite, ce pivot qu'est la chose est un principe d'ordre et d'organisation pour l'ensemble des aspects comme système. La chose conserve, en quelque sorte, la fonction régulatrice d'une Idée kantienne, mais elle n'en possède pas le statut. Comme pivot vide la chose est le pivot d'un système d'équivalences ou bien système d'équivalences elle-même. Ce statut nouveau lui permet ainsi de ne s'épuiser en aucun de ses aspects, d'être cependant présente elle-même dans la donnée phénoménale, mais d'y être présente en tant qu'absente, un peu comme dans un noeud borroméen très complexe. Il n'y a d'entrelacs que par les intervalles qui séparent les ronds, qui les rendent cependant solidaires et les intègrent à la solidité incontestable du noeud.

Ainsi caractérisée, la notion de système d'équivalences, essentielle pour comprendre le nouveau statut de la chose perceptive chez Merleau-Ponty, doit beaucoup à la notion de Gestalt. On trouve ainsi dans Le Visible et l'Invisible la définition succincte suivante, qui a trait au Gestalthafte ;: "C'est un principe de distribution, le pivot d'un système d'équivalences, c'est le Etwas dont les phénomènes parcellaires seront la manifestation24." Si la chose se trouve définie comme le pivot d'un système de l'équivalence de tous les aspects qu'elle peut offrir ou comme le système lui-même, la chose dans son être est une Gestalt, totalité ou système englobant la série indéfinie de tous ses aspects possibles, mais incompossibles. Comme système d'équivalences, la chose se rapproche d'un système phonématique. Elle enferme en elle un principe de distribution, un principe d'ordre et de structuration interne qui a trait moins à la diversité des aspects qui sont les siens, qu'aux différences qui existent entre ces aspects. C'est à une systématique des écarts entre ses termes constitutifs (les phonèmes), c'est à une typique de la somme des différences, qu'une langue doit son originalité, donc d'être telle langue plutôt que telle autre. De même, la chose comme système d'équivalences correspond à une typique différentielle globale relative aux éléments parcellaires qui constituent la dimension de son horizon interne. À ce titre, la chose est transcendante par rapport aux phénomènes particuliers qui en sont la manifestation ou bien encore en lesquels elle précipite, elle cristallise, et en lesquels aussi sa typique structurale se retrouve parce qu'elle s'y actualise. Là encore, on peut considérer que la chose, ainsi conçue comme pivot d'un système d'équivalences, commande à la série de ses apparitions selon la loi d'un optimum : en telles ou telles manifestations d'aspects la même typique structurale se transporte, se transpose, se retrouve, quand bien même dans le détail les contenus auront varié. Et l'on peut comprendre qu'en certaines manifestations la typique en question soit plus pleinement le chiffre ou l'emblème de la chose, sa présence incarnée, parce qu'il appartient au système de tendre à s'actualiser ou à exister au mieux de ce qu'il a à être. Par suite, on peut comprendre, sur un autre plan, qu'une caricature puisse être si expressive et si ressemblante parce qu'elle manifeste, de manière suffisante, la typique différentielle et structurale d'un objet ou d'un être en ne s'appuyant que sur quelques traits bien choisis. Et, par suite enfin, on peut comprendre qu'un dessinateur reproduise un objet réel simple ou complexe parce que, loin de suivre minutieusement et point par point le détail de l'apparence, il se sera plutôt approprié le système d'équivalences invisible par quoi l'objet est pour ainsi dire sous-tendu.

Si l'on part du phénomène comme événement, on peut considérer comme positivité l'apparition de la chose elle-même dans la quasi-plénitude de sa présence, bien qu'elle s'offre sous tel de ses aspects possibles. Mais, on le sait, elle ne coïncide nullement avec la donnée phénoménale, aussi riche soit-elle à l'observation. La chose n'est réellement elle-même que dans la double dimension de son horizon interne et de son horizon externe. Cela veut dire que la plénitude de sa présence n'est rien d'autre que l'optimum d'une phénoménalité. Ainsi, par rapport à son horizon externe, la donation de la chose correspond à la prégnance optimale où la chose comme figure s'inscrit dans un fond. Par rapport à son horizon interne, la donation de la chose (comme figure) correspond à un aspect optimum selon lequel la chose apparaît au mieux de sa typique structurale. Dans ses deux dimensions constitutives la chose manifeste la même transcendance d'un tout par rapport à ses parties, c'est-à-dire par l'exercice ou l'efficience d'une régulation intrinsèque. La dette envers la théorie de la forme peut sur ce point aussi être démontrée, ainsi qu'en témoignent plus particulièrement les références précises à des travaux d'Egon Brunswik.

Gestalt et prégnance

Lorsque Egon Brunswik aborde par exemple l'étude du champ visuel, il considère que ce champ est d'autant mieux articulé qu'est grande la clarté de l'empreinte (Ausprägung) par laquelle le sujet perceptif est affecté. De ce point de vue, on peut préciser quels sont les facteurs principaux du degré élevé de l'imprégnation phénoménale, à savoir la tendance au détachement de la figure par rapport au fond et la tendance à l'homogénéisation du domaine de la figure lui-même. Deux processus se conjuguent donc dans une même tendance à la prégnance (Prägnanz) de la forme. Cette dernière est envisagée, on le voit, comme un processus dynamique, qui comporte un optimum : un empreindre plus clair et plus précis au niveau de ce qui est perçu.

La tendance à la prégnance (Prägnanztendenz) est directement l'expression de la thèse fonctionnelle fondamentale de la Gestalttheorie. Cette thèse dit ceci : "Ce qui se passe dans les parties isolées du champ visuel, dépend des conditions et exigences structurelles du tout. Cela est au service d'une meilleure structuration (Ausbildung) de la forme dans son ensemble25." Nombreux sont les cas où se rencontrent et se montrent les interventions fonctionnelles du moment de la forme dans la perception par rapport au moment matériel des qualités sensibles qui emplissent le champ visuel. "Dans tous ces cas-là, la perception ne se range pas de manière strictement claire du côté de la stimulation colorée26."

L'état optimum de l'articulation du champ phénoménal correspond au degré achevé de la prégnance de forme. Cet état, cet équilibre d'ensemble, qui peut toujours se trouver compromis, est le résultat d'un processus dynamique de formation de la forme (Gestaltung). Pour E. Brunswik ce processus est assujetti à une "légalité propre de la perception" (Eigengesetzlichkeit der Wahrnehmung27). C'est cette expression que Merleau-Ponty reprend en parlant de "régulation intrinsèque". Et, pour lui, cette régulation intrinsèque du processus de forme (Gestaltung) exige une interprétation qui soit non seulement conforme à l'être de la Gestalt, mais qui contribue encore à en dévoiler le sens d'être. La Gestaltung semble pouvoir se concevoir comme l'autoréalisation d'une Gestalt qui s'anticipe comme tout et cependant se structure en venant à l'existence, en s'actualisant. L'interprétation ontologique de la Gestaltung ne semble pas pouvoir se passer de la notion de cause de soi, non plus que des catégories corrélatives de la Puissance et de l'Acte.

Le recours à une théorie rationaliste, celle de Leibniz en l'occurrence, permet de concevoir le possible comme une substance individuelle qui enferme en elle une tendance à l'existence et, dans un monde où ne règnerait que le seul principe de la non-contradiction, tout possible viendrait à l'existence, s'autoréaliserait - la nécessité correspondant alors au seul cas particulier, où un possible n'entrerait en concurrence avec aucun autre possible. L'autoréalisation de la substance individuelle a sa raison d'être dans la notion ou essence de la substance. Elle est donc bien cause de soi. Mais il faut rappeler que le Gestalthafte n'est pas le suppôt de propriétés de forme au point d'être assimilé à une substance-substrat en tant qu'entité identique à soi, ou à une essence précédant l'existence. Le processus de Gestalt correspond bien à un "avènement", à l'avènement d'un "positif", d'un étant, mais à un avènement "pur", sans cause antérieure.

S'il n'y a pas d'arrière-monde, de possible antérieur à l'acte, il faut cependant dire que le monde qui advient a une profondeur. "Qu'est-ce que ce il y a du monde sensible, de la nature ?", demande Merleau-Ponty. C'est l'avènement du phénomène, de l'apparaître, i.e. d'un "ouvert". Cet ouvert, c'est précisément cette articulation de visible et d'invisible décrite ou analysée à propos du quale ou à propos de la chose. Le phainomenon n'est pas l'apparaître et la présence d'une figure cernée dans ses limites, il est le phénomène unitaire d'une articulation entre figure et fond, entre limite et non-limite (apeiron). Si les notions de Gestalt, de phénomène, de prégnance "représentent une prise de contact avec l'être comme il y a pur", c'est bien pour cette raison. Dans le processus dynamique de Gestaltung qui la porte à apparaître, la Gestalt se comporte comme une totalité ouverte qui tend à se refermer : elle produit elle-même, ce faisant, la finalité d'un optimum, elle engendre sa typique structurale sans que cette téléologie puisse être assimilée à la causalité exercée par une essence sur le processus qui la porte à l'existence.

L'expérience de Gestalt initie donc à la chair du monde, qui n'est autre que "son Horizonthaftigkeit (horizon intérieur et extérieur) entourant la mince pellicule du visible strict entre ces 2 horizons28". Dans cet avènement d'un il y a de l'Être dans l'apparaître, celui-ci enferme en son sein un apeiron, une non-limite, un écart, qui réamorcent l'avènement de l'apparaître ou du phénomène. Dans cet avènement d'un il y a, l'Être se tient dans le retrait et la latence (l'absence) de la Puissance et la Puissance west, est (au sens verbal). C'est qu'en effet, au niveau de l'Être brut ou sauvage, la différence entre Être et Puissance n'a pas cours. Ou bien encore, comme l'écrit Renaud Barbaras : "L'Être n'étant pas une chose, un étant, il ne peut avoir pour sens d'être que son propre accomplissement, son incessante venue au visible qui est en même temps incessante venue du visible. Il revient donc au même de dire que l'invisible n'est pas positif et n'existe donc que comme visible, qu'il est puissance et que cette puissance est son propre mouvement d'actualisation. Cependant, pour la même raison, ce mouvement a ceci de propre que l'actualisation reconduit la puissance qu'elle est censée accomplir : n'étant ni puissance de quelque chose, ni puissance en vue de quelque chose, la puissance ne peut jamais déboucher sur un acte qui la terminerait, elle demeure pour ainsi dire puissance d'elle-même, c'est-à-dire mouvement incessant de phénoménalisation. En effet, le propre du visible, c'est qu'il ne peut être tel qu'en reconduisant en son coeur l'indétermination qu'il vient briser. C'est sans doute ce que Merleau-Ponty voulait dire lorsqu'il évoquait, pour caractériser le mouvement de phénoménalisation, "une explosion stabilisée" ou "un seul éclatement d'être qui est à jamais29".

Lorsque les théoriciens de la forme parlent de prégnance de forme, c'est bien à un caractère insigne de la phénoménalisation qu'ils réfèrent. La prégnance concerne l'apparaître, i.e. le champ phénoménal ou, plus spécifiquement, le champ visuel, et elle indique un optimum dans l'articulation de la figure et du fond. Merleau-Ponty reprend à son compte ce terme et ce critère en le rapportant de manière justifiée à l'articulation du quale ou de l'aspect de chose avec leurs horizons. "C'est la forme qui est arrivée à soi, qui est soi, qui, par ses propres moyens, se pose, c'est l'équivalent de la cause de soi, c'est le Wesen qui est parce qu'il este, autorégulation, cohésion de soi à soi, identité en profondeur (identité dynamique), transcendance comme être à distance, il y a30." Merleau-Ponty insiste donc sur la cohérence interne de l'apparaître, sur la solidité optimale de son identité. Mais il s'agit de son identité en profondeur. Elle concerne le phénomène comme transcendance, comme articulation de visible et d'invisible. Il faut cependant ajouter qu'à cette acception, d'après laquelle la notion des théoriciens de la forme peut se transposer dans une ontologie de la chair, Merleau-Ponty en conjoint une autre qu'il tient pour primaire dans la mesure où l'accent se trouve placé sur la puissance plutôt que sur l'acte d'accomplissement, c'est-à-dire sur la réserve, la distance, le retrait, la transcendance, qui sont aussi la marque du Wesen. Cette acception-là, il la situe au plus près de l'étymologie latine du terme. "Le propre du visible, c'est qu'il ne peut être tel qu'en reconduisant en son coeur l'indétermination qu'il vient briser" et le mot "prégnance" doit désigner alors la réserve indéfinie de métamorphoses du sensible que porte en elle la typique d'un système d'équivalences : "Prégnance ;: les psychologues oublient que cela veut dire pouvoir d'éclatement, productivité (praegnans futuri), fécondité31."

Prégnance géométrique et prégnance empirique

Dans le cadre de la réflexion théorique qui suit l'expérimentation, E.  Brunswik apporte une contribution à laquelle Merleau-Ponty accorde beaucoup d'intérêt. Selon Brunswik, en effet, la tendance à la prégnance se divise en deux modalités majeures : la prégnance empirique et la prégnance géométrique. Ces deux prégnances se rattachent à la même tendance et dépendent toutes deux d'une légalité interne de la perception. La théorie de la forme avait toujours assimilé prégnance en général et prégnance géométrique dans la mesure où celle-ci détenait une valeur paradigmatique. Brunswik reprend à son compte les travaux et résultats qui lui sont relatifs.

Dans la prégnance géométrique, la forme unitaire, qui intervient sur les éléments discrets de la matière perceptive, se présente avec les caractéristiques d'une figure géométrique. Brunswik établit que dans un grand nombre de cas la tendance à la prégnance de la forme obéit ici à un processus de nivellement (Nivellierung). C'est là un des aspects de la régulation intrinsèque de la perception. Ce nivellement peut être un nivellement par complétude totalisante, comme, par exemple, lorsqu'un cercle qui n'est pas fermé est perçu comme fermé ; il peut se produire aussi par "restructuration idéalisante", comme, par exemple, lorsqu'un "carré" aplati sur l'un de ses coins est perçu comme un carré sans défaut, donc parfait quant à sa forme. D'autres expériences permettent de dévoiler en outre un processus de précisation (Präzisierung) : "De petites irrégularités constitutives ou éventuellement des propriétés formelles du stimulus se trouvent éclairées, mises en relief, exagérées au niveau de la perception32." : par exemple, la faible lacune pratiquée dans un anneau circulaire paraît s'être élargie jusqu'à atteindre environ 90°.

La prégnance empirique doit être nettement distinguée de la première modalité ci-dessus. Ici, la tendance à la prégnance est guidée par une "empirisation" (Empirisierung) ou par une "normalisation" (Normalisierung). Cela veut dire que la prégnance de forme dans le phénomène correspond à une assimilation de la matière perceptive à des choses concrètes bien identifiées. Lors de la présentation d'une figure triangulaire incomplète, le sujet perçoit une sorte de poire ; la présentation d'un stimulus géométrique (par exemple, un carré aplati à l'un de ses coins) est ressentie comme la figure d'un corps vivant, pourvu de racines ; Brunswik s'attache donc à fournir la preuve expérimentale d'une prégnance de forme spécifique à laquelle il donne le nom de "prégnance empirique". Et il produit des schémas et des protocoles d'expériences, où les phénomènes perceptifs obtenus sont irréductibles à la manifestation d'une prégnance de type géométrique.

Insistons seulement sur une expérience conduite sur la base de la présentation d'un négatif photographique d'un portrait d'Albrecht Dürer. Ce document est offert à une observation attentive durant un temps assez long. Dès que la présentation a cessé, le sujet fixe du regard un écran gris sur lequel il projette l'image-copie consécutive (Nachbild) qu'il se forme. On peut alors lui demander de décrire le contenu de cette image. "Si l'on produit, à partir de la reproduction 49 (le négatif photographique), une image-copie consécutive, celle-ci montre alors en règle générale un joli visage ovale. Dans le positif ainsi obtenu les petits aspects grossiers et contournés, qui proviennent de l'approfondissement de l'ombre autour des yeux, des joues, de la bouche et du menton, sont pour ainsi dire retouchés jusqu'à l'effacement. Manifestement, ce qui a lieu, c'est une structuration de dispositions à la forme (Formdispositionen), structuration qui possède une parenté avec celle déjà vue dans le cas de la photographie-type (levées des irrégularités individuelles par copie les uns sur les autres de nombreux visages différents). Ces dispositions à la forme sont, dans ce cas, aussi efficientes que les tendances "autochtones" et géométrisantes de la perception33."

Dans les deux modalités de prégnance règne une régulation intrinsèque, qui correspond à une intervention du moment de la forme, de l'unité du tout, sur le détail des parties. Dans le cas de la prégnance empirique, le moment de la forme est constitué par la référence à une chose concrète appartenant au domaine de l'expérience et des normes moyennes qu'elle comporte. C'est cette référence qui fournit une règle à la Gestaltung, i.e. à la structuration, au modelage des dispositions à la forme, qui existaient à l'état latent.

Pour Brunswik, dans le moment de la Gestalt et dans le processus de la Gestaltung, ce qui compte, c'est la référence à une chose comprise dans sa silhouette, dans sa physionomie moyenne identifiable. La chose concrète, c'est la chose déjà vue, déjà rencontrée, déjà reconnue dans l'expérience. Merleau-Ponty se saisit de ces résultats. La chose est un être à distance. Elle apparaît comme une existence singulière sur quoi bute le regard, mais elle a aussi une épaisseur ou une profondeur. Seulement, là où Brunswik insiste sur une épaisseur de passé, d'expériences, et sur la réduction à une norme type fondée sur l'expérience passée, Merleau-Ponty interprète cette normativité comme la normativité structurale d'un système d'équivalences qui fait de la donation de chose la promesse d'une série d'expériences indéfinie. La profondeur de la chose, c'est, nous le savons, sa dimension d'horizon, c'est, plus particulièrement, son dedans comme pivot d'un système d'équivalences.

Nous détenons là la "rationalité", le logos, qui entre en jeu dans l'autorégulation de la tendance à la prégnance de forme. Ce logos n'est pas un discours, on le sait. C'est un logos endiathetos. Car, "il s'agit de ce logos qui se prononce silencieusement dans chaque chose sensible, en tant qu'elle varie autour d'un certain type de message, dont nous ne pouvons avoir idée que par notre participation charnelle à son sens, qu'en épousant par notre corps sa manière de "signifier"34".

Gestalt et Logos

Les derniers écrits de Merleau-Ponty et, en particulier, les multiples notes de travail prises en vue d'un ouvrage principal, enferment l'esquisse assez poussée d'une ontologie nouvelle. Nous avons tenté ici de désenlacer deux des fils conducteurs de ce projet. L'un consiste en une interrogation sur la Gestalt, qui porte jusqu'au coeur de ce qu'elle est, comme type d'être irréductible aux types répertoriés jusque-là par l'ontologie antique ou moderne. L'autre consiste en une compréhension de l'Être ou du sens d'être, qui tire parti de l'élucidation que nous venons de mentionner en premier. On peut ainsi dire de la qualité sensible ou de l'aspect de chose, en tant qu'ils forment la partie ontique du phénomène, son ceci-là, qu'ils sont comme des corpuscules portés par une onde de l'Être. En d'autres termes, nous l'avons vu, le quale est le segment d'un axe d'équivalences et l'aspect de chose l'élément d'un système d'équivalences. L'Être comme dimensionnalité peut, avec profit, être interprété en termes de structure, de Gestalt ouvertes. Car ce qui engendre la dimension, c'est une négativité plurielle, une différenciation itérative et ramifiante : des écarts naissent dans les écarts, des différences dans les différences, les plis se replissent, mais de telle sorte que cette déhiscence et cette transcendance soient les ressorts secrets d'organisations en systèmes. L'Être comme déhiscence et transcendance est aussi le logos silencieux à l'oeuvre dans la phénoménalisation.

C'est de ce logos silencieux, de cette chair du monde, qu'un corps, en train de se différencier du monde, d'émerger de lui, est apte à soutenir l'épreuve. Nous sommes là à la racine de l'expérience perceptive, avant même que naissent la parole et la sociabilité, la conscience et la pensée. Nous touchons à l'animalité et nous en resterions là, si cette expérience muette de la Gestalt, de l'Être comme Gestalt, n'était celle d'un corps propre qui est lui-même Gestalt dans sa structure et qui, du même coup, pris dans la transcendance de l'Être, s'ouvre aussi à la négativité plurielle qui en fait partie. Or, que ce logos silencieux de la chair du monde puisse exister pour lui-même, être donné à voir, être dévoilé dans une phénoménalisation spécifique, de cela l'art témoigne et, plus particulièrement, la peinture, avant même la parole de la poésie. Qu'en est-il donc du corps propre en tant que chair ? "Reste à comprendre ce qu'est au juste l'être pour soi de l'expérience de Gestalt [...] C'est être pour X, non pur néant agile, mais inscription à un registre ouvert, à un lac de non-être, à une Eröffnung, à un offene35." Il resterait donc à comprendre ce que les notions de chiasme ou d'entrelacs doivent à la notion de Gestalt.


(1) Merleau-Ponty M., La Structure du comportement, Paris, PUF, 1953, p. 147.

(2) Ibid., p. 50.

(3) Ibid., p. 101.

(4) Ibid., p. 155-156.

(5) Ibid., p. 172.

(6) Merleau-Ponty M., Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 74.

(7) Merleau-Ponty M., Le Visible et l'Invisible, Paris, Gallimard, 1964, coll. "Tel", p. 259.

(8) Ibid.

(9) Ibid., p. 234.

(10) Ibid.

(11) Ibid., p. 267.

(12) Ibid., p. 173.

(13) Ibid.

(14) Ibid.

(15) Ibid., p. 174.

(16) Ibid., p. 195.

(17) Ibid., p. 180.

(18) Ibid., p. 175.

(19) Ibid., p. 277.

(20) Koffka K., Principles of Gestalt Psychology, Londres, Routledge and Kegan, 1935, p. 110.

(21) Merleau-Ponty M., Le Visible et l'Invisible, op. cit., p. 259.

(22) Ibid.

(23) Ibid., p. 245.

(24) Ibid., p. 258.

(25) Brunswik E., Experimentelle Psychologie in Demonstrationen, Vienne, Ed. Springer, 1935, p. 44.

(26) Ibid.

(27) Ibid.

(28) Merleau-Ponty M., Le Visible et l'Invisible, op. cit., p. 324.

(29) Barbaras R., Le Tournant de l'expérience, Paris, Vrin, 1998, p. 30.

(30) Merleau-Ponty M., Le Visible et l'Invisible, op. cit., p. 262.

(31) Ibid.

(32) Brunswik E., op. cit., p. 48.

(33) Ibid., p. 50.

(34) Merleau-Ponty M., Le Visible et l'Invisible, op. cit., p. 261.

(35) Ibid., p. 259.

Cahiers philosophiques, n°103, page 69 (10/2005)

Cahiers philosophiques - "Gestalt" et prégnance chez Merleau-Ponty